Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


MERCI monsieur Truffaut

Je vois ou je revois tous les films de François Truffaut (1932-1984) et dans mon obsession je lis tout ce je peux de lui et sur lui. Pour les films, je préfère les DVD, surtout de rééditions assez anciennes où, après la séance, on peut revoir le film en version commentée par son coscénariste ou tel ou tel de ses acteurs (le commentaire de Nathalie Baye sur La Nuit américaine, notamment, contient de délicieuses anecdotes mais il permet aussi d’éclairer le travail au quotidien d’un perfectionniste doublé d’un insatisfait – un de ces « jamais contents » joyeux pour qui l’art est une ascèse et une fête, une souffrance et une joie , un travail sérieux et un jeu). Comme tous les grands, Truffaut n’est jamais médiocre, même quand il se rate (et il ne se rate jamais complètement), jamais banal, jamais convenu ; lorsqu’il se fait plaisir sur certains plans ou certaines séquences, ce n’est jamais facile ou vulgaire. Il me reste deux films à revoir pour achever mon voyage, deux films que j’avais vus en salle à leur sortie et que je n’ai pas revus depuis : Le Dernier Métro (1980) et La Femme d’à côté (1981). Pour lui dire au revoir, je reverrai son premier long métrage, Les Quatre Cents Coups (1959) et son dernier, Vivement dimanche (1983),  une comédie policière où il donne un superbe et inhabituel rôle à Fanny Ardant, le dernier grand amour de la vie d’un homme qui aima beaucoup les femmes.

 

Retour vers les maîtres

Truffaut ne se résume pas aux films de Truffaut ; sa vie et son œuvre expriment un tel amour du cinéma qu’on ne peut résister à l’envie de le suivre. Comment ne pas s’inspirer d’un homme qui, d’après leur témoignage, emmenait ses filles voir aussi bien les films des grands créateurs qu’il admirait (les Japonais, Fellini, Bergman, Kubrick) que les westerns, les films d’action américains – sans oublier les comédies françaises populaires très peu intellectuelles de Claude Zidi ?
Truffaut ne perdait jamais une occasion de faire partager l’amour qu’il avait de ses « maîtres » : le personnage central de La Peau douce se rend à Lisbonne pour y parler de Balzac ; il y rencontre l’irrésistible Françoise Dorléac, dont il tombe amoureux et qu’il emmène à Reims où il est invité pour une présentation d’un film sur Paul Léautaud. Ainsi Truffaut, s’il ne tournait pas, était-il capable d’accepter les invitations les plus improbables, et pas seulement celles d’accompagner ses propres films en promotion, car il était aussi important pour lui de faire connaître et aimer ceux qu’il admirait, surtout quand il les jugeait injustement sous-estimés : Hitchcock bien sûr, que son livre contribua à remettre à sa vraie place, mais aussi Jean Renoir ou Sacha Guitry. Quoi de commun entre l’auteur de La Règle du jeu, adoré des cinéphiles du monde entier, et celui de Si Versailles m’était conté, cinéaste du « théâtre filmé », spécialiste des « mots d’auteur » souvent misogynes ? Entre Renoir « le patron » papa et Guitry l’égotiste à la constante « salegossité » ?

 

Deux hommes du XIXe siècle

Les faits, à commencer par les dates : Renoir et Guitry sont tous deux des hommes du XIXe siècle : leurs vies d’hommes et leurs carrières commencent autour de la Première Guerre mondiale et s’achèvent  une vingtaine d’années après la Seconde : un demi-siècle de carrières qui débutent lorsque la lampe à pétrole vient peu à peu supplanter la bougie et que le transport à cheval  règne encore.
Renoir (né en 1894, l’année précédant l’invention du cinéma par les frères Lumière) et Guitry (né en 1885, comme ma grand-mère paternelle) sont tous les deux des descendants d’une tradition artistique qu’ils révèrent et qu’on peut appeler la « tradition française ». Ils sont l’un et l’autre « fils de » quelqu’un : Jean est le fils du peintre Auguste, que l’on voit apparaître dans le premier film de Guitry, Ceux de chez nous, un documentaire  de 1915 où l’impressionniste déjà âgé, les doigts déformés par l’arthrose, apparaît, au même titre qu’Anatole France, Monet, Saint-Saëns, Auguste Rodin ou Sarah Bernhardt. Pour Guitry, s’il naît à Saint-Pétersbourg, c’est parce que son père Lucien, grand homme de théâtre, y est en tournée. Lucien élèvera son fils en « enfant de la balle », faisant confectionner à sa taille les costumes des spectacles qu’il montait.

 

Héritiers et innovateurs

Il n’en est que plus admirable que ces deux « héritiers »  n’aient pas seulement été des « continuateurs », mais  de grands innovateurs.
L’ héritage est assumé dans les deux cas : Renoir qui a grandi entouré des tableaux de son père au point d’avoir écrit les avoir « sentis » plus que « regardés » dans son enfance,  ne se contentera pas de vendre des tableaux pour financer ses premières productions ; c’est un cinéaste « pictural  dont certaines images, du noir et blanc au technicolor, sont de véritables tableaux en mouvement 

De son côté, Sacha Guitry tenait son père Lucien en si haute estime qu’il le filma   dans  Ceux de chez nous , aux côtés des grands artistes cités plus haut. Cette vénération ne le quitta jamais :  une photo de Lucien  était accrochée pendant la Seconde Guerre dans le hall du théâtre de la Madeleine où Sacha donnait une de ses pièces. Source d’un quiproquo qui serait resté anecdotique s’il n’avait envoyé Sacha  deux mois en prison : un juge d’instruction fut alerté par un de ces « résistants de l’après-guerre »  aussi prompts à dénoncer les « collabos » que ceux-ci l’avaient été à dénoncer les Juifs ; le juge convoqua Guitry pour lui demander pourquoi il avait accroché le portrait d’Adolf Hitler dans le théâtre. « C’est curieux, monsieur le Juge, dit Guitry, maintenant que vous m’y faites penser, j’avais remarqué sans m’y attarder une certaine ressemblance entre M. Hitler et mon père. » 

 

Théâtre filmé et théâtralité

Même si c’est beaucoup plus que du « théâtre filmé », la théâtralité n’est jamais absente des films de Guitry (by ze way, elle n’est pas absente de certains films de Renoir, dont le premier film parlant -  pardon my franglais, starring Michel Simon and featurinng pour la première fois à l’écran Fernandel- est une adaptation de Feydeau) : elle est subtilement utilisée  - et à des fins perverses, jusque dans l’un de ses derniers  films, le jubilatoire et peu progressiste La Vie d’un honnête homme  ( Michel Simon, toujours !)

 

Naissance du cinéma moderne

Côté novations, celle de Renoir sont  connues, analysées ; celles de Guitry  occultées, oubliées, alors que dès ses débuts il  « ose » des plans d’une grande audace et utilise  systématiquement la tradition théâtrale (aux sources du cinématographe, il y a aussi bien les documentaires des frères Lumière que les sublimes décors peints de Georges Méliès- et même les courts « cinquante secondes » des Lumière sont souvent des scènes de théâtre) pour créer d’irrésistibles effets d’une « distanciation » moins célébrée que celle théorisée par Bertolt Brecht.

 

Du très nouveau sur du très ancien

Renoir et Guitry sont également de grands innovateurs par leur technique narrative : celles de Renoir sont plus variées et plus étudiées : je n’ai pas entendu les créateurs de Downton Abbey rendre hommage à Renoir mais c’est bien dans La Règle du jeu qu’on découvre cette narration à double entrée : tandis que les « grands » bavardent au salon, les « petits » sont regroupés dans la cuisine. Les passions et les déchirements agitent également ceux « d’en haut » et ceux « d’en bas », aucun personnage n’est « secondaire ».

Je crois que Truffaut avait vu Le Roman d’un tricheur de Guitry presque aussi souvent que La Règle du jeu. Après deux séances seulement, j’en ressors convaincu que Guitry est au même titre que Renoir un père de la Nouvelle Vague : ce générique où, à sa suite, défilent un à un les membres de l’équipe technique du film et ses acteurs, ce n’est pas seulement truc  de cabot pour mettre en valeur celui qui en est l’auteur, le metteur en scène et l’acteur principal ; c’est une déclaration d’intention : « vous n’allez pas voir la réalité mais un spectacle dont le but est de vous divertir ». Les surréalistes, dont je ne sache pas qu’ils aient considéré Guitry comme l’un des leurs, n’auraient pu dire mieux : « Ceci n’est pas une pipe. » C’est à la fois nouveau et très ancien ; ici Guitry est le bateleur médiéval ou élisabéthain qui interpelle les spectateurs et les invite à bien s’amuser.

Renoir n’aurait pas dit non, qui déclarait vers la fin de sa vie n’avoir fait du cinéma que pour s’amuser et vivre la « joie » (c’est le mot exact qu’il emploie) de fabriquer des films.
On ne veut pas pousser la comparaison trop loin, mais n’est-il pas plus qu’amusant, heureux, de voir ce sens de l’« amusement » animer également le travail d’un « amuseur » apprécié du public, s’il est méprisé de beaucoup de critiques, et d’un « auteur » reconnu et célébré ?

 

Viens voir les comédiens

Encore un point commun avant d’évoquer quelques différences essentielles : l’amour des acteurs.
« Monstres sacrés » ou amateurs, Jean Renoir adorait les acteurs. Il « passait » leurs caprices, parfois insupportables, aux plus grands par admiration pour leur talent, et mettait en confiance les plus inexpérimentés à force de douceur et de patience. S’il voulait refaire une prise, ce n’était jamais parce qu’elle était ratée ou mauvaise, c’était « pour voir » ou « une dernière, par sécurité ».

Quant à Guitry, s’il était le rôle masculin vedette de la plupart de ses films, il a confié de superbes rôles à des « stars » d’avant ou d’après-guerre – Michel Simon entre autres, un acteur fétiche de Renoir, qui disait l’admirer au point que s’il avait pu, il lui aurait confié tous les rôles dans tous ses films. Quant aux femmes, nos deux lascars en étaient fous : Renoir n’a épousé qu’une actrice, Catherine Hessling, qui fut la vedette de son premier film, un muet, et il semble par la suite être tombé amoureux « à la Hitchcock » de ses actrices principales. Il était fasciné par Simone Simon, la partenaire féminine du jeune Gabin dans La Bête humaine, disant qu’elle lui  faisait l’effet d’ une chatte qu’on avait envie de caresser dans le cou pour la faire ronronner. Renoir, séparé de sa Madame n° 1 dans des conditions acrimonieuses, usa-t-il de sa liberté pour des liaisons avec telle ou telle des jolies jeunes actrices plus ou moins célèbres de ses films d’avant-guerre ? Je ne le sais.

 

Les femmes, toujours les femmes !

Guitry épousait : était-il séduit par l’actrice ou, envoûté par la femme, décidait-il de lui tailler un rôle à la mesure de sa passion ? Il fut marié à Charlotte Lysès, Madame no 1, à l’époque où il déclarait le cinématographe un « concurrent déloyal » et inférieur au théâtre. Il dirigea Yvonne Printemps, Madame no 2, au théâtre, mais jamais à l’écran ; elle le quitta pour Pierre Fresnay ; Jacqueline Delubac, Madame n3, est d’une irrésistible coquinerie dans Le Roman d’un tricheur et tout aussi charmante dans les films tournés sous la direction de son mari entre 1935 et 1940. Geneviève, Madame n4, et la seule épousée à l’église, tourna dans plusieurs de ses films d[1]ont un de ses plus grands succès, Le Destin fabuleux de Désirée Clary (1941), que j’ai dû voir à la télé quand j’étais petit mais dont je n’ai aucun souvenir. Quant à Laura Marconi, Madame n5, qui avait la moitié de  l’âge  de Sacha lorsqu’ils se marièrent, elle tourna plusieurs films avec lui de 1950 à 1956 et fut, comme il le lui avait promis, sa « dernière moitié ».

Après Catherine, ce n’est pas une actrice qui partage la vie de Renoir mais sa monteuse attitrée : quoique se faisant appeler Madame Renoir, Marguerite Houllé ne l’épousera jamais ; techniquement il est resté marié à la n1, dont il ne divorcera que pour épouser la vraie n°2,  Dido – non une actrice mais sa scripte, avec qui il  partagera quarante années de vie. Si l’on en croit les témoignages, avoir dirigé certaines des actrices les plus séduisantes de l’après-guerre (Paulette Goddard et Joan Bennett aux États-Unis, Anna Magnani en Italie, Ingrid Bergman, Juliette Gréco, Dora Doll, María Félix et autres en France) n’a pas troublé ce deuxième et ultime mariage – pas plus que les longs séjours à Hollywood, quartier de Los Angeles peu réputé pour favoriser la longévité des couples.

 

Moi, j’aime le music-hall

Si l’on en reste au cinéma, Renoir (né à Montmartre) et Guitry ont partagé un même amour du music-hall, où Madame Guitry n2, Yvonne Printemps, avait fait ses débuts et conquis une première notoriété ; on ne voit pas sans émotion la chanteuse réaliste Fréhel apparaître dans Le Roman d’un tricheur, et le merveilleux French Cancan de Renoir est un hommage chargé de nostalgie qu’accompagne l’air de La Complainte de la Butte. Au passage, on peut noter que Truffaut, qui disait honnir les scènes de bar ou de clubs de jazz, a contribué à lancer Boby Lapointe en lui réservant une séquence dans son deuxième film, l’excellent et inclassable Tirez sur le pianiste. La scène de cabaret du Dernier Métro est une belle séquence – et nécessaire à l’équilibre du  film.

 

Deux génies en action

Revenons-en à nos deux géants et à leurs différences.
L’un est acteur jusqu’au bout des ongles : le physique, la présence, la voix, il a tout– et sans effort. Admirateur de son père, ce qui ne l’a pas empêché de lui voler sa dernière maîtresse pour en faire sa femme (Madame G. n1), il rêve théâtre, respire théâtre et, si cet abominable cinématographe ne surgissait pas, il se cantonnerait au théâtre. Ses trente-cinq films ne l’ont pas  empêché d’écrire et monter ses quelque soixante-dix pièces – presque toutes à succès, même si un petit nombre est entré dans le répertoire.

Pour Renoir c’est différent : il adore les acteurs et voudrait en être un, mais il est né au milieu des modèles et des chevalets, pas sur les planches – et il n’est pas comme Gabin de ces talents surgis spontanément et qui n’ont qu’à pousser leur nature pour éclore. Il y a bien un talent d’acteur dans la famille Renoir et c’est celui de son ainé Pierre, à qui le « petit » Jean » confiera  le rôle (magnifique) de Louis XVI dans la Marseillaise – réalisé avec de vrais Marseillais  (Andrex, Allibert) pour jouer les Marseillais  et Louis Jouvet superbe dans un rôle secondaire - sans oublier l’apparition du toujours génial Carette ( l’acteur-chanteur de La Grande illusion, le braconnier de La Règle du Jeu, le  second de Gabin dans la Bête Humaine).

 

Le rôle de sa vie

Après bien des hésitations, Renoir finit par se mettre en scène dans un rôle secondaire de La Bête humaine – sans être  extraordinaire, il  est loin d’y être aussi mauvais qu’il ne l’a craint et que certaines mauvaises langues, comme Simone Simon, qu’il admirait tant, ne l’ont prétendu. Mal à l’aise avec son corps blessé, se donnant à lui-même l’impression d’être toujours « de trop », Renoir finira néanmoins par se donner un deuxième et dernier rôle – secondaire aussi, et inoubliable, dans La Règle du jeu, où il incarne Octave, ce parasite social dont le rôle glisse de la bouffonnerie pure au bouleversant, culminant dans la saynète où, jouant l’ours, il n’arrive plus à se dépêtrer de sa peau ; lorsqu’il titube dans son costume de scène devenu prison et qu’il appelle en vain à l’aide pour se libérer, il éveille le sentiment tragique qui vit ou dort en nous d’être surnuméraire et nous rappelle que  toute idée de notre « importance »  n’est  qu’une autre « grande illusion » : le hasard nous a fait naître, atterrir en un coin de terre, une société où nous séjournons quelques années avant que la nécessité ne nous renvoie au « presque rien » d’où, poussières, nous avons été projetés vers l’existence. La situation est comique, alors autant s’en divertir plutôt que de se lamenter – c’est ce que n’ont pas manqué de faire nos deux allègres gus.

 

Deux destins dans l’histoire

Reprenons le fil de leurs vies et retrouvons-les jeunes adultes (vingt ans pour Renoir, la trentaine pour Guitry) en août 1914. Examinons ce que le destin réserve à l’un comme à l’autre. En résumé : l’aîné est un « planqué » sans honte, le cadet un héros sans cocorico.

Tandis que Guitry échappe à la conscription à cause de ses rhumatismes, Renoir participe à la Première Guerre comme aviateur ; blessé gravement, il repart au combat dès qu’il est remis ; blessé à nouveau, il décrit avec humour le temps passé auprès de son père, chacun dans son fauteuil – le vieil homme perclus et le jeune invalide.
D’une guerre l’autre,  Renoir et Guitry réalisent leurs premiers chefs-d’œuvre.

 

Partir ? rester ?

Quand arrive la Seconde Guerre, Guitry se réfugie à Dax : après la débâcle un officier allemand admirateur de la culture française lui octroie un laissez-passer et des bons d’essence et l’adjure de continuer à travailler pour la grandeur de cette culture que, selon lui, il est venu sauver – et non détruire. Sans jamais « collaborer », Guitry travaillera au théâtre comme au cinéma pendant toute la guerre. Malraux le grand résistant, le héros, a balancé sur les routes de la France occupée sa femme juive et leur fille Florence ; Guitry l’opportuniste a usé de sa notoriété et de son prestige pour sauver plusieurs artistes juifs comme Tristan Bernard, qu’il a sorti du camp de Drancy, ou Max Jacob. A un officier allemand francophile qui lui proposait un service en remerciement de son spectacle, il a demandé et obtenu de  faire libérer une dizaine de prisonniers français en Allemagne. Si nous avons peu de doutes à nourrir quant aux comportements courageux d’un petit nombre (Char ou Gary en tête) ou aux épouvantables égarements de certains autres (Drieu, Rebatet, Brasillach – Céline aussi), il est facile à distance de ces temps troublés de procéder à la distribution des points de bonne ou de mauvaise conduite pour tous ceux qui ne furent pas nettement d’un côté ou de l’autre et réservèrent l’essentiel de leur énergie à la survie, création comprise.

 

Regarder la vie, regarder un film.  Les films c’est comme la vie : avant  d’émettre un jugement, vaut mieux regarder.

Guitry fut-il lâche de « tenir » son front à lui ? Et Renoir, catalogué « à gauche » depuis ses films de l’époque du Front Populaire, et  à qui on avait fortement conseillé de quitter l’Europe, courageux (lâche ? seulement réaliste ?) de partir ? Nous pouvons toujours nommer « courage » ou « lâcheté » ce que nous ne comprenons qu’à moitié et qui advint en des circonstances qui nous furent épargnées ; dans la plupart des cas, chacun fait ce qu’il peut. Le jugement (« quel salaud ! quel héros !) est à la vie ce que le commentaire est au sport et la critique à l’art : un passe-temps de bord du terrain.

Renoir,  qui  sans interrompre sa trajectoire artistique n’avait pas réalisé ses meilleurs films en les chargeant d’un message « progressiste », décida d’accepter le refuge que les États-Unis lui offraient. Tandis que Gabin, grande star  d’avant-guerre, oubliait le cinéma et rejoignait les Français libres pour participer à la lutte antinazie, Renoir découvrait que, si l’Amérique l’accueillait avec générosité, Hollywood n’était pas fait pour lui. « Il n’est pas des nôtres », dit de lui un producteur qui reconnaissait son talent.

 

Une après-guerre difficile

Guitry, injustement accusé d’être un « collabo » et Renoir, à qui Gabin reprochait d’avoir lâché la France en prenant la nationalité américaine, eurent un après-guerre difficile. Guitry, emprisonné soixante jours sous de fallacieuses accusations (« deux non-lieux, cela signifie sans doute qu’il n’y avait pas lieu ») fut libéré mais traîna longtemps cette image du « collabo » – un de ceux qu’il avait fait libérer pendant la guerre vint le voir pour le remercier et – surtout – lui demander de ne pas ébruiter son intervention. Renoir n’eut pas à souffrir cette injustice mais, trop marginal et personnel pour les Américains, trop « américain » pour les Français, sa vie professionnelle n’était pas simple. Guitry et lui étaient des hommes du « monde d’avant », des « revenants » priés de quitter la scène et de disparaître en laissant quelques bons souvenirs et de savoureuses anecdotes. Renoir songea-t-il à adapter l’histoire d’un « ci-devant », Le Colonel Chabert, ce bouleversant héros balzacien du retour impossible ? Les deux vieux s’accrochèrent. Guitry n’avait pas perdu son sens du public, Renoir son art : leurs derniers films ne sont pas ceux de « chevaux de retour », artistes vieillissants qui tiennent à force de savoir-faire. Il faut dire que l’admiration d’irrévérencieux gamins comme les jeunes Alain Resnais ou François Truffaut fit beaucoup pour leur donner confiance, leur prouver qu’ils n’étaient pas « finis » : l’un comme l’autre, ayant été vieux à un très jeune âge, se payèrent le luxe de rester jeunes jusqu’à un âge raisonnablement avancé (72 ans pour Guitry, 85 pour Renoir, qui survécut une vingtaine d’années à son cadet).
Arrêtons-nous, pour conclure cette trop longue promenade, sur leur art. Quel plus grand contraste apparent qu’entre Guitry, ses maris cocus, ses femmes frivoles, ses amants malins, et Renoir attaché au tragique des destinées humaines ?

 

Comédie, comédie noire et tragédie

L’écart est moins grand qu’un regard hâtif ne l’indique  : la comédie de mœurs existe chez Renoir – et les triangles amoureux, s’ils sont très différents de ceux de Guitry ; le sens du tragique, ou d’un comique si noir qu’il en devient tragique, n’est pas absent chez Guitry. Truffaut sera leur digne et illégitime enfant, bondissant entre chacun de ses films – et parfois à l’intérieur du même film – de la « légèreté » de l’un, sa désinvolture, son goût pour le dérisoire, au « sérieux » parfois solennel de l’autre.
Quoi de commun entre Guitry, toujours au centre de l’action, présent même lorsqu’il est absent de l’écran par sa voix, son inimitable prosodie, et Renoir, qui se cache derrière chacun de ses personnages ? entre le « cabot » ultime et l’encombré de lui-même ?

 

Et en même temps

Les deux attitudes sont-elles si différentes, en dernier ressort[2] ? N’illustrent-elles pas cette noble vérité que si l’art est moral, ce n’est pas par les « leçons de moralité » qu’il administrerait, mais par la sincérité des intentions et le choix, l’honnêteté, l’inventivité, la force des moyens employés ? Renoir adapta Zola (deux fois), Flaubert et Andersen, qu’il adorait, mais, comme Guitry, il était tchekhovien à sa façon. « Il ne faut pas rouler ses écrits dans le sucre », écrivait notre[3] cher Anton Pavlovitch à une correspondante amie des lettres – cela vaut pour la pellicule. Mon père appelait cela la « chaleureuse indifférence » – non que tout soit égal[4], mais tout est à considérer de façon égale.

Quitte à pratiquer le « et en même temps », je dirais que nous avons besoin des deux – l’enfant jouisseur guidé par la recherche du plaisir[5] aussi bien que l’homme fait qui, ayant cru (un peu), vu (beaucoup), décrit aussi exactement que possible et s’abstient de s’indigner, de s’emporter, de juger en distribuant les satisfecit et les blâmes. Pour ces deux découvertes aussi, merci monsieur Truffaut ! (to be continued).

 

Deux références pas plus

Pas besoin de moi pour les filmos des intéressés, mais deux beaux livres – et c’est loin d’être exhaustif :

Les très beaux textes de Truffaut sur Renoir et Guitry se trouvent dans Les films de ma vie ( Flammarion  Champs Arts, 460 pages,10 euros)

Renoir est le témoin pas forcément fiable mais toujours distrayant de sa vie et de son œuvre : Ma vie et mes films ( Flammarion Champs Arts, 260 pages, 8 euros)

P.S. Je suis bien conscient d’avoir notablement débordé du format que le slog me permet habituellement mais ça s’est écrit comme ça et il aurait été artificiel de découper en tranche. Le to be continued  annoncé se limitera à Truffaut réalisateur – je ne vais pas disserter sur tous ses chéris un par un. Quoique… pour certains j’aurais des choses à dire.



[1] Malcampo l’insatiable a été chercher plus loin et nous informe : «  D’après IMDB, toujours incollable, elle se nomme Geneviève Marie Anaïs Ligneau Chaplain de Séréville.
Selon les films, elle porte différents noms (G. Guitry, G. Chapelain, G. de Séréville…)

[2] Qu’on me passe l’irruption de cette terminologie marxiste-léniniste dans une divagation cinématographique ! Depuis mon AVC, toutes les possibilités de connexions bizarroïdes dans mon cerveau se sont activées – en plus, le Barça a pris une rouste face au PQSG (non ce n’est pas une coquille : le « Paris Qatar St Germain »), donc je ne suis pas moi-même.

[3] J’associe toujours mon amie Nadine Dubourvieux, excellentissime traductrice de La Correspondance de Tchekhov que j’ai préfacée, à l’amour de Tchekhov, notre amour est moderne et non exclusif, nous y accueillons qui veut l’aimer aussi à la différence de certains (pas de noms) qui ont fait de l’homme de Taganrog « leur » Tchekhov – le vrai, le seul.

[4] Quoique (en dédicace à Guy Leverve).

[5] Le « régime » alimentaire de Guitry était à base de champagne et de foie gras. Son activité sportive se limitait à la distance qu’il parcourait sur scène quand il jouait au théâtre. Il était le Churchill de la scène française.


PRÉSENCE D'UN GUETTEUR

 

C’était en 1971 : un tribunal ordonnait l’interdiction de diffusion et la destruction d’un livre : à la demande d’une ligue de protection de l’enfance et de la jeunesse et après enquête de police, André Hardellet se trouvait – comme Baudelaire – condamné pour pornographie et atteinte aux bonnes mœurs.

Cinquante ans plus tard, si on lit encore Lourdes, lentes, ce n’est pas pour s’abandonner au frisson masturbatoire de l’illicite, mais comme une pièce majeure de l’œuvre d’un poète ; n’ayant jamais – hors cette circonstance dont il se fût passé – été sous les feux des sunlights, « Dédé le guetteur »,  au civil fabricant des alliances Nuptia mais qui prétendait n’avoir exercé qu’un seul vrai métier, celui de braconnier, est resté tapi sous la braise de l’inactualité.

Il faut l’imaginer à l’affût – dans les broussailles d’un bois ou un dédale de  petites rues parisiennes –, guettant une faille dans l’espace-temps, mince ouverture par où se glisser et capter un instant magique où souvenir et rêve s’unissent et jettent une vive lueur avant de disparaître.

Dans cette quête, les censeurs de Lourdes, lentes auraient-ils pu apercevoir que l’éblouissement de l’expérience sexuelle était un vecteur comme un autre, que tous les sens s’éveillaient au froissement de deux jambes soyeuses, ainsi qu’à la croisée de deux sentes en forêt ou de deux rues sans nom  dans un quartier perdu? Il aurait fallu pour cela commencer par noter un indice : Steve Masson, l’auteur présumé de l’ouvrage licencieux, n’était autre que le nom du narrateur favori d’Hardellet, présent dans plusieurs de ses livres dont l’inclassable et envoûtant Seuil du jardin, récit initiatique, roman policier, promenade dans Paris et les faubourgs, conte fantastique.

« Steve Masson » alla se présenter au commissariat de police sous sa véritable identité d’André Hardellet. Il eût été nécessaire et suffisant d’enquêter dans sa mince bibliographie pour découvrir le pot aux roses : que l’adoré « con » féminin (son mot favori de la langue française) n’était pas seulement la toujours scandaleuse « origine du monde » chère à Gustave Courbet, mais aussi la plus mystérieuse, la plus délicieuse voie d’accès pour résoudre pendant une fraction de seconde la « contradiction » proustienne entre le souvenir et le vivant. De prestigieux témoins, dont Julien Gracq, vinrent témoigner devant le juge qu’il n’avait pas devant lui un pornocrate digne des arrière-salles des sex-shops proches de Pigalle, mais un poète de la plus rare espèce. Rien n’y fit. Dans une de ces logiques particulières dont la cohérence nous échappe, le juge interdit à la diffusion et condamna à la destruction tous les exemplaires d’une édition à tirage limité, laissant dans le commerce l’édition courante des éditions Jean-Jacques Pauvert.

Chaque poème, chaque page de « Dédé le guetteur » témoigne de cette quête : c’est celle de Nerval, celle de Baudelaire, celle du Peter Ibbetson de George Du Maurier, celle de Breton et des surréalistes. À chaque instant de nos vies nous pouvons nous retrouver au seuil du jardin, à l’entrée du passage dérobé, à l’orée du merveilleux « rêver vrai » dont le manque nous serre le cœur mais auquel nous aspirons toujours sans renoncer – malgré la peur, malgré les masques, malgré l’emprise de la nécessité.

Références :

Lourdes, lentes, Le Seuil du jardin, Les Chasseurs et Le Parc des archers sont disponibles dans la collection « L’Imaginaire » chez Gallimard.

Les œuvres complètes d’André Hardellet sont publiées en trois tomes aux éditions de L’Arpenteur.


UN HÉROS TRÈS DISCRET

 

Nous sommes des enfants qui refusent de grandir ; ceux que nous avons admirés dans nos teens - athlètes, artistes -, nous les transformons en héros et lorsque nous découvrons leurs trop humaines faiblesses, nous nions, ou nous pleurons. Rares sont les exemples de ceux qui ne nous déçoivent jamais. Le grand joueur de baseball Hammerin' Henry « Hank » Aaron (qui vient de mourir à quatre-vingt-six ans) semble avoir été de ceux-là : le début de sa carrière, au milieu des années 1950, correspond au moment où, dans la foulée de Jackie Robinson, les joueurs de couleur commençaient à être acceptés dans les équipes de baseball professionnelles - quatre-vingts ans après l'abolition de l'esclavage, après la Seconde Guerre mondiale où tant de soldats afro-américains étaient tombés pour leur pays, les joueurs de couleur étaient confinés dans les negro leagues. Les Blancs amoureux du national pastime célébraient Babe Ruth ou Lou Gehrig, ignorant que des joueurs de la même trempe jouaient pour les Kansas City Monarchs ou les Birmingham Black Barons devant des publics noirs ; tout ne fut pas changé avec l'arrivée de Jackie Robinson (# 42) aux Brooklyn Dodgers en 1947 ; lorsque Hank, natif de Mobile (Alabama), fit connaître sa longue silhouette et ses talents, ce fut dans les negro leagues agonisantes ; puis il fut engagé chez les Braves d'Atlanta, où il passa l'essentiel d'une exceptionnelle carrière. Un de ses coéquipiers se souvient que lors d'un déplacement, l'équipe se trouva, au début des années 1960, logée dans un hôtel « réservé aux Blancs » - par solidarité avec leurs camarades de couleur, les joueurs décidèrent de quitter l'établissement pour aller se reloger dans une lointaine banlieue. Racisme ou pas, « King Henry », aka « The Hammer », saison après saison, alignait les records, faisant tout bien, sur le terrain et hors du terrain. Un des bad boys de cette époque du sport, le grand Yankee Mickey Mantle, disait qu'il était le plus grand joueur qu'il ait affronté ; Mickey, centerfielder adoré des supporters des Yankees pour ses talents, sa hargne et ses frasques, était en rivalité pour l'affection des fans de baseball new-yorkais avec Willie Mays - un autre grand « champ centre ». Pour l'anecdote, Hank (champ droit) et Willie furent à deux doigts d'être réunis dans la même équipe : l'affaire échoua pour raisons financières. Quelques millions ? Non ! 50 dollars.

Si l'on en croit les témoignages, il n'y eut pas plus antihéros que ce héros qui parlait peu en dehors des vestiaires où il blaguait et « chambrait » autant que n'importe qui. Si Mohammed Ali était the greatest, Aaron aurait pu être surnommé the humblest. Objet de courriers de haine raciale et de menaces de mort alors qu'il approchait du record de home runs de Babe Ruth, il appliquait tranquillement son principe (« every at-bat is another day »), ignorant la haine comme l'attente qui l'entouraient, hermétique à toute forme de « pression » à l'idée de se trouver tout seul en tête de la liste. Lorsqu'il frappa le 715e « coup de circuit », cent cinquante mètres plus loin, un de ses coéquipiers (un lanceur remplaçant qui s'échauffait) l'attrapa et traversa le terrain en courant pour rendre la balle record à son juste détenteur acclamé par les fans géorgiens, Blancs et Noirs unis dans une de ces rares liesses qui nous laissent l'illusion que nous sommes enfin tous frères - on connaît ça, braves et bravettes[1] : « Et 1 et 2 et 3-0 ! » - juillet 1998, pas la peine de vous faire un dessin.

Je ne connaissais que son nom lorsque je l'entendis, vieil homme déjà, parler à la radio des héros sportifs de sa jeunesse, trois joueurs : un Noir, Jackie Robinson bien sûr, dont l'exemple l'avait encouragé, lorsqu'il avait treize ans, à se dire « moi aussi », et deux Blancs : le premier était Joe DiMaggio, le Yankee connu hors baseball pour avoir été un des maris de Marilyn Monroe et être cité dans Mrs. Robinson, la chanson de Simon and Garfunkel. Le deuxième s'appelait Stan « The Man » Musial, un autre joueur de légende - des Saint Louis Cardinals. En 1955, à l'issue du premier des nombreux all-star games auxquels il est convié, Hank, encore un peu timide, est dans le club-house après le match et joue au poker avec ses camarades noirs, tandis que les Blancs sont assis, jouant au même jeu mais à une autre table. Officiellement, la ségrégation n'existe plus, mais l'esprit de ségrégation règne encore : sur le terrain on se mélange, mais en dehors pas trop. Stan Musial entre, s'approche de la table des Noirs, salue, puis s'assied au milieu d'eux avant de dire calmement : « Deal me in. »

« De ce moment, racontait Aaron, il n'a plus seulement été mon héros, il était l'homme que je voulais être. »

« The Man » a dû envoyer un télégramme de félicitations au « King » lorsque celui-ci, après avoir égalé, comme Willie Mays, son record de participations au all-star game, l'a battu : 25 pour le Roi, 24 pour l'Homme, à égalité pour l'éternité avec le « Say-Hey Kid », un gamin qui, à près de quatre-vingt-dix ans, est avec le lanceur Sandy Koufax (l'ace des Los Angeles Dodgers, juif très pratiquant qui déclina le rare honneur de « starter » le « game 1 » des world series 1965 parce que le match tombait le jour de Yom Kippour), un des rares survivants d'une époque glorieuse et troublée.

Hank Aaron était dans sa gloire naissante lorsque je naquis et je ne me suis passionné pour le baseball que depuis une vingtaine d'années, mais l'enfant qui refuse de mourir en moi s'est trouvé un héros qui ne le décevra jamais. Il est mon Tchekhov du sport.

Fun facts

Tchekhov est mort à quarante-quatre ans, comme Spinoza, Stevenson, Scott Fitzgerald, Carlos Gardel, Marvin Gaye et? Pablo Escobar.

Aaron portait le numéro 44 aux Milwaukee Brewers comme aux Atlanta Braves, les deux équipes pros pour lesquelles il a joué (après ses débuts aux Indianapolis Clowns). Au cours de ses vingt-trois ans de carrière, il a frappé un total de 755 home runs, dont quatre saisons à 44 (pour information, 10 dans une saison est respectable, 20 remarquable, 40 exceptionnel - que dire de 44 ? et à quatre reprises !).

Fun fact personnel : j'avais quarante-quatre ans lorsque, en l'an 2000, après vingt ans d'une interruption due à mon activité d'éditeur et à l'université de la vie, j'ai publié Adieu, mon unique, mon deuxième « premier roman » - le quatrième dans le décompte officiel. Vingt et un ans plus tard, j'en suis à 14, avec des projets pouvant m'amener jusqu'à 132 (3 × 44) ans, sauf si mon coeur, le Seigneur, dame Nature ou un scooter en folie en décident autrement.



[1] En hommage à l'excellent Didier Roustan, dont l'amour et la connaissance du football s'expriment dans un blog où chaque minute vaut de l'or.


L'ECHEC DE TCHEKHOV

Comme il le prévoyait avec une certaine lucidité, l'oeuvre entière d'Anton Pavlovitch Tchekhov ( Taganrog 1860 - Badenweiler 1904)  a été oubliée dans les deux années suivant sa mort. Tout juste, ici ou là, un théâtre en mal de programmation monte-t-il de loin en loin une de ses pièces.

Dommage... si seulement il avait connu l'autofiction !  Quels livres n'aurait-il pas écrit ! enfant battu, père alcoolique, folie rodant autour de lui, sexualité troublée par un lien incestueux avec sa soeur, - avec une telle matière, dont seules de discrètes traces subsistent dans son oeuvre, il eût été le précurseur des maîtres français du genre, Mmes Ernaux, Laurens et Angot, MM. Houellebecq, Moix et Carrère, pour n'en citer que quelques-uns. Las !  Tout au long de sa carrière il s'est cantonné dans une prudente réserve quant à ce qui fait vraiment mal, ce qui dérange, ce qui choque. Or il n'est de véritable littérature, d'art authentique, sans ce scandale à l'écart duquel il s'est obstinément tenu, préférant toujours laisser deviner la misère et la souffrance plutôt  que d'en asperger ses lecteurs à longs jets, comme c'était possible. C'est pire qu'un échec - à le lire on a le coeur étreint d'un sentiment de frustration d'abord, de désolation bientôt.

Ce que la pudeur, un sens démesuré des conventions et la peur du qu'en-dira-t'on ont pu faire de mal à la littérature, la vraie, celle qui  dit tout, celle qui étale la viande crue du corps et  dépouille l'âme jusqu'à la trame,

Contrairement aux idées reçues il faut avoir le courage de le dire : il y a une marche du progrès en littérature : l'obscur Tchekhov aurait pu être un pionnier de ce progrès et serait aujourd'hui célébré mais, tels ces personnages de l'histoire étant passés à côté de leur destin, il s'est barré à lui-même le chemin, avec ses personnages qui balbutient leurs misérables petits rien au lieu de crier, de hurler, avec ses émotions toujours tenue en laisse, ses désespoirs silencieux, ses petites comédies voilant le tragique de la vie.


LA GRANDEUR DE LITTLE JANE

Dans la lignée des grandes Jane de l'histoire culturelle occidentale, on connaît l'admirable Jane Austen - la voluptueuse rivale de Marylin Monroe, Jayne Mansfield, la pétulante Jane Fonda, Lady Jane et Sweet Jane - et peut-être même Jane the Virgin.

Des oublis ? Janet Jackson sans doute, Jane Birkin si on veut.

Mais il en est un, majeur, presque impardonnable, que je viens seulement de réparer :

Pour moi, Jane Eyre, ça devait être un truc de gonzesses, une sorte de bluette un tantinet longuette et larmoyante.

Quel choc !

Si la lecture m'a pris trois mois ce n'est pas parce que je m'ennuyais et me forçais à piocher dans mon bocal de patience, acharné à l'idée de cocher un classique  de plus dans la liste des « lus ». De la première à la dernière page, j'ai été ébloui par la force, la beauté, l'étrangeté de ce livre inclassable dont l'héroïne-narratrice s'est, pour moi, instantanément rangée au côté de ces personnages littéraires si réels qu'ils entrent dans nos vies et n'en sortent plus. Little Jane, ou Janet, comme la nomme parfois le séduisant et terrible Mr. Rochester, a beau être dotée d'un physique de garçonnet et se juger «  pauvre, obscure, ordinaire », elle est suprêmement aimable, humaine dans ses faiblesses, ses emportements, l'obstination démente de son amour, sa générosité, sa simplicité aussi. Elle n'a peut-être pas ce côté « cul » d'Anna Karénine mais elle est également inoubliable. On se plaît à l'aimer  plus fort qu'on aimait détester la délicieusement odieuse Becky Sharp, de Vanity Fair.

Roman d'éducation, roman d'amour, roman gothique, religieux, féministe, roman hors genre se promenant entre le campagnard anglais et le fantastique, roman féministe, Jane Eyre, après Frankenstein, évoqué ici récemment, est une preuve de plus que la femme (anglaise en tout cas) n'a pas attendu sa « libération » du XXe siècle pour exprimer son génie littéraire. Comme la plupart des héroïnes de Jane Austen à qui son prénom est sans nul doute emprunté, elle parvient au mariage désiré - au travers d'embûches et d'avanies de toute sortes, chemin au long duquel nous suivons son accouchement d'elle-même : page après page, notre Cendrillon, notre Cosette, notre vilaine petite canette (en tout cas c'est ainsi qu'elle se voit) démontre tant de courage, de détermination et de foi qu'elle finit par mettre la chance de son côté et à nous apparaître dans toute la majesté de sa beauté. Charlotte Brontë  inflige à ses lecteurs/trices de délectables souffrances, car elle mène son intrigue avec l'indispensable cruauté vis-à-vis de son héroïne. Pour couronner le tout, elle est également dotée de ce don rare chez les prosateurs : une poésie naturelle, raffinée qui fait de chacune de ses phrases un trésor de précision et de justesse.

Tolstoï jugeait le bonheur familial uniforme et bien peu romanesque ; il faut bien reconnaître que bien des grands romans qui nous ont marqués  ne se concluent pas sur un happy end - ainsi des célèbres Hauts de Hurlevent, le chef d'oeuvre d'un autre soeur Brontë,  Emily.  Avec sa succession de « coups de théâtre » au-delà des limites du vraisemblable, de coïncidences et d'interventions divines, le  dénouement peut nous faire sourire.  Pour attendu qu'il soit, le bonheur conjugal final de little Jane, né de combien d'épreuves et de souffrances, conquis par une furieuse et  folle série  de lutte, nous console de bien des malheurs réels et il nous rassérène. En conclusion, choisies à la volée de mes notes, quelques-unes des phrases qui m'arrêtaient sans cesse dans la lecture : original d'abord, puis traduction personnelle :

« It is vain to say human beings should be satisfied with tranquility. Millions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in silent revolt against their lot.?
" Il est vain de dire que les humains devraient se satisfaire de la tranquillité. Des millions sont condamnés à un destin tragique plus tranquille que le mien, et des millions sont en silencieuse révolte contre leur sort. »

 

Références

Jane Eyre, texte français de Charlotte Maurat (Livre de poche classique)

Pour les films, aucun souvenir du film de 1944 avec Joan Fontaine et Orson Welles, ignoré celui de Zeffirelli avec Charlotte Gainsbourg (1996) et pas vu l'adaptation plus récente (2012) de Cary  Fukunaga, bien reçue par la critique.

Les Soeurs Brontë, film d'André Téchiné (1979) avec Isabelle Adjani, Marie-France Pisier et Isabelle Huppert.

La Foire aux Vanités, édition française présentée par Sylvie Monod, traduction de Georges Guiffrey (collection Folio, Gallimard)

Jane Fonda dans un de ses plus beaux rôles : On achève bien les chevaux (Sydney Pollack, 1969)

Jane the Virgin, série avec Gina Rodriguez: les quatre premières saisons disponibles sur Netflix, la 5e en cours de diffusion sur Teva, la 6e en instance.

Sans oublier tout, absolument tout Jane Austen.


PHILOSOPHIE DANS UN FOUR A PAIN

 

J'ai découvert Pierre Cleitman, « chercheur indépendant dans le XXe arrondissement », comme il aime à se présenter, en attendant mes linguine aux cèpes (pas les lasagnes, jamais les lasagnes !) chez mon ami Giacomo, restaurateur dans le coin du Xe arrondissement, dont je suis un des plus récents résidents (vingt-cinq ans seulement). Pour patienter, on a le choix entre regarder les courses de chevaux sur la chaîne Equidia ou parcourir l'un des quelques ouvrages littéraires alignés sous le comptoir : ainsi ai-je découvert L'amour platonique dans les trains, que je me suis promis de commander pour un ami dont l'amour platonique est la passion cachée. J'ai noté titre, auteur, nom d'éditeur et me suis rendu chez une de mes deux librairies chéries  (digression : autant avoir deux femmes est peu recommandable et mauvais pour la santé, autant on peut avoir plusieurs amis, plusieurs librairies et plusieurs bistrots). Las ! la base de données de Corinne restait obstinément sourde à mon cri d'amour ! Désespéré, je me suis rendu sur un site de vente en ligne. Rien !

Retour chez Giacomo : « Ne t'en fais pas, Antonio, je vais le commander à Pietro, ton livre ! » (Giacomo ne veut ni que je lui donne mes livres, ni les commander chez une de nos libraires, il veut me les acheter à moi). Je passe une commande de deux exemplaires : le premier pour mon ami platonique à défaut d'être platonicien, le second pour moi car la lecture des premières pages de l'ouvrage m'a réjoui et laissé entrevoir des promesses : ainsi un joli mollet printanier nous suggère-t-il une fête des sens.

Les semaines passent, pas plus d'amour platonique que de baisse de la pollution à Paris Je traite Giacomo d'escroc (je le traite toujours d'escroc, à l'entrée et à la sortie) lorsque survient un sautillant et sexagénaire lutin : Giacomo délaisse une grande tablée (ça arrive) pour accomplir son devoir d'aubergiste : « Antonio, je te présente Pietro. » A défaut de l'amour platonique, en cours de réimpression m'informe-t-il, l'auteur m'offre un exemplaire d'un autre de ses ouvrages, Le sens de l'humour chez Descartes, suivi de deux conférences extravagantes : Quel avenir pour l'étonnement ? et Le yin et le yang dans les relations franco-allemandes.

Ayant conservé une terreur sacrée de mon année de cours de philo (terminale A4, lycée Pasteur de Neuilly, année scolaire 1972-73), j'associe le mot à l'interminable étude (un trimestre pour un chapitre) des Fondements de la métaphysique des Moeurs de Kant et au décorticage du mot « umsteigen » chez Heidegger ; des rencontres, voire des amitiés, avec des philosophes d'une rigueur moins germanique que celle de mon prof d'alors ne m'ont pas guéri de mon effroi adolescent. Autant dire que j'ai sauté sur l'occasion lorsque ce philosophe entré dans ma vie par la cuisine m'a invité à une conférence au thème alléchant : La place du mécontentement dans les énergies renouvelables. Ainsi, piloté et encadré par Giacomo et sa remarquable épouse Ada en ce dimanche après-midi pluvieux inaugurant notre mois de mars, me suis-je retrouvé dans le four à pain où Pierre Cleitman faisait dorer les miches de son jubilant esprit.

Comme dirait Lucchini, on sait vite qu'on est dans un spectacle de gauche : les hommes et les femmes de mon âge ont de longs cheveux gris et un air de contrariété qui ne trompe pas, les chaises et les bancs destinés à l'assistance  sont aussi inconfortables que celle réservée au conférencier, malgré le chauffage électrique il règne dans l'air une certaine humidité. Et pourtant qu'il fait bon ! Semblant multiplier les coqs à l'âne, semant son exposé d'anecdotes délicieuses et de gags, qu'une préparation minutieuse fait paraitre improvisés, ce boulanger philosophe nous fait rire et nous fait cuire à son rythme. Entrés en quête du mécontentement, nous avons au fil de l'heure de cuisson traversé des états divers (sourire, hilarité, agacement occasionnel, trouble, etc.) et désormais informés (spoiler alert : n°1 le mécon) du nom de l'unité internationale de mesure du mécontentement, et de l'évolution de la composition du sirop de fraise croate, nous nous retrouvons stimulés, réveillés, contents. Imaginons une randonnée en forêt avec des inconnus : à la fin de la balade, ayant humé les mêmes odeurs, parcouru les mêmes sous-bois ; entrevu le même ciel à travers les mêmes feuillages, nous nous sourions et demandons seulement quand a lieu la prochaine promenade. A parcourir la réjouissante liste des titres «  à paraître » de l'auteur, on est certain de n'être pas déçu du voyage, réchauffement climatique ou pas. Sera-ce Le sentiment d'autrui chez le Dodo, Comment la poussière a illuminé ma vieLe plombier du Titanic, (spoiler alert n°2 : il était polonais), « La place du sourire en coin dans la formation de l'esprit de système ou Climatisation et pensée unique ? L'irrémédiable et ses dérivés sulfureux, peut-être ?

Références :
Ouvrage épuisé ; L'esprit du labyrinthe dans le cappuccino européen.

Disponibles aux dernières nouvelles :

L'amour platonique dans les trains (le volume contient la conférence sur La place du mécontentement dans les énergies renouvelables.

Le sens de l'humour chez Descartes

Les deux ouvrages à 12 euros pièce (réduction pour les commandes importantes)

Editions le Soliloque

5 impasse Rolleboise

75020 Paris

Pierre.cleitman@gmail.com

Ou passer commande chez Giacomo

8 rue du Château Landon 75010 PARIS

Librairies  du quartier :

Litote en tête (rue Alexandre Parodi)

La librairie du Canal (rue Eugène Varlin)

Rien contre l'Invit' à lire, rue du Château Landon à quelques mètres au-dessus de chez Giacomo, mais je n'ai jamais osé entrer.


NUANCES

Le diable est dans les détails et, quand il est question de mots, il est souvent dans les nuances - ou leur absence.

C'est ainsi qu'au sujet du Consentement et de ses qualités littéraires, j'ai utilisé le néologisme « houellebecqophile » ; je ne le retire pas mais j'aurais été mieux inspiré de suggérer « houellebecqomane ». Sachant que je ne suis pas un « houellebecqophobe » primaire, (parce qu'il a de belles pages, un humour décalé, un look décavé, et que sa maman  a été méchante avec lui quand il était petit), c'est la houellebecqomanie qui me pose problème - et la secte des houellebecqomanes avec ses mantras tournants :  Houellebecq « le visionnaire », le « nauséabond », le « maudit », le « grantécrivain » français.

Une chère amie allemande, horrifiée par l'affaire GM, m'écrit que Gallimard  y perd sa crédibilité. Minute, papillon ! Nuance : le gouvernement français, ayant mal préparé sa « grande réforme » des retraites, a perdu  de sa crédibilité. Les éditions Gallimard, ayant soutenu pendant des décennies un serial pédocriminel (et peut-être bien deux, si est exact ce qu'écrit GM d'un des membres du comité de lecture de la rue GG), se couvrent de honte.

Pour clore ce chapitre, j'entends que GM « regrette » ses nombreux voyages aux Philippines.  On peut s'interroger sur la sincérité de ces regrets - voire leur objet(avoir contribué à la déchéance de dizaines de garçons et de filles mineurs ?  Ne pas avoir eu de discount au-delà de la millième sodomisation ?  Ne pas avoir bénéficié d'un upgrade pour sa chambre lors de sa dernière visite ?  Voir la justice s'intéresser enfin à son cas ?) mais cela ne change rien.

Par ailleurs le même GM persiste à répéter   dans  chaque  micro tendu qu'il a vécu une « belle histoire d'amour » avec une jeune fille qu'il a séduite et mise sous emprise à l'âge de treize ans. Il aurait peur d'en salir le délicieux souvenir en lisant son livre, qui exprime un point de vue légèrement divergent.

De son côté (quelle terrible époque de délation !),  M. Gilles Beyer, alias M. O., un entraîneur de patinage artistique n'a « pas les mêmes souvenirs » qu'elle de ses relations intimes avec la jeune  sportive  qu'il a violée régulièrement  quand elle avait entre quinze et dix-sept ans mais lui présente néanmoins ses excuses - l'aurait-il bousculée accidentellement dans un ascenseur  avant une compétition?

Je dois reconnaître que lorsque j'entends des saloperies pareilles, j'ai tendance à soudain manquer de nuance. Sans me prendre pour Vanessa ou Sarah, après leur avoir  retourné une tarte, j'aurais envie de dire à ces deux dégueulasses : vos regrets à la con, vos excuses bidon, vous pouvez vous les mettre dans le tarfion.

 


AU COEUR DU SILENCE

Parmi ceux qui ont entamé avec Daniel Barenboïm, il y a un peu plus d'un an à la Philharmonie de Paris, le toujours incroyable voyage des trente-deux sonates de Beethoven, certains s'étaient en quelque sorte « entraînés » en écoutant et réécoutant le chef d'oeuvre final de l'oeuvre pianistique de Ludwig van - pour d'autres (dont j'étais), l'émotion d'être là pour entendre et ressentir suffisait.

Ni musicien ni critique musical, je ne m'attribue aucune des compétences pour juger du jeu de Barenboïm comparé aux géants du XXe siècle qui l'ont précédé, dont les enregistrements sont familiers aux mélomanes. Je ne peux donc que partager des sensations d'amateur - amateur passionné peu soucieux d'analyser, de décortiquer, et n'ayant pas les connaissances nécessaires pour cela.

La 32e sonate, c'était pour moi un moment : une syncope célèbre au milieu du deuxième mouvement qui anticipe de façon géniale (et pour moi tout à fait inattendue à l'époque où, adolescent plus porté vers Jimi Hendrix que vers les cantates de Bach, je l'ai découverte) le boogie-woogie et le rock and roll. Maurizio Pollini la joue dans cet esprit, avec un emportement juvénile mais magnifiquement contrôlé. Je pensais que « Dany » (comme l'appelle affectueusement ma femme) la traiterait de façon plus apaisée, plus murmurée, comme il l'avait fait au long de son interprétation de tant de pièces célèbres - et pas seulement dans les mouvements lents où il touche le clavier comme on caresse un chat. Erreur ! Dany a « envoyé du bois », comme on dit familièrement, avant de glisser dans un final dont j'avais tout oublié - rien de ces alternances de montées et descentes, de ces « fausses fins » qui caractérisent tant d'autres grandes oeuvres romantiques, une lente, majestueuse, coeur-brisante (qu'on me pardonne l'anglicisme) entrée dans le silence. Lorsque le pianiste a relevé les mains, le silence a vibré dans la salle avant que les applaudissements éclatent.

« C'est ça, c'est exactement ça », a-t-on envie de murmurer lorsqu'un artiste fait résonner en nous les vibrations intimes de l'âme de la vie et que finalement le silence survient comme une bougie s'éteint. Cela même : au fil du grand voyage, nous traversons ces turbulences, sommes déchirés de colères, accablés de larmes, enflammés de passions, enivrés de douceurs, avant de pénétrer - ainsi que dans un temple - au coeur du silence.

Références

  1. Suis-je surpris de me trouver une fois encore en résonance avec Léonard Anthony, mon frère d'âme tamoul ? cf. sa superbe contribution sur le silence après la musique (de Bach, en l'espèce) à l'ouvrage collectif Etre là (Flammarion/Versilio, 2018, 192 pages, 12 euros)
  2. Je ne suis pas France Musique et n'ai aucune autorité ou « expertise » pour émettre la moindre recommandation sur les (nombreuses) interprétations des sonates de Beethoven - et la 32e en particulier. Je suppose que Barenboïm l'a enregistrée mais je ne connais pas le disque - pour ce qui me concerne, quand mon coeur m'attire vers les sublimes dernières sonates, j'écoute tour à tour Serkin, Pollini et Kempf.

POURQUOI ?

POURQUOI ?

« Pourquoi a-elle attendu si longtemps » ai-je entendu une belle âme soupirer à propos du magnifique livre de Vanessa Springora ? La vraie question n'est pas là car V. (comme elle  a choisi de se nommer, reprenant  à son compte - l'initiale par laquelle M. Matzneff  -appelons-le GM- la désignait dans ses écrits) a  simplement attendu le temps de pouvoir écrire.

La vraie question serait : «  pourquoi ont-ils attendu si longtemps ? Ils : les éditeurs, les religieux hantés par le vertige de la débauche, les apôtres de la « libération sexuelle  - et jusqu'aux policiers et aux juges. Pourquoi alors tout était là, en pleine lumière - et depuis des années !- a-t-il fallu attendre qu'une femme courageuse  dise les choses  que beaucoup savaient?

A Paris, c'est un peu comme si pour se faire pardonner  leur indifférence ou leur soutien quand GM pouvait nuire, tous ses complices actifs et passifs  s'étaient entendus pour sonner l'hallali et lancer  la curée sur un commencement de cadavre

« On dit qu'il ne faut pas frapper un homme  à terre ; mais alors quand ? » le mot terrible (de Maurras ?) illustre bien la situation de GM.

Maintenant qu'il n'est plus qu'un vieillard égrotant et faible, tout le monde lâche courageusement M. Matzneff, devenu objet d'opprobre  et de  honte pour ceux-là même qui l'ont couvert,  financé, adoré,    subventionné, couronné du temps où, non content d'être  un prédateur sexuel de mineurs garçons et filles, il s'en vantait ouvertement et, quelque part entre Mauriac et Montherlant, passait pour un catholique « sulfureux ». Il faut admettre  pour un « paria », un « déclassé » il savait  faire du réseau, à droite comme à gauche, recrutant  tous azimuts ses hérauts, ses mécènes et ses VRP. Adoubé « grantécrivain »  côté  Nihil par Cioran et côté Nil par Mitterrand, il fallait Mme Bombardier, une vulgaire Québécoise, une mal-baisée sûrement, pour oser lui  rentrer dans la tronche.  Exhibant une missive d'estime présidentielle, il se débarrassait en un tournemain des peu curieux enquêteurs de la brigade des mineurs. D'un extrême l'autre (on retrouve d'ailleurs bien des noms communs avec les antisémites primaires ou secondaires cités par Mme Collet dans son remarquable petit ouvrage), tant de «gens-qui-comptent » ont été dans la combine, en toute connaissance de cause  - et pendant si longtemps- qu'on  ne sait ce qui de la honte, de la rage ou du fou rire l'emporte à les voir aujourd'hui jouer les vertueux. Gallimard annonce  avec une audace inouïe qu'il cessera de publier un « journal » détaillant fièrement depuis  des décennies  le catalogue des délits sexuels  d'un vieillard qui, même chargé au viagra et à la coke, ne doit plus être en état de déflorer  artistement les  délicieux culs  impubères de garçons de onze ans, comme il s'en vantait encore il y a peu. La décision éthique de la célèbre maison de la rue GG lui coûtera  peu car, signe que les  lecteurs sont souvent plus perspicaces que les « influenceurs », ces saletés dont on ne voudrait pas comme torche-cul  de peur d'attraper la gale, ne se vendaient presque plus. On est en droit d'espérer qu'aucune collection de type «  Bouquins » ne s'avisera  à l'avenir- sous couvert de la sacro-sainte liberté d'expression- de les rééditer, préfacées et annotées par un universitaire maurrassien. Comme je l'écrivais ici même il y a peu, il y a des « oubliés »  qu'on est heureux de  voir revenir à la vie ; en l'espèce,   nos enfants et petits-enfants  ne perdront rien à  ignorer cet oubliable.

Si l'on voulait s'indigner, on dirait : « c'est alors messieurs, du temps de la puissance de l'ogre GM, qu'il fallait prendre cette décision - et transmettre à la justice tous les éléments  qui auraient permis de le poursuivre pour les crimes commis et de l'empêcher de nuire à nouveau.

Pourquoi la police et la justice si ardentes aujourd'hui, ne se sont-elles pas déployées  quand il était temps ? Même sans  sombrer  dans le complotisme politico-littéraire, c'est un autre mystère. Mais alors, nous dit-on, c'étaient  « différent »- et M. Pivot, qu'on a connu plus avisé nous  rappelle qu'en ce temps-là, la littérature était au-dessus de la morale... de bien grands mots pour de  bien vilaines choses : les abus sexuels sur les  mineurs étaient punis par le Code Pénal dans les lointaines années 1970 et 80 comme aujourd'hui. «  Maladroit », présente comme excuse M.Beigbeider qui a contribué à couronner GM du Renaudot en 2013-  l'Antiquité, il y a sept ans. Entre les repentants qui présentent de balbutiantes excuses et les  non repentis qui prétextent « l'époque » - pas un pour maintenir ses positions  d'alors, ni même pour rappeler que GM, pour infréquentable qu'il soit, a « du style » ; on serait presque tenté, par  commisération, de commander un de ses livres chez son libraire - ou sur Amazon, qui continue à vendre (assez cher, j'ai regardé) le dernier tome du journal que GG le dégoûté à retardement ne diffuse plus.  Bah : la vie est trop courte pour lire les  livres majeurs qu'on n'a pas lus, relire ceux qui nous ont marqués ou, des nouveautés, lire ceux qu'on a envie de lire - je ne vais pas me tourner les sangs parce que je serai passé à côté de GM - comme de quelques autres, moins détestables certes, mais qui ne me tentent pas.

Il n'est pas impossible, comme  il le prophétisait-  qu'un jour peloter les petits garçons ou insérer un doigt dans le vagin des petites filles soit considéré comme un « initiation » au lieu d'un crime  - je suis soulagé d'avance  de ne pas avoir à vivre dans ces temps éclairés  de triomphe de la « philopédie » où des citations de Matzneff remplaceront dans les manuels scolaires les Diderot, Voltaire et autres Rousseau.

Revenons à notre livre et ne le quittons plus

Le  Consentement  ne serait, nous susurre-t-on  en provenance du  tabernacle tenu par   certains gardiens du temple littéraire,  « qu'un document » et  « pas vraiment de la littérature ».

Voire !

A supposer qu'un  individu éclairé ait la définition de ce qu'est la littérature, qu'il soit assez charitable pour me la faire passer : plus de quarante après avoir publié mon premier livre (au siècle dernier,  à l'époque où GM publiait  Les moins de seize ans où il annonçait la couleur), je ne la connais toujours pas.

Cela, les gardiens (une gardienne en l'occurrence) le savent : la littérature c'est Baudelaire, Nabokov,  Houellebecq. Rien à opposer aux deux premiers - quant au troisième qui a pour certains de ses livres exploré les  sites du tourisme sexuel, j'ai mes réserves.

Ce que je crois, ce que  ressens c'est que Mme Springora a écrit un beau livre, un livre fort où chaque mot sonne juste - n'est-ce pas assez proche de  l'idée (infiniment subjective) qu'on peut se faire de la littérature ?

.

Avec la même « matière »,  nous dit-on, que n'eût pas fait un « véritable écrivain » ?   Qui prétend que le Consentement  est un oeuvre comparable à Souvenirs de la Maison des morts ?  Pas son auteure (autrice ? je ne sais plus) qui a pris le temps qu'elle pouvait pour écrire ce qu'elle a pu au mieux de ses aptitudes, au plus clair, au plus sobre ,en allant puiser au fond des couches de douleur enfouies en elle.

Dans mon ignorance crasse de la littérature (suis-je un écrivain, même ? il ne suffit pas de publier des livres pour en être un), au-delà de « l'affaire », du « scandale »,  j'ai été  touché en profondeur par Le Consentement, un document, si l'on veut, comme il en est peu et qui démontre, à partir d'une catastrophe initiale, annonciatrice d'une vie naufragée  de plus,   les ressources d'une mystérieuse, d'une merveilleuse aptitude au bonheur. Souhaitons à son auteure/autrice  santé,  succès, joies et longue vie. Quant à  GM et à ses sinistres  poteaux, que le cul leur pèle et, comme disent les Ecossais, hope your  next shit is a hedgehog - j'espère que ta prochaine merde sera un hérisson.

Références :

Le Consentement, de Vanessa Springora, éditions Grasset, 2020,  210 pages, 18 euros.

Insistons sur l'éditeur, qui persiste et signe son soutien à des femmes  qui ont une paire d'ovaires bien accrochées. Le livre de V vient après le très beau et émouvant récit la Petite Fille sur la Banquise, d'Adélaïde Bon, publié il y a deux ans et réédité l'année dernière en Livre de Poche.

Un rappel : les terrifiantes et superbes cent pages de la Suspension, de Géraldine Collet (rue de l'Echiquier, 10 euros)


QU'EST-CE QU'UN EDITEUR ?

        La mort de Sonny Mehta, le légendaire patron de la plus prestigieuse maison d'édition américaine, Alfred A. Knopf, me donne l'occasion d'une méditation de fin d'année sur ce métier, qu'à un modeste niveau j'ai exercé - et avec passion... Il ne touche pas seulement mon passé professionnel, mais aussi mon présent d'écrivain : « l'édition sans éditeurs », prophétisée il y a une vingtaine d'années par un pessimiste, est un cauchemar dans lequel nous sommes déjà.

        Je ne peux prétendre - comme beaucoup dans l'édition mondiale qui le pleurent aujourd'hui - avoir été un ami ou un proche, tout juste si je l'ai parfois croisé dans les allées de la foire de Francfort, moi apprenti timide, lui auréolé du prestige d'éditer Cormack McCarthy, Jim Harrison, Toni Morrison et tant d'autres géants de la littérature américaine du XXe siècle.

        Si ses goûts personnels étaient littéraires, il était aussi doté de ce « nez » qui lui permettait de ne pas dédaigner les bonnes affaires commerciales - de Michael Crichton, l'auteur de Jurassic Park, à Millénium et 50 nuances de Grey, il aimait vendre des livres à des gens qui en achètent ordinairement peu et savait mobiliser dans ce sens l'énergie d'une maison qui, quoiqu'ayant été absorbée dans un groupe international, conservait son aura  et son âme.

        Last but not least, dans un métier où tout se « formate », il savait faire des choix éditoriaux d'apparence improbable, comme publier les nouvelles d'un auteur inconnu ou - celui dont il se disait le plus fier - les 600 pages d'un roman à la structure complexe, à la limite de l'impossible : le merveilleux A Fine Balance, de Rohinton Mistry.

        Ce tyran - car tout passait par lui, rien ne se décidait hors de lui - savait écouter à l'occasion. Ainsi, une de ses plus anciennes collaboratrices le convainquit-elle de traduire un écrivain hongrois oublié, ayant vécu dans l'anonymat aux Etats-Unis : après les Européens, les Américains purent découvrir  les Braises et les romans du grand Sandor Marai.

        Bye bye, Sonny ! Au paradis des éditeurs tu pourras boire ton whisky et fumer ta clope tranquille en lisant l'un des (rares) bons livres qui ont échappé à ta vigilance.

Références : L'équilibre du monde, de Rohinton Mistry, édition originale chez Grasset, réédition en poche 2003

Les Braises, de Sandor  Marai : Albin Michel 1995, réédition le livre de poche/Biblio, 2003

 


Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.