Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


DE L'AUDACE, TOUJOURS DE L'AUDACE !

M. Jean-Luc Barré n'est pas un des biographes de Napoléon Bonaparte, mais celui de François Mauriac et de Jacques Chirac. Il a effectué le coming out homosexuel du premier, pas celui du second, qui répondait (entre autres) au surnom de « Panpan » à cause de la précipitation de ses coïts extra-maritaux (Bernadette elle était sûrement très chouette, mais monsieur « trois minutes douche comprise », comme on le surnommait aussi, avait de gros besoins) est devenu directeur de la collection « Bouquins » en 2008. Celle-ci, historique collection des éditions Robert Laffont dont j'ai eu l'honneur d'être le directeur général pendant cinq ans, devient aujourd'hui une maison d'édition à part entière. Que nous annonce ce nouvel éditeur ? De l'audace, toujours de l'audace, et de l'innovation - un langage qui a dû séduire son actionnaire, M. Bolloré, un capitaine d'industrie que l'on sait toujours à la pointe du progrès.

Les premières audaces éditoriales de M. Barré l'ont amené à publier un « roman à clés » de Mme Zoé Sagan, Braquage. Renseignements pris chez mon ami Ouiqui, cette autrice n'est pas la fille de Françoise ni celle de Carl - et pas plus celle de Peter, le célèbre sprinter slovaque triple champion du monde de cyclisme sur route et vainqueur de Paris-Roubaix ainsi que de douze étapes du Tour de France. De la lecture rapide de son oeuvrette négligée, on ne tire pas un besoin irrépressible de savoir qu'elle existe réellement et, si c'est le cas, de connaître les détails de son inévitablement trépidante biographie. Mon ami Ouiqui me dit que ce n'est pas son vrai nom ; je m'en doutais, mais ce que dit mon ami Ouiqui, je le crois. Pas de photo, aucun détail, allons voir plus loin. Grâce à mon autre ami, Gougueule (je n'ai que des amis sur le Ouèbe), j'accède au site Babelio. Espoir ! Que me dit-on ?  « Zoé Sagan (un pseudonyme) est auteure d'un premier roman intitulé Kétamine (2020). Diplômée du lycée français Charles de Gaulle de Londres, titulaire d'un master 2 en analyse de la politique internationale du Massachusetts Institute of Technology (MIT), elle est professeure adjointe à l'école Jeannine Manuel depuis 2019. » [Intermède qui n'a rien à voir : sky ! trois de mes enfants ont fréquenté cette école et le plus jeune y est toujours : les aurais-je - bloody hell ! - laissés exposés aux thèses d'une espèce de terroriste ? Mauvais père.] Retour à Babelio :

« Elle est également la porte-parole de la 99 % Youth ou l'art de la politique DIY (do it yourself). » Mes doutes ne sont pas dissipés. Fils de journalistes dont l'un exerçait son mauvais esprit au Canard enchaîné,j'ai mené une enquête approfondie où j'ai risqué ma vie. Je suis en mesure de révéler mes découvertes, en exclusivité, à mes follohoueuses et follohoueurs : née à Pont-à-Mousson, Mme Sagan s'appelle en réalité Léonie Prunier et elle est la fille unique d'une bonnetière et d'un commerçant en grains alcooliques et analphabètes ; maltraitée par ses parents (en comparaison, l'enfance malheureuse de M. Moix a été un jardin de roses), elle a découvert la littérature en ramassant dans une poubelle un exemplaire à la jaquette déchirée et conchiée de l'édition France Loisirs de Moi, Christiane F., treize ans, droguée, prostituée? ; cette lecture l'a exaltée ; sa formation littéraire a été complétée par Jamais sans ma fille, de Betty Mahmoudi, Femmes, de Philippe Sollers, La Place,d'AnnieErnaux, Suicide, mode d'emploi, et les oeuvres complètes de Jean Montaldo. Pour se faire une vie digne de l'attention publique, elle hésite entre plusieurs voies : la drogue et la prostitution étaient prises, elle envisage de se dire la fille du footballeur Diego Maradona ou celle de Salvador Dalí ; là encore, malédiction ! Il y a pléthore de candidates. Reste la littérature. Un obstacle : son nom ! Lisez le dernier livre de Léonie Prunier, il vous trouera le cul,c'est mort d'avance. Après des dizaines d'heures à consulter son ami Ouiqui (oui il est aussi son ami, pas que le mien, il est l'ami de tous !), elle choisit ce pseudonyme laissant sous-entendre qu'elle a de la branche. Rien à dire sur le principe, Mlle Simone Kaminker en avait fait autant en se choisissant le nom d'un acteur et metteur en scène historique du cinéma français, Gabriel Signoret. Différence notable : Simone Signoret est devenue une grande actrice, alors que Mlle Sagan écrit comme une bécasse prétentieuse et énervée.

L'audace de ce nouvel éditeur s'est confirmée avec l'annonce d'un autre « roman à clés » relatant des faits allégués d'abus sexuels. Nous n'en saurons pas plus pour l'instant, car la justice a bloqué la parution de cet ouvrage pour atteinte à la vie privée de membres de la famille concernée. À quand le journal secret de Vincent Lambert ou les confessions intimes du père Preynat ? Ayant longtemps travaillé avec Bernard Fixot et contribué avec lui, par la publication de Jamais sans ma fille et autres Vendues !,à la publication et au succès des « documents Fixot », ayant supervisé la publication des mémoires du mercenaire Bob Denard, je ne saurais faire la fine bouche devant des livres qui, sans être de la haute littérature, racontent des histoires humaines en faisant appel à des émotions simples dans un style direct et sans prétention. Mais que vient faire « Bouquins » dans cette galère ?

Soyons rassurés : l'ancien « Bouquins », rebaptisé « La Collection », poursuit sa vie. À l'image de son fondateur, quoique son catalogue fût éclectique, elle ne penchait pas à gauche. Lorsque nous arrivâmes chez Laffont, Guy Schoeller nous proposa la publication en « Bouquins » de l'intégrale du Journal de Goebbels, un document inouï (un adjectif qu'il adorait et dont il avait tendance à abuser) que nous nous refusâmes à publier. Manque d'audace, sûrement.

L'audace de Schoeller ne se résumait pas à des provocations du type de celle-là. Elle consistait à commander à Georges Ifrah, auteur inconnu ayant publié un livre inaperçu, l'Histoire universelle des chiffres,de le remanier entièrement pour en faire un ouvrage aussi savant que distrayant, qu'un passage de l'auteur dans l'émission de Bernard Pivot aiderait à transformer en l'un de ces improbables best-sellers qui, de temps à autre, font leur apparition sur les listes ; elle consistait à dénicher un Dictionnaire des symboles dans les fonds des cartons de la collection ésotérique « Les Énigmes de l'univers »,à le refondre et publier pour en faire ce qui serait une des « vaches à lait » d'une collection qui n'échouait que superbement, comme dans la publication des oeuvres complètes de Victor Hugo ; elle était aussi de commander à l'historien Paul Veyne une préface aux Lettres à Lucilius de Sénèque, un court et dense texte qui était un véritable traité d'histoire de la philosophie latine. L'audace de Schoeller, c'était le monumental Dictionnaire du cinéma de Jean Tulard, qui serait suivi de l'épatant Dictionnaire du rock de Michka Assayas ; c'était aussi de commander à un obscur chercheur passionné des tribus indiennes d'Amérique du Nord une somme illustrée sur leur histoire - somme dont, après plus de vingt ans de labeur, le texte complet a été remis. Autant que je sache, les trois millions de signes écrits à la main qu'il a fallu dactylographier et les splendides planches en couleurs dorment quelque part dans un bureau. M. Barré, tout occupé à des audaces d'un autre genre, n'a pas le temps - ou l'envie - de transformer ce travail d'une vie en un livre. Pendant ce temps il publie l'abominable et verbeux Maurras, quelques potes à lui, un voyageur et un penseur à la mode. Pour balancer Maurras il publie Edgar Morin, Michel Onfray et Jack Lang - un gage de gravitas intellectuel, surtout pour ce dernier auteur, qui a été à Mitterrand ce que Malraux était au général de Gaulle et Voltaire à Catherine II. S'étant gardé à gauche, M. Barré peut maintenant mettre barre tout à droite. S'appuiera-t-il sur un précédent (la publication de son Histoire de la musique) pour rééditer Les Décombres et les Les Mémoires d'un fasciste de Rebatet - sans parler de Brasillach et d'un de leurs aïeux dans l'antisémitisme frénétique, Édouard Drumont ? Rebatet est interviewé dans la légendaire émission Radioscopie de Jacques Chancel, en 1969 je crois, quand le journaliste, engagé volontaire en Indo, admirateur du général Leclerc, donc peu suspect de gauchisme, l'interroge sur ses positions et écrits pendant l'Occupation : après quelques phrases de langue de bois jaillit ce cri du coeur : « Il faut quand même voir ce que les juifs nous avaient fait avant la guerre ! » En d'autres termes, comme disait Céline : « Dans l'affaire entre Hitler et les juifs, tous les torts ne sont pas du même côté. »

Il n'y a pas que dans le groupe Editis qu'on rencontre la même hypocrisie au sujet des rééditions d'antisémites morbides, avec (Céline) ou sans (Maurras) talent. On se souvient peut-être de la suspension par Antoine Gallimard de la réédition dans la collection « Pléiade » des oeuvres de Drieu La Rochelle qui avait été nommé par son grand-père Gaston à la tête de la collection fondée par un juif, Jacques Schifrin, viré par le même Gaston dès l'arrivée des Allemands à Paris. Dans l'ordre des lâchetés, je ne sais où « Courage, virons ! » et « Courage, suspendons ! » se situent en regard du célèbre « Courage, fuyons ! », mais il est délicieux de voir que certaines traditions françaises ne se perdent pas. Animé d'une audace rajeunie, M. Gallimard petit-fils a finalement suspendu sa suspension et réédité Drieu avant de caler (provisoirement ?) devant les pamphlets antisémites de Céline. Fort heureusement un jeune audacieux, omnia veritas, n'a pas eu ces pudeurs de jeune fille et succombé au « wokisme » rampant qui gangrène nos vraies valeurs de liberté - le même qui a amené le rejeton à suspendre la publication des oeuvres de M. Matzneff dont, instruit par M. Sollers, il avait continûment publié les oeuvres « transgressives ». Espérons qu'il se reprenne et se souvienne qu'il y a peu encore, avant d'absurdes ennuis avec la justice, M. Matzneff était son « ami ». Chez Bouquins comme chez Gallimard, on utilise l'argument « si nous ne publions pas ces textes, ils circuleront sous le manteau, publiés par d'inavouables officines ». Puis on dégote un universitaire plus ou moins clairement zemmouro-lepénisant, mais doté d'un pedigree universitaire acceptable, chargé d'établir une édition scientifique.

M. Barré a la chance d'appartenir au groupe d'édition qui diffuse maintenant l'ami intime du grand patron : je suis sûr que si M. Bolloré demandait à M. Zemmour de rassembler ses oeuvres complètes (de Balladur, immobile à grands pas jusqu'à La France n'a pas  dit  son dernier mot en passant par Les Rats de garde, coécrit avec Patrick Poivre d'Arvor (un auteur à l'autorité intellectuelle incontestable dont les oeuvres complètes mériteraient également une belle édition), celui-ci saurait convaincre d'en céder les droits dans des conditions raisonnables ; peut-être irait-il, après la préface dudit PPDA, jusqu'à écrire lui-même une introduction à sa pensée et à son oeuvre. Cela serait de l'audace. Resterait à publier les écrits révisionnistes de M. Faurisson, l'édition définitive des Mémoires de M. Le Pen, barre à gauche pour le journal politique de sa fille Marine ; n'oublions pas le journal intime et les carnets secrets du général Aussaresses, chef tortionnaire non repentant, l'intégrale non censurée des sketches de M. Dieudonné, les pensées politiques de M. Bigard - et pourquoi pas, liberté d'expression oblige, le Bouquin des blagues racistes et antisémites ? Putain, merde, y en a marre du bien-pensant !

Allons, de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace !

Références

Yann Moix : Orléans (Grasset , 2019)

C'est  le prédécesseur de M. Barré, mon ami Daniel Rondeau, qui m'a invité à préfacer dans Bouquins deux livres dont je suis fier : le Tous les contes de ma Provence  de mon père Yvan Audouard, et les ?uvres de la Vietnamienne Duong Thu Huong. Dans un moment de faiblesse (il était moins audacieux, alors), M. Barré m'a chargé  de préfacer une édition des lettres de Tchekhov : Vivre de mes rêves, lettres choisies et traduites (superbement) par Nadine «  Nadioucha » Dubourvieux.


LE TANGO DES ANTIVAX

Il y eut la carole, la fricassée, la villanelle dont trace ne subsiste que dans quelques poèmes et une chanson de Brassens où elle côtoie le fandango, il y eut la gigue, la valse, qui semblait éternelle et que plus personne ne sait danser, sauf mon vieil ami (98 ans) le docteur Pierre Fyot qui, un soir comme nous claudiquions  par les rues de Dijon, entreprit d'en enseigner les rudiments à deux jeunes filles qui écoutaient du hip-hop ; il y eut le menuet, la passacaille, la mazurka, le cotillon, le rigaudon, que sais-je? puis il y eut le charleston, le cha-cha-cha, il y eut le jerk, le rock que je n'ai jamais su danser, le limbo, la lambada, la macarena. Toutes ces danses, qu'elles aient duré un siècle ou une saison, appartiennent à un passé révolu. Le tango des antivax est, à l'image du virus de la Covid, une danse mondiale qui n'est pas près de se démoder.

Hors Chine et Russie, où il est interdit, il se danse en groupe et, débuté en farandole, peut tourner à la sarabande, puis à la débandade lorsque les keufs s'en mêlent.
Il se danse aussi en individuel. Pénètre sur la piste un couple de danseurs très concentrés sur leur sujet. Approchons-nous et observons : le premier a les lèvres serrées, le front plissé, le cou encore gonflé de colère. Il gronde contre les vaccins, tous les vaccins : encore un coup de l'alliance entre le grand capital, les politiciens corrompus et Big Pharma ! Lui, qui a étudié ces questions, sait ce que tant de puissants s'acharnent à nous dissimuler. Il est de ceux qui reprennent la grande tradition définie par  le grand Pierre Dac : « pour tout ce qui est contre, contre tout ce qui est pour ». Sans doute appelé par un besoin naturel pressant, il s'éclipse. Nous regardons sa partenaire essoufflée, étourdie : autant il fait la gueule, autant elle est avenante.

? Mademoiselle ?

? Madame.

Le ton est plus cassant que l'expression du visage ne le laisserait présager.

? Excusez-moi, je ne veux pas vous importuner. Puis-je vous poser une question toutefois ?

Rassurée par le fait que ces excuses ne sont pas celles d'un dragueur impénitent qui tente sa chance à tout bout de champ, elle se radoucit.

? Allez-y.

? Vous avez pris rendez-vous pour la troisième dose du vaccin ? Moi je passe mon temps à essayer de me connecter sur Doctolib et je n'y arrive pas.

Coup d'oeil rapide vers les toilettes : le danseur prend son temps.

? Je ne peux pas vous aider, je ne suis pas vaccinée.

? Je peux vous demander pourquoi ?

? Je ne sais pas, je ne le sens pas, c'est tout.

? Vous avez des parents ?

? Mon papa est parti, mais ma maman est toujours là.

Prudemment, on ne demande pas si le papa est mort ou, comme autrefois le « pauvre mari » de notre amie marseillaise Lilette, parti un dimanche matin chercher un poulet et jamais revenu. Comme eût dit Yvan Audouard fils, mon père, ne parlons ni de ce qui fâche, ni de ce qui serait susceptible de fâcher.

? Elle est vaccinée, votre maman ?

? Oui, bien sûr !

? Pourquoi bien sûr ?

? Quelle drôle de question?

? Parce que vous ne le sentez pas pour vous-même, mais pour elle, oui ? Ou bien vous avez des raisons de penser que ce qui est toxique pour vous ne l'est pas pour elle, ou bien vous avez d'autres raisons, personnelles et que je ne vous demande pas, de souhaiter qu'elle rejoigne votre papa dans la tombe ?

Ça y est, j'ai gaffé. Ou non, puisqu'elle poursuit sans se troubler ni s'agacer :

? Non, rien de tout ça - ce serait horrible de penser des choses pareilles.

? Mais alors, quoi ?

? Je ne le sens pas, c'est tout.

Retour du conjoint, reprise de la danse.

Je sors pour ne pas les déranger.


ON VEUT MON BIEN

Je ne peux pas allumer la télé ou mon téléphone sans sentir aussitôt une irrésistible vague de bienveillance rouler vers moi. Pas un annonceur qui n'ait, chevillé au corps, le désir de me faire progresser, de me sauver, avec l'humanité, des dangers qui m'assaillent. Pas un qui ne prône la tolérance, la diversité, le respect de l'Autre - sans compter le bien-être animal. C'est bien simple, ils ont tous lu Martin Buber et Emmanuel Levinas, Edgar Morin ou Élisabeth de Fontenay et Pierre Rabhi et ils ont été convaincus de la nocivité de leur activité antérieure, consistant à concevoir, fabriquer et diffuser massivement des saloperies toxiques pour l'individu, l'environnement et la planète. Nous voici entrés dans l'ère des commerçants philosophes, qui sont à notre époque ce que les rois philosophes furent, au siècle des Lumières, sous l'influence de Voltaire, Rousseau ou Diderot. Comment ne pas le voir et être empli d'optimisme ? Ce Bien ne triomphera-t-il pas des forces destructrices à l'oeuvre ? Et quel bel exemple le capitalisme ne nous montre-t-il pas ? Vaincu non par les ennemis haineux acharnés à sa destruction violente, mais par lui-même, par la conscience et le regret sincère de ses fautes et le désir irrépressible de les rattraper ?

Dans mes moments de doute, je me rassure : les dirigeants politiques, à quelques exceptions près (Poutine, Erdogan, Xi Jinping) veulent mon bien, les acteurs économiques globaux aussi, tout est bien.

Alléluia ! Je suis sauvé, mes enfants et petits-enfants également ; je peux me couler un Nespresso et charger ma batterie électrique.

Je le sais, je le sens et c'est bon : on veut mon bien. Comme le dit l'affiche aperçue à la fin du génial Brazil du non moins génial Terry Gilliam : Happiness, we are all in it together.

 

Références

Brazil, film de Terry Gilliam (1985) avec Jonathan Pryce, Michael Palin, Kim Greist, Robert De Niro, Katherine Helmond, Ian Holm et Ian Richardson. Scénario du grand Terry avec Charles McKeown et Tom Stoppard. Un certain Yves Duteil est indiqué au générique comme location manager des scènes tournées à Marne-la-Vallée, mais je ne sais pas si c'est « le » Yves Duteil de Prendre un enfant par la main et autres. Vérification opérée par  Malcampo (si je l'ai déjà dit je le redis et le re-redirai : elle sait presque tout et vérifie le reste). Son nom est Dutheil, francisé en Duteil dans les génériques destinés à la VF.

Happy Together, chanson des Turtles (1967) écrite par Alan Gordon et Garry Bonner. Plusieurs reprises dont l'une, légendaire par Frank Zappa et les Mothers of Invention (Live At the Fillmore East, 1971).

Happiness is a Warm Gun : chanson des Beatles écrite par John Lennon et figurant sur le double album blanc (1968).

Le Bonheur, bizarre mais bon film d'Agnès Varda (1965) avec Jean-Claude Drouot (Thierry la Fronde à la télé, référence pour les vieux), Claire Drouot et Marie-France Boyer.

Le Bonheur des petits poissons, merveilleuse collection de chroniques de Simon Leys (2005-2006), réédité en Livre de poche.

Propos sur le bonheur, traité du philosophe Alain (1925), disponible en collection « Folio ».

L'Art du bonheur, écrit par Howard Cutler avec le Dalaï-Lama, quatorzième du nom (1998), a été un best-seller mondial publié en France chez Laffont à l'instigation de votre serviteur et de son compère éditeur percussionniste Abel Gerschenfeld qui ne l'avaient lu ni l'un ni  l'autre, mais si je me souviens bien, c'est une dauberie bien-pensante sans grand intérêt, quoique? un peu plus qu'un autre bête-seller La Bible : le code secret, de Michael Dronin (1997) dont les droits français furent acquis à l'aveugle par le même couple de voyous. Quoique? le tome II était pire.

Quant à Du bonheur, un voyage philosophique, de M. FrédéricLenoir, je ne l'ai pas lu, mais je crois qu'on peut s'en passer.

NSP sur Sept façons d'être heureux, ou Les paradoxes du bonheur de Luc Ferry, ni sur les deux tomes du Traité du bonheur de Robert Misrahi.

Pour Sénèque, toutes les occasions de le lire sont bonnes : les traités, dont De la vie heureuse (ou Du bonheur) sont disponibles en différentes éditions comme l'est De la brièveté de la vie. Malgré l'épouvantable dérive de la collection « Bouquins », devenue une crapoteuse maison d'édition, il faut se souvenir qu'à son catalogue figure l'édition de référence des Lettres à Lucilius, précédée d'une extraordinaire introduction de Paul Veyne.

 


OFFICIEL : JE FERME LES ÉCOUTILLES

D'après un ami sérieux, notre président M. Macron (loué soit Son Nom et que les bénédictions du Seigneur se répandent sur lui puis, par un trickle-down effect, un peu sur nous) n'a parlé que 27 minutes lors de sa récente intervention - au lieu des 40 qui sont sa moyenne. Il en est des interventions présidentielles comme des films : ce qui est court semble parfois affreusement long. Ces 27 minutes m'ont paru une purge de 1 h 27 au moins. Mon ami sérieux s'est, quant à lui, farci l'intégrale du débat des candidats de droite et il m'a confirmé ce dont je m'étais douté : c'était une purge d'un autre genre - mais une purge quand même. Il a beau être un garçon sérieux - beaucoup plus que moi -, il n'a pas été jusqu'à se plonger dans les minutes des débats internes des Verts ou du PS ou dans l'intégrale des interventions de M. Mélenchon - voire les controverses idéologiques entre trotskistes.

Sur l'extrême droite, passons : elle semble gagnée par ce « désir de mort » qui anime tous les autres et sur lequel M. Macron fonde son espoir de réélection.
Bref, on va en chier dans les mois qui viennent - et la campagne n'a même pas commencé.

Même M. Lassalle, toujours là pour nous mettre de bonne humeur, adopte un ton solennel qui augure du pire. Que fait Cheminade ? Et Rachid Nekkaz, candidat persécuté en Algérie, retrouvera-t-il son passeport français à point nommé pour se présenter et défendre un programme fondé sur la défense de la burqa et les invectives à Mme Morano ?

Je n'y crois pas beaucoup et m'apprête donc à me faire gravement tartir dans les mois qui viennent. Ça ne m'empêchera pas d'aller voter - j'adore l'isoloir depuis que, petit garçon, j'accompagnais mes parents jeter leur inutile bulletin de gauche à Neuilly-sur-Seine - mais en attendant, je ferme les écoutilles, je lis des livres, je regarde des films, j'écoute de la musique et j'écris mes âneries - dont ceci.

 

Références

Sang chaud, de Kim Un-su (traduit du coréen par Choi Kyungran et Lise Charrin, collection Points Seuil, 8,60 euros) est un chef-d'oeuvre qu'il faut boire goutte à goutte. Pas d'idée sur la fidélité au coréen original, une langue que je pratique peu et uniquement quand un mafieux de Guam me met un couteau à sashimi sur la gorge, mais les traducteurs savent écrire le français.

Après ça, je fais une pause Simenon et je suis épaté : quand tu penses que le rombier écrivait ses polars en quelques jours, pu-tain !

PS. Follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, vous savez que le mot « rombier » et l'exclamation « pu-tain ! » sont dédiés à Bizot, follohoueur lui-même, et qui appréciera la marque de son influence littéraire sur moi. Pour ce qui le concerne, il ne m'a pas attendu pour fermer les écoutilles sur les questions de politique intérieure et d'actualité en général. Faut dire qu'il a « presque fini » le livre sur le bouddhisme des Khmers auquel il travaille depuis une cinquantaine d'années. Il veut bien s'interrompre pour promener son chien, lire ou relire un article connexe sur le bouddhisme japonais - qui n'est pas son sujet - ou quelques pages de Proust, mais faut pas lui en demander trop?


DU ZERO A L'INFINI

Mon ami Vincent, qui vient me voir à la maison une à deux fois par semaine depuis mon AVC  ( il avait commencé quand j'étais à l'hôpital, il a continué après - ça fait un peu plus de neuf ans - )  arrive essoufflé, transpirant (il vient en courant depuis Pantin où il  est le King du son dans une grande agence de pub - dans une autre vie il est « le roi des Papas ») prend à peine le temps de s'essuyer le visage avant de s'asseoir. Une respiration, et puis : « Tu te rends compte, il y a chaque jour 150 ans de contenus publiés sur Tik-Tok. Chaque jour, et sur une seule plateforme ! »

Arrêtons-nous pour un petit calcul : 
Une  journée est faite de 24x60 minutes =1440 minutes

Une année, c'est donc 1440x365 = 525.600 minutes

150 ans, c'est donc 525.600x150= 7.884.000 minutes

Près de huit millions de minutes, et juste sur TikTok !

Qu'est-ce que ça donne sur une année pleine ?  7.884.000x 365 = 287.7660. Près de 288  millions de minutes ! En soixante-dix ans de vie, cela donne quelque vingt milliards de minutes à consommer des chats qui font des acrobaties, des lapins qui sortent de chapeaux, et autres hauts faits de l'homme moderne (précision, par « homme » j'entends humain, qui comprend « homme », « femme », « transgenre » et « fluide »).

Qu'en est-il si l'on ajoute les contenus de ouatesape,  ioutube, Facelivre et Cuicui ? C'est vertigineux, d'ânerie si on veut, mais vertigineux quand même.

Comme il faut toujours voir le bon côté des choses, souvenons-nous de ces chiffres : notre époque aura peut-être accéléré la pollution, le réchauffement climatique, mais elle n'aura pas tout raté : en à peine le temps d'une vie (les débuts d'internet, c'est quand ? Les années 1960, non ?), elle nous aura fait passer du zéro à l'Infini. Débutant au XXe siècle négligeables particules cosmiques, nous voici devenus des dieux - dieux de la connerie,  peut-être, mais on va pas  mégoter.

 

Référence qui n'a rien à voir (quoique): le Zéro et l'infini, livre d'Arthur Koestler, publié en 1945, est disponible en Livre de Poche.

PS. Comme je suis d'humeur incipiente (étymologie gratuite, du latin incipere : commencer), je vous donne (gratuitement) l'incipit du Zéro et l'infini (traduction de Jérôme Jenatton) : «  La porte de la cellule se referma sur Roubachov. Il demeura quelques secondes appuyé sur la porte, puis alluma une cigarette. »

Deuxième référence gratuite qui n'a rien à voir (quoique) : Kiki fait caca, un des livres majeurs de Vincent Malone, le roi des Papas, va être traduit en chinois, précédé d'une préface inédite de l'auteur dont je négocie l'exclusivité de prépublication pour ce slog. Pour ceux qui ne peuvent pas attendre et le veulent en français, sans la préface, c'est publié au Seuil jeunesse.

 


LE COMPLOTISTE EST SYMPATHIQUE

Faut bien le reconnaître : la plupart du temps, le complotiste est à baffer.
Mélenchoniste il exaspère tout le monde sauf  les  autres mélenchonistes - et encore pas tous
Lepéniste il exaspère tout le monde sauf les lepénistes. Sans affiliation politique claire, il exaspère tout le monde, même ceux qui sont à peu près  d'accord avec lui, comme les deux complotistes susnommés - à cause de son sale  caractère.

Celui que je rencontre dans la cour  de l'immeuble est un monsieur d'un certain âge, retraité non aisé, mais non nécessiteux. Il a une bonne bouille souriante et les quelques rugueux poils gris rebelles du gars qu'est pas obligé de se raser de près tous les jours. Il n'est même pas antivax : il s'est fait vacciner à contre-coeur (« pour ma femme »), mais attend la déferlante des autres virus sortant du labo P4 de Wuhan, celui qui est dirigé par la légendaire « Batwoman ».

Sympathique, sincère (les complotistes sont toujours très sincères), et  il ne dit pas que des conneries : vrai que le refus des autorités chinoises de voir revenir les enquêteurs de l'OMS n' a rien de rassurant ; vrai qu'avoir des doutes ou se poser des questions, c'est pas interdit en démocratie, c'est  permis, voire recommandé. J'approuve et ça le libère : à partir de là tout s'enchaîne : l'impérialisme chinois, big pharma, l'élevage industriel des cochons,  les trafics pédophiles internationaux, notre démocratie qui fout le camp, le mépris des masses populaires la « pensée unique » avec laquelle on nous bourre le crâne, etc.  tout est lié. Quelles sont les sources de ses infos ? Il me les expose sans que je les demande : pour une fois, ce n'est pas Internet ( à croire que les autres complotistes exercent une veille technologique 24/24, car ils ont toujours tout vu et entendu sur Internet), ce sont des livres dont il me cite les auteurs, des journalistes « sérieux » (il insiste), pas des hurluberlus. Vu qu'il est à la retraite, il a le temps de s'informer de façon indépendante, d'étudier ces questions. On croirait entendre un chercheur au CNRS.

Je ne discute pas, n'argumente pas, l'encourageant seulement par des « mmm » prudents (plus sur les usages du « mmm » dans un ouvrage à paraître déjà cité, le lexique des questions fondamentales (presque) sans réponse). Ce qui rend le complotiste encore plus sympathique, c'est qu'il ne vocifère pas, ne mouline pas les bras, il n'est pas en colère, pas vindicatif, il est juste triste triste à pleurer, triste jusqu'à l'apnée, de toutes ceshorreurs, de ce monde dans lequelson petit-fils et mes petits enfants vont vivre.

À part ça, le complotiste a le sens de l'humour, il aime bien manger et boire un coup - et il est si gentil, si terriblement et réellement gentil  qu'on ne voudrait surtout pas le décevoir, lui dire que peut-être, seulement peut-être, les horreurs du monde présent et à venir ne sont pas toutes reliées entre elles par les forces d'un Mal central situé entre Beijing et Washington, que, peut-être, seulement peut-être, c'est un peu plus compliqué que ça.

Car le complotiste, sans aucun doute, est sympathique comme le commissaire de Courteline est bon enfant - plus, même, car le commissaire, en vrai, n'est pas si bon enfant que ça, tandis que le complotiste (celui-ci en tout cas) l'est réellement, sympathique.

 

 


MISÈRE DU SUPPORTER

N'en déplaise à ceux de mes amis ne comprenant pas qu'un être humain intelligent (moi) ait des goûts de beauf, je suis un supporter. De l'OM, de la France (je pleure à La Marseillaise), des Yankees.

Il y a quelques semaines (avant les JO, vous vous souvenez, il y a eu l'Euro), je me suis fâché très fort et j'ai failli pleurer parce qu'un ami américain très cher revenait sans cesse sur les détails de l'invraisemblable défaite des Bleus face aux Suisses et qu'il enchaînait sur la énième défaite humiliante des Yankees cette saison. Je lui demandais d'arrêter, je le suppliais, même ? et il continuait sur le thème « comment est-ce possible de perdre dans des circonstances pareilles ? ». Ce salaud a prétendu après coup que ma souffrance était une « comédie pagnolesque ». Pendant qu'il y était, il aurait pu me parler de la saison décevante de l'OM, seulement éclairée par une victoire (la première en dix ans) contre le PQSG.

J'ai le blues du supporter, j'ai mal, je refais les matches, coache, réalise des changements ? étant bien entendu que je ne connais rien à aucun de ces sports ? je n'ai pratiqué que le fleuret en compétitions de jeunes jusqu'à l'âge de douze ans, le rugby en scolaires en 1966-1967 ? le foot une fois par an en amical ? et en dix ans je n'ai marqué qu'un but, et contre mon camp ? ça s'arrête là. Je n'y connais rien en technique et en tactique, mais je m'y connais en misère du supporter.

Le supporter espère la victoire et celle-ci survient parfois comme un miracle (OM 26 mai 1993, 44e minute, but de Basile Boli), mais le désespoir de la défaite ne le surprend jamais : il le savait, il s'y attendait, c'est toujours comme ça.

Le supporter croit parfois que s'il quitte le stade (l'écran), son équipe va se reprendre, mais pendant que le destin suit son cours (cruel le plus souvent), il ne peut s'empêcher de vérifier le score sur son téléphone toutes les cinq minutes. Lorsque la messe est dite, le résultat acquis, il devrait faire preuve de sagesse et conclure que si certaines choses dans sa vie sont le résultat de ses décisions et de ses actes ou ont un rapport avec eux, le sort de son équipe chérie n'en fait pas partie. Pas besoin du manuel d'Épictète pour savoir que nous serions plus lucides (et plus heureux) de négliger ce qui ne dépend pas de nous. Pourtant le supporter n'est pas un être de raison, mais un croyant. L'an prochain à Jérusalem est sa devise, sa prière, son mantra.

Je crois donc que l'OM va briller en Ligue Europa, re-battre le PQSG avec ou sans Lionel Messi, gagner la Ligue 1 ; je crois que la France va gagner la prochaine Coupe du monde   de foot, plus celle de rugby, et battre son record de médailles aux JO de Paris ; je crois également que les Yankees vont gagner leur division en dominant leurs bêtes noires, les Red Sox, avant de retourner en World Series pour la première fois depuis x ans et de les remporter en « sweepant » (pardon my franglais) les Dodgers (4 victoires à 0, avec un no-hitter de Gerrit Cole).

Je sais que je serai déçu, que je maudirai mes équipes chéries pour m'avoir une fois de plus fait souffrir, mais c'est comme ça : je crois.

Je sais aussi qu'avoir des préoccupations aussi futiles en des temps aussi graves (le covid,  les incendies, les inondations, la planète qui fout le camp, etc.), c'est pitoyable ? et je ne le nie pas, ma pitoyabilité (pardon ze barbarisme) de plus en plus patente me dérange de moins en moins.

 

Références

Brian Haldeman (supporter des Red Sox) : « Ils trouveront toujours de nouvelles façons de te briser le coeur. »

Philippe Douroux (supporter du PQSG) : « La grandeur du supporter est dans la défaite. »

Marcelo « El loco » Bielsa, ex-coach de l'OM : « La vraie richesse d'un club, ce sont ses hinchas[1]. »

Roy Kent Roy Kent He's there he's there

He's every fucking where

Roy Kent Roy Kent

(chant des supporters de Roy Kent, capitaine d'AFC Richmond dans la série Ted Lasso, dont la saison 2 vient de commencer).

Bill Shankly (ex-entraîneur de Liverpool) : « Certains disent que le football est une question de vie ou de mort. Ils ont tort : c'est beaucoup plus important que ça. »

« Please try not to suck[2] » (t-shirt d'un supporter des Cubs vu dans leur stade de Wrigley Field à Chicago).

Yogi Berra (ex-catcheur, puis entraîneur, des New York Yankees) : « On dit que l'amour est ce qu'il y a de plus important dans la vie. C'est vrai. Mais le baseball, c'est pas mal non plus. »



[1] Traduction gratuite : « fans » ? en tout cas les plus acharnés d'entre eux.

[2] Traduction gratuite : « S'il vous plaît, essayez de ne pas être nuls. »


HEURES HEUREUSES (CE QUI RESTE)

Parasite a ouvert l'heure du cinéma coréen ? et pourquoi pas ? C'est un petit film malin, mignon et bien joué d'un réalisateur créatif qui a déjà excellé dans des genres très différents. De plus, au-delà du cas Bong Joon-ho, pour le peu que j'en connais, ce bizarre pays à l'histoire tourmentée génère une culture artistique, littéraire et cinématographique riche et diverse. Autant de raisons d'y aller voir de plus près.

En cinéma, nous avions connu des heures.

Quelques exemples de ces heures heureuses :

- italiennes (néoréalisme, comédie) ;

- japonaises (le choc de Rashômon à la Mostra de Venise en 1950) ;

- hongkongaises (Yip Man et Bruce Lee, Wong Kar-Wai, John Woo que Quentin Tarantino connaît par coeur, le génial Infernal Affairs que Martin Scorsese a transposé décemment) ;

- chinoises (Zhang Yimou, Chen Kaige, Ang Lee, ) ;

- suédoises (d'Alf Sjöberg à Roy Andersson et Ingmar Bergman) ;

- danoises (de Dreyer à Lars von Trier et Thomas Vinterberg ? tiens, j'ai toujours pas vu Drunk, Ludo va m'engueuler  par Ludo :  son dernier message était « vas-y aujourd'hui » et c'était il y a quinze jours)

- même si on n'inclut pas l'indispensable Fawlty Towers et Black Adder parce que c'était de la télé, il y a de belles heures britanniques, de David Lean à Roland Joffé, de Ken Loach à Mike Leigh, de Blake Edwards (The Party, le premier Pink Panther) à Terry Gilliam (les Monty Python), de Carol Reed (Le Troisième Homme) à Stephen Frears, d'Alan Parker à Danny Boyle, de Laurence Olivier à Kenneth Brannagh, sans compter Alfred Hitchcock, qui vaut une pendule à lui tout seul ;

- des heures océaniennes (Jane Campion, mais aussi L'Âme des guerriers, en Nouvelle-Zélande, les Mad Max et Baz Luhrmann en Australie) ;

- des heures polonaises (de Wajda à Zulawski ; de Polanski ? excellent jeune cinéaste polonais passé à l'Ouest pour le meilleur (Le Bal des vampires, Rosemary's Baby)et le propret ? à Kieslowski) ;

- une heure tchèque (Milos Forman, lui, n'a rien perdu en devenant américain) ;

- une heure hongroise (je projetais des films de Miklos Jancso au ciné-club du lycée avec une constance que les sifflets et les huées n'entamaient pas) ;

- une heure yougoslave (ah ! la découverte des films d'Emir Kusturica !) ;

- des heures russes, il y en eut plusieurs depuis S. M. Eisenstein, mais le cinéma russe, qui a résisté à Staline et Brejnev, survivra-t-il à Poutine ? À suivre ;

- plusieurs films magnifiques ou marquants sont sortis de pays qui n'ont pas eu leur heure, et je n'entre pas  dans les détails des cinémas nationaux que je connais mal et qui sont à la mode ou hors de mode depuis si longtemps qu'on ne compte pas leurs heures (le cinéma indien, le cinéma égyptien) ;

- j'allais négliger les heures québécoises (Denys Arcand, Xavier Dolan) ;

Et  les heures américaines ? (de Mack Sennett à Buster Keaton, des Three Stooges aux Marx Brothers, de Chaplin à Laurel et Hardy, de D. W. Griffith à John Ford et Howard Hawks, de Lubitsch et Capra à Billy Wilder, d'Orson Welles à David Lynch, les westerns, les films noirs, et j'en passe) ;

Tu connais pas les heures françaises ? t (d'Abel Gance à Jean Vigo, de Renoir à Renoir, de Carné aux Becker père et fils, du réalisme années trente à la Nouvelle Vague années soixante).

Il y a même eu une heure suisse.

Je m'en suis souvenu en revoyant La Salamandre, le film d'Alain Tanner qui a lancé cette heure. Adolescent sentimental et agité, je l'avais vu au cinéma à sa sortie (1971) et avais été bouleversé, en même temps que j'étais tombé amoureux de son improbable héroïne, Rosemonde (Bulle Ogier). Ce n'est pas sans une certaine crainte que je me suis replongé dans ce film : cinquante ans plus tard, que resterait-il de mon émoi ?

Je ne suis pas sûr de la réponse, mais j'ai été épaté par l'audace, la qualité, la liberté, l'humour. Dans les bonus du DVD, Alain Tanner, toujours en vie, toujours moustachu, toujours en marche, raconte qu'il fut sidéré de son succès, de son retentissement mondial, car il pensait avoir raté son film dont il ne voyait que les défauts. Le couple masculin qui accompagne la jolie Bulle, elfe sexy et impeccable « mauvaise fille », est irrésistible de drôlerie et de poésie ? le thème « social » ne se transforme jamais en message idéologique aux intentions pesantes. Comme souvent au cinéma le manque de moyens financiers et techniques a été suppléé par l'imagination. Avant Tanner, le Suisse du cinéma, c'était Godard ; après Tanner, l'heure suisse a commencé. On allait voir les films de Michel Soutter (Les Arpenteurs) ou de Claude Goretta (L'Invitation). On allait les voir parce qu'ils étaient suisses et que ce « label » nous promettait des beaux visages de femmes, des forêts où retentiraient les voix de Jean-Luc Bideau et Jacques Denis : « Ah ! que le bonheur est proche ! Ah que le bonheur est lointain ! » Avec eux, grâce à eux, l'insupportable et cruelle dinguerie du monde nous devenait presque douce, ci laissant sur nos visages éblouis par la lumière du jour au sortir de la salle l'ineffaçable cicatrice d'un sourire.

Succès ou pas, Tanner a continué à bricoler ses films comme il l'entendait, avec de gros rêves et de petits moyens. Sans doute n'avait-il plus, comme à ses débuts, à expédier lui-même les copies dans les salles où ses films seraient projetés, mais il a décliné poliment les offres de divers producteurs lui proposant de « vrais budgets » pour de plus gros films. Il est resté jusqu'au bout ce « petit Suisse » avec sa grosse moustache qui fait les choses par passion ? et à sa manière ? ou ne les fait pas.

Et quand on entend sa voix de vieux monsieur dire avec un peu d'émotion « ce qui reste, au bout du compte, c'est la beauté », on a envie de le prendre dans ses bras et de lui faire un bisou.


PREMIÈRES IMPRESSIONS DU MONDE D'APRÈS

Une mamie piquée (à quoi ? Peufaïzeure ? Moderena ? Assetra-Zen et Ka ?) entend des voix en même temps qu'elle a des visions et je me pose des questions : qu'est-ce qu'ils lui ont donné en plus, dans son vaccinodrome ? Ou bien le truc a été tourné dans une salle de shoot : cannabis, shit, cocaïne, crack ? Peut-être que mamie n'est pas une actrice, mais une senior alcoolique en crise de delirium tremens ? La deuxième hypothèse m'étonnerait quand même, donc je penche pour la première. Conclusion : dans le monde d'après, on confie aux soignants des stocks de produits hallucinogènes qu'ils zadministrent à la demande des patients après entretien avec la psychologue.

Les pubs? je les regarde sur la Deux entre N'oubliez pas les paroles (flippant, je connais pas le quart de la moitié des chansons) et le Journal de 20 heures (une habitude conservée du monde d'avant : « Il est 20 heures, les titres du Journal ») ; je les regarde sur la Une après le 20 heures en attendant le tirage du Loto (sous contrôle d'un huissier de justice), la météo puis Canteloup (tu crois qu'il va faire Hollande sur son scooter ? Ça fait longtemps qu'il a pas fait Ségolène, tu trouves pas ?) ; je les regarde le dimanche soir sur Canal+ entre la première partie du Canal Football Club et le match ; je les regarde même sur Arte, où il y en a moins, mais quand même. Là aussi, révolution ! Il y a à peine un an, au début du premier confinement, on voyait encore des gens s'embrasser, se serrer la main, tous ces gestes non barrières où nous risquons nos vies plus que dans les métros bondés ou la queue au Louvre pour apercevoir la Joconde. Fini !

Mieux que ça, il y a un an à peine, tous les fabricants voulaient encore qu'on consomme, qu'on achète plus, plus moderne, moins cher.

Maintenant ils veulent tous notre bien et acheter un nouveau liquide vaisselle, c'est participer à la sauvegarde de la planète, manger un steak contribuer au bien-être animal, acheter du café aider des petits paysans costariciens. Même Amazon, non content d'assurer les carrières de ses salariés ? tous représentants de la « diversité » ? ne s'est installé en France que pour filer un coup de main aux producteurs de potagers intérieurs bio.

Dans ce concert humanitaire, il y avait une Greta Thunberg : la petite fille qui reprochait à son papa d'acheter trop de bouteilles en plastique et proposait à la place une fontaine magique pour transformer l'eau du robinet en eau pétillante. L'engin me rappelle l'arnaque de La Reine des pommes : ce tube dans lequel les naïfs sont invités à introduire des billets de 10 dollars qui seront transformés à la sortie en billets de 100. Évitons tout malentendu : je ne doute pas que l'eau de Ha-ha Stream ne soit délicieusement pétulante ? voire subtilement aphrodisiaque ; je constate seulement que son fabricant a substitué le discours écolo « cool » et « positif » au discours écolo agressif et culpabilisant (entre nous, la petite avait une voix très énervante).

La seule pub où le monde d'après échoue, c'est celle des Restos du Coeur. Dans ce monde d'après là, les gentils militants associatifs arrivent avec leur nourriture et ne trouvent personne, car on vit dans un monde où tout le monde mange à sa faim. « En réalité, on a toujours besoin de nous », dit la voix de Coluche (ou de l'imitateur de Coluche) tandis que l'arrivée d'une horde de loqueteux affamés prouve que le « monde d'avant » n'a pas vraiment disparu, contrairement à ce que les autres pubs essaient de nous faire croire.

 

Références :

La Reine des pommes, de Chester Himes, traduction de l'américain Minnie Danzas, révisée par C. Jase (Gallimard, collection « Folio policier », 5,90 euros). Dans le monde d'avant, ce petit chef-d'oeuvre du polar noir keubla[1] était publié en « Série noire » (1958), puis dans « Carré noir », dans la traduction pas révisée de Minnie Danzas. Je suppose que cette trad était dans la grande tradition des traductions vintage époque Marcel Duhamel, assez personnelle, pour ne pas dire fantaisiste ; ajoutons que le gonze avait été dans ses jeunes années patron d'hôtels parisiens puis résident du havre surréaliste du 54 rue du Château dont mon grand-père maternel Thirion avait été l'un des habitants, avant de bricoler dans le ciné (décorateur, figurant, il apparaît notamment dans deux films de Jean Renoir, dont l'excellent quoique « progressiste » Crime de monsieur Lange, 1936)et de devenir éditeur d'une revue de tourisme. Pas l'école de la rigueur et de la fidélité au texte d'origine, virgule comprise. C'est dans ses traductions ou celles de ses disciples, dont Minnie, non référencée par mon ami Wiki, que beaucoup de jeunes gens des années 1950 et 1960, dont François Truffaut, ont découvert Peter Cheyney, James Hadley Chase, Carter Brown ? et surtout Chandler, Hammett ou Jim Thompson. D'où, le « monde d'après » advenu, la nécessité de faire appel à C.[2] Jase pour réviser. Pas encore relu, mais j'espère qu'il reste des traces des erreurs et charmantes errances de la trad d'origine. Certes, Himes n'est pas Poe et Minnie pas Baudelaire, mais tout ça était quand même bien délectable. Je suppose que ça le reste sous la férule de C. Jase.

While we're on this, mon ami Wiki m'informe que Marcel Duhamel a publié son autobiographie sous le titre Raconte pas ta vie (Mercure de France, 1972, la même année où mon grand-père André Thirion a publié la sienne, Révolutionnaires sans révolution, chez Robert Laffont).



[1] Les autres « polars noirs » sont écrits par des Blancs. Pour les films noirs, ça dépend : des « blanquitos » la plupart du temps et parfois un Spike Lee.

[2] Charlie, Célestin, Caroline, Cécile, Christian, Christine ? Et pourquoi Jase, Jaz ou Jeez ?


OFFICIEL 3 : JE DÉNONCE

Monsieur le Maire, monsieur le Ministre, monsieur le Commissaire de police, monsieur le Garde-chasse municipal, monsieur le Préfet, monsieur le Président,

J’ai par la présente l’honneur (oui, messieurs dames, la délation est une honorable[1] tradition française) de dénoncer M. Yvan Audouard, écrivain, polémiste, conteur provençal et je vais vous dire pourquoi, mais pas tout de suite parce qu’il me faut lever quelques obstacles préalables.

1. — Ledit Audouard a son école (école primaire publique Yvan Audouard) à Fontvieille, sa cité et sa rue à Arles ; il s’agit donc d’une personnalité plus indéboulonnable que les types statufiés ayant fait fortune dans le commerce des esclaves ou la traite des femmes aux siècles passés.

2. — Ledit Audouard est décédé depuis le 21 mars 2004 et quoiqu’il ait encore reçu il y a peu quelques rappels d’impôts (pas sa spécialité, les impôts) et des appels pour la promotion des solutions énergétiques écologiques, on ne voit pas trop pourquoi on viendrait lui chercher noise dix-sept ans après son décès.

3. — J’entends la dernière objection : « Vous êtes son fils et vous le dénoncez. Quelle ingratitude ! »

Messieurs[2], considérez plutôt le dévouement d’un homme qui fait passer le sens civique devant les liens du sang !

En effet, les faits sont graves.

Jugez-en !

Né à Saigon, ayant grandi à Marseille puis suivi sa scolarité en pension à Montélimar, Yvan Audouard avait choisi Arles comme « ville natale préférée », puis fait de Fontvieille le centre du monde chrétien, barbare et civilisé. Il n’y passait pourtant que quelques semaines par an, arrivant rituellement le 1er juillet et repartant le 31 août ; il recevait ses admirateurs et amis pour l’apéritif sous une tonnelle ou un figuier, recueillait les histoires locales qui formeraient la matière de ses contes et s’en retournait faire résonner son accent méridional et son rire de cigale dans la capitale, non sans avoir organisé au profit de la « galette des vieux » — comme on osait dire alors — un concert dans les arènes de Fontvieille, où quelques-unes des plus grandes stars de la chanson française des années 1960 et 1970 sont venues se produire, dont certains, comme Georges Brassens, qui ne faisaient jamais de tournées estivales.

Pourquoi déployait-il une telle activité ?

D’aucuns lui prêtaient des ambitions politiques municipales qui ne furent jamais les siennes, car elles ne correspondaient ni à ses goûts ni à ses aptitudes ; d’autres répandaient des rumeurs selon lesquelles il se « gavait » derrière cette œuvre humanitaire ; tout ce que j’en peux dire, c’est que dans les rares cas où toutes les places n’étaient pas vendues, il en achetait lui-même.

So why, gentlemen ? Why did he do it ?

La seule hypothèse que j’aie pu sérieusement former est que son amour de ce village allait au-delà de toute raison ; c’était l’idée fixe d’un homme dont les idées, en philosophie comme en politique, n’étaient pas très fixées.

« Qu’avez-vous à dénoncer précisément ? Jusqu’ici vous nous dressez le portrait d’un homme digne de toute admiration. »

J’y venais : en composant ses contes, Yvan Audouard formait le tableau d’un village presque idyllique, un village imaginaire qui était au vrai village ce que le cinéma est à la vie : pareil, mais en mieux. Depuis que le cabanon familial, à force de s’effriter, est tombé en morceaux et a été démoli, je suis devenu propriétaire d’un trou ; la préparation de sa reconstruction et le début du chantier me donnent l’occasion de séjourner au village en des périodes où mon père n’y était jamais, et j’y vois ce qu’il ne voyait pas ou refusait de voir.

Titulaire depuis 2013 de la carte d’invalidité no 1428013[3], j’ai été confronté des dizaines de fois à ce qu’on appelle poliment « incivilité » — places de stationnement réservées aux handicapés occupées par des non-handicapés, types odieux qui ne cèdent pas leur place (dans le métro, dans la queue à la poste) jusqu’à ce qu’on leur mette la carte sous le nez — mais j’avais sous l’influence dudit YA une tendance à considérer que tout cela n’arrivait qu’à Paris — voire à Arles, aujourd’hui modeste sous-préfecture, mais qui fut la capitale d’un empire. Or voici que cela arrive à Fontvieille aussi. Lorsque je l’ai constaté, j’ai failli avoir une réaction violente. Et me livrer à des actes de vandalisme — voire relever les plaques des véhicules pour les dénoncer à la gendarmerie municipale. Mais une réflexion rapide m’a permis de me rendre compte que c’était inutile et c’est pourquoi j’en viens à la racine du mal. Je dénonce donc, que dis-je, J’accuse[4].

J’accuse M. Yvan Audouard, pourtant spécialiste réputé de la connerie humaine, d’avoir sciemment ignoré ou systématiquement sous-estimé la connerie fontvieilloise.

J’affirme que ledit Audouard doit être tenu pour responsable du fait que, découvrant le variant fontvieillois[5] de la connerie tard en mon âge, j’en souffre plus que je ne le puis tolérer.

Alors messieurs, maintenant que vous savez, je vous en adjure, faites quelque chose !

Pour moi, je peux dormir tranquille : j’ai accompli en vous écrivant mon devoir de citoyen et de Français.

 

Références (promotion gratuite) :

Yvan Audouard, Tous les contes de ma Provence, Robert Laffont, collection « Bouquins »,2006, 992 pages, 31 euros



[1] Elle est moins célébrée que celle de l’alcoolisme — l’alcoolisme français, dois-je préciser, qui est culturellement différent des autres banals alcoolismes répertoriés

[2] Vous aussi, mesdames, mesdemoiselles et êtres fluides et transgenres.

[3] Elle a été renouvelée en 2018 et je suis officiellement en invalidité jusqu’à 2023, date à laquelle, si les pandémies le permettent, j’ai le projet ferme d’abuser de mon statut en entrant gratuitement sans faire la queue dans les musées nationaux.

[4] On peut se dispenser de voir le propret film de M. Polanski, pas seulement (ou même principalement) en raison de ses abus sexuels passés, mais pour raisons cinématographiques : au contraire de cinéastes comme Costa-Gavras ou Milos Forman qui conservent vigueur, créativité et audace en leur séniorité, M. Polanski est devenu propret, conventionnel et ennuyeux. Le J’accuse à voir n’a rien à voir avec Zola, c’est le film d’Abel Gance, déjà cité ici.

[5] Je suis familier avec le variant parisien et je l’ai été au variant corse.


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