Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


ETRE UN ARTISTE HONORABLE

Je peux essayer de donner une sorte de définition personnelle.
L'artiste honorable est, selon moi, celui qui d'oeuvre en oeuvre suit son mouvement intérieur, nourri par les événements et émotions ordinaires de la vie, sans se laisser guider par d'autres considérations que celles de la justesse et du rythme de ce mouvement, comme l'envie de plaire, la peur de déplaire, le goût de choquer, celui d'épater ou l'appât du gain.
N'ayant aucun moyen de jauger son talent naturel, ni de savoir si son art est d'une qualité moyenne ou supérieure, le seul contrôle dont l'artiste dispose plus ou moins est son honorabilité - qui peut, si l'on cherche une analogie, correspondre à l'honnêteté de base de celui qui ne triche pas sur les balances dans les transactions sur les grains.
Les créateurs mus par des considérations commerciales peuvent être honorables, car il n'y a rien de mauvais en soi à vouloir tirer profit de ses dons, mais ce ne sont pas des artistes? N'est pas honorable celui qui, tout en prenant ce qu'il imagine être la pose de l'artiste, n'a en réalité en tête que le profit et le succès.
N'est pas artiste qui veut, mais qui l'est est amené par les aléas de la vie à jauger sa capacité naturelle d'honorabilité. Pour certains, la question ne se pose même pas. Ils sont, tel Obélix, « tombés dedans quand ils étaient petits » et ne peuvent pas plus s'en détourner qu'un pommier de donner des pommes ; pour les autres, ils en ont la capacité naturelle, car elle est donnée à chacun, et ils doivent, à la manière des sportifs et leur endurance, leur force ou leur adresse, la travailler, la mesurant notamment à l'aune des succès et insuccès qui jalonnent la vie d'un artiste.
Parmi les artistes honorables, certains donnent l'impression, postés au même endroit comme des crocodiles, de produire toujours plus ou moins la même oeuvre, les autres de bondir d'arbre en arbre à la manière des écureuils ou des singes. Ceux-ci ne sont pas moins artistes que ceux-là, mais parfois un effort d'attention est nécessaire pour les reconnaître et les identifier comme tels.
La distinction entre ces deux types d'artistes honorables peut se recouper avec la distinction classique établie par Isaiah Berlin pour les hommes d'Etat entre hérissons et renards, mais elle est d'un autre ordre. Il est possible que l'artiste écureuil/singe ait besoin d'un caractère de crocodile/hérisson pour survivre, tandis que l'artiste crocodile/hérisson doit être doté d'une attention de renard et d'une agilité de singe pour être en mesure d'alpaguer, dans ce qui passe à sa portée, la part susceptible de devenir la matière de son art?


Go Muhammad go !

Tandis qu'en France on s'inquiète de la montée en puissance de Trump, candidat de la démagogie xénophobe et antimusulmane, c'est au nom de la liberté des femmes qu'on arrête pour « tenue indécente » une femme en hijab sur une plage et interdit aux jeunes filles de se baigner en burkini sur les plages publiques - voire dans des piscines « privatisées » comme le signale avec humour Asma Farès, rappelant qu'au nom de cette même liberté chérie on autorise et protège des plages nudistes ; et ce sont bien les Etats-Unis qui envoient aux Jeux olympiques une escrimeuse en hijab - sans que cela semble émouvoir ce peuple de bigots, qui encourage Mlle Muhammad comme ses autres représentants, jusqu'à la médaille. Nous voyons-nous, en France, crier « Allez  Mohammed ! » ? Il se trouverait aussitôt plus d'un croisé de la laïcité pour nous signaler que nous sommes victimes de la peur de l'islamophobie, en pleine noyade multi-culturaliste - que cette jeune fille est en réalité victime de l'oppression féodale du mâle musulman, sans compter qu'on ne l'aurait pas laissée pratiquer son sport favori dans cette tenue indiscutablement indécente. On attend Nicolas Sarkozy à poil pour le lancement de sa campagne à Châteaurenard : l'identité française, merde !


Gaza et la paix civile en France

 

La paix civile en France semble loin d'être assurée si l'on en croit les interminables échos intérieurs de la guerre israélo-palestinienne. Les identifications virulentes des uns (aux Israéliens luttant courageusement pour leur survie contre les barbares islamo-terroristes) et des autres (aux pauvres enfants palestiniens que les bombes tel-aviviennes viennent écrabouiller jusque dans leurs écoles) nous renvoient, de fait, à une histoire familière.

Faut dire qu'en matière de guerre civile on s'y connaît : s'il n'en finit jamais d'être trop tôt, selon le mot célèbre de Zhou Enlai pour évaluer les effets de la Révolution française, il en est de même sur les conséquences des guerres de religion, des guerres de région et des guerres sociales sur lesquelles notre unité nationale s'est fondée, communauté traversée de violences jamais acceptées, jamais digérées.

Dans ce contexte, les émotions des Juifs français (qui entendent, les larmes aux yeux, les cris de «mort aux juifs !» et ne peuvent oublier la bonne vieille tradition de l'antisémitisme français et sa malencontreuse rencontre avec le nazisme et son «détail» exterminateur) et des Arabes français (enfants de nos guerres coloniales, qui entendent parler de «ratonnades» avec un sentiment amer de déjà vu, si ce ne fut par eux mais par leurs pères) devraient nous inciter à un peu d'humilité et de retenue dans les admonestations vertueuses qui ont, par ailleurs, fait la preuve de leur inefficacité. Quand nos gouvernants dissertent savamment sur le fait que le conflit de Gaza («ne pas dire guerre», eût dit Flaubert dans son dictionnaire des idées reçues) n'a pas à être importé, ils oublient et ce passé, et ces émotions. Les comprendre ensemble - et non les unes contre les autres - nous ferait du bien si nous en étions capables et pourrait même se révéler fondateur d'une paix civile française. Cela contribuerait aussi à une pause dans cette compétition française interne (ethnique, nationale, sociale) pour déterminer qui est le plus sérieusement «victime» - pas vraiment une base de contrat social pour le vivre-ensemble, ni le meilleur moyen de rebondir à l'âge de la globalisation souriante ou non.


THANK GOD FOR DUPONTEL

S'il y avait une justice céleste, les critiques qui ont ignoré le génie explosif d'Albert Dupontel pour se vautrer dans la célébration des ozoneries en tous genres, seraient à la fin pendus par les couilles et demanderaient pardon en écoutant en boucle un enregistrement des rires de leurs mômes se régalant des horreurs de Bernie, du Vilain et autres Neuf mois ferme. Comme ce jour n'arrivera pas, il faut sans attendre dire que l'univers de ce fou de Dupontel est d'une poésie sauvage et d'une humanité profonde, sans compter qu'on ne s'emmerde jamais une seconde. Son personnage de Bernie revisité et enrichi dans chaque film, va beaucoup plus loin que celui - déjà génial - incarné par Mel Gibson dans la série des Armes fatales - ce type qui n'a rien à perdre et qui va -cinématographiquement - jusqu'au bout - et même au-delà.


COMPAGNONS SECRETS

Comme le héros du magnifique récit de Joseph Conrad « Le compagnon secret », le passager monté clandestinement à bord du voilier barré « en solitaire » (comme le titre) par le personnage joué par François Cluzet, met son protecteur face à un choix moral et pratique périlleux ; dans l'impossibilité de le débarquer et se refusant à le jeter à la mer, le navigateur se trouve dans l'obligation de cacher à tous son entreprise. Autre point commun des deux marins : c'est leur premier commandement, d'un équipage pour le capitaine conradien, d'un bateau en solo dans une course au large pour Cluzet/Yann Kermadec et à leur âge, ils ont développé des doutes sur leurs propres capacités que le regard des autres rend plus difficile à vivre. 


AU BONHEUR DES PETITS SAINTS

Au sortir de mon récent AVC, on m'a proposé pour évaluer mon état une série d'images représentant des personnalités politiques ou du spectacle. A peine avais-je eu le temps de me réjouir que la photo de Marine Le Pen ne fasse pas partie de mon retour à la vie (j'ai eu Jospin, Michel Drucker et Catherine Deneuve jeune et j'ai râlé qu'à un écrivain on ne propose pas les tronches amies de Balzac, Flaubert ou Victor Hugo) que la clameur des « petits saints » m' a aussitôt cahuzé les oreilles.

 

Les « petits saints » sont en goguette ! Pensez donc, un Cahuzac, ça ne vous tombe pas tous les jours dans l'escarcelle. Un socialiste ripou, la droite se régale, quand en plus il a été conseillé dans ses crapuleries par un proche de l'abominable Marine, c'est toute la gauche de la gauche qui en redemande. On va pouvoir marcher citoyen, un couteau entre les dents, chouette ! Il faut faire couler le sang et changer d'hommes et de système.


RENAITRE CHAQUE MATIN

En voyant cette publicité pour un matelas, j'ai saisi avec trop de facilité l'occasion de me livrer à ce classique exercice de haine du présent auxquels les écrivains de toutes les époques semblent ne pouvoir échapper, de temps à autre - et pourquoi pas ? à condition qu'il ne finisse pas par les étouffer.


LE MOULIN ET LA CROIX

 

C'est mon ami le peintre Bruce Thurman qui m'a expédié voir le film de Lech Majewski, « Bruegel, le Moulin et la Croix ». Je n'ai jamais rien vu de tel, et je n'ai jamais été à la fois si profondément et - si j'ose dire - naturellement dérouté et touché par un film... Il est difficile à raconter en utilisant un autre langage que le sien propre - il n'est pas narratif, car il ne raconte ni l'histoire d'un tableau, ni celle d'un peintre, ni aucune histoire à proprement parler - et en même temps il n'est pas purement allégorique, comme le sont certains films de Tarkovski, par exemple, que j'ai du mal à revoir aujourd'hui ; car en même temps il est profondément humain, d'une humanité presque sans mots et pourtant pas silencieuse, puisqu'on ne cesse d'y voir les activités humaines les plus simples, on y rit, on y pleure, on y fait l'amour, on y danse et on y meurt.


INCENDIES

J'ai vu hier un film que je voulais voir depuis longtemps et que j'avais raté, comme on rate beaucoup de choses (pièces, expositions, rencontres...), par une sorte de paresse quotidienne qui pourrait être une des façons par lesquelles la mort s'annonce : on ne se jette plus en avant avec cette impulsivité, on ne prend plus ces risques (de s'ennuyer, d'être déçu...), et on se replie doucement sur un univers où l'on n'est plus vraiment secoué par rien, où l'on s'entoure de ces espaces peuplés de livres et d'ombres qui nous protègent du monde, mais aussi nous en séparent.



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