Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (10 bis)

Et si un, c'était deux ?

Il y a peu de solitaires dans les films de Truffaut, mais leur double réel ou fantomatique n'est jamais loin : dès Les Quatre cents coups, Doinel brise son isolement par son amitié avec René Bigey (Patrick Auffray) ; un duo amical comparable ? et partageant la même appétence pour le cinéma, et le gentiment illicite  se formera des années plus tard dans L'Argent de poche entre Julien, l'enfant du taudis, et Patrick, dont le père est handicapé ; idem, dans un tout autre style pour Victor, l'enfant sauvage, quand par la médiation du docteur Itard (Truffaut), le monde des humains n'est plus seulement une forêt hostile. Julie Kohler (La Mariée était en noir)ne mène-t-elle pas sa quête criminelle insensée pour retrouver son mari (Serge Rousseau) assassiné, moitié d'elle-même arrachée ? Et Morane dans sa course effrénée ne cherche en réalité qu'une seule femme, celle qui l'a rejeté et dont il porte le deuil ; Adèle H. a logé dans son coeur amoureux l'image trompeuse et dévastatrice d'un homme qui l'ignore ; pour Julien Davenne (La Chambre verte), solitaire entre tous, à la compagnie des vivants il préfère celle de sa femme disparue des années plus tôt. La seule vraie solitaire de l'ensemble me paraît être la Camille Bliss (Bernadette Lafont, magnifique !) d'Une belle fille comme moi : à travers ses conquêtes masculines, ce n'est pas une figure amoureuse perdue qu'elle recherche, mais l'accomplissement de son destin, à elle. À part ça, elle n'a besoin de personne ? Ni de  Harley Davidson. S'il y avait un message, il pourrait être le suivant : « Oui, nous vivons dans une société où les hommes se servent des femmes ; mais que dites-vous d'une femme qui prend les hommes à leur jeu de séduction ou de possession et les utilise dans son propre intérêt ? Immorale, criminelle, autant que vous voudrez ! Mais odieuse ? Vous, monsieur, n'êtes-vous pas comme l'infortuné Stanislas, séduit, envoûté jusqu'à l'imbécillité par cette vilaine et sexy mauvaise fille[1] ? Et vous, madame, même si vous la jugez sévèrement, n'êtes-vous pas admirative devant son culot sans limites ? »

Et si deux, c'était trois ?

À quelques années d'intervalle, Truffaut a adapté les deux romans d'un jeune homme faisant ses débuts littéraires à soixante-dix ans passés, Henri-Pierre Roché : s'il a choisi Les Deux Anglaises et le Continent quelques années après Jules et Jim, ce n'était pas par calcul commercial, mais parce que les deux romans abordent le thème du trio amoureux de façon complémentaire et forment un diptyque. Dans Jules et Jim, c'est le personnage féminin dont le coeur balance entre deux hommes ; Jules et Jim ne sont pas frères biologiques, mais comme les deux « couples » masculins de La Grande Illusion (les personnages incarnés par Fresnay et Stroheim d'une part,Gabin et Dalio de l'autre[2])ils ont dépassé l'inimitié de leurs patries et de leurs classes pour devenir frères de coeur.

Dans Les Deux Anglaises, plus directement autobiographique, c'est l'homme qui fait la balançoire entre les deux soeurs.

Dédoublement de l'amour et de l'amitié. C'est la Jeanne Moreau dont Truffaut est amoureux qu'on découvre dans Jules et Jim ; c'est celle, légèrement vieillie, mais toujours séduisante, devenue son amie, qu'on retrouvera dans La Mariée était en noir où apparaît Charles Denner, qu'on reverra en Truffaldie quelques années plus tard, d'abord en dératiseur obsédé sexuel et mystique subjugué par la dangereuse Camille Bliss (Bernadette Lafont, Une belle fille comme moi) et poussé au suicide par elle, puis dans un des plus étonnants dédoublements truffaldiens, L'Homme qui aimait les femmes, où l'on sent que Truffaut s'est délecté à pousser un personnage qui lui ressemble à des extrêmes qui doivent lui ressembler assez peu, car si Bertrand Morane (Denner) parvient (toujours ou presque) à ses fins, c'est en évitant la simplicité et en choisissant d'extraordinaires complications dans ses cheminements vers les objets aimés ? ces complications étant pour le cinéaste autant d'occasions de se divertir ? et nous avec.

J'ai déjà signalé les cas de la petite Sabine Haudepin, fille de Catherine et Jules dans Jules et Jim, puis du couple Lachenay (Jean Desailly et Nelly Benedetti) dans La Peau douce, et de Julie Christie dans Fahrenheit 451 où elle joue deux rôles, celui de la femme de Montag et celui de la rebelle qui l'extirpe de la norme sociale de destruction de la culture dont, pompier pyromane, il est un exécutant zélé.

Dans Une belle fille comme moi, Philippe Léotard, horrible père de Camille, meurt avant de se réincarner en son horrible mari.

Dani est deux fois l'amante de Jean-Pierre Léaud : elle se retrouve « par hasard » au lit avec Doinel dans L'Amour en fuite et laisse Alphonse en plan dans La Nuit américaine. Les couples homme-femme ne sont pas qu'amoureux : Nathalie Baye est Joëlle, la scripte de Ferrand (Truffaut) dans La Nuit, c'est elle qui sera la voix d'Aurore, dans L'Homme qui aimait les femmes,avant de devenir Cécilia, la jeune femme qui aide Davenne (Truffaut encore) à revenir à la vie sans négliger ses morts dans La Chambre verte.

Two is the number

Pour en finir avec les doubles, on pourrait noter que Truffaut travaille toujours à deux sur ses scénarios et qu'il est rare qu'il ne travaille pas sur deux projets en même temps. On peut aussi regarder l'ensemble de sa filmographie et la classer par paires : deux adaptations d'Henri-Pierre Roché, deux de William Irish, deux de Charles Williams, deux films avec Deneuve, deux avec Depardieu (d'après le témoignage de ce dernier, un troisième était sérieusement en route), deux avec Bernadette Lafont (Les Mistons et Une belle fille), deux avec Nelly Borgeaud (La Sirène et L'Homme qui aimait), deux avec Michel Bouquet (La Mariée et La Sirène), deux avec Michel (Michael) Lonsdale (La Mariée et Baisers volés),deux avec Fanny Ardant, deux avec Nathalie Baye (trois en fait si l'on inclut L'Homme qui aimait où elle occupe la place la plus érotique, celle de Scarlett Johansson dans Her ? en prêtant sa voixàAurore, qui réveille Morane au double sens du terme, car elle est à la fois le service du réveil téléphonique et celui du réveil des instincts du chasseur ; deux films avec Oskar Werner (Jules et Jim et Fahrenheit 451),dont Truffaut aurait préféré confier le rôle à Peter O'Toole ;deux films avec Denner (La Mariée et L'Homme qui aimait) ; un seul avec Aznavour, mais plusieurs lettres attestent que les deux hommes songeaient à une deuxième collaboration ; deux avec Jean-Claude Brialy (le court-métrage Une histoire d'eau coréalisé avec Godard, et La Mariée) ;un seul avec Belmondo, un avec Guy Marchand (Sam Golden dans Une belle fille comme moi) ; chez les actrices, un seul avec Françoise Dorléac, Kika Markham, Julie Christie, Isabelle Adjani. Six films avec Doinel (trois fois deux), huit avec Léaud (quatre fois deux). Et puis quelques paires : La Nuit américaine (thème : le cinéma) et Le Dernier Métro (thème : le théâtre). Deux films sur la passion menant à la mort : La Sirène et La Femme d'à côté. Deux films sur l'obsession d'une femme seule : La Mariée (Moreau) et Adèle H. (Adjani). Deux films sur des enfants seuls, Les Quatre Cents Coups et L'Enfant sauvage ; deux films sur des groupes de gosses, Les Mistons et L'Argent de poche. Les deux « period pieces » fin xixe et début xxe que sont les adaptations de Roché sont en réalité trois si l'on y ajoute Adèle H. Le Dernier Métro, dont l'action se déroule pendant l'enfance et la prime adolescence du cinéaste, ne peut être vraiment considéré comme un film historique, même s'il a effectué beaucoup de recherches pour le réaliser. Et s'il est situé dans un contexte historique (la fin du xviiie siècle), je suis réticent à classer L'Enfant sauvage dans cette catégorie, car il est à part, comme l'est Fahrenheit 451, seul film de science-fiction. Pour La Chambre verte, il est si seul que peu de spectateurs l'ont vu, quoiqu'il me paraisse être l'une des clés du donjon Truffaut. (À suivre.)

 



[1] Référence gratuite : Tours et détours de la mauvaise fille, délectable roman de Mario Vargas Llosa (2006).

[2] Référence gratuite : on retrouvera avec Claude Brasseur et Carette un couple semblable dans l'excellent Caporal épinglé, du même Renoir.


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (10)

Le Truffaut et ses doubles

Dédoublements, redoublements et réincarnations sont courants chez Truffaut, de film en film et parfois dans le même film. Marie-France Pisier, Colette dans Antoine et Colette, réapparaît sans être nommée dans Baisers volés, puis à nouveau, une dernière fois, dans L'Amour en fuite. La jeune fille allumeuse et désinvolte s'est transformée sans changer : sa réussite professionnelle d'avocate est évidente, mais elle n'est toujours pas posée, quoique plus cohérente qu'Antoine ; sa relative duplicité ne va pas trop loin : amoureuse d'un autre, elle est charmée par Antoine, amusée par la coïncidence de leurs retrouvailles, flattée de lui avoir inspiré un roman ; elle en sait assez sur lui et sur elle-même pour être consciente que l'homme de sa vie, ce n'est pas lui.

Tout voir en double

Toujours ? ou presque ? la caméra de Truffaut voit double, à moins que tout ne se dédouble sous son oeil.

Un exemple qu'on peut juger anecdotique pour ouvrir un thème lourd car marqué par des Dostoïevski, Edgar Allan Poe et autres Joseph Conrad.

Dans Baisers volés, un plan montre deux enfants sortants du magasin de chaussures Tabard où Antoine mène l'enquête pour savoir, à sa propre demande, pourquoi le patron est impopulaire : les gosses passent si vite qu'on a à peine le temps de remarquer que l'un porte un masque de Laurel et l'autre de Hardy.

Bien des années sur tard, dans Fahrenheit 451, Montag ignore les injonctions normatives de sa femme, jouée par Julie Christie, pour suivre une jeune activiste « antisystème », également jouée par Julie Christie. Vers la fin du film, qui est loin d'être une comédie, ayant rejoint les rebelles de la forêt des hommes-livres, Montag se trouve face à deux gros hommes. « Orgueil » se présente l'un, et l'autre : « Préjugés ». À eux deux ils incarnent le chef-d'oeuvre de Jane Austen, qu'ils ont appris par coeur. Un personnage (Montag ou son accompagnateur ?) précise même que deux hommes sont nécessaires : un pour chaque tome du livre dont chacun sait ? et Truffaut le premier, grand amateur de littérature anglaise ? qu'il est en un seul volume.

La quête amoureuse d'Antoine Doinel est à la fois celle de l'autre (la femme mûre contre la jeune fille en fleur, la femme sage contre la délurée, la « régulière » contre la « professionnelle », la Japonaise après la Française) et de la même : ainsi Christine (Claude Jade) est délaissée par Antoine dans L'Amour en fuite, non sans avoirété préalablement« clonée » sous la forme de la jeune Sabine (Dorothée). Ce balancier du coeur et du corps n'est pas l'apanage de l'homme : le coeur de Catherine (Jeanne Moreau) balance entre Jules et Jim ; celui de Claude (Jean-Pierre Léaud) hésite entre les soeurs Brown, Ann (Kika Markham) et Muriel (Stacey Tendeter). Le paradoxe est ici à son comble, car l'autre est aussi la même, et la même, l'autre. Presque. Jean-Pierre Léaud évolue (plus ou moins) vers l'âge adulte en restant Antoine ; père d'Alphonse dans Domicile conjugal, il devient Alphonse dans La Nuit américaine. C'est dire assez qu'il est l'enfant de toujours, l'enfant blessé que les films d'enfants de Truffaut n'ont pas guéri ? ce qu'Alphonse illustre bien dans le scénario de La Nuit par son comportement de gamin amoureux.

Les dédoublements de l'amour

Doubles sont les soeurs Dorléac, Françoise et Catherine.
Françoise vint en premier : Truffaut confie le visage et le corps de son amoureuse d'alors à son double Lachenay dans La Peau douce. Pourquoi en voudra-t-il à Jean Desailly, qui ne lui ressemble en rien, et qui incarne pourtant avec une sombre justesse le rôle typiquement truffaldien d'un homme intelligent et lâche qui hésite, voudrait, ne voudrait pas, sait, ne sait pas ?

Puis Françoise meurt dans un accident de voiture et vient Catherine, pseudonyme Deneuve, dont le jeune metteur en scène tombe amoureux et dont il fait sa vedette pour un de ses films chers ? et un de ses pires échecs. J'avais un souvenir assez précis et intense de La Sirène du Mississippi, que j'avais vu, adolescent, à la télévision, et dont le romantisme incandescent m'avait secoué de part en part, mais j'avais oublié (enfoui) combien Deneuve y est belle, belle à se damner ? ce que ne manque pas de faire Louis Mahé, le personnage de Belmondo. Truffaut retrouvera son ex-amoureuse une dernière fois dans Le Dernier Métro, où elle est magnifique (femme et actrice). Une des scènes finales du film reprend d'ailleurs mot pour mot une des plus belles scènes de La Sirène. Entre-temps le jeune faux dur (Belmondo dans La Sirène) s'est réincarné en Depardieu, qu'on retrouvera dans La Femme d'à côté, avec Fanny Ardant, dernière compagne du cinéaste, maman de sa troisième fille et lumineuse actrice principale de son dernier film, l'excellent Vivement dimanche,où Truffaut retrouve et réinvente la manière de ses premiers vrais-faux films policiers de jeunesse. Le film est en noir et blanc, pour raisons stylistiques, parce que s'agissant d'un film du genre noir, il ne peut être qu'en noir et blanc, mais il est plein de fantaisie et d'amour de la vie. C'est le film d'un homme heureux qui montre un double heureux : le personnage de Jean-Louis Trintignant est un homme déjà âgé qui tombe amoureux d'une jeune femme (Fanny Ardant) ; pour une fois chez Truffaut, l'histoire d'amour n'est pas une passion destructrice où les amants s'engloutissent. Il faut imaginer Truffaut heureux, le temps de découvrir que la maladie va tout lui retirer d'un coup, quelques mois plus tard. Les Guitry, les Renoir, les Bresson, les John Huston, les Gance ont réalisé jusque dans leur vieil âge, un bonheur qui n'a pas été donné à Truffaut ? et qui nous a privés de quelques bonheurs cinéma de plus. (À suivre.)


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (9)

Tous les noms, le nom

Dédoublements, de redoublements, recoupements, la vie, le cinéma ; tout se nomme, se dénomme, se renomme? Le comédien François Darbon (Antoine et Colette, Baisers volés) prête son nom de famille à Christine (Claude Jade), la jeune amoureuse (Baisers volés), puis épouse (Domicile conjugal) et ex-épouse (L'Amour en fuite)de Doinel. Les origines arméniennes de Charles Aznavour fournissent la vérité de la première vie de Charlie Kohler sous son identité d'Édouard Saroyan, le pianiste virtuose. Truffaut lui-même fait passer le souvenir de sa mère (Montferrand) chez le personnage de Ferrand qu'il interprète (La Nuit américaine).

Kohler est le nom de famille de Charlie (Aznavour, Tirez sur le pianiste) et Julie[1] (Moreau, La Mariée était en noir) ;et le « Bliss » de Camille, déjà attribué à Claude Rich, un des rares hommes ? avec Fergus (Charles Denner) ? que Julie Kohler n'assassine pas dans La Mariée, n'est-il pas (fausse) promesse de délice ? On découvre un Morane industriel dans La Mariée (Michael Lonsdale, toujours épatant dans des rôles de salaud doucereux) avant qu'il ne prenne son envol avec Bertrand le séducteur de L'Homme qui aimait les femmes ; le compagnon de Doinel dans Les Quatre Cents Coups s'appelle Bigey, nom de l'éditrice (Brigitte Fossey) du livre L'Homme qui aimait les femmes.

J'ai longtemps cru que le nom Lachenay (Desailly dans La Peau douce)venait du marquis de La Chesnaye (inoubliable Marcel Dalio dans La Règle du jeu). Pourquoi pas, même s'il faut se souvenir que l'ami d'enfance et de toujours de Truffaut s'appelait Robert Lachenay, inspirateur du jeune camarade de Doinel dans Les Quatre Cents Coups.Improbable producteur (des Mistons), le vrai Lachenay devint un bon critique dont Truffaut « empruntait » parfois le nom pour ses articles au vitriol, et un réalisateur passé inaperçu, resté caché dans les sous-couches de la Nouvelle Vague à la crête de laquelle surfaient Godard, Resnais, Rivette, Rohmer ; Lachenay, son pote d'école buissonnière , le « compagnon secret[2] » de ses rêves de jeunesse,.est mort  vingt ans   après son »vieux salaud » d'ami dans l'ombre où il avait vécu. Dans vingt ans, mes petits-enfants s'intéresseront peut-être aux films de Rivette, le plus « secret » des « néo-vogueurs », mais écumeront-ils le Web pour visionner Le Scarabée d'or (1961), Les Voix d'Orly (1965) ou Morella (1971), les trois courts-métrages mis en scène par Lachenay ? I don't think so. Qu'avait pensé  ce discret en entendant son nom utilisé pour le personnage d'un lâche-né[3] ? I don't know. Rien dans la Correspondance offerte par ma chère Malcampo, et vers laquelle je ne cesse de revenir pour trouver des indices. « Mon cher vieux » Robert est le premier destinataire des lettres de Truffaut (plus de cinquante lettres en une trentaine d'années). Ce dernier est mort trop jeune pour qu'ils aient l'occasion de prononcer ces mots étranges : « Nous nous connaissons depuis quarante ans. » Je dois être assez vieux ? j'ai quelques amis de cinquante ans?

Appelle-moi par mon prénom

Il y a  la danse des prénoms, aussi : la petite Sabine (Sabine Haudepin), fille de Jules et Catherine dans Jules et Jim, revient toujours en Sabine, fille du couple Lachenay dans La Peau douce ; des années plus tard  la même actrice sera Nadine, la jeune comédienne ambitieuse et sans scrupule du Dernier Métro, tandis que Dorothée ? oui, celle du Club Dorothée ? est Sabine dans L'Amour en fuite ; la jeune Claude Jade est la charmante Christine des Doinel ; Catherine Sihol l'odieuse Marie-Christine, épouse assassinée de Julien Vercel dans Vivement dimanche ; Fabienne est le prénom de la belle Mme Tabard[4] (Delphine Seyrig) dans Baisers volés ; ce sera celui d'une des conquêtes de Morane dans L'Homme qui aimait les femmes ; Bernadetteest une autre de ses victimes, double redoublement car celle-ci est interprétée par une Sabine (Glaser), et l'on sait que Bernadette Lafont est une des actrices fétiches de Truffaut, des Mistons à Une belle fille comme moi ; Marie Dubois est la pétulante Thérèse, amoureuse de Jim, qui fait la locomotive dans Jules et Jim, tandis que Thérésa (Nicole Berger) est le prénom de la prostituée amoureuse de Charlie dans Tirez sur le pianiste ; Catherine Deneuve s'appelle Marion dans La Sirène du Mississippi et dans Le Dernier Métro ; Julie (Jeanne Moreau) est la serial-killeuse de La Mariée, et devient l'irrésistible et sympathique star Julie Baker (Jacqueline Bisset) de La Nuit américaine ; Bernard, c'est d'abord Bernard Menez, le distrayant accessoiriste crétin dont la réplique décalée et absurde clôt La Nuit, puis le prénom est dévolu à Gérard Depardieu qui le conserve entre Le Denier métro et La Femme d'à côté. Julien est le père d'Antoine Doinel (Albert Rémy) dans Les Quatre Cents Coups ;après un rôle secondaire dans Baisers volés, il devient le petit Julien Leclou (Philippe Goldmann), un des jeunes héros de L'Argent de poche, puis l'inconsolable Davenne de La Chambre verte ; son dernier avatar sera Vercel (Jean-Louis Trintignant), l'agent immobilier injustement accusé du meurtre de l'amant de sa femme dans Vivement dimanche ; Odile est la maquilleuse (Nike Arrighi) de La Nuit américaine,puis Mme Jouve(Véronique Silver), l'émouvante narratrice de La Femme d'à côté ; Liliane est une jeune femme dont Truffaut était épris et qui l'a fait mariner, puis repoussé, précipitant son malheureux engagement dans l'armée : elle a inspiré la Colette d'Antoine et Colette ; vengeance tardive, Liliane est le prénom porté par Dani, la petite amie d'Alphonse qui le largue en plein tournage pour un cascadeur anglais dans La Nuit américaine ; pour le fun je cite Victor, L'Enfant sauvage, et le H de Hugo, qu'on ne voit pas dans Adèle H., mais dont la figure hante sa fille. Jean-Pierre Léaud est Antoine, père d'Alphonse dans les cinq Doinel, et il devient Alphonse dans La Nuit américaine, ayant en quelque sorte accouché de lui-même. Et moi je suis Antoine depuis toujours, un peu à cause de mon parrain Antoine[5] Blondin ; c'est marrant, quand j'ai fait ma « profession de foi[6] » en 1967 à l'église Saint-Pierre de Neuilly, je devais me choisir un prénom et ce fut François, non à cause de Truffaut dont je ne verrais le premier film en salle (La Nuit américaine, je crois) que cinq ou six années après, ou de Bizot, que je ne rencontrerais que trente-cinq ans plus tard, mais à cause d'un autre ami de mon père, le réalisateur de télévision François Chatel. (À suivre.)



[1] Julie Colère, ça lui va bien ? la première fois que j'ai vu le film, j'ai cru que ça s'écrivait comme ça.

[2] Référence gratuite. The Secret Sharer, récit magnifique et peu connu de Joseph Conrad, en français Le Compagnon secret, traduction que je n'adore pas, mais je n'en ai pas qui rende comme l'anglais : « Le passager clandestin », c'est pas ça, « Le partageur »,ça n'existe pas, sauf peut-être si on est Samuel Beckett, qui a osé Le Dépeupleur (j'adore le titre, mais j'ai pas lu) ?, alors va pour « Le compagnon secret »?

[3] N'est pas Lacan qui veut, je sais.

[4] Référence gratuite : qui, ayant vu le film, ne se remémore la scène où devant sa glace, Doinel tente d'évaluer son coeur incertain en répétant en alternance les prénoms des deux femmes qui l'occupent : Christine Darbon et Fabienne Tabard.

[5] Antoines en littérature : le chéri de Cléopâtre, Tchekhov, Trollope, Blondin, un des Thibault (Roger Martin du Gard), Bloyé (roman de Paul Nizan), Saint-Exupéry. Sinon en peinture/sculpture : Van Dick, Bourdelle, Watteau ? et on n'oublie pas Antoine Lumière, père de Louis et Auguste. Ou les sportifs Antoine « Grizzi » Griezmann et Antoine « Toto » Dupont, sans compter Antoine le chanteur : « Ma mère m'a dit ?Antoine va t'faire couper les cheveux?, je lui ai dit ?Ma mère, dans vingt ans si tu veux?? »

[6] Anciennement « communion solennelle ». Ma grand-mère Baptistine s'est tapé une nuit de train depuis Arles pour assister à la cérémonie. Il faut dire que selon son fils mon père, c'était une « sainte femme ».


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (8)

Quand on n'a que l'amour

L'amour est le grand thème de Truffaut, celui de sa vie, celui qui imprègne ses films même quand il n'en est pas le sujet apparent. Point commun entre le jeune homme, qui a grandi près de Pigalle, dans des rues à sex-shops et hôtels de passe et les gamins des Mistons, excités par la silhouette sensuelle de la jeune Bernadette Lafont et qui la traquent : l'obsession du corps féminin, désirable, inaccessible, interdit.

Curieux de penser qu'avec cela les images explicitement érotiques sont rares chez Truffaut, qui préfère le plus souvent suggérer que montrer. Même lorsque la suggestion va assez loin, dans les caresses exhibant le haut des cuisses des plus jolies femmes, les soeurs Dorléac surtout (Françoise, puis Catherine une fois, Catherine une deuxième fois), l'image reste curieusement chaste. À l'instar de bon nombre de ses personnages masculins, Truffaut l'homme est toujours l'adolescent échauffé et timide, qui a envie, mais n'ose pas.

Power to the women

Avec son cerveau peuplé de fantasmes « Belle Époque », à base de porte-jarretelles et de bas de soie, on ne va pas faire de Truffaut un féministe de choc, mais il faut bien reconnaître qu'il n'a pas tort de noter que le plus souvent, ses personnages féminins sont plus forts, plus « virils » que ses personnages masculins. Tandis que ceux-ci hésitent, tergiversent, biaisent, elles vont jusqu'au bout. Dans l'amour,  dans la folie, dans le meurtre parfois. Jules et Jim passeraient leur vie à laisser Catherine aller et venir entre eux, mais Catherine, ayant décrété que ce n'est pas possible, décide pour eux trois : emmenant Jim pour une promenade en voiture, elle en finit avec les hésitations en balançant la voiture dans un ravin. Une dizaine d'années plus tard, quand la même Jeanne Moreau, devenue Julie Kohler (La mariée était en noir) décide de régler leur compte à tous les imbéciles qui par jeu, mais accidentellement, sont responsables de la mort de son mari, elle va jusqu'au bout. L'étonnante Bernadette Lafont d'Une belle fille comme moi tue, triche, manipule, ment ? même au seul homme qui veut sincèrement l'aider ; on ne la voit pas pour autant comme une épouvantable salope, son charme résiste à son absolue absence de scrupules et s'en nourrit ; l'on en vient, contre son propre jugement, à comprendre et encourager en silence le jeune Stanislas (André Dussollier épatant dans son premier rôle au cinéma) à se laisser séduire et abuser.

Et quand Truffaut choisit des acteurs réputés pour leur « mâle attitude », il les monte presque toujours faibles, indécis, flottants. Dans le duo Belmondo/Deneuve de La Sirène du Mississippi, cette « histoire d'amour inversée », le bonhomme, c'est elle ; idem, une dizaine d'années plus tard, dans le duo que Depardieu forme avec Deneuve pour Le Dernier Métro. Quand le duo devient un trio, pas de changement ; dans le trio Desailly/Benedetti/Dorléac, ce sont les deux femmes ? l'épouse et l'amante ? qui prennent les décisions et recueillent notre sympathie plus que l'homme, exaspérant, empêtré dans ses mensonges puis dans son « qu'est-ce que j'peux faire ? j'sais pas quoi faire » ; même situation vingt ans plus tard dans le dernier trio truffaldien : Depardieu/Michèle Baumgartner/Fanny Ardant. Pour le récit de cette passion impossible, Truffaut le narrateur s'efface et cède sa place à une narratrice : c'est le beau personnage de Mme Jouve (Véronique Silver). On retrouvera Fanny Ardant revêtue du trench-coat de Sam Spade dans Vivement dimanche : non seulement elle est très sexy dans cette tenue, mais c'est elle qui mène l'enquête, donne le rythme et le ton, imposant sa ferme et mystérieuse autorité à un Jean-Louis Trintignant dépassé par les événements.

L'amour, c'est une joie, c'est une souffrance aussi.

Hommes ou femmes, les personnages de Truffaut sont en mal d'amour. Ils ne pensent qu'à ça, ils s'en rendent malades, ils en deviennent dingos, ils en tuent, ils en meurent, comme Bertrand Morane (Denner) dans L'Homme qui aimait les femmes qui finit victime de sa frénésie de conquêtes féminines ? le film nous dirige vers plusieurs fausses pistes ; ce n'est pas sous la main vengeresse d'une maîtresse jalouse qu'il succombe, mais tout bêtement, renversé et tué par une voiture alors qu'il traverse pour aborder une femme à la silhouette attirante. On peut toujours marginaliser comme de distrayantes pathologies l'obsession collectionneuse de Morane ou les séries criminelles de Julie Kohler et Camille Bliss, mais ils sont des extrêmes contenus en germe dans la passion amoureuse. Les ravages de l'amour n'épargnent personne : c'est le coeur broyé par la perte de la femme de sa vie que Julien Davenne (Truffaut) s'est retiré du jeu amoureux et enterré vivant avec les figures des morts dans la chapelle de La Chambre verte ;pour Adèle H., elle vit seule et jusqu'à la folie sa passion proustienne pour une Odette mâle, un type qui n'en vaut pas la peine. Si la vie d'Adèle se poursuit, elle n'en guérit pas, refusant avec détermination le retour à la raison ou le bonheur assagi des amours possibles. Là où Marion (Deneuve) et Bernard (Depardieu) renoncent à vivre leur désir, peut-être au nom d'un amour plus fort (celui de Marion pour son mari Lucas), le même Bernard (Depardieu, of course) et Mathilde (Ardant), ne renonçant à rien deleur passion, seront amenés à renoncer à tout. Ils ont tenté l'arrangement adultérin : intolérable souffrance ; écarté l'arrachement ? l'un à l'autre, à leurs aimable conjoints respectifs : intolérable souffrance. Ni avec toi, ni sans toi : au nom de cette devise tragique, ils ne peuvent que mourir ensemble. (À suivre)

 


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (7)

Visages et paysages

Truffaut aime caresser de la caméra, scruter, surprendre les visages en ce qu'ils ont de plus secret, de fugitif : l'inquiétude, le désir, la peur, toute la palette. Je pense en voyant ses films au grand Abel Gance, aux visages d'hommes et de femmes dans ses épopées muettes des années 1919 à 1927 : le beau visage tourmenté de Séverin-Mars dans J'accuse ou dans La Roue, le sourire d'Ivy Close, la « rose du rail » de La Roue, visage tout en printemps, même cerné de flocons de neige et alourdi de tristesse. J'y pense en regardant la jeune Catherine Deneuve dans La Sirène du Mississippi, sa douceur d'innocence criminelle, sa vérité de menteuse, sa froideur passionnée d'amoureuse ; j'y pense en voyant les yeux traqués du jeune Jean-Pierre Cargol, l'enfant sauvage, lorsque les chasseurs le débusquent ou ? pire ? quand des gosses de son âge, le découvrant idiot et faible, se liguent pour le maltraiter. Stars ou non, rôles principaux ou secondaires, Truffaut sait capter cela ? même dans un « petit rôle » comme celui de l'infortuné pasteur des Deux Anglaises et le Continent lorsqu'il doit livrer aux deux amoureux (Jean-Pierre Léaud et Kika Markham) la nouvelle de leur séparation forcée ? même avec un acteur qu'il n'aime pas ? ou plus ? comme Oskar Werner dans Fahrenheit 451 lorsque les flammes des livres qu'il doit brûler se reflètent dans ses yeux ? brillant d'un sentiment qui passe de l'adhésion enthousiaste au dégoût, puis à la révolte.

Il y a les visages, il y a les paysages, qui en disent bien autant sur ceux qui les peuplent ou les observent. Pour les filmer, Truffaut a su s'entourer d'opérateurs comme Raoul Coutard[1], Pierre-William Glenn ou le Cubain Nestor Almendros. Avec eux, gris ou violemment contrasté, le noir et blanc vibre et les couleurs dansent. Même lorsqu'avec Almendros il revient au noir et blanc pour Vivement dimanche, on dirait que son film noir est riche de toute la palette des couleurs.

Ici, c'est Paris ![2]

S'il n'aime pas filmer les ciels, Truffaut filme la campagne et les bois, les falaises et la mer, mais son univers c'est la ville ? et la ville, c'est Paris, là où il est né, là où il grandit. Quand il montre le Sacré-Coeur, la tour Eiffel ou même Pigalle, la place Clichy, ce n'est pas une « vue » pour touristes, c'est une façon de dire : « c'est chez moi » ; son oeil flotte au fil des rues comme dans les escapades de ses quatorze ans, dévale une volée de marches entre deux paliers de Montmartre, s'arrête devant un porche, un escalier d'où il aperçoit les sublimes mollets d'une femme dont on verra ? ou non ? le visage.

Un soupirail bâille.

Une cabine téléphonique (tu sais, c'est bizarre, à cette époque les gens n'avaient pas de portables ? Dis-moi papy, il y avait des dinosaures ? ? Presque plus, chéri, juste quelques mammouths !), Tati, les voitures sont neuves et pourtant elles ont l'air vieilles, pourquoi le camion s'arrête-t-il devant l'entrée de la poste ? Tiens, une librairie d'occasion ! Vous avez le Journal de Léautaud ?

Arrêt lingerie : « Je voudrais des bas couleur sable. »

Pénètre dans un hôtel borgne -repart.

Porte lourde, poignée dorée, jambes, escalier. Appartement, chambre, on voit l'évier, quelques objets car « les choses parlent ». Fenêtre ouverte, toits, échappée.

Truffaut perd ses repères, mais pas son oeil en quittant la capitale ? son Reims, son Béziers, son Thiers (L'Argent de poche), existent ? comme existera en quelques rues reconstituées le Halifax où Adèle H. erre à la recherche d'un amour qui n'existe que dans son imagination échauffée et palpite, solitaire, dans son coeur.

La Nuit américaine, tournée à Nice, fait escale à Paris pour une scène de Je vous présente Pamela, le mélo crétin que Ferrand/Truffaut essaie de mener à son terme : aux studios de la Victorine, une place parisienne, cernée d'immeubles haussmanniens ; le platane, la bouche de métro d'où des figurants sortent et où des figurants s'engouffrent. Paris au cinéma, même à Nice, c'est encore Paris.

Ça, c'est la fin d'un film.

Attends, attends, elle est pas finite.

Pourtant, que la montagne est belle[3]

Dans un autre on est ailleurs : là où Abel Gance (encore lui ! il est partout, le vieux !) filmait le mont Blanc, son glacier et les sommets avoisinants, Truffaut a trouvé un coin de montagne, au-dessus de Grenoble. Route étroite, un chalet perdu, sapins, neige, beaucoup de neige, la neige qui n'est plus l'aveuglant glacier où cinquante ans plus tôt le regard mort de Sisif[4] le maudit achevait de s'éteindre, mais plutôt ce blanc manteau[5] où les pas marquent, où le sang fait tache, où les bruits s'étouffent, où les passions humaines s'enfouissent. Truffaut tournera deux scènes de deux films très différents (quoique?) dans ce même cadre ? celle décisive de Tirez sur le pianiste et le final de La Sirène. (À suivre.)

 



[1] Fun fact : lorsque je faisais des recherches sur la bataille de Diên Biên Phu pour mon roman Un pont d'oiseaux, Pierre Schoendoerffer m'avait mis en relation avec lui. Sa voix bourrue n'était pas désagréable au téléphone, peut-être simplement parce que j'appelais de la part de Pierre, un soldat, un compagnon d'armes, un peu parce que mon grand-père avait servi dans la coloniale et que mon père était en Indo quand c'était une colonie. J'avais expliqué mon affaire. « Il faut que j'y pense un peu, rappelez-moi dans une semaine. » Une semaine plus tard pile, ni un jour de plus ni un jour de moins, je respecte l'exactitude militaire. J'avais été prévenu par Pierre du caractère pas commode du gars, mais là, il est presque aimable : « J'ai bien réfléchi et j'ai pas envie de tout ça. »

[2] Ca c'est juste pour faire plaisir à Douroux et Bossetti, mes potes supporters du PQSG

[3] Comment peut-on s'imaginer, en voyant un vol d'hirondelles, que l'automne vient d'arriver ?

[4] Pas besoin d'un dictionnaire du cinéma pour deviner où Abel Gance avait dégoté le nom du héros de son chef-d'oeuvre de 1923, La Roue.

[5] Les plus anciens apprécieront cette référence au chanteur Pascal Danel : Elles te feront un blanc manteau où tu pourras dormir, dormir? voilà du texte !


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (5)

Toutes des putes[1], même maman

Lorsque  dans Les 400 Coups,  le jeune Antoine, faisant l'école buissonnière, surprend sa maman en train d'embrasser un homme qui n'est pas son père, il subit un choc ? écho personnel direct, car si l'on en croit les biographes du cinéaste, Mme Truffaut, née Janine de Montferrand, avait fait scandale dans sa famille par la liberté de ses moeurs ? et le mariage avec l'obligeant M. Truffaut, qui adopta un garçon dont il n'était pas le père biologique et lui donna son nom, ne changea pas son tempérament amoureux. Libéré au début de Baisers volés, le jeune Doinel/Truffaut se précipite dans un hôtel de passe ; même si les exigences hygiéniques de la prostituée le mettent en fuite (more on this later), on le verra avoir recours à des professionnelles à plusieurs reprises.

Quand la mère n'est pas pute, ce n'est pas forcément mieux : Mme Darbon (Claire Duhamel), la mère de Christine, qu'on voit dans Baisers volés puis Domicile conjugal est avenante et aussi sympathique que son mari ? plus en tout cas que celle de Franca (Nelly Benedetti) qu'on aperçoit vers la fin de la peau douce ; quant à la maman de Claude (Les Deux Anglaises et le Continent), c'est le modèle de la mère abusive qui déploie une féroce énergie pour faire échouer la vie amoureuse de son fils ? après tout elle s'est sacrifiée pour lui et elle entend garder pour elle. Pour le pur fun, on mentionnera l'épouvantable belle-mère de Camille Bliss dans Une belle fille comme moi : nous aussi on ferait tout pour la dépouiller?

La réconciliation de Doinel avec sa pute de mère aura bien lieu, mais post mortem, dans une émouvante scène de l'Amour en fuite lorsque Antoine reçoit la visite de l'ancien amant de sa mère, celui-là même qu'il avait aperçu vingt ans plus tôt lui roulant une pelle clandestine.

Père manquant, fils manqué[2]

La mère c'est pas ça, le père c'est pas mieux.

C'est peu de dire que la figure du père (Albert Rémy), telle qu'on la voit apparaître dans Les Quatre Cents Coups,  n'a rien de  flatteur : lâche, indifférent à Antoine, le père Doinel est le père qu'on ne veut pas. D'après les biographes, Roland Truffaut ne s'y est pas trompé, qui a mal pris le portrait tracé de lui par le fils qu'il avait obligeamment adopté et dont il avait supporté les frasques. Par la suite, les choses se sont apaisées entre les deux hommes.

À l'opposé du père lâche, le père alcoolique, violent et irresponsable, n'est pas plus engageant : on en viendrait presque à applaudir lorsqu'au début d'Une belle fille comme moi, Camille retire l'échelle du mur de la grange et provoque ainsi la chute mortelle de son père, premier « accident malheureux » d'une histoire qui n'en manquera pas. À quarante ans de distance, on croit entendre l'écho de la voix du général à la fin de La Règle du jeu : « Après des accidents comme celui-là [la mort d'André Jurieux, l'aviateur, tué par Schumacher le garde-chasse qui l'aurait confondu avec un braconnier], il va falloir redéfinir le sens du mot ?accident'?. »

Dans les Doinel, Antoine se trouve en M. Darbon (Daniel Ceccaldi) un « père adoptif » qui le réconcilie avec la fonction et, peut-être, lui permet à son tour d'être le père du petit Alphonse, s'il ne parvient pas à être le mari de Christine (Claude Jade). Redoublement du cinéma et de la vie, car Truffaut s'est trouvé des pères de substitution, comme le critique André Bazin et le fondateur de la Cinémathèque Henri Langlois ? et Jean Renoir dans une certaine mesure ; ce que l'on sait de Truffaut nous indique un père présent et affectueux, s'il n'a jamais mené une vie de famille conventionnelle. C'est une tarte à la crème que de rappeler qu'un artiste n'est, en profondeur, jamais fidèle qu'à son art. À sa façon, Truffaut l'a été à sa femme Madeleine ? la seule de ses amoureuses qu'il ait épousée ; non seulement ils n'ont jamais divorcé malgré la séparation, mais on sait qu'ils se retrouvaient souvent et que vers la fin de sa vie Madeleine était proche de lui ? amante devenue épouse et mère, puis amie. (À suivre.)



[1] Quoique?

[2] Ça, c'est en souvenir de mon ami Guy Corneau, celui que l'éditrice Joëlle de Gravelaine appelait « mon psychanalyste jungien préféré » ; il n'était peut-être pas un géant de la psychologie moderne mais il savait expliquer, partager, transmettre et c'était un bon gars et un bon ami.


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (6)

Et en même temps

À la différence de Renoir, dont est connu le flirt des années 1930 avec le Parti communiste, Truffaut a beau dire et répéter son mantra que « le cinéma est un acte social », son cinéma n'a pas connu de période « sociale » ou « politique » et on serait bien en peine de lui trouver une « ligne ». Vexé par le succès de La Nuit américaine, son ami Godard, à qui il avait donné la première version du scénario d'À bout de souffle, l'accuse d'être un « menteur » et un « cinéaste bourgeois ». « C'est çui qui dit qui y est », disait-on dans la cour de récré, et ce trait accroît l'antipathie que l'on ressent parfois envers l'auteur du Mépris. Il y a en réalité dans les films de Truffaut, libres de tout message politique explicite, l'expression d'une sensibilité exacerbée à la souffrance ? notamment celle des enfants ? et un regard effaré sur la cruauté des hommes. À la différence du « plus con des maoïstes suisses[1] », il est difficile de le classer politiquement. C'est d'ailleurs vain.

Dis-nous d'où tu parles

C'était la grande question des gauchos.
Truffaut parle depuis son enfance blessée, depuis ses amours en cavale, il parle d'où parlent et où sont les artistes ? partout et nulle part ? et il choisit ses combats pour des personnes plus que pour des idées. S'il s'agit de « causes », il ne plongera jamais dans la grande marmite des cocos, des trotskos, des maos ou même des socialos, mais se battra plutôt pour « une certaine idée du cinéma » et un amour de ceux qui le servent avec foi, conscience et talent.

Parlons politique néanmoins. Au lendemain de la guerre et dans ses jeunes années de critique, on le situe plutôt à droite : son empathie spontanée pour ceux qui sont à terre le rapproche des « hussards », de personnages plus que douteux, voire odieux, comme Rebatet, l'ancien critique de cinéma de L'Action française[2] et l'auteur des Décombres. Ni idéologie ni antisémitisme, c'est juste la révolte instinctive devant l'image d'un homme à terre et sur qui tous s'acharnent. L'amitié avec Jean Genet, la sympathie admirative pour Sartre, l'influence de Bazin et, surtout, le combat pour Langlois et la Cinémathèque le ramèneront vers la gauche, non sans paradoxes. Signataire d'un appel à voter Mitterrand, il se refuse à voter et se tient à l'écart de cette zone où monde de la culture et monde politique se touchent et boivent des cocktails ensemble dans des soirées financées par l'argent public ou les « grands patrons » amis ? et où l'on ne sait jamais ce qui relève de l'amitié vraie ou du copinage intéressé. « J'ai vu ton interview sur la Une, c'était formidable ! ? Ton film est ma-gni-fi-que. » Politiques et créateurs plus ou moins originaux forment ainsi de ces « clubs d'admiration mutuelle » (CAM) qui sont plutôt des « clubs d'opportunisme commun » (COC). C'est l'ambiance barbichette : je te soutiens, tu me subventionnes/ me paies ma promo à l'étranger/ me décores). Truffaut se tient et se tiendra à l'écart de tout ça, peut-être pas par vertu, mais parce qu'il est resté timide. Quand il n'a pas le choix, il fait le service minimum. Entre une soirée avec des gens « qui comptent » et une sortie au cinéma avec ses filles ou une séance de travail avec un de ses coscénaristes, le choix est fait d'avance. Toutes questions de mondanités à part, la politique, c'est pas son truc. Même en Mai 68, lorsqu'il apparaît  à Cannes aux côtés de Godard dans une conférence de presse où les deux stars de la Nouvelle Vague demandent l'arrêt du festival, quand Godard crache des flammes par les yeux et par les lèvres, Truffaut a l'air d'un petit garçon mal à son aise, le regard absent, la voix mal assurée. Et puis le cinéma a beau être « un acte social », il n'appelle de ses voeux ni n'attend le « grand chambardement » : la révolution, culturelle ou pas, c'est thanks, but no thanks : il a pris en grippe ? plutôt qu'en haine ? Malraux à cause de son hypocrisie dans la mise à l'écart d'Henri Langlois de la Cinémathèque  dont il reste le visage et l'âme pour de grands cinéastes du monde entier qui, alertés par Truffaut, refusent désormais que leurs films soient projetés à Chaillot tant que Langlois n'est pas réintégré. Sans faire le coup de poing (il n'en a ni le physique ? trop petit ? ni le tempérament), Truffaut a organisé la révolte contre l'éviction et participé à une manifestation de protestation pacifique brutalement réprimée par la police où il a pris des coups, comme tout le monde sauf Godard. Sans aller arracher les pavés, il suivra avec sympathie le « mouvement de mai », porteur d'un esprit de liberté. Nul doute qu'il n'aurait pas été mécontent si la traduction politique des événements avait mis en avant Pierre Mendès France, le seul homme politique qu'il admire ? ou l'un des rares. Il n'en a pas été ainsi. Après comme avant 68, le cinéma est son engagement : total, irrémédiable, vital. L'exception à son refus de l'activisme, après Langlois, c'est son soutien à Israël, lorsqu'il découvre que son père biologique était juif et a été rejeté par l'antisémitisme de la famille aristocratique de sa mère. Hors cinéma, son engagement est pour la culture ? littérature, peinture, musique, théâtre? Il l'exprimera bientôt d'une façon trop personnelle pour être comprise, dans son adaptation de Fahrenheit 451. Les meetings, les tribunes, les philippiques, c'est pas son truc. OK pour les pétitions, si la cause en vaut vraiment la peine : le manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie ; la défense de Langlois ; contre l'interdiction de La Religieuse de Rivette ; avec les « 343 salopes » pour la légalisation de l'IVG ; quand en 1970 le journal La Cause du peuple, dont Sartre a pris la direction, se trouve systématiquement interdit numéro après numéro, non seulement il s'oppose dans une belle lettre au président de la République (« Je ne suis pas plus maoïste que pompidoliste, étant incapable de porter un sentiment envers un chef d'État, quel qu'il soit »), mais il va le vendre dans la rue ? non qu'il soit d'accord avec son contenu (rien ne lui est plus étranger), mais parce que la « liberté d'expression » n'est pas « un bruit qu'on fait avec sa bouche » (Daumal). À part ça, non merci. Même avec Sartre et Beauvoir, on ne risque pas de le retrouver à soutenir la pédocriminalité sauce Matzneff. Circulez, pendant que Godard fait son cinéma, Truffaut persiste à faire du cinéma : raconter des histoires qui le touchent, montrer des êtres vivants ? forts ou faibles, solides ou perturbés, humains, trop humains. (À suivre.)



[1] La formule est de Truffaut.

[2] François Vinteuil (c'est son pseudonyme) fut notamment l'auteur d'un dézingage de La Grande Illusion dont il dénonce le « judéo-parisianisme ».


TRUFFAUT L'HOMME QUI AIMAIT (4)

Le jeune Steven Spielberg vouait une admiration sincère à Truffaut et pourtant ses films ne suivent pas un des préceptes truffaldiens, qui est de cultiver « l'art du détail qui ne se remarque pas[1] ». Les films du réalisateur d'E.T. sont, tout au contraire, chargés de « détails qui se remarquent ». De temps en temps, dans le rythme, ça passe, mais si on a le malheur de revoir certains de ses films, on est aussi embarrassé que devant un type pratiquant la drague lourde. Certes, Spielberg attire les foules, comme le don Juan met des femmes dans son lit, donc rien à redire sur l'efficacité des procédés, mais ça .0manque, le plus souvent, terriblement d'élégance et de subtilité. Le « E.T. come home » finit par nous apparaître une inutile rengaine, et le manteau rouge de La Liste de Schindler comme un cliché, ayant pour double fonction de nous tirer des larmes et de nous rappeler que Spielberg est un artiste audacieux [2]- au final ce n'est qu'une vulgaire faute de goût.

Ce n'est qu'à force de les voir et revoir (parfois deux ou trois fois de suite) que ma mémoire a enregistré certains des détails non remarquables du cinéma de Truffaut. Ma mémoire est un fourre-tout non hiérarchisé et non classé, aussi vaste que peu fiable dans la précision. Je demande d'avance l'indulgence des exégètes truffaldiens pour les erreurs qui peuvent se trouver dans ce qui suit ? dois-je redire que tout ça n'est pas un essai construit, un récit cohérent mais une suite de réflexions imprimées entre deux expériences sensibles, via le trajet invisible qui va de l'oeil à la main (mon fidèle index droit) en passant par les tripes, le coeur et le cerveau ?

Détaillons donc quelques détails, peut-être pas « ceux qui comptent » mais ceux qui me sont restés.

La montée des marches

« Le meilleur moment de l'amour, c'est quand on monte l'escalier », le mot célèbre de Clémenceau est une des signatures de Truffaut ? un goût qu'il partage d'ailleurs avec Rivette. Leurs personnages les montent, les descendent, les dévalent, ils sont le lieu idéal pour suivre les jolies jambes d'une jolie femme, ou la panique d'un fuyard.

Un seul escabeau (celui du magasin de chaussures Tabard dans Baisers volés), mais combien d'escaliers de maison, d'immeubles, d'escaliers d'hôtels, combien de rues en escalier, à Montmartre ou ailleurs ? J'ai renoncé à les compter. On y voit des prostituées, des femmes qui reviennent avec leurs courses, des poussettes d'enfant? Ils donnent le rythme, marquent la précipitation ou l'attente : on les monte, les descend, les dévale parfois. Ceux qui mènent à la cave des Darbon, dans leur maison de Pantin, sont pour Antoine une érotisante « descente des marches » quand le père de Christine (Daniel Ceccaldi) l'envoie choisir une bouteille de vin. Au fil du temps, une subtile comédie du désir se joue sur les marches entre Christine et Antoine : la jeune fille, fine mouche, feignait la résistance à ses baisers ; devenue femme légitime c'est à son tour de le « chercher », comme pour le supplier de rester son amant ? s'il est devenu son mari.

Maman les p'tits bateaux? et même les gros

Truffaut aime à attribuer à ses personnages des métiers de petits garçons qui n'ont pas grandi : dans Domicile conjugal, Doinel pilote des maquettes de bateaux sur un bassin de démonstration. Dix ans plus tard, le Bernard de La Femme d'à côté, un homme beaucoup plus homme que Doinel (si tant est que Gérard Depardieu soit « plus » un homme que Jean-Pierre Léaud, car il est bien aussi « femme ») manoeuvre également des bateaux.

En France, tout finit par des chansons

Est-ce un détail ou quelque chose de plus organique, beaucoup de films de Truffaut tournent autour d'une chanson.

L'air de Que reste-t-il de nos amours ?, la chanson de Charles Trenet, est plus qu'un simple accompagnement pour Baisers volés, comme celle de Souchon qui clôt la série Doinel dans L'Amour en fuite. Boby Lapointe apparaît, Ouvrard passe, Guy Marchand croone sous son alias de Sam Golden, Le Dernier Métro résonne des chansons qu'on écoutait sous l'Occupation. Camille Bliss (Bernadette Lafont dans Une belle fille comme moi), qui chante comme une casserole, finit par accomplir son rêve de monter sur les planches. Le Tourbillon de la vie, la chanson interprétée si délicieusement par Jeanne Moreau dans Jules et Jim, est à la fois la bande-son d'un moment de bonheur fragile, et peu durable, et l'annonce discrète de sa fin tragique. Ayant filmé le cinéma (La Nuit américaine)et le théâtre (Le Dernier Métro), Truffaut avait, nous assurent ses biographes, le projet de conclure avec un film sur le music-hall ? nul doute que son film n'aurait pas été une copie du merveilleux French Cancan de Renoir, mais la conclusion personnelle et originale d'une trilogie du spectacle. Les plus belles oeuvres du monde sont demeurées des rêves, des visions que la mort a emportées. Nous n'en saurons donc pas plus. (À suivre.)



[1] Référence gratuite : la formule se trouve dans une lettre de 1951 à Éric Rohmer, la même où il reprend à son compte la formule sur le cinéma : montrer de jolies femmes en train de faire de jolies choses.

[2] Wow, le film est en noir et blanc et il ose cette couleur ! I can't believe it !


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (3)

Le jeune Truffaut et son ami Lachenay adolescents lisaient avec passion en même temps qu'ils écumaient les salles parisiennes pour y voir (ou revoir, déjà) les films qui étaient leur « maintenant », leur « avant », leur « après », leur « ici » et leur « ailleurs ». À la nuit, ils passaient leurs bras maigres à travers les grilles des cinémas fermés pour y dérober les photos de leurs chéris ? les Welles, les Howard Hawks, les John Ford, les Renoir, les Rossellini. Ainsi ces deux passions se sont-elles développées parallèlement et nourries mutuellement.

L'amour de la littérature et celui du cinéma sont tellement intimement liés chez Truffaut qu'il est presque impossible de les dissocier.

Le premier est si intense, si profond qu'il a poussé le réalisateur à se lancer dans une adaptation d'un genre qu'il connaissait mal et n'aimait pas, la science-fiction. En lisant Fahrenheit 451, le roman de Ray Bradbury, l'oeil de Truffaut s'est posé sur ce qui le terrifiait, lui, dans la vision de l'écrivain américain : un monde où les livres deviendraient l'ennemi, un monde où les livres seraient menacés d'extinction ? et donc une part des hommes avec eux, part secrète et précieuse, touchant au coeur, aux tripes, à la conscience.

Flash-back

Émouvant de voir deux gamins de dix-huit ans s'appeler « vieux salaud » : les lettres des jeunes François et Robert sont pleines de ces insultes joviales sous lesquelles l'affection masculine se marque. Pleines aussi de leurs découvertes de lectures : « Lis le Journal du voleur (Gallimard, 330 Fr) de Jean Genet », « simplement bouleversant », comme Jean-Jacques Rousseau, que Truffaut n'a d'ailleurs, précise-t-il, pas lu. « Lis Le Portrait de Dorian Gray, c'est un chef-d'oeuvre ». La rencontre avec Genet sera le début d'une amitié intense et tempétueuse. Nulle ambiguïté sexuelle, que je sache, mais malgré l'écart d'âge une fraternité de mauvais garçons plus ou moins repentis. Cela tournera à l'orage entre le jeune critique devenu cinéaste reconnu et le « comédien et martyr » cher à Sartre, mais Genet restera une influence intellectuelle majeure ? mentionnant sa lecture des Pensées de Pascal, Truffaut crédite même Genet de lui avoir « appris à lire ».

Lorsque François s'engage dans l'armée et se trouve stationné en Allemagne avant un départ pour l'Indochine, ses lettres à Robert contiennent plus de demandes de livres que de demandes d'argent. Par quelle aberration un tempérament aussi rétif à l'autorité que celui du jeune Truffaut avait-il pu s'imaginer qu'il se plierait à la discipline militaire, c'est une autre histoire ? et un mystère qu'une déception sentimentale n'éclaircit pas vraiment. L'expérience en tout cas a trouvé sa traduction cinématographique ? Truffaut ne réalisera jamais de film de guerre, mais au moins une « ouverture militaire »  où   s'expriment nettement ses propres impressions de voyage et son manque radical d'affinités avec ce monde.

Lorsque la caméra se pose sur Antoine Doinel dans sa prison militaire au début de Baisers volés, il est en train de lire Le Lys dans la vallée. Ce n'est pas un Balzac au hasard et sans en être une adaptation, le film est entre autres un écho lointain et transformé de l'histoire du Lys, ou en tout cas de l'empreinte émotionnelle que sa lecture a laissée chez le jeune Truffaut. Balzac revient sous divers aspects dans ses films suivants : Pierre Lachenay (La Peau douce)lui a consacré un livre ; son portrait ou son buste sont présents ? dans le salon de la mère de Claude (Les Deux Anglaises et le Continent), par exemple.

Le Balzac de Truffaut n'est pas celui de Rivette. Là où l'auteur d'Out 1 voit partout les complots de la folle politique balzacienne, nourrie de visions autant ? et plus ? que d'observations, celui du Dernier Métro évoque un Balzac plus romantique (pour les sentiments), plus proche des Scènes de la vie privée que de celles de la vie parisienne. Point commun : leurs personnages se cachent, fuient ou ont quelque chose à cacher : qu'il s'agisse d'une liaison amoureuse demeurée inconnue, d'un secret de famille ou d'une activité délictueuse, la vie amène les personnages de Truffaut à se donner pour ce qu'ils ne sont pas et à tenter avec plus ou moins de succès de dissimuler leur identité. L'essentiel est invisible pour les yeux trouve ici une illustration inattendue. Qu'il ait ou non baigné dans le crime, chacun d'entre nous a quelque chose de Ferragus (Histoire des Treize)ou de Vautrin qui de vie en vie meurt pour se réinventer. Ainsi Charlie Kohler (étonnant Charles Aznavour dans Tirez sur le pianiste), comme Marion Vergano (la jeune et dangereusement belle Catherine Deneuve dans La Sirène du Mississippi)s'acharnent-ils à effacer les traces d'un passé qui ne passe pas ? de même, dans un tout autre registre et pour d'autres raisons, que Bernard et Mathilde (Gérard Depardieu et Fanny Ardant) dans La Femme d'à côté.

Pour en revenir à Doinel, il lit sans arrêt ; lorsque son fils Alphonse naît, devant le regard amusé et sceptique de sa femme, il lui prédit avec une emphase comique le plus haut des destins : « Alphonse sera un grand écrivain ! » Dans le dernier épisode de ses aventures, Antoine est toujours amoureux des livres et fouine toujours du côté des chéris de Truffaut comme Léautaud ou Proust ; non seulement il exerce maintenant, enfin, un « métier sérieux », mais c'est un métier proche des livres (il est correcteur dans une imprimerie) ; de plus il a publié son roman, Les Malaises du coeur, dont le titre évoque celui d'un des trois romans de Jean Renoir, Le Coeur à l'aise.

Même si son premier « short », Les Mistons,est tiré d'une nouvelle de Maurice Pons, Truffaut a finalement adapté peu de livres ? et Dieu sait si les propositions n'ont pas manqué, y compris pour des écrivains ou des livres qu'il admirait. Il refuse rarement directement, exprime des réticences avant de devenir, comme à regret, plus ferme : « s'il est sacrilège de tourner un film d'après Proust[1] [Un amour de Swann[2],qu'une productrice lui propose],il est terrible de prononcer cette phrase : non, je regrette, cela ne m'intéresse pas. » Il ajoute un peu plus loin, après avoir cité quelques-uns de ses refus (Le Désert des Tartares[3], Voyage au bout de la nuit[4], Le Grand Meaulnes, L'Étranger[5]?n'en jetez plus, la cour est pleine), cette phrase où chaque mot tombe juste : « Chacun de ces refus nécessaires me coûte infiniment. » Les deux romans d'Henri-Pierre Roché qu'il a adaptés, c'est lui qui les a choisis, et personne d'autre, et c'est grâce à son Jules et Jim qu'un auteur a pu connaître le succès, post mortem hélas (more on this later) ; quant aux quatre polars américains qu'il a adaptés, il les a non seulement transposés en France, mais profondément transformés ? et pas seulement parce qu'il les lisait dans les fautives et distrayantes traductions[6] de la Série noire d'alors.

Pour Charles Denner et L'Homme qui aimait les femmes, le film se présente comme l'illustration des chapitres du livre que le séducteur écrit. Le héros masculin d'Une belle fille comme moi, l'infortuné Stanislas (André Dussollier dans son premier rôle au cinéma), si cruellement et subtilement piégé par Camille Bliss, a publié une thèse ; mieux, la recherche en vue de son écriture est le prétexte de sa rencontre avec la séduisante et dangereuse jeune femme : le film est une « mise en images » du récit de ses aventures dont la dernière est le piège qu'elle tend au naïf thésard. Dans L'Homme qui aimait les femmes comme vers la fin des Deux Anglaises, lorsque Claude (Jean-Pierre Léaud) publie son roman, dont le titre, Antoine et Julien, est à peine démarqué de Jules et Jim, le cinéaste prend plaisir à montrer les différentes étapes de la fabrication du livre, créant une sorte de mini-film dans le film, un documentaire monté avec beaucoup de rythme. Si ses dialogues, parfois improvisés à partir d'indications précises, n'ont pas ce côté « littéraire » qu'ils prennent chez d'autres auteurs de la Nouvelle Vague, comme Rohmer ou Resnais[7], il reste son recours fréquent à la voix off qui narre (Jules et Jim, Les Deux Anglaises) ou commente ; il y a les bibliothèques, les librairies, il y a l'omniprésence des représentations d'écrivains (bustes, portraits) dans beaucoup de ses films ? dans la chapelle de La Chambre verte, je n'ai pas multiplié les arrêts sur image pour distinguer les visages des écrivains, mais je me souviens qu'il y en a beaucoup. Vers la fin de La Nuit américaine, la production du film est en crise à cause de la mort accidentelle d'Alexandre (Jean-Pierre Aumont). Une scène muette montre des nouveaux commanditaires américains venus renflouer des finances bien basses et permettre la fin du tournage : l'un des figurants se trouve être le grand écrivain britannique Graham Greene, venu en voisin rendre visite à une des comédiennes du film dont les parents étaient ses amis, et recruté pour cette figuration sans que Truffaut le sache, car il aurait été paralysé de trac à cause de l'admiration qu'il lui portait. D'après Nathalie Baye, qui le raconte avec beaucoup d'humour et de tendresse, le cinéaste ne reconnut pas l'écrivain et se contenta de remarquer après la prise que sa tête lui disait quelque chose.

Si le cinéma de Truffaut n'est pas « littéraire » (en langage courant, bavard et chiant), le réalisateur et ses films portent bien l'empreinte profonde de ses admirations ? l'expression n'en est pas celle qu'elle était chez Gance ou même chez Renoir, mais elle n'en est pas moins une marque : lorsque les livres brûlent sous la lance de Montag (Oskar Werner) dans Fahrenheit 451et que leurs couvertures noircies se racornissent, tandis qu'on distingue à travers les flammes les noms de Dickens ou des soeurs Brontë, la caméra pleure. Pas de commentaire ici : l'adieu est silencieux et déchirant comme celui que l'on ferait à des êtres vivants longtemps aimés et partis dans une intolérable souffrance.

Le mot et l'image

Si Truffaut, qui a écrit avant de filmer, est habité de la passion, de la rage des mots, il est aussi un fou de l'image, un obsédé visuel autant que textuel. Jean-Louis Richard ? son coscénariste pour La Peau douce (et Fahrenheit 451) ? raconte que l'idée du premier lui en était venue en surprenant l'image d'un homme et une femme à l'arrière d'un taxi s'embrassant avec une telle fougue qu'il avait comme entendu le choc de leurs dents. L'image ayant inspiré le film n'y a finalement pas trouvé sa place ? a-t-elle même été tournée ? Tout au contraire une autre image a surgi, née de la lecture d'un fait divers : une femme avait abattu en public son mari infidèle d'un coup du fusil qu'elle dissimulait dans son imperméable. C'est ce que fait Franca (Nelly Benedetti) vers la fin du film qui détaille plan par plan la construction de ce qui sera la séquence où elle l'abat, non pas d'un, mais de plusieurs coups de fusil. Elle a déjà quelque chose de la Julie Kohler qu'interprétera Jeanne Moreau[8] quatre ans plus tard : ce n'est pas une femme égarée, passionnelle, dérangée, qui agit dans un moment de furieuse folie. Les gestes sont précis, détachés, tranquilles, méthodiques ? une professionnelle qui exécute sa mission. À cette exception près, Truffaut n'aime pas montrer la mort beaucoup plus qu'il n'aime montrer l'amour physique : il ne fuit pas ce qu'il faut montrer pour la clarté (un de ses mots clés), mais il pratique l'ellipse autant qu'il le peut. Lorsque Claude couche enfin avec la cadette des soeurs Brown, Truffaut ne filme pas le dépucelage ; il nous montre seulement, après l'amour, une fleur rouge étalant sa corolle sur le drap blanc, et cette vision fugitive du sang de la jeune fille est plus choquante (je crois me souvenir que le producteur lui avait demandé de la couper au montage) que n'aurait été l'exhibition d'un sexe d'homme la pénétrant. Combien de fois, en littérature comme au cinéma, celui qui en dit le moins possible, se borne à l'indispensable, n'est-il pas plus clair, plus violent que celui qui s'attarde, détaille, bavarde, en rajoute ? Autant la découverte de l'amour physique avec Ann, la soeur aînée, a été douce, indiquée par la seule disparition du rideau qu'elle tirait chaque soir entre leurs deux lits, autant cette fleur rouge nous dit, au-delà de ce premier sang, quelque chose sur le rapport entre Claude et Muriel, à la fois destinés l'un à l'autre et inéluctablement arrachés l'un à l'autre.

Truffaut a du goût pour des séquences que l'on peut juger « documentaires », mais qui sont du vrai cinéma : lorsque Antoine envoie un pneumatique à Fabienne Tabard (Delphine Seyrig) dans Baisers volés, nous suivons chaque étape depuis le geste de la postière roulant la lettre dans le tube jusqu'à l'arrivée de la lettre en passant par le trajet à travers le réseau de tuyaux souterrains. Ce n'est pas seulement un spectacle délicieusement suranné, comme celui des télégrammes avec les mots découpés, c'est un élément de suspense permettant de partager la tension amoureuse qui atteindra son climax avec l'arrivée de Mme Tabard venue s'offrir à Antoine dans sa chambrette montmartroise. Ainsi Truffaut[9] intègre-t-il chacun de ses « reportages » non en fonction de son utilité sociale ou de son caractère décoratif, mais de sa pure efficacité dramatique. (À suivre.)



[1] Tu vois, Bizot, encore un point proustien d'accord entre Truffaut et toi. On progresse ? lentement, mais on progresse.

[2] Ai pas vu l'adaptation de Volker Schlöndorff (1984) avec Jeremy Irons, Alain Delon, Ornella Muti et Fanny Ardant, et suis pas du tout tenté.

[3] L'adaptation du roman de Buzzati sera finalement réalisée par Valerio Zurlini en 1976. C'est un peu chiant et très beau. La musique du génial Ennio Morricone s'accorde aux sublimes décors et le casting international n'est pas magnifique seulement par les noms sur l'affiche : Jacques Perrin, Philippe Noiret, Jean-Louis Trintignant, Max von Sydow, Fernando Rey, que du très costaud, pour les rôles principaux comme secondaires.

[4] Rencontre entre Abel Gance et Céline dans les années 1930, projet avorté, synopsis perdu. Nouvelle tentative de Jean Renoir en 1937. Le gracieux Céline l'envoie paître sans ambages malgré les brûlantes déclarations d'admiration du cinéaste. Bizarre connexion entre l'auteur de Bagatelles pour un massacre et le compagnon de route du PC pendant le Front populaire : si l'on en croit le scénariste Henri Jeanson, lorsqu'il croise Renoir à Lisbonne, juste avant l'embarquement pour New York, celui-ci exprime des sympathies pour Hitler et mentionne son espoir d'une France « désenjuivée ».

[5] Ai pas vu l'adaptation de Visconti (1967) avec Marcello Mastroianni et Bernard Blier, suis moyennement tenté?

[6] Tiens, je viens de jeter un coup d'oeil à For Love of Imabelle, le Chester Himes mentionné récemment (La Reine des pommes) et sans me lancer dans numéro de petit prof je note avec peine que Minnie Danzas et C. Jase ont traduit le Daddy par lequel Imabelle s'adresse à l'infortuné Jackson (la reine des pommes, c'est lui) par un « p'tit père » de mauvais aloi. Pourquoi pas « papa », tout simplement ?

[7] « Non, tu n'étais pas à Hiroshima? »

[8] La Mariée était en noir.

[9] L'un des rares reproches que j'aie à adresser aux biographes du cinéaste ? ou plutôt à leur éditeur ?, c'est de l'appeler « François Truffaut » des centaines de fois. Dans ce post, j'ai failli opter pour FT, mais ça fait Financial Times donc va pour Truffaut ? vu le contexte, peut pas y avoir de confusion avec le pépiniériste.


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (2)

Bizot, si tu me lis jusqu'au bout des 12 épisodes, je vais te convaincre d'une seule chose : Truffaut, c'est pas ce que tu crois.

MBE[1] : c'est pas des histoires de couples et de coucheries du type « Jean-Claude aime Nathalie qui préfère Paul qui est marié avec Colette, secrètement amoureuse d'Antoine et à la fin tout le monde mange ensemble » ?

Moi : oui, il y a bien des histoires de couples, mais il y a aussi ? et plus souvent? des trios amoureux. Et très peu de repas.

MBE : du triolisme ?

Moi : non, le cul français années 1970 va plutôt chercher du côté de José Bénazéraf[2]. C'est pas qu'il n'y ait pas de sexe dans les films de Truffaut, mais il est suggéré plus que montré.

Puisque je me suis lancé dans ce qu'il n'y a pas chez Truffaut, je peux esquisser une théologie négative[3] de sa filmographie.

Il n'y a pas de films de guerre chez Truffaut, pas de films fantastiques (un seul de science-fiction, mais si « barré » qu'il n'appartient pas au genre), pas de films de gangsters.

Pour ces derniers, si Truffaut n'en a jamais réalisé ce n'est pas, je crois, parce qu'il n'aimait pas les films de gangsters, c'est plutôt, dit-il quelque part, qu'il n'aimait pas les gangsters, ne les comprenait pas, ne s'intéressait pas à eux et n'aurait donc pas pu les filmer. Les seuls gangsters qu'il montre (dans Tirez sur le pianiste, je crois, et dans Vivement dimanche) sont des gangsters qu'on croirait droit sortis des vieux films de burlesque ou des traductions françaises des polars américains de la Série noire. Ils ont beau être revêtus de tenues de gangsters et armés de flingues de gangsters, il n'est pas facile de les prendre au sérieux.

Je crois que Truffaut filmait ce qu'il aimait : enfants, hommes, femmes (surtout), dont il scrutait les visages avec l'intensité d'un guetteur/chasseur ou d'un chercheur de trésor[4]. Même si aucun de ses films ne bascule dans l'onirisme ou le fantastique, même « poétisé » à la mode Cocteau, je crois qu'à sa façon il filmait aussi les esprits, les fantômes, l'immatérialité des êtres qui, absents, nous sont quand même présents ; quand pendant les deux heures de L'Histoire d'Adèle H., un film pratiquement vide de toute action, il filme, fasciné, le visage de la jeune Isabelle Adjani, il nous donne à voir en permanence l'image impossible qu'elle porte comme une obsession et une blessure : celle d'un homme qu'elle a suivi par amour aux confins de la terre et qu'elle ne reconnaît même pas lorsque, fugitivement, elle l'aperçoit dans une rue. Dans La Chambre verte, le personnage central, qu'il interprète, éclaire de milliers de bougies une chapelle désaffectée qu'il dédie à « ses morts » : femme aimée, amis décédés, artistes admirés, comme si par ces flammes fragiles et la « magie du cinéma », il redonnait vie à tous les noyés de la vaste mer des disparus dont la houle vit en nous quand les aimés ne sont plus, et baigne nos flancs de ses flots mélancoliques. (À suivre.)



[1] Mon Bizot embarqué (voir épisode 1 ? 06/05/2021).

[2] 1922-2012, actif de 1963 à 1999, auteur notamment de La Soubrette perverse (1974) et de La Veuve lubrique (1984).

[3] Démonstration de l'existence de Dieu par la recension de ce qu'il n'est pas.

[4] Dans une lettre de 1951 à Éric Rohmer, il écrit : « Si vous faites un film, n'oubliez pas que [?] le cinéma consiste à faire faire de belles choses à de belles femmes » (Jean-George Auriol, rédacteur en chef de La Revue du cinéma).


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