Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard



COMMENT DEVENIR DE GAUCHE EN DOUZE HEURES CHRONO ?

Pour des raisons diverses il est devenu de plus en plus difficile d'être de gauche aujourd'hui.
Si vous êtes de droite, dommage, tant pis pour vous, mais j'ai peu de goût pour le prosélytisme : chacun sa merde.
Non ! vous, (comme moi), êtes ou avez été de gauche.

La gauche OK, mais laquelle ? De la gauche socialo-momolle à l'extrême, il n'y a pas que des nuances idéologiques ou de notables différences politiques sur des sujets majeurs (l'écologie,la proportionnelle, la fiscalité, l'Europe, le déplacement ou la destruction du mur de la Paix conçu par Mme Clara Halter, l'âge de la retraite à taux plein, les adhésions de la Finlande, de la Suède et de l'Ukraine à l'Otan - j'allais oublier les moyens de faire regagner la France à l'Eurovision) ; il y a les acrimonieuses querelles de personnes, divergences et rivalités qui peuvent tourner à la haine. Vous me direz, à droite ils en ont aussi ! Of course, mais c'est comme ça, la droite, ils sont individualistes à mort alors que nous autres, à gauche, on a un putain de sens de la solidarité, on est collectifs.

Vieux gaucho, j'ai été formé à la gauche par un pote de jeunesse de mon père qui au milieu des grands cortèges communistes des années 1920 chargés de banderoles « Des soviets partout ! », s'était confectionné sa petite pancarte « Des soviets par-ci par-là ! ».

J'ajoute que depuis la défaite de Mitterrand en 1974, la gauche ne peut plus provoquer chez moi de sanglots de chagrin : la voir se trahir ou se déchirer ou s'enferrer dans les mensonges m'emplit de plus d'ennui que de tristesse. Une expérience personnelle récente me suggère cependant une méthode radicale pour convertir les sceptiques et ramener à gauche les déçus. Vous allez voir, c'est simple comme 1, 2, 3? 12.

1. - Ayez un petit accident bête, mais assez sérieux quand même pour créer un peu d'inquiétude chez vous et de panique affectueuse chez vos proches.

2. - Attention : si l'accident est trop minime ça ne vaut pas ; s'il est trop sérieux, ça ne vaut pas non plus, car le but du jeu est pédagogique, il ne s'agit pas d'y laisser votre peau.

3. - Arrivez aux Urgences du grand hôpital le plus proche de chez vous (liste des urgences hospitalières où il ne faut aller sous aucun prétexte disponible sur demande - n'oubliez pas le timbre pour la réponse) ; tâchez de ne pas arriver en trottinant, ça fait pas sérieux ; le mieux est l'ambulance.

4. - N'oubliez pas votre carte Vitale et votre téléphone portable chargé à 100 %.

5. - Prenez aussi un livre (vous ne lirez pas, mais il est important d'avoir toujours un livre).

6. - Asseyez-vous (ou restez allongé sur votre brancard) et, tandis que votre proche patiente au guichet où il apprend que l'attente est estimée à douze heures, ouvrez grands vos yeux et vos oreilles : il y a un type complètement alcoolisé ou drogué qui veut se battre et que deux agents essaient de maîtriser ; il y a un autre type complètement drogué ou alcoolisé qui fait des déclarations d'amour aux agents de service qui ont réussi à maîtriser le type qui voulait se battre ; il y a des gens qui crient, des gens qui pleurent, des gens qui geignent ; le seul calme est un bonhomme dans un coin qui s'est pissé dessus. Ah j'en oublie un, il a dégueulé, moitié sur lui, moitié à côté.

7. - Voyez sans désespoir repartir les ambulanciers qui vous ont gentiment transporté. Ne laissez pas les mots suivants monter à vos lèvres : « ne m'abandonnez pas, bande de salauds, ici c'est l'enfer. Dites-vous que votre (petit) accident aurait pu arriver dans un pays où on vous aurait laissé crever comme une merde ; ici on va vous soigner, c'est sûr. Et grâce à la jolie carte verte que vous n'avez pas oubliée, ça sera gratuit, ce qui est quand même assez magique.

8. - Tranquillisez votre accompagnant qui prend sur son repos pour vous assister et vous soutenir le moral : non, on ne repart pas dans un autre hôpital où il y aurait moins de monde ; qu'il (elle) rentre à la maison, s'il faut attendre douze heures vous attendrez douze heures - vous n'avez pas si mal que ça.

9. - L'accompagnant reparti, ouvrez votre livre et résistez à la vague de désespoir qui monte en vous (je suis seul, c'est horrible, peut-être que c'est vraiment grave).

 10. - Écoutez la dame à l'accueil appeler désespérément pour demander un        « délestage » - on est déjà pleins, il n'y a plus un box de libre, on en est                  à  douze heures d'attente.

 11. - Regardez les agents courir, les aides-soignants courir. L'un d'eux, pff pff, s'arrête devant le guichet : « Tu les as appelés ? ? Oui, bien sûr. ? Et alors ? ? Ils refusent le délestage. » Vous étiez désespéré : mouais, il y en a de plus désespérés que vous, et ce ne sont pas forcément les malades.

Acceptez avec gratitude d'être roulé vers un box où vous patientez, un interne va venir vous examiner. Ça fait mal. Ne vous plaignez mal, car : a) vous n'êtes pas une chochotte ; b) si vous ne vous étiez pas fait mal, vous ne seriez pas aux urgences à 3 h 30 du matin, mais dans votre lit.

Laissez-vous rouler dans la salle suivante. On va venir vous chercher pour la radio. Patience.

Prenez votre livre, reposez-le. Écoutez plutôt : « J'ai mal, je peux avoir encore un calmant ? ? Non, madame, vous en avez eu il y a une demi-heure, on ne peut vous en redonner sans l'accord du médecin. ? Il est où, le médecin ? ? Ne vous inquiétez pas, il vient. ? Je ne peux rien avoir tout de suite ? J'ai vraiment mal. »

Reprenez votre livre. Un jeune Arabe parle en arabe au téléphone. Il parle très fort : impossible de vous concentrer sur votre livre, impossible de vous endormir.

Tendez l'oreille. C'est votre nom qu'on appelle, là ? « Je suis là ! »

Laissez-vous rouler vers la radio. À la question (idiote) « Vous pouvez vous tenir debout ? » ne répondez pas par un aboiement furieux, mais calmement prononcez ces mots : « Je suis désolé, mais je ne peux pas. »

Laissez-vous manipuler en ne protestant que si ça fait très mal.

Ouf, c'est fini, on roule vers une autre salle d'attente - pas la première, celle de la guerre, de l'amour, du pipi et du vomi.

Attendez. Oui, il est 5 heures du matin et vous n'en pouvez plus, mais il y a des cas plus graves que le vôtre - la dame qui hurle qu'elle a mal, le mot « amputation » qui jaillit depuis le poste de soins.

Dites bonjour à la docteure (vous avez entendu son prénom, elle s'appelle Céline, comme une soignante sur deux à l'hôpital) qui vient vous dire que les radios sont bonnes. Ne pleurez pas quand, à la question « Je peux partir, alors ? » sa réponse tombe : « Non, on a encore un examen à faire - par sécurité, car je ne suis pas inquiète. » Tentez à tout hasard : « Vous n'êtes pas inquiète et moi je suis rassuré, donc je peux peut-être rentrer maintenant. » Ne pleurez toujours pas quand la réponse revient en boomerang : « Non, monsieur, ce n'est pas possible, nous ne pouvons pas vous laisser partir comme ça, nous devons faire cet examen. »

Toujours pas de larmes, juste un petit soupir, lorsque Céline délivre le coup fatal d'une voix douce : « Il va falloir être patient, ça peut durer des heures. »

Respirez : vous êtes fatigué, Céline est fatiguée, tout le monde est fatigué. Vous continuez à dire « bonsoir » par réflexe aux aides-soignants, aux internes, aux brancardiers - et pourtant c'est le matin, une dame assez enceinte embarque des sacs-poubelle tandis que Céline appelle la pharmacie, car on manque de tel antibiotique.

Finalement un nouveau brancardier vient vous chercher. Il approche la soixantaine et ses longs cheveux gris sont noués en catogan, le truc des « vieux jeunes » ; malgré son look un peu terrifiant, il est sympa et tandis qu'il roule la conversation se noue. Il vous fait confiance ou bien il se lâche direct : il est anti-Macron, antivax. Comme il ne manque pas d'humour, vous l'écoutez avec plaisir.

Examen. Tiens, ça fait pas mal et c'est plutôt moins long que ce à quoi je m'attendais.

Dites merci au monsieur ou à la dame et résistez à la tentation de poser la question : « Alors ? » À ce stade, si vous n'avez pas encore compris qu'à l'hôpital on est patient ou on le devient, c'est à désespérer de votre cas.

On roule : « M.Cool catogan »» vous dépose dans le couloir - tous les box sont occupés. Céline passe - ou bien Audrey, sa collègue. Réprimez le cri de désespoir qui allait jaillir : « Céliiiine ! »

Attendez : personne ne va vous oublier dans un couloir, comme ça, à 7 heures du matin.

Céline court, Audrey court, ils courent tous, une dame geint, des ambulanciers arrivent pour emmener M. Bouanga - oui il est là, assis dans la salle d'attente, mais ses papiers ne sont pas tout à fait prêts.

20 % de batterie sur le téléphone : ça va.

Tiens, Céline. « Les résultats du dernier examen sont bons, quand vous serez chez vous, il faut prendre rendez-vous pour en faire un dernier. ? Pendant qu'on y est, quitte à ce que j'attende encore un peu, on ne pourrait pas le faire ici et maintenant ? » Céline : « Étant donné que ce n'est pas une urgence vitale, il vaut vraiment mieux que vous fassiez ça en ville. Ne traînez pas trop non plus, c'est important. »

On peut appeler l'ambulance ? Vous devez appeler chez vous, vous n'avez pas vos clés. Céline est patiente aussi : « On a les résultats de l'examen, mais on doit attendre le rapport officiel. Ne vous inquiétez pas, s'il n'est pas arrivé dans cinq minutes, je les appelle. »

Il est 7 heures, Paris s'éveille et vous, vous avez sommeil. Cinq minutes, dix minutes, pas de Céline. Vous entendez toujours sa voix qui réclame les antibiotiques, vous la voyez qui se lève pour sortir gentiment du poste de soins la dame qui, il y a une demi-heure, avait encore une alcoolémie à 2 g, puis gémissements d'une autre dame à qui « cool catogan n°2 » doit faire une prise de sang. Elle est désolée, c'est plus fort qu'elle, c'est une phobie. CC1 était sympa et CC2 est un génie. « Comme je vous comprends !, dit-il, moi c'est le dentiste. » La dame cesse de geindre et se marre. Cinq minutes après je les entends rigoler tous les deux. « C'est déjà fini ? demande-t-elle. ? Oui. » Je me dis que CC2 devrait être nommé directeur de l'AP-HP ou, au moins, chef de service - quel service ? chais pas, mais un grand service, genre ici, à Larib. En attendant il est payé au SMIC ou genre et je l'entends dire à Céline ou Audrey (ou les deux) : « Ça y est, j'en ai ma claque, dans six semaines c'est fini, je me casse. »

Céline. « Comment, Céline, c'est vous, quel bonheur ! »

Céline montre un papier : ne te réjouis pas trop vite, mon frère, car c'est bien le rapport, mais version préliminaire. What's the what, Céline are you kidding me ? ? No sir, je suis sérieuse, il faut attendre le rapport officiel et la transmission des données médico-légales. Ça va prendre longtemps ? Un certain temps. Pas d'inquiétude, ce temps n'est pas perdu, elle prépare les papiers.

Les ambulanciers arrivent quelques minutes après 8 heures, incroyablement joviaux et réveillés pour des mecs qui ont bossé toute la nuit ou bien qui viennent d'attaquer une journée d'enfer.

Farfouillage dans l'enveloppe avec mes papiers : radios, ordonnances, merde, where is ze  fucking bon de transport ? Là-dessus Céline arrive au galop et tend le papier. « Vous avez votre carte Vitale ? ? Hell no, on l'a rendue à mon fils à mon arrivée parce que je n'en aurais plus besoin. ? Vous connaissez votre numéro de Sécurité sociale ? » En temps normal je connais mon numéro par coeur, mais là, tel l'élève qui a révisé, mais sèche devant sa copie d'examen, je ne sais plus rien. 15 % de batterie, ça va, j'appelle mon fils. Le pauvre a dû dormir une heure et il va falloir qu'il se lève pour m'ouvrir et, en plus, descendre avec ma carte Vitale.

12. - Assis dans l'ambulance, vous revivez les meilleurs moments de l'expérience et la lumière se fait ; en vrai de vrai, si on veut changer ça, la gauche est la seule solution.

Dodo quelques heures. Réveil comateux, mais quand même je sais.

Malgré l'accumulation des doutes et des déceptions, je suis - j'ai toujours été, en fait - de gauche. Le spectacle (gratuit) est intolérable : la vague les vaincus définitifs de notre société échoue chaque jour, chaque nuit, aux urgences et on demande aux hôpitaux de les retaper autant que possible avant de les remettre dans le circuit de leur vie misérable. On fait ça (vous, moi, pas seulement MM. Macron et Véran et ceux qui les ont précédés) sans les payer décemment, sans leur donner les moyens nécessaires, dans la désorganisation la plus complète. Tout ça, fruit de la rationalisation et de la modernisation : cost-cutting et performance.

Être de gauche, follohoueurs, follohoueuses, ce n'est pas seulement dire « c'est moche, c'est insupportable, c'est honteux ». c'est faire quelque chose.

Me voici chez moi, la jambe (gauche, of course) surélevée, une poche de glace sur le genou. Il y a des élections bientôt et mon âme est en paix : il faut, plus que jamais, voter à gauche si on veut que ça change vraiment.

À gauche, oui, mais alors, laquelle ?

Vous savez quoi ? Moi j'ai fait mon boulot, et en six heures chrono seulement. Si vous ne me croyez pas, coupez-vous, cassez-vous la gueule, mettez-vous un truc bizarre dans le cul et allez-y constater par vous-même. Si c'est à Larib aux urgences traumatologiques (« circuit court »), soyez sympa, dites à Céline que je vais bien et demandez-lui si la dame qui était là avant moi dans la nuit de jeudi à vendredi est encore là.

Alors, quelle gauche ?

Je n'en sais rien, moi, démerdez-vous !

PS. Ouais, tout ça me donne une bonne excuse pour passer le plus temps possible allongé dans mon canap' et voir ou revoir les films de mes « monstres » du cinéma français. Après Gabin arrivent Lino, Romy, et les autres.


LES MONSTRES ET LES AUTRES (2)

LES MONSTRES ET LES AUTRES (2)

Des planches à l'écran

Chez nos voisins anglais, tout vient du théâtre et tous y retournent unjour ou l'autre. Cette tradition ne nous est pas étrangère et l'on sait que plusieurs de nos monstres et la plupart de nos grands comédiens ont alterné entre la scène et les écrans.

Les plus connus de nos grands anciens ayant pratiqué ce sport sont Sacha Guitry, lui-même fils du grand homme de théâtre Lucien à qui il vouait un culte, et Louis Jouvet, mais il faut citer Charles Dullin, fondateur de deux célèbres théâtres parisiens, le Vieux Colombier et l'Atelier. Ce dernier était à la fois salle de spectacle, lieu d'expérimentation et école. Pour s'y rendre, me dit mon ami Archimbaud,  Dullin  venait chaque matin à dos d'âne, attachant la longe à  un poteau comme l'on fait aujourd'hui de sa mobylette ou de son scooter. À ma connaissance, Dullin  n'apparaît que dans peu de films notables, les plus mémorables étant l'étonnant muet Maldone (1928) de Grémillon,  un pari artistique et commercial où l'acteur s'était aussi impliqué comme producteur ; plus tard il joua dans Volpone (Maurice Tourneur, 1941) où il fait mieux que tenir la route entre deux autres monstres - Jouvet et Harry Baur - le Quai des Orfèvres  de Clouzot.
Dans Les Misérables de Raymond Bernard (1934), où il forme avec Marguerite Moreno le meilleur, le plus affreux couple Thénardier de l'histoire du cinéma. Celui qui remplit l'écran de ce film, c'est Harry Baur (Jean Valjean-Madeleine, Champmathieu et Fauchelevent) et le jeune Charles Vanel est un Javert vindicatif à souhait.

King Harry

Qui regarde aujourd'hui les films dont Harry Baur était la vedette ? Il était pourtant une star qui avait débuté dans le muet et pris le tournant du parlant. Il pouvait être avec la même vérité un cambrioleur et un policier, Beethoven (un en muet, un en parlant), Raspoutine ou Rothschild. Juge dans Crime et châtiment, Hérode dans l'étrange Golgotha de Duvivier, il fut roi à plusieurs reprises, armateur vénitien, banquier et père Noël savoyard. D'originale alsacienne et lorraine, il fut pendant l'Occupation dénoncé par Je suis partout ; accusé d'être juif, il s'en défendit maladroitement, affirmant son « aryanité », ce qui ne l'empêcha pas d'être arrêté et un peu torturé ; quoique libéré il ne s'en remit pas et mourut peu après. Baur était un grand acteur, Raimu pour la présence physique, mais plus puissant encore, car capable d'exprimer des émotions fortes sans dire un mot et, à la différence du Toulonnais, n'ayant pas besoin de « faire du Harry Baur » pour exister. De plus, il semble qu'il ait été un homme sympathique et attachant, ce que n'était pas Raimu. J'ajoute que quoique né à Paris, il avait dans sa jeunesse jouée au rugby pour l'Olympique de Marseille et vouait un fidèle attachement à ce club.

De Jules en Jules

Raimu est un tel monstre du cinéma français qu'on hésite à rappeler que ce n'était pas un grand acteur - et un bonhomme à l'occasion assez déplaisant. Dans la mémoire populaire provençale (mais pas que), il reste le César de la trilogie marseillaise de Pagnol, un rôle que Harry Baur avait interprété au théâtre avant lui, et le boulanger trompé de La Femme du boulanger. Il détestait ce qui reste aujourd'hui un de ses plus grands rôles, celui de L'Étrange Monsieur Victor. Il est vrai que Jean Grémillon, ayant choisi le plus célèbre des Toulonnais pour jouer le rôle principal d'une histoire située à Toulon, avait utilisé le bagout de l'ancien comique troupier provençal pour le détourner et en faire un personnage ambigu et finalement assez antipathique?

Je ne peux oublier Jules Paufichet, dit Berry, l'inoubliable diable des Visiteurs du soir, ni Pierre Brasseur qui, en presque cinquante ans de carrière (débuts en 1924 avec Renoir, fin en 1971 avec Rappeneau), a été mauvais garçon, tueur, peintre maudit, comédien (Frédérick Lemaître dans Les Enfants du paradis, c'est lui), assassin, commissaire de police, fils feignant, comte, abbé, avant de finir marchand de vin ; pour la belle Simone Simon, femme fatale qui ne rendait pas à Renoir l'admiration que l'auteur de La Règle du jeu lui vouait, elle n'a pas commencé par le théâtre, mais après des débuts sur les planches en 1933 et une interruption due à la guerre et à sa carrière hollywoodienne (La Féline, de Jacques Tourneur) elle y est revenue quelques années avant sa mort ; de même pour Jean Marais. Débutant au cinéma dans les années 1930, celui qui sera l'acteur fétiche et l'homme aimé de Cocteau décédera en pleines répétitions de La Tempête de Shakespeare. Mon père, longtemps critique de théâtre au Canard enchaîné et qui avait la dent dure (il avait notamment titré un papier : « Surprise à Marigny, Jean-Louis Barrault encore plus mauvais que d'habitude »), m'a raconté l'entrée en scène du beau Jean dans Britannicus à la Comédie-Française (1952). Marais est le metteur en scène de la pièce et il interprète le rôle de Néron. Entrée à l'acte II : allure majestueuse, frisson dans la salle. Puis il ouvre la bouche et nasille « Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux » : fin de la magie, autre frisson, car la salle est parcourue d'une envie de rire que chaque spectateur n'a pas le courage (ou la décence) de retenir.

Arrêtons-nous sur le cas Gérard Philipe : la qualité des films dans lesquels notre James Dean est apparu est trop inégale pour qu'on puisse en juger, mais seuls ceux qui l'ont vu au théâtre ont eu la chance de faire l'expérience directe de son incroyable charisme. Au cinéma, même lorsqu'il est dirigé par l'excellent Jacques Becker dans Montparnasse 19, son jeu apparaît par instants un peu « théâtral » dans des films qui eurent peut-être leur charme, mais nous paraissent terriblement démodés. Ainsi de La Beauté du diable, une assez pesante variation sur le thème de Faustsignée René Clair, où le génialement dégoûtant Michel Simon le pulvérise littéralement. « Qu'est-ce que ça fait de jouer face à Gérard Philipe ? » demanda innocemment un journaliste à la sortie du film. Toujours aimable et gracieux, le héros de L'Atalante et de Boudu répondit : « C'est comme de jouer face à un mur. »

Sur cette vacherie j'arrête l'épisode 2, réservant le 3e à un monstre mâle et un monstre femelle que j'ai eu la chance de voir au théâtre (deux fois pour lui, une seule pour elle) : Michel Bouquet et Jeanne Moreau.


LES MONSTRES (3)

Michel Bouquet

Michel Bouquet est de ces monstres comédiens ayant marqué le théâtre comme le cinéma et qui sont tout aussi mémorables dans leurs rôles secondaires que dans leurs rôles principaux. Il semble avoir une prédilection pour les rôles qui le rendent antipathique - et maîtrise à merveille l'art d'humaniser des personnages qu'on adorerait détester dans la vraie vie : on ne peut guère avoir de tendresse pour lui que dans Pattes blanches, son deuxième film, où Jean Grémillon l'avait engagé sur recommandation de Jean Anouilh dont il jouait une pièce : fils bâtard d'une domestique un peu sorcière engrossée par un nobliau de province, il tombait amoureux d'une fille (Suzy Delair) trop belle pour lui. Le rôle était émouvant et trouble et peu d'acteurs d'une vingtaine d'années auraient été capables d'incarner avec justesse cet anti jeune premier poétique, dévoré de complexes et travaillé par le désir de vengeance.

Pour le reste, qu'il soit roi (chez Abel Gance), assassin crétin (chez Truffaut) bourgeois antipathique (chez Chabrol), flic obsessionnel (Deux hommes dans la ville de José Giovanni)qui veut la peau d'un Delon que le vieux Gabin veut sauver, mari trompé ou milliardaire, qu'il joue dans des comédies ou des drames, il a cette présence, il est là.

Au cours de sa longue carrière théâtrale, j'ai eu l'occasion de le voir à deux reprises : la première fois, dans les années 1980, il était Macbeth dans une mise en scène moderniste (ah ! cette époque où la scène était coupée en deux par une espèce de serpillière !) et maladroite qui avait provoqué les sifflets de la salle. Il s'était interrompu au milieu d'une scène pour admonester les siffleurs : « Si vous ne vous arrêtez pas tout de suite, je quitte la scène et je ne reviens pas. » Menace efficace, car on avait assisté au reste de la pièce dans un silence de mort, même lorsqu'une forêt semblant échappée de chez Castorama avait entamé sa marche fatale en direction du seigneur maudit.

La deuxième fois, près de quarante plus tard, il était Orgon dans Tartuffe. Point de sifflets, des acclamations qui n'en finissaient pas - un nonagénaire qui semblait décidé à ne jamais quitter la scène. Mon plus jeune fils, arrivé au théâtre en traînant des pieds, était ébloui de la jeunesse bondissante du vieil homme. À la manière de ceux qu'on a vus depuis toujours, j'avais une naïve tendance à le croire éternel : sur ce point il m'a déçu, car il vient de mourir. Vieux cabot, vieille canaille, je vous comprends ! Pas besoin de s'emmerder à faire l'effort de se traîner jusqu'à cent ans quand on a décroché l'éternité.

La reine Jeanne et l'irrésistible Brigitte

Transition sans effort : c'est bien Jeanne Moreau qui tue Michel Bouquet dans La mariée était en noir, quelques années après Jules et Jim, où elle était charmante mais furieuse. Elle incarne à merveille l'obsession meurtrière vengeresse d'une jeune veuve. Que dire d'une carrière de plus d'un demi-siècle au fil de laquelle elle a tourné avec les plus grands noms (Truffaut, Malle, Antonioni, Losey, Welles, entre autres) mais aussi d'honnêtes artisans de moindre réputation (Gilles Grangier, Jacques Deray, John Frankenheimer étant les plus notables), jouant avec un égal bonheur la reine, la prostituée et la servante ? Et ses mollets, que l'on admire dans deux films aussi différents que La Notte ou Ascenseur pour l'échafaud, ne sont-ils pas admirables d'élan, de décision, d'intelligence pure ?

Au théâtre, n'étant pas né, je n'ai pas eu la chance de la voir en partenaire de Gérard Philipe pour Le Cid de Jean Vilar à Avignon (1952) ; pas vue non plus en 1973, l'année de mon bac et (surtout) de mon premier grand amour, dans La chevauchée sur le lac de Constance de Peter Handke - mais j'ai encore les larmes aux yeux d'une soirée aux Bouffes du Nord (1986) où elle tenait presque seule la scène pour Le Récit de la servante Zerline tiré du roman de Herman Broch, mis en scène par Klaus Michael Grüber.

À ma connaissance, Jeanne la brune et Brigitte la blonde n'ont joué qu'une fois ensemble dans une délirante comédie aventureuse signée Louis Malle : l'absurde et délicieux Viva Maria ! (1965). Jeanne avait déjà déroulé quelque câble et Brigitte prolongeait l'incomparable éclat de sa première beauté. Non seulement elles sont irrésistibles de charme et d'espièglerie, mais elles ont l'air de s'amuser follement ensemble à jouer la comédie : lorsque pour les besoins du film elles montent sur scène pour chanter et danser la chanson écrite pour elles par Louis Malle et Jean-Claude Carrière, on voudrait avoir été garçon de courses ou assistant accessoiriste sur ce tournage pour avoir eu l'honneur de leur tendre un bas blanc de rechange ou réparer le talon endommagé d'une bottine. Deux voix, deux sourires, deux paires de mollets furent-elles mieux assorties que dans ce duo d'improbables révolutionnaires ?

De Mlle Bardot, n'ayant pas vu une bonne partie de ses films et attristé par les signes de sa décrépitude physique et morale, je préfère m'en tenir à ses trois plus beaux rôles, La Vérité, En cas de malheur et Le Mépris. La beauté, la voix, la vérité menteuse, le mensonge vrai : la présence? L'évoquant trente ans après leur liaison cinématographique et amoureuse, le metteur en scène Roger Vadim avait encore des étoiles dans les yeux. Il ne prononçait pas le prénom « Brigitte » de la même façon que ceux des autres très belles femmes qu'il avait aimées et avec qui il avait tourné : Annette (Stroyberg), Catherine (Deneuve), Jane (Fonda), c'étaient des belles et, la deuxième exceptée pour des raisons sur lesquelles il restait discret, il leur conservait affection et admiration, mais Brigitte, c'était autre chose? Comme on les comprend, ceux qui l'ont aimée, à l'écran et en vrai !

Pause monstre. Je reviendrai bientôt sur quelques cas : Gabin, Lino, Fernandel et Bourvil, Romy, Delon et Bébel, Vanel, la Deneuve peut-être.


LES MONSTRES ET LES AUTRES (1)

Au milieu d'un film, d'ailleurs assez médiocre (sur la petite centaine de films dont il a été la vedette, il ne pouvait pas tourner que des chefs-d'oeuvre), l'attention de Gabin est attirée par un de ses acolytes, joué par Jean Lefebvre, sur un restaurateur passionné de courses de chevaux à qui il pourrait dispenser ses conseils avisés - et intéressés - de paris turfistes. Ce restaurateur animé par la passion hippique est interprété par un certain Louis de Funès qu'on voit en action à travers la vitre de son restaurant. On n'entend pas sa voix, mais on aperçoit ses mimiques et sa gestuelle. Immédiatement c'est de Funès et on oublie d'être déçu qu'il n'y ait pas, plus loin dans le film, une rencontre au sommet entre ces deux monstres. Plusieurs rôles secondaires du film sont tenus par ces comédiens qu'on aimait retrouver dans les films populaires des années 1960 - Lefebvre bien sûr, Paul Frankeur, Madeleine Robinson, que Jean Grémillon avait engagée pour un film faute de pouvoir avoir Michèle Morgan alors émigrée à Hollywood - charmante en ingénue vingt ans plus tôt, elle est non moins charmante en dame d'un certain âge - mais c'est pas pareil que la dame qu'avait d'beaux-yeux-tu-sais.

À propos de beaux yeux, au début du Train de Granier-Deferre, Jean-Louis Trintignant, mari attentionné, en pleine folie de l'exode de 1940, se retrouve séparé de sa femme enceinte ; tandis qu'elle est assise dans un compartiment à l'avant du train, il est relégué à l'arrière dans un des wagons à bestiaux où sont entassés des malheureux fuyant l'avancée allemande. Dès l'instant où dans cette troupe déguenillée, son regard croise celui de Romy Schneider, on comprend que sa vie de mari parfait est terminée : il est dans la merde.

En cultivant mon obsession du cinéma français des origines à nos jours, il me semble possible d'établir deux catégories principales parmi ses acteurs les plus notables : les monstres et les autres. Les monstres sont ceux qui occupent la totalité de l'écran quand ils apparaissent : dès qu'ils sont là, on ne voit qu'eux, alors que les autres, hommes ou femmes, savent s'effacer ; restent les « tronches », qui peuvent être des « voix », on ne connaît pas toujours leurs noms, mais on les reconnaît immédiatement. Je ne vois pas de hiérarchie dans cette grille, subjective et pensée pour mon amusement, car il est des comédiens exceptionnels chez les « autres », et de médiocres chez les monstres.

Pour prolonger l'amusement, on pourrait dupliquer le raisonnement et l'appliquer aux metteurs en scène.
Monstres Abel Gance, Renoir, Pagnol et Guitry, René Clair, Melville, Clouzot, Godard, Chabrol, Michel Audiard (surnommé « le petit cycliste » par Gabin) et Gérard Oury ; simples humains Jacques et Jean Becker, Grémillon, Jean Vigo, Marcel Carné (« le môme » toujours selon Gabin), les Ophüls, René Clément, Autant-Lara, Christian-Jaque, Malle, Truffaut, Granier-Deferre, Verneuil?

Mais je m'égare, j'étais parti des acteurs : les premiers monstres à ma connaissance sont ceux magnifiés par Abel Gance : Séverin Mars, protagoniste de J'accuse et héros de La Roue, et Albert Dieudonné, l'impossible et souverain héros de son Napoléon ; monstres du parlant d'avant-guerre : Harry Baur, puis Louis Jouvet, Gabin, Michel Simon, Jules Berry, Pierre Brasseur, Raimu, Fernandel. Je ne vois pas Pierre Fresnay comme un monstre, mais comme le premier des hommes, aux côtés des Dalio et Carette. La plupart des monstres d'avant-guerre survivront jusqu'aux années 1960, voire 1970, en subissant quelques transformations et réinventions. Ils seront rejoints par les Montand, les Delon, Belmondo, Bourvil, Ventura, Noiret - et Louis de Funès. Tout aussi importants et attachants sont leurs femmes et hommes de compagnie : Micheline Presle, Françoise Fabian, Mireille Darc, Jeanne Balibar, par exemple, pour les dames ; et chez les messieurs Serge Reggiani, Jean-Louis Trintignant, François Périer, Charles Vanel, Michel Piccoli et Michel Serrault, Jean Rochefort, incroyables comédiens tout terrain et dont certains sont des monstres un peu sous-exploités, ce que le grand Terry Gilliam avait bien compris en souhaitant faire de Rochefort son Don Quichotte. Mettons à part Trintignant, qui fut un peu notre Mastroianni, notre James Stewart, capable de tout jouer - de l'homme moyen, limite falote, au salaud.

Et les femmes, direz-vous ? Point de monstresses ? J'ai cité Romy, mais en remontant aux sources on découvre les premières grandes monstresses du muet français : avant Catherine Hessling, la première femme de Jean Renoir, il y avait eu Ivy Close (La Roue) ; Renoir vouera un culte cinématographique touchant à l'idolâtrie à Simone Simon, objet de la passion homicide de Lantier (Gabin) dans La Bête humaine et future star hollywoodienne ; bientôt arriveront Arletty, Viviane Romance, puis la jeune Simone Kaminker, dite Signoret, entamera sa trajectoire, de pretty blonde de passage à bombe humaine, de putain glamoureuse innocente (Dédée d'Anvers) ou un peu salope (Manèges, Casque d'or) à résistante sacrifiée (L'Armée des ombres)ou criminelle piégée (Les Diaboliques),avant sa lignedroite finaleenvieille encore bandante (La Veuve Couderc)ou délicieusement atroce (Le Chat). Je n'aurai garde d'oublier nos monstresses un peu « intellos », Delphine Seyrig et surtout Jeanne Moreau, ni nos deux plus célèbres monstresses internationales, Brigitte Bardot et Catherine Deneuve, cette dernière encore en activité et qui prouve que l'on peut perdre sa jeunesse et sa beauté et rester le centre de l'attention. Sophie Marceau, jeune monstresse de La Boum, continue à éclairer les écrans dans les différents genres où elle apparaît, mais on voit moins la belle monstresse de ma jeunesse, l'étonnante et secrète Isabelle Adjani.

J'ai cité de Funès, mais je viens de revoir le très jeune Gérard Depardieu qui dans un de ses premiers films (Deux hommes dans la ville)avait une scène pour tenir tête à Delon, ce qui n'est pas rien - près d'un demi-siècle plus tard, Lino et Belmondo morts, Delon en retraite, il est notre dernier monstre - et un sacré comédien aussi, ce qu'il démontre dans les quelques scènes de l'excellent Illusions perdues où il est très convaincant en éditeur qui ne sait pas lire.

Ce texte s'annonce comme un monstre indigeste, donc je vais le découper en feuilleton (à suivre donc).


MOINS MAL QUE SI C'ÉTAIT PIRE

Cette jolie expression québécoise pour dire sans l'asséner dans ta gueule que ça va pas fort.

En voyant les résultats de dimanche soir, j'y ai pensé en buvant mon verre de château Chasse-Spleen acheté spécialement pour l'occasion. Marine Le Pen, forte de plus de 40 % des suffrages exprimés, parlait d'une « victoire éclatante » et ce n'était pas seulement de la rhétorique de fin de campagne. Là-dessus, je vois le résultat de mon village de Fontvieille : 52,5 % pour l'extrême droite - et j'ai envie de pleurer.

Moins mal que si c'était pire : mes amis immigrés ou issus de l'immigration ont quatre ans de plus pour faire leurs valises - à supposer qu'un début de guerre civile ne les chasse pas avant ; pu-tain, l'angoisse !

Pour ceux des amis qui ne seraient pas obligés de quitter le pays en cas de victoire des nazillo-pétainistes, l'agence immobilière russe Z a fait un boulot for-mi-dable : de nombreuses occasions à saisir pour l'est de l'Ukraine et à Marioupol. Prévoir des frais de remise en état et une bonne assurance.


UKRAINE, UN AMOUR RUSSE ?

Stress pré-électoral, blues post-électoral, nous avons passé l'année soumis au supplice chinois du cycle des news : de covid en attentat terroriste, de vax en antivax, du Mali à la Syrie, de l'Afghanistan à l'Ukraine, de Macron à Le Pen, chacun d'entre nous est devenu une chaîne d'infos en continu. Ça diffuse 24/24, jamais d'écran noir, pas une respiration pour un divin rien. Impossible d'y échapper, comme à ces angoisses nocturnes qui nous assaillent parfois et auxquelles il est inutile de répondre : « Allez, pense à autre chose ! » Soignons donc le mal par le mal.

Les argumentaires plus ou moins subtils pour exonérer Poutine de ses crimes sont deux ordres :

? Le premier est stratégique et si grossier que même M. Mélenchon et Mme Le Pen ont fini par y renoncer[1] : en gros, tout ça, c'est la faute des Américains et de l'OTAN ; humilié, cerné, agressé, Poutine ne fait que se défendre avec ses moyens - excessifs, brutaux peut-être, mais compréhensibles. Bombardements systématiques sur des cibles civiles, enlèvements et viols en masse.
À supposer qu'Européens et Américains aient commis des erreurs de compréhension et de stratégie dans leur gestion de l'ère post-soviétique, le concept même d'une Russie (dix-neuf millions de kilomètres carrés) cernée par les Occidentaux est assez comique.

? Le second argument pro-Poutine est historique et se décline en deux parties :

  1. En tentant de reconstituer l'Union soviétique, Poutine ne fait après tout que retrouver les frontières de l'Empire russe existant du règne de Pierre le Grand (1721) jusqu'à la révolution de 1917 ;
  2. Culturellement, il existe un « espace russe » dont les frontières poussent aux quatre points cardinaux, jusqu'à la Pologne à l'Ouest, au Japon à l'Est, la Finlande et la Suède au Nord, la Turquie et l'Iran au Sud.

Plus subtil que le premier, cet argument n'en est pas moins profondément pervers : au nom de l'interpénétration culturelle historique entre ces zones tampons, la Russie disposerait-elle d'un droit éternel à envahir l'Ukraine, la Pologne et les pays baltes, voire tout ou partie de la Scandinavie ?  Selon cette ligne, que ne laissons-nous Erdogan reconstituer l'Empire ottoman dans ses frontières d'avant 1914 ? N'a-t-il pas, lui aussi, le droit de se porter au secours des populations turcophones de la proche Bulgarie qui a été sous la domination de la Divine Porte pendant plus de siècles que dans l'imperium soviétique ?  L'Histoire est réécrite sans cesse par ceux qui prétendent en tirer des leçons politiques.

Histoire pour histoire, il n'est pas inutile de rappeler que l'Empire russe, puis l'Union soviétique se sont défaits par implosion et nécrose et non attaques venues de l'extérieur. Il n'est pas interdit à leurs populations de former des alliances démocratiques entre elles ou avec d'autres - précisément ce que M. Zelenski veut faire pour l'Ukraine, pays imparfait, mais de fonctionnement à peu près démocratique, en se rapprochant de l'Union européenne. Les poutinistes gloussent : un ancien acteur, de seconde zone, un comique de télévision, lui, un grand leader, un Churchill? Ils préfèrent sans doute accorder du crédit à la formation de M. Poutine, officier de carrière au KGB qui a, au moment décisif, fait le choix opportuniste du recyclage politico-affairiste dans la nouvelle Russie. Est-ce donc une surprise absolue que cet ancien apparatchik aux méthodes de voyou et à l'ambition sans limites ni scrupules n'ait pas, mais alors  pas du tout, poussé son pays dans la direction démocratique que M. Poutine a poussé son pays et les récentes républiques qui l'entourent, préférant sa petite « grande Russie » entourée de régimes « aux ordres », de dictatures corrompues sur le modèle de celle qu'il a installée à Moscou, recourant à la brutalité sans limites, au mensonge organisé - voire au chantage nucléaire lorsque les Occidentaux osent remuer une oreille et aider l'Ukraine autrement qu'en « paroles verbales » (Pagnol).

Parlons culture pour finir et laissons les chars poutiniens. Le grand Nicolaï Gogol appartient-il au patrimoine russe ou ukrainien ? Les deux, mon général !
Et Boulgakov ? me rappelle mon amie Nadine « Nadioucha » Dubourvieux, l'une de grandes traductrices de russe, que je consulte avant de publier ces réflexions pour éviter d'y raconter trop de bêtises. Né à Kiev, médecin dans l'armée russe, ayant mené sa tumultueuse carrière littéraire à Moscou, l'auteur du génial Maître et Marguerite est-il ukrainien ? russe ? Là aussi, les deux ! Avançons dans le temps : née en Ukraine de parents biélorusses et ukrainiens, écrivant en russe, l'auteure Svetlana Alexievitch est-elle ou non un exemple de l'universalisme dans son expression russe ?

Parlons cinéma : Sergueï Loznitsa, admirable documentariste, auteur de trois films de fiction non moins admirables, est né en Biélorussie, a suivi ses études en Ukraine puis à Moscou à l'école du cinéma. Est-il biélorusse, ukrainien, russe ? Les trois ! Est-ce un argument pour la destruction de Marioupol et la prise de Kiev ? I say niet, niet, niet !

 

Références

Tout Gogol est traduit en français dans diverses éditions, idem pour Boulgakov (collection « Bouquins », Robert Laffont) et tout Alexievitch, je crois.

Pour Nadioucha, rappelons qu'elle est la traductrice française des oeuvres de Marina Tsvetaieva, y compris Vivre dans le feu,  un ensemble de textes autobiographiques de la grande poétesse  assemblés par Tzvetan Todorov ; j'ai eu l'honneur d'être le préfacier de la Correspondance d'Anton Tchekhov  dont elle a été l'éditrice, la commentatrice et l'émérite traductrice ( Vivre de mes rêves, Bouquins- Robert Laffont, 2015)

Les films de Loznitsa sont disponibles en DVD ; pour raisons diverses, le rude et déprimant Donbass est très demandé en ce moment ; sa libre adaptation de La Douce de Dostoïevski (Une femme douce)est une merveille. Notons qu'en Ukraine même, il a été reproché à Loznitsa de manquer de loyauté à son pays, tout cela parce qu'en artiste il persistait à se refuser au cinéma de propagande et préférait la nuance, l'ironie, la complexité, au militantisme nationaliste.

Sur cette énorme fatigue qui nous accable et les moyens de nous en libérer, je ne saurais que trop re-recommander l'indispensable Goodbye fatigue, de l'excellentissime Léonard Anthony, disponible dans toutes les bonnes crèmeries, en librairie, sur FNAC.com et chez Zonzon (Overjoy, 250 pages, 16,60 euros). C'est presque épuisé, ne perdez pas de temps, il n'y en aura pas pour tout le monde !



[1] Quoique?


ADIEU PETIT CANDIDAT !

Depuis l'instauration de l'élection du président de la République au suffrage universel, on voit émerger puis s'effacer les « petits candidats » dans les mois précédant l'élection : vient le dimanche soir du premier tour et ils disparaissent? jusqu'à la prochaine.

Le « petit candidat » est méprisé, car « folklorique », énervant parce que marginal et prenant quelques voix aux vrais, aux « gros » candidats, les sérieux, les vrais, les éligibles.

Je le juge pourtant nécessaire, élément minuscule mais indispensable du puzzle démocratique ; objet de rigolade - ce qui n'est pas à négliger - il est surtout source d'idées originales et de moments de réflexion ou son inélectabilité fondamentale (qu'on me pardonne le barbarisme) lui donne une liberté de fond et de ton dont les autres sont privés. Ci-après quelques fragments d'une histoire personnelle du petit candidat.

Âgé de moins de dix ans lors de la première présidentielle de la Ve République, je me souviens de MM. Pierre Marcilhacy (Parti libéral européen, 1,71 %) et Tixier-Vignancour (extrême droite, 5,5 %) ; je me souviens surtout de Marcel Barbu (divers gauche, 1,15 %), qui pleurait à la télévision et dont le slogan était « Barbu n'est pas un traître ».

En 1969 il y eut Louis Ducatel (divers gauche, 1,27 %), qui ne m'a laissé aucun souvenir particulier, et le trotskiste Alain Krivine (Ligue communiste, 1,06 %), qui remettrait ça cinq ans plus tard (0,4 %) : c'était un jeune homme à l'oeil et à la tenue sombres et dont l'ardeur révolutionnaire était délivrée sur le ton neutre et embarrassé que l'on adopterait pour présenter ses condoléances à une famille endeuillée.

Pour les  élections suivantes, je suivais à distance les féroces duels à l'extrême gauche pour se partager  moins de 2 % des voix ; j'avais un goût pour le débit monocorde d'Arlette Laguiller («Travailleurs, travailleuses?») et plus récemment, pour les projets futuristes de Jacques Cheminade, qui voulait nous emmener sur Mars : de ce dernier candidat, certains de mes amis étaient si entichés qu'ils votaient pour lui aux deux tours ; votes non comptabilisés au deuxième puisqu'avec 0, 21 % des suffrages (en 2017 comme en 2012), il était à une certaine distance d'être qualifié. Mon « petit candidat » favori, Jean Lassalle, a gagné mon coeur déjà acquis en déclarant au cours d'un débat télévisé à Fabien Roussel, candidat du Parti communiste : « Fabien, si je n'étais pas obligé de voter pour moi, je voterais pour toi. » Pas mal, pour un homme classé au centre droit et qui, lancé dans une grève de la faim pour sauver les emplois de sa région, a mis sa santé en danger pour défendre une certaine idée des devoirs de l'élu. Il a obtenu 1,2 % des voix il y a cinq ans et il vient d'exploser son score en dépassant les 3 %. Peinant à rembourser les dettes de sa précédente campagne, il mettra bien cinq ans pour payer celle qui vient de s'achever pour lui. Encore un petit effort, Jean ! 20 % de plus pour être au deuxième tour !

Les « gros candidats » ne savent pas que faire des « petits » : s'ils sont dans le camp adverse, ils apprécient, car ils rognent des voix à leurs adversaires ; plus proches d'eux, quoique agacés ils les courtisent afin de récupérer leurs électeurs. Ils auraient tort de se moquer, car, tel qui était « gros » hier, le voici devenu tout petit : n'ayant pas atteint la barre des 5 % des voix, Mmes Pécresse (Les Républicains) et Hidalgo (Parti socialiste) vont devoir s'employer à stimuler la générosité des militants et des bonnes âmes. Peu probable que MM. Mélenchon et Zemmour, ce dernier peu connu pour sa galanterie, décident de rogner leur pactole pour soulager des opposantes vaincues. Comme écrivait l'abominable Maurras : « On dit qu'il ne faut pas frapper un homme à terre. Mais alors quand ? » Pour les banques russes, qui financent déjà Mme Le Pen, peu probable qu'elles soient appelées à la rescousse par ces cheffes si peu aimées par leurs propres troupes.

Pour les petits candidats de la prochaine présidentielle, je les invite à peaufiner leur programme et à mobiliser leurs premiers soutiens dès aujourd'hui : après tout, 2027, c'est demain?

 

P.-S. Follohoueurs follohoueuses, que vous ayez ou non reçu (moi non), puis lu les professions de foi de nos douze concurrents, vous ne m'avez pas attendu pour vous former une opinion et voter (utile, pas utile) ou non, et vous n'attendez pas de consignes de vote de ma part - plutôt des conseils de lectures ou de films. Pour ce que ça vaut, et sans enthousiasme (j'ai perdu la « foi » en 1981), j'irai voter dans deux semaines - ceux qui me lisent n'auront pas de mal à deviner pour qui je ne voterai pas. Un indice pour ceux qui n'auraient pas trouvé : les initiales sont M, L et P. En attendant, un conseil qui est presque une consigne : si vous tenez à votre santé psychologique et mentale, informez-vous à votre façon, mais regardez la télé le moins possible, tout sera mieux.

P.-P.-S. Sans en rajouter au sujet de l'inquiétude profonde pour l'avenir de mon pays que je ressentirais à voir l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite assumée ou rampante, le soulagement si elle ne gagne pas ce coup-ci sera très relatif. Depuis vingt ans que les « partis de gouvernement » nous proposent le « front républicain » et la « stratégie des castors » qui font barrage contre le Front national, celui-ci est passé de parti marginal (Tixier-Vignancour, 5, 5 %, à force nationale (Le Pen 2002, 16,86 %, Le Pen 2017, 21,3 %, Le Pen 2022, 23,1 %), de groupuscule de néonazis pétainistes à force de gouvernement local et de pression idéologique (nationale). Si Mme Le Pen atteint 40 %, on parlera de sa défaite, comme on en a parlé dans des élections locales précédentes, oubliant que 40 % ou plus c'est énorme et que si dans les années qui viennent les écarts de richesse se creusent encore et que le sentiment d'injustice s'approfondit, la même candidate ou sa nièce l'emporteront bientôt malgré les cris et battements de queue des castors républicains, macronistes, centristes, socialo-communistes ou « insoumis ».


BALZAC EN NOTRE MONDE

En finissant de voir l'étrange Eugénie Grandet, revue et mise à jour par Marc Dugain, je m'émerveille de cette soudaine et brûlante actualité de Balzac, qui nous vaut coup sur coup la même année deux films aussi intéressants qu'insatisfaisants.

Très différents de longueur (une heure trente pour Grandet, deux heures trente pour les Illusions perdues adaptées par Xavier Giannoli, qui gomme toute une part non négligeable du roman, dont l'apparition du personnage essentiel de Vautrin), ces deux films m'apparaissent dotés de qualités et de défauts comparables. Tout d'abord ils ne génèrent aucun ennui, aucun moment de lassitude. Dans les deux cas, les adaptations sont servies par des interprètes remarquables. Côté « stars », c'est Depardieu, épatant en éditeur illettré, et Olivier Gourmet, père Grandet ayant peu à voir avec la description physique donnée par Balzac mais avare jusqu'à la passion, matois, retors, odieux et curieusement attachant. Côté femmes, Cécile de France est une Mme de Bargeton merveilleuse, Jeanne Balibar, si belle jadis chez Rivette, fait une affreuse vieille salope avec une superbe conviction, tandis que Valérie Bonneton, elle aussi à l'opposé de la description physique du personnage donnée par Balzac (sèche et maigre, les dents noires), incarne sans  le surjouer le malheur d'être Mme Grandet. Et puis il y a les inconnues (de moi en tout cas, je l'avoue), la sombre et triste beauté de Joséphine Japy en Eugénie éclaire tout le film - la surprenante Salomé Dewaels est une Coralie explosive, sensuelle et vulgaire, idiote et sensible, juste de bout en bout ; comme on comprend que Rubempré (le jeune Benjamin Voisin, excellent aussi), enflammé par l'actrice, rédige ainsi sa critique théâtrale : « Si on me demande ce que je pense de la pièce, je dirai qu'elle avait des bas rouges et le visage d'un premier amour. » Je ne sais pas si ces lignes sont dans Balzac mais elles sonnent juste dans ce contexte. Il n'en est pas toujours de même lorsque les adaptateurs, cherchant à pousser la modernité du commentaire politico-social balzacien, l'ont projeté dans notre actualité de façon un peu voyante. Il y a dans les Illusions des « mots » trop malins pour être vrais, une ou deux tirades féministes dans Eugénie : tout cela respire l'intention et, sans tout gâcher, limite le plaisir - en tout cas le mien. Un peu comme Victor Hugo, Balzac est plein d'idées le plus souvent moins intéressantes que ses personnages  chez qui il traque, écrit-il  dans une postface supprimée,  le secret des « passions tumultueuses » sous la superficie d'existences d'apparence tranquille. Son féminisme est tout relatif -  et Mme Grandet comme sa fille sont des « taiseusses », ce qui fait leur force.

J'ai comme souvent fait appel à mon ami Ouiqui pour retrouver les adaptations filmées de Balzac. J'ai un bon souvenir du Colonel Chabert d'Yves Angelo, avec Depardieu (déjà) et des deux Duchesse de Langeais que j'ai vues, je reste ébloui de celle de Rivette (Ne touchez pas la hache,avec Jeanne Balibar, déjà,  un autre Depardieu, Guillaume, remarquable, et Michel Piccoli, toujours superbe d'ambiguïté).

Si j'en crois Ouiqui, la première Eugénie filmée est française et date de 1910, la deuxième italienne de 1913, la troisième américaine (The Conquering Power)date de 1921 (Rudolph Valentino en Charles Grandet, j'ai regardé un quart d'heure grâce à Mlle Ioutube, et c'est quèq'chose) ; la deuxième Eugénie italienne est de 1946 (avec Alida Valli) et je note avec amusement une version mexicaine de 1953 (la star argentine du cinéma mexicain, Marga López, fait d'Eugenia une bomba latina pero porque no ?) et une soviétique de 1960 ; côté français c'est la télévision qui s'est tournée vers Eugénie à deux reprises (Maurice Cazeneuve en 1956, pas vu mais la critique du Monde de l'époque, signée Michel Droit, n'est pas tendre ; et pas vu non plus la version 1993 de Jean-Daniel Verhaeghe, dont Jean-Claude Carrière est le narrateur, et où Jean Carmet, lui-même fils d'un tonnelier de Bourgueil, et qui décéderait quelques mois après le tournage, devait faire un père Grandet bien à lui) ; il y a bien des Père Goriot et un Vautrin avec Michel Simon, mais pour les Illusions perdues, je ne vois rien au cinéma et je n'ai qu'un souvenir lointain d'une adaptation télé (Maurice Cazeneuve encore, 1966) où Yves Rénier (jeune, il était l'un des Globe-trotters,vieux il est devenu le Commissaire Moulin) jouait Rubempré ; je ne le voyais pas, n'ayant d'yeux que pour Élisabeth Wiener, qui est ma Coralie pour toujours.

En parcourant Ouiqui, on s'aperçoit que Balzac et ses chefs-d'oeuvre (ou pas) ont été mis à toutes les sauces dès l'âge du muet.
Que valaient La Duchesse de Langeais et le Ferragus d'André Calmettes (1910) ? Vers laquelle des nombreuses Peau de chagrin faudrait-il se tourner ? La première américaine, de 1913, l'allemande de 1917, l'anglaise (Desire, The Magic Skin) de 1920 ? La deuxième américaine (Slave of Desire)de 1923 ? Une allemande de 1939 ? Une russe (L'Os de chagrin)de 1992 ?

Fun fact : notre époque vient de produire deux Balzac coup sur coup ; sous l'Occupation il y en avait eu trois. Que les antivax persuadés que nous vivons en dictature n'en tirent pas de conclusion.

Revenons aux films. La Duchesse de Langeais (1942) de Jacques de Baroncelli, encombré de mots d'auteur signés Giraudoux, est assez radicalement grotesque, interprétation comprise. Passe encore pour Edwige Feuillère (la duchesse) mais le bellâtre Pierre-Richard Wilm est au-delà du supportable en Montriveau ; Le Colonel Chabert (1943), de René Le Hénaff (oui, comme le pâté) n'est pas mal (et pour une fois Raimu ne fait pas du Raimu (en tout cas il n'en fait pas trop) ; quant au Vautrin de Pierre Billon, il n'est pas sans faiblesses et ce n'est pas le génial Falstaff d'Orson Welles mais, compte tenu des pudeurs de l'époque, servi par le génie diabolique de Michel Simon, il est de structure solide, puissant par instants, et il met la caméra là où ça fait mal : la relation homoérotique de Vautrin et Rubempré (le beau gosse Georges Marchal, qu'on reverra dans un bon Grémillon, Lumière d'été) ; la lâcheté des hommes si facilement corruptibles par l'attrait du pouvoir, des honneurs et de l'argent - cette triste trilogie qui envoie les rêves au tombeau - quand ce n'est pas la peur qui s'en charge, la simple et terrible peur (peur de perdre, peur de mourir) qui les guide vers les plus belles bassesses.

Surtout, tout ça me donne envie de reprendre mes vieux Balzac - je comprends de mieux en mieux cette mienne trisaïeule lorraine qui passa l'essentiel de son vieil âge à le relire et à s'en émerveiller?
D'Eugénie Grandet (en cours de relecture, elle vient de tomber amoureuse de son beau cousin Charles, devenu pauvre et orphelin mais il ne le sait pas encore) cette sentence : « L'ironie est le fond du caractère de la providence » et ce fragment de la description du père Grandet : « Il ne faisait jamais de bruit, et semblait économiser tout, même le mouvement. »

PS. Revu Depardieu en Chabert et je confirme : le film est plus original que dans mon souvenir et à côté de Fanny Ardant, André Dussollier et Fabrice Luchini, tous trois zépatants, Depardieu n'est pas seulement bon (il est toujours bon) il est formidable, ce qui me donne l'occasion de citer le magnifique petit livre dont il a accouché il y a quelques années avec l'aide de Lionel Duroy : Ça s'est fait comme ça (édition d'origine chez XO, 2014, disponible en Livre de poche, no 3049) et qui commence par une phrase à laquelle je te mets au défi de résister, follohoueur/follohoueuse de mi corazon : « Ma grand-mère habitait en bout de piste à Orly, elle était dame pipi à Orly où je passais mes vacances quand j'étais gamin. »


CHARLIE, NON MERCI

Ayant raté Hara-Kiri parce que trop jeune (« Bal tragique à Colombey : un mort », en 1970, c'était couillu), j'ai été Charlie pendant quelques années de ma jeunesse. Je n'aimais pas tout Charlie, mais entre la férocité tragique de Reiser, le déjantage de Cabu et la tendresse rebelle de Cavanna, je me retrouvais chez moi - et je passais sur le machisme gros rouge de l'innommable professeur Choron. Macho pour macho, Wolinski, c'était pas 100 % féministe, mais il passait quelque chose de tendre dans son obsession des culs et des nichons.

Est-ce Charlie qui a changé ou moi qui ai vieilli ? Je n'en suis plus.

Je ne pense pas que M. Zemmour, et Mmes Pécresse et Le Pen déchaînent une fatwa facho contre le dessin de la Une de cette semaine - nul Erdogan là-dedans, en tout cas pour l'instant - et pourvou que ça doure. Point commun avec les trop célèbres caricatures du Prophète et celles du repoussant lider maximo turc, la faiblesse et la vulgarité du dessin. À croire que pour se redonner de la vigueur, les pilotes d'un Charlie en perte de vigueur ingèrent des doses massives d'une sorte de Viagra intellectuel, dont la composition chimique (provocatil simplex sildénafil, antimiliaril 50 mg, antifafil 100 mg, islamil 250 mg) ne suffit pas à améliorer durablement l'érectilité de ventes faiblissantes.

Ce n'est pas parce que je n'aime pas ça que je trouve en quoi que ce soit normal que des furieux plus ou moins fanatisés ou plus ou moins consciemment manipulés expriment leur désaccord en y posant des bombes ou en dézinguant les coupables supposés d'offenses commises ou supposées.

Ces crimes, pour atroces et inexcusables qu'ils soient, ne font pas des Zola modernes de MM. Val et Biard, pas plus que la mort tragique de M. Charb ne lui confère le génie de Reiser. Ils ne constituent pas une raison suffisante pour que ce qu'est devenu Charlie soit le symbole de la liberté d'expression. Privé de son génie créatif et sevré de lecteurs (d'après mon ami Ouiqui, 10 000 environ avant les attentats de novembre 2015), Charlie se mourait dans l'indifférence, lorsque ceux qui prétendaient le tuer ont prolongé sa vie.

J'ai souvent une pensée pour Georges Wolinski, ami de mon père avec qui il partageait le parrainage d'un illustre bad boy de la place du Forum d'Arles, le talentueux dessinateur Jean-Pierre Autheman, décédé cette année ; d'après des témoignages, ce doux obsédé sexuel de Wolin ne se retrouvait pas dans la virulence obsessionnelle des provocations antimusulmanes du journal ; il fut l'un des premiers à tomber sous les balles des frères Kouachi. Cela ne fait pas des tenants de la ligne ultra-laïciste provocatrice des coupables méritant le châtiment d'Allah. Tous - les pour, les contre et les passants - sont des victimes, sans aucun doute ; les présenter comme des martyrs de la cause de la liberté, c'est nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Je laisse aux lecteurs du Charlie actuel la lecture de leur hebdo chéri, mais je leur demande d'éviter de me mettre la Une sous la gueule au bistrot quand je bois peinard mon deuxième ristretto, car pour moi, Charlie c'est thanks, but no, thanks. Non merci.

P.-S. Une lectrice attentive m'a signalé une erreur dans mon post précédent. Tout en approuvant la tonalité et la teneur générale de mon argument sur ce dévoiement du beau mot d'audace, elle regrette que ma crédibilité auprès de mes millions (I'm not making this up, it's ze Ouèbe, bébi !) de follohoueurs et follohoueuses fanatiques puisse être ébréchée par cette bourde. Dans la première version du texte, celle qui avait été envoyée à mes fidèles abonnné(e)s, j'écrivais en effet que le groupe Editis publiait M. Zemmour. Minute, papillon ! Le groupe filiale de Vivendi, actionné par M. Bolloré, ne fait que diffuser M. Zemmour.  Ma lectrice a raison de m'alerter.Il m'est difficile, me réclamant de Tzvetan Todorov et de Germaine Tillion, d'admettre que j'ai négligé un de leurs adages : en démocratie, le respect de la vérité des faits n'est pas un luxe ni une nuance ou un plus relatif et subjectif, mais une nécessité de base, une condition de son exercice. Je me suis trompé, de bonne foi certes - et je n'étais pas loin de la vérité - mais je me suis trompé - et le plus simple, sans battre ma coulpe et m'infliger la pénitence d'aller à genoux offrir mon cou au pédégé -, est de le reconnaître et de me promettre d'être plus vigilant à l'avenir. En attendant, l'erreur est corrigée, mes remerciements adressés à ma fidèle lectrice, Mme Pernelle Parvati Cromwell, et mes excuses officiellement présentées à mes fidèles abonné(e)s, ainsi qu'à MM. Zemmour et Bolloré, êtres sensibles dont j'ai pu heurter les sentiments.


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