Eli Anderson

Oscar Pill - CEREBRA : Extrait 2

26/09/2012

 

Deux ans. Deux ans qui semblaient plus longs qu'un siècle sous le joug du Prince Noir. Laszlo Skarsdale avait fait plier les Grands de la planète. Deux ans de cruauté, de crimes, de carnages. Les épidémies s'étaient succédé pour décimer les populations récalcitrantes. Le monde était moribond, exsangue, et seuls ceux qui s'étaient prosternés avaient survécu. Sally tenta en vain de retrouver des images du passé, avant l'avènement du tyran. Elle se forçait à répéter le même exercice tous les jours ; mais, chaque fois, c'était plus difficile, plus flou, plus lointain. L'éloignement du souvenir était aussi douloureux que ce qu'elle vivait au quotidien.

– Qui on juge, aujourd'hui ? demanda-t-elle.

– On juge ? s'esclaffa Jeremy. Pour parler de jugement,il faudrait une justice, un tribunal, des avocats...

Qui on condamne, tu veux dire...

Une fois de plus, les gens se retournèrent avec un air désapprobateur. Barth donna un léger coup de coude à son frère.

– Arrête, on va finir à l'OLP.

Jeremy se résigna. Leur récente expérience d'une nuit de garde à vue à l'Organisation locale du pouvoir était plus efficace que tous les arguments. Une nuit de terreur et de maltraitance pour avoir proposé à la vente de vieux stéthoscopes au Bazar. Leurs parents avaient tout tenté pour les en arracher et leur épargner les interrogatoires musclés et les épreuves physiques ; en vain. Au petit matin, Jeremy et Barth étaient ressortis hagards et à bout de forces, le premier dans les bras du second. Jeremy avait subi l'intrusion d'un virus mutant qui avait provoqué une hépatite fulgurante ;

Barth, lui, s'en était tiré avec une « simple » anémie par destruction d'une partie de ses Globull.

Ils cheminèrent à travers les rues comme des morts vivants. Les volets étaient fermés, les arbres nus dressaient leurs branches noueuses vers le ciel sombre. Longtemps, Sally s'était demandé ce qui avait changé dans la ville, au-delà de l'insoutenable tyrannie des Pathologus. Et un jour, alors qu'elle traversait un square transformé en marécage boueux, elle avait compris : les oiseaux avaient disparu. Il n'y avait plus le moindre pépiement, le moindre battement d'ailes dans toute la ville.

– Iris ? demanda simplement Jeremy.

– Aucune nouvelle depuis la semaine dernière, répondit Sally. J'espère qu'il ne lui est rien arrivé.

– Non, la rassura-t-il. Les Pathologus ne sont pas assez fous pour prendre le risque de l'enfermer avec

eux.

Ils débouchèrent sur une immense esplanade. De l'ancien parc qui séparait Babylon Heights de Golden Crown, il ne restait que cette gigantesque dalle de béton centrée par une estrade rouge à la place de l'ancien kiosque à musique. Les gens s'amassèrent docilement tout autour, en respectant des sections triangulaires tracées à la peinture rouge sur le béton. Le vent glacé soufflait par rafales et faisait ployer la population comme les herbes cendreuses d'un champ brûlé. À la périphérie de la place, des écrans géants s'élevèrent du sol pour que les plus éloignés puissent assister au spectacle.

Des hommes en noir et au col rouge sinuèrent entre les sections, dévisageant la foule avec attention.

Chacun s'employa à fuir leurs regards. Les sirènes se turent enfin. Sally regarda autour d'elle, comme chaque fois qu'elle finissait ainsi, immobile parmi les siens sur la place du Verdict. Le silence qui suivait la fin des sirènes était tellement profond, tellement parfait qu'il lui semblait toujours que tous avaient cessé de respirer. C'était presque vrai : en cet instant, on aurait préféré cesser de vivre.

Des silhouettes sombres et familières apparurent sur l'estrade : deux femmes – une brune aux allures de gitane et une blonde rigide – et un homme massif. Suivirent trois autres individus. Le premier portait une cagoule de bourreau. Les deux autres, têtes basses, étaient vêtus d'une blouse blanche maculée de rouge. Leur pas déjà hésitant se fit chancelant. Le bourreau les retint par le bras. L'un paraissait très amoindri, l'autre se redressa. Sally tourna la tête vers l'écran le plus proche et découvrit le visage du second homme en gros plan. Elle distingua une lueur dans ses yeux :

celle de la fierté, du courage. Et du refus. Elle se sentit en communion avec lui et se redressa, elle aussi. Mus par une sorte d'énergie communicative, Barth et Jeremy l'imitèrent. Tous trois fixèrent cet homme, comme si leurs regards avaient le pouvoir de le soutenir. L'image s'effaça brutalement et afficha longuement le visage défait et abattu de l'autre prisonnier.

Une voix grave et posée s'éleva de haut-parleurs invisibles, emplit l'espace et ricocha sur les immeubles lointains pour revenir comme un boomerang, telles mille voix identiques et glaçantes.

Non, ne fais pas comme eux, se dit Sally, résiste.

Pourtant, comme tout le monde, et comme chaque fois, elle, Jeremy et Barth levèrent la tête et regardèrent de toutes parts, incapables de lutter contre l'envie de savoir d'où venait la voix d'origine et de découvrir son visage. Incapables de ne pas répondre à l'appel qu'ils abhorraient. L'écho les gifla.

Vous êtes ici à la gloire de votre maître.

 

TO BE CONTINUED...

 


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