Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


UN MÂLE POUR LE BIEN

Les lecteurs de ce blog ont échappé de justesse à « SOIGNER LE MALE PAR LE MALE », mais ce titre démontre, s'il en était besoin, que je ne résiste jamais à un mauvais jeu de mots.

Après mon post au sujet de la crise du mâle, je me vois engueulé poliment par un lecteur qui me reproche de tomber dans un piège en désignant le président Trump comme prototype du mâle toxique, un concept qu'il récuse, jugeant de façon plus ou moins explicite, qu'en matière de toxicité la femelle n'a rien à envier au mâle. Je m'apprêtais à m'écrier : « Houellebecq, sors de ce corps ! », lorsqu'une référence donnée par mon contradicteur m'a attiré l'oeil. À côté de Roland Barthes il citait un jeune romancier que j'ai bien connu  - qui se souvient de Marie en quelques mots , premier livre d'Antoine Audouard, paru en 1977, à part un ou deux critiques d'un certain âge ?

Pour en revenir à la « nouvelle masculinité », le magazine GQ en donne une version plus souriante que celle de Harper's, plus coûteuse aussi. M. Pharrell Williams, icône hip-hop, se montre en couverture dans un manteau jaune à plis et replis, du type qu'on imaginerait  mieux porté par la  duchesse de Kent pour un mariage royal. Entre deux pages où il est photographié dans toutes sortes de tenues, M. Williams expose sa philosophie - une sorte de bouddhisme Chanel où on se déplace en Mercedes Benz silencieuse,  où on ferme les yeux pour méditer avant de passer à table dans des restaurants de luxe, où l'on devient un homme un vrai en reconnaissant sa part de féminité. Le manteau  milieu de gamme tourne autour des 10.000 dollars, les bijoux et montres  tournent autour des  50.000 et certains prix d'accessoires ne sont même pas donnés - il est recommandé de contacter la marque. Bref, pour 100.000 balles, il est tout à fait possible d'échapper à la masculinité toxique pour contacter le féminin en soi. Comment feront les pauvres ? Vous savez, les pauvres? en dehors de cas d'exception, comme le père et l'oncle de M. Williams, ils se situent entre ceux d'Affreux, sales et méchants et ceux de Parasite. Irrécupérables? C'est un miracle que M. Williams, autrefois l'un d'entre eux, ait pu accumuler assez de biens pour devenir  ce « mâle bien » qui nous fait rêver.

 

Références :

Le prix des mocassins Pharrell Chanel n'est pas indiqué, le cardigan Prada est à 1.704 dollars,  les pantalons St Laurent à 990, les manteaux commencent à 1705, des chemises Armani à 525. Si vous  voulez faire des économies en vue de la montre Richard Mille à 982.000, vous choisirez les boxers à 65 et le lot de 3 chemises Human Made à 66.Un conseil : ne radinez pas. Être un mâle bien  comme ils disent chez Mastercard, priceless. Et qui sait, amis lecteurs, vous finirez peut-être sur la couverture de GQ, ce qui fera plaisir à vos mamans, amies, épouses.

Plus sérieusement, il n'est jamais trop tard pour recommander la lecture de l'épatant Mythe de la virilité, de la remarquable philosophe Olivia Gazalé. (éditions Robert Laffont , 2017)


POURQUOI LE MÂLE VA MAL ?

De la grande tradition littéraire américaine du « magazine  writing », presque rien n’est connu en France, où « journalisme » et « littérature » ont le plus souvent été des mondes séparés.

À l’heure où les magazines U.S les plus prestigieux sont en difficulté – la faute à la pub qui rentre mal, à Internet qui engourdit le cerveau des lecteurs – la qualité de beaucoup d’articles reste impressionnante. Ainsi la dernière livraison du célèbre Harper’s  – où à côté des photos d’Irving Penn ou de Cartier Bresson, on trouva notamment autrefois a signature de Truman Capote – propose-t-elle un passionnant essai de Barrett Swanson sur l’état du mâle américain contemporain.

À son meilleur, le magazine writing propose un sujet accrocheur, une recherche approfondie, une histoire structurée et un style personnel. Sous l’influence de certaines de ses stars, comme Norman Mailer ou Hunter Thompson, les années récentes ont vu certains écrivains négliger le travail journalistique ou d’écriture  pour se raconter avec la complaisance des auteurs précités, mais sans leur talent hors norme.  N’ayant rien lu de M. Swanson, je me suis fié à l’accroche de couverture : « Manhood in the age of #metoo »  que le sommaire précise partiellement en indiquant le titre « Men at work » et le sous-titre « Is there a masculine cure for toxic masculinity ? ». Décidé à partir à la rencontre d’une toxicité masculine » dont –  malgré de fréquents rappels à l’ordre d’Edith, ma prof de yoga, mon adorée gouroute – j’ignorais la présence en moi, je me suis plongé dans le récit de M Swanson. Il est structuré autour du compte rendu d’un long week-end dans une « retraite » organisée par la société Evryman – des hommes proposant à des hommes en désarroi de se réunir entre hommes (ce sont des femmes qui font le service, quand même !) dans le but de retrouver une identité masculine nettoyée du poison du machisme. On parle, on se confesse, on écoute, on pleure (beaucoup), on s’encourage, on se donne des tapes dans  le dos et des « high five », on se câline et à la fin du week-end on repart l’âme récurée – non par d’agressives militantes féministes – mais par des hommes comme nous, poil dur et voix douce. Le  talent de M. Swanson est de nous entraîner dans son récit avec honnêteté, justesse et un certain sens du comique. Tout d’abord il a fait son « homework ».Cette crise du mâle, nous apprend-il assez vite, n’est pas une « impression ».  Des statistiques établissent d’inquiétantes proportions (de l’ordre de 80%) d’hommes américains en proie ou la dépression ou à une addiction quelconque ; si l’on ajoute  les tentatives de suicide, l’Amérique  moderne – celle qui a élu comme président M. Trump,  prototype du mâle bien toxique, n’est pas une nation de John Waynes ou de Rambos sûrs de leur virilité, sauf à considérer que sortir son flingue ou son surin sont des signes d’une virilité confiante : le mâle américain est responsable de 80% des crimes avec violences.

Par la variété de ses sources,  son absence de complaisance  quand il se met en scène, son absence de condescendance quand il relate des scènes pouvant prêter à sourire, M. Swanson attire la sympathie. Dans un endroit où l’on pleure beaucoup (l’un des exercices s’intitule « si tu me connaissais, tu saurais que.. » et donne lieu à de torrentielles confessions), on ne pouvait rêver plus accommodant témoin qu’un journaliste dont, nous dit-il, le surnom à l’école était « the sprinkler »  - l’arroseur… Nous faisant découvrir en parallèle l’univers effarant des « iron Johns », ces super-machos dont « super Donald » Trump  est un exemple, il nous invite à une réflexion collective et personnelle subtile et non caricaturale. Un sentiment renforcé vers la fin d’une (longue) lecture, quand l’on s’aperçoit qu’il n’essaie pas de « conclure » : à coups de stages, de thérapies ou de « retraites » ce « nouvel homme »  est-il autre chose qu’ une illusion moderne, voire un sous-produit marketing de plus dans une société  où le désir de se relier à nos semblables a produit un monstre comme « Facebook » et où les « gourous » de toutes obédiences suivent les préceptes enseignés dans les écoles de commerce ? Libre au lecteur (ou à la lectrice) de se faire une opinion personnelle : au moins celle-ci, qui n’est pas et ne peut être « vierge », aura-t-elle été éclairée et enrichie par ce témoignage/enquête mené avec talent.

 

Référence

Harper’s Magazine, numéro de novembre 2019


LE POINT DE VUE DES BALEINES

Depuis qu'en pleine obsession baleinière romanesque, j'ai visité le «Whaling museum » de Nantucket, j'y retourne à chaque fois que nous avons l'occasion de séjourner sur l'ancienne capitale des baleiniers américains et le centre mondial de cette chasse - l'équivalent, si j'ose la comparaison, de l'île de Gorée pour le commerce des esclaves africains.

1700 marins périrent au XIXe siècle dans cette pêche dangereuse, nous dit un jeune et sympathique conférencier, ce dont témoignent en effet les images en noir en blanc d'un documentaire projeté derrière lui : la chose a peu en commun avec une promenade en barque sur le lac de Central Park. Comme il nous a demandé de réserver nos questions pour la fin, je remballe celle qui me brûle les lèvres : combien de baleines ? En conclusion de son exposé (20 minutes pour 200 ans d'histoire, pas mal !) le chiffre tombe : on estime à trois millions le nombre des baleines tuées dans le monde au XXe siècle. Les rares survivantes ne sont pas rancunières ou, malgré leurs grosses têtes n'ont pas des mémoires d'éléphant : dans les zones où elles sont à l'abri des baleiniers norvégiens ou japonais, les derniers à les pourchasser pour les besoins de la « recherche scientifique », non seulement elles ne fuient pas le contact avec les hommes mais on a observé qu'elles le recherchent. Peut-être sont-elles en mesure, enfin, d'exprimer leur point de vue - voire d'exiger via leur syndicat (SYBACEC : Syndicat des Baleines et Cachalots en Colère, branche française de l'AWU ( Angry Whales United) excuses publiques et réparations ?

Homme (nm): seule espèce animale ayant le désir (et l'inventivité technologique) de massacrer quand ça lui chante non seulement des sous-groupes de sa propre espèce mais aussi des espèces entières

Références :
The Whaling Museum, 13 Broad Street, Town , Nantucket
20 dollars pour les adultes, 5 dollars pour les enfants de moins de 17 ans.

Et bien sûr, toujours, Moby Dick : post à venir sur ce slog.

Mon roman L'Arabe ( l'Olivier, 2009, disponible en collection Folio) décevra les amateurs de romans d'aventures maritimes à la recherche de hardis harponneurs ou d'activisme transocéanique : la seule baleine représente est échouée.


DIEU SANS LE SON

   

 

Quand on a une fois encore survécu à l'expérience des aéroports américains et, qu'essoufflé, on s'assis à sa place, on est prêt à croire au miracle.

Est-ce pour cette raison que Jet Blue, qui nous offre la télévision à bord, me propose la chaîne Fox News à l'heure où des télé évangélistes  nous présentent leurs services. Fasciné ( peut-être, après des décennies de  crasse mécréantise, suis-je enfin mûr pour l'appel du Seigneur ) je néglige de zapper vers les résumés des matches de baseball de la veille et  reste scotché aux shows successifs de Joel Osteen et de David Jeremiah. Déjà un bon point, qui prouve que Dieu n'est pas forcément un mauvais choix de business : ils sont l'un et l'autre leurs propres sponsors (c'est écrit au débutet à la fin)

Joel a un peu la tête d'un type qui  essayé d'être Keanu Reeves et n'a pas réussi à percer. Comme le héros de Speed et de Matrix il dispose d'un répertoire de trois expressions : engageant, intense, et neutre. Là il a un peu la tête du type qui fait une nouvelle photo pour son book afin de relancer sa carrière. Son pote photographe lui a dit « cheese », il a souri de son mieux et son visage s'est figé dans une expression crispée qu'il n'arrive pas à détendre pendant qu'il s'active sur scène.

Joel a son mot clé : HOPE, et après la pub, en bas à droite de l'écran on voit  son adresse web, un numéro de téléphone pour réserver des places pour son prochain grand raout le 5 octobre à Newark.
La botte secrète de Joel c'est sa femme : Victoria, une blonde avenante qu'on aperçoit dans la salle, concentrée, et qui sera sur scène avec lui le 5 octobre, c'est promis. Au cas où on ne l'aurait pas encore compris, Joel croit aux valeurs familiales et cet automne ce n'est pas son show à lui, c'est Osteen family.

Après Joel, c'est la pub, la météo - et puis vient le tour de David.
Après Hollywood, nous voici dans un mix entre le monde médical et l'entreprise. Le docteur David Jeremiah a les cheveux blancs et la bonhomie de votre médecin de famille, celui qui ne prend pas sa retraite et continue à venir à faire ses visites à domicile. S'il a une mauvaise nouvelle à vous annoncer au sujet des dernières analyses de sang, vous sentez qu'il le fera avec autant de délicatesse que d'honnêteté. Avec lui, ça va s'arranger. En plus, Docteur David sait se servir du power point et tout ce qu'il dit, avec des gestes ressemblant un peu à ceux de Joel (bras écartés christiquement, menton en avant) est appuyé par des messages qui apparaissent à l'écran. Pour David, il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions. Dans la vie tout est simple comme 1-2 où 2 est la prière. Pour montrer son sérieux doctoral, David nous offre dans un coin d'écran les sources bibliques de ses citations : Mathieu, certes, mais quel verset ? le veux-tu ? le voici ! et Paul, épatant , j'adore! voici l'épître !

Avant et après la pub, David n'omet pas - comme Joel - de communiquer son site web, un numéro en 1 855.
David aussi a son mot clé : lui, c'est JOY. A vendre, son livre Call it joy, également disponible en CD et DVD ; A venir : The  Joy of Unity, après quoi je subodore l'arrivé de The Joy of forgiveness, en attendant, peut-être coécrit avec Joel, the Joy of family. (inspiré par Dieu, je leur fais cadeau de ma créativité - toutefois s'ils insistent pour une donation, je ne m'y opposerai pas)

Hélas, trois fois hélas[1], le programme de David s'achève - on peut toujours en retrouver la version intégrale sur son site.
Là-dessus, histoire de nous administrer en live la preuve qu'il faut croire aux miracles, l'avion décolle à l'heure.  Pas besoin d'un troisième homme de Dieu, nous avons eu les meilleurs. A la place, Fox nous balance en direct et en exclusivité (c'est écrit en gros en bas de l'écran : EXCLUSIVE) la conseillère vedette du président Trump, Mme Kellyanne Conway. C'est une blonde qui ressemble un peu à Victoria. Je ne sais pas ce qu'elle dit ( la télé sans le son, c'est addictif) mais là où la femme de Joel était ange de douceur et d'harmonie familiale,  Kellyanne a l'air - comme son boss - de la jouer « si t'es pas content tu vas voir ta gueule ». Je ne veux pas discuter le charme un peu prussien de ton autorité naturelle, chère Kellyanne, mais il faudrait pas oublier Dieu dans tout ça. Si tu veux, on peut aller ensemble au show de Joel - pardon : Osteen family) à Newark cet automne. Et en attendant je vais te commander un exemplaire de «  Call it Joy » et te l'envoyer chez  Fox News - tu m'as l'air d'en avoir besoin.

 

Promotion gratuite :

www.joelosteen.com

et le 5 octobre au Prudential center de Newark ( New Jersey) avec Victoria ; @joelosteen(twitter) pour ceux qui sont pris le 5 octobre, il y a toujours sermons.love/joelosteen

DavidJeremiah.org

 



[1] Ceci en hommage à mon ex-compagnon de chambre d'hôpital et ami Valentin, qui peut avoir tendance à commencer ses phrases par «  Hélas » - même si c'est pour commander des pâtes aux cèpes.


ADOLESCENTS HEROS

 

Mlle Greta Thunberg, 16 ans, est-elle la Jeanne d'Arc de l'écologie ? Après le  seul et émouvant discours qui lui a valu une immédiate gloire médiatique, avec son cortège de tweets et retweets, il est un peu tôt pour en juger.

Mais on est en droit (naïvement) d'espérer que, pour les jeunes gens de son âge dans le  monde, cette activiste recueille plus d'attention que M. Kyle Giersdorf, 16 ans également, qui vient d'empocher trois millions de dollars en remportant le championnat du monde de Fortnite. Entre les deux mon coeur de « sixtyeen » ne balance pas : ancien nul au flipper, et père d'amateurs de jeux vidéo, je n'ai rien contre les artistes de la manette. Mais quand  la jeune Greta, invitée à s'exprimer devant l'ONU, refuse de prendre l'avion qui lui est offert et préfère se trimballer  à travers l'Atlantique sur un bateau propulsé à l'énergie solaire, je me dis que cette cohérence personnelle, qu'on peut juger démonstrative, pourrait en inspirer plus d'un.


LOIN DES LUMIERES

Je lui parlais chaque jour presque : avec son français d'une parfaite précision il avait conservé son merveilleux accent de  « paysan du Danube», comme il disait, ou  de « Bougre » - comme j'aimais à l'appeler. Deux ans après son décès, à  deux semaines de ce qui eût marqué son 80e anniversaire, je pense souvent à  Tzvetan Todorov. Il me manque - son amitié, sa culture encyclopédique, sa simplicité, sa bienveillance, tous traits que j'évoque lorsque je vois que dans cette époque de progrès sans  limite, on  dessine une croix gammée sur le visage de Simone Veil, on inscrit « Juden » sur l'enseigne du restaurant « Bagelstein », on tague sur une rame de RER « Mbappé enculé de nègre enjuivé ».

Certes nous ne sommes plus à l'époque où un antisémitisme discret et courtois régnait chez des politiques qui n'étaient pas d'extrême-droite. Face aux actes antisémites, aucun ministre ne viendra déplorer - comme M. Barre à l'époque de l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic -  que des « Français innocents » soient victimes et, jusqu'au Front national, aucun dirigeant n'oserait - en tout cas en public -  prétendre  que ces faits sont des « détails » de l'histoire de France contemporaine. Le choeur   dénonce, s'indigne, outragé, une députée propose Mme Weil comme Marianne, on nous concocte en hâte une nouvelle loi contre la propagation d'injures antisémites ou racistes sur les réseaux sociaux. Sur ces sujets, comme d'autres, il est à craindre que la parole politique officielle - celle des gouvernants aussi bien que celle de leurs opposants républicains - n'ait perdu sa crédibilité, comme elle l'a perdue en tant de domaines. On la décrie allègrement avec la minable « quenelle » antisystème  (appelons-la « la quenelle antisémite», ce sera plus simple et au moins les trois derniers naïfs qui peuvent encore croire être de grands rebelles en pratiquant le geste sauront à quoi s'en tenir) de  Dieudonné, martyr oubliable de la liberté d'expression. On s'en voudrait de recommander le silence car une dénonciation ferme, sans être un garde-fou efficace, est au moins la confirmation qu'il n'y a pas de complicité tacite entre le pouvoir  et ceux qui, gilets jaunes ou pas, tolèrent ou encouragent ces âneries criminelles.  

 Triste à constater : autant beaucoup de « stars » d'horizons divers se sont précipitées pour sauter dans le wagon jauniste, autant  les mêmes se font maintenant discrets, peut-être par peur de passer pour des suppôts du mythique lobby sioniste soi-disant régnant dans les médias et la finance. On aimerait là-dessus mieux entendre les voix d'intellectuels, d'artistes, ou de personnalités non politiques - celles aussi de « vraies gens » (drôle de circonlocution pour éviter l'adjectif « ordinaire ») blessés, en tant qu'êtres humains juifs ou non juifs, que loin des lumières de telles pratiques soient perpétrées et  passent pour acceptables  au nom du respect dû aux « exclus » et aux « victimes » d'une société cruelle.

On ne saurait par ailleurs trop recommander aux éditeurs installés - dans la presse ou l'édition - de traiter les écrits  historiques antisémites avec la même rigueur qu'ils  réservent aux écrits racistes ou légitimant l'esclavage, en résistant à un entrisme pratiqué avec perversité par de pseudo-intellectuels  à en-tête universitaire ou médiatique et qui, sous couvert d'histoire intellectuelle, ne cessent d'offrir à la réédition une propagande antisémite littéralement vomitive. Que les pires écrits de Maurras, Rebatet, Drieu ou Céline n'aient pas été lus par les crétins qui ont tagué Simone Veil ou Mbappé (non, je ne compare pas le jeune buteur du PSG avec Mme Veil !), c'est certain, mais leur diffusion ordinaire contribue à alimenter un substrat qui, loin des lumières, alimente d'éternels préjugés. Sans se croire dans les années 1930, on a déjà la preuve que  certains  mots  ne sont pas des « bruits qu'on fait avec sa bouche», mais qu'ils ont des conséquences. Face à ces mots, ces insultes qu'avons-nous à disposition que d'autres mots ? C'étaient ceux de Tzvetan, qui avait d'ailleurs consacré un livre à l'histoire du sauvetage des Juifs bulgares et pratiquait au quotidien l'esprit de tolérance et de modération dérivé de l'esprit des Lumières, sur lequel il avait si souvent - et si bien ! - écrit.

Référence : pour ceux qui connaissent mal Tzvetan Todorov   comme pour les autres, je ne saurais trop recommander un ouvrage posthume et passé  loin de la lumière des grands médias: Lire et Vivre (éditions Robert Laffont, 2018)

Anti-référence : personne à ma connaissance ne nous annonce la réédition de la France Juive - quoique l'association des amis d'Edouard Drumont, toujours active si je ne m'abuse, soit sans doute à l'oeuvre pour y parvenir.

 


LIBERTE LIBERTE CHERIE !

D'un séjour de trois semaines à New York, plutôt que les habituelles « trumperies », je préfère retenir deux beaux exemples de liberté. Pas plus critique d'art que de cinéma, je me permets de partager quelques réflexions personnelles inspirées par deux découvertes en ces domaines.

Le premier est le film Can you ever forgive me ? Parce que sa (géniale) actrice principale est Melissa McCarthy, il sera sans doute classé « comédie » - c'en est une, et c'est beaucoup plus que cela. Racontant l'histoire de la célèbre faussaire américaine Lee Israel qui, pour survivre à une carrière en panne et payer les factures, tapait sur de vieilles machines à écrire des lettres de  stars littéraires de l'époque, comme Dorothy Parker ou l'auteur de théâtre Noel Coward (elle alla jusqu'à écrire une lettre de Marlene Dietrich), la réalisatrice Marielle Heller (je ne connaissais pas) donne un film transgenre - si j'ose, car ses protagonistes sont  homosexuels l'un et l'autre : ils  développent une amitié fortement alcoolisée  (un classique) et leurs répliques ( à la hauteur de Melissa se situe son partenaire, l'excellentissime Richard E. Grant) donnent le contour émouvant de l'amitié entre deux solitaires à la dérive. Le film n'est encore diffusé que dans quelques salles à New York  mais - oscarisation ou pas - nul doute qu'il ne vive une vie plus épanouie dans les mois à venir.

Dans un autre registre, l'exposition des dessins d'Eugène Delacroix au Met offre un exemple de liberté artistique qui pourrait inspirer beaucoup d'intégristes de « l'art véritable ». Je m'attendais à voir des chevaux et il y en a - comme il y a des Arabes montés sur chameaux ou bien assis, en costumes de couleurs, fumant le narguilé.  Mais ces séries shakespeariennes, inspirées par Hamlet ou Othello (trois minuscules aquarelles, à l'entrée de l'exposition), mais ces caricatures qui ne le cèdent en rien à celles de Daumier !  A côté  des dessins préparatoires de célèbres tableaux, l'on voit les essais d'un artiste de 20 ans qui copie sans relâche les maîtres qu'il admire avant de croquer d'un trait, comme un dessinateur de presse, les figures grotesques d'un débat parlementaire. Il n'est pas l'un « ou » l'autre, il est l'un et l'autre, comme en témoigne ce petit chef d'oeuvre où, à côté d'une lionne couchée flotte le profil d'Ingres, rival de Delacroix qui, quoique libre à sa façon, ne se fût pas aventuré à ces fantaisies-là.

Comme il est bon de constater parfois que prendre l'art au sérieux n'oblige pas à renoncer à la liberté et à se prendre au sérieux.

 

Références :

Can you ever forgive me, film de Marielle Heller tiré du livre éponyme de Lee Israel avec Melissa McCarthy et Richard E. Grant.  Produit par Anne Carey, à qui l'on devait aussi, entre autres, l'excellent et inclassable Mr. Holmes. Sortie française ?

Les dessins de Delacroix : exposition au Metropolitan Museum of Art de New York, jusqu'au 6 janvier 2019.


MAUVAIS QUART D'HEURE

 

Le « quart d'heure de gloire » de chacun prophétisé par Andy Warhol  - et qui à l'âge des réseaux sociaux est bien souvent un quart de seconde-  trouve jour après jour son héros plus ou moins malheureux. Après M. Jawad, logeur de terroristes qui voulait seulement «rendre service», après les bévues de gardiens de but de foot, et les « off » de M. Wauquiez,  voici  en boucle la vidéo du révérend Ellis, qui ne restera pas dans l'histoire pour ses prêches ou son combat pour l'écologie et la paix mais pour avoir (intentionnellement ? malencontreusement ?) caressé la poitrine d'Ariana Grande pendant la cérémonie de commémoration  consacrée à Aretha Franklin.  Au lieu  - oubliant que tout était filmé  et qu'aucun geste n'était donc « off » - de déclarer que « jamais il ne ferait une chose pareille », le pasteur Ellis aurait été mieux inspiré (et sans doute plus proche de la vérité) s'il avait avoué que la chanson « You Make Me Feel Like a Natural Woman » interprétée brillamment et avec émotion par la jeune femme,  lui avait donné des idées et que, dans le désert sexuel de sa vie il n'avait pas su se contrôler.  A soixante ans passés, on  a quand même le droit  d'être un « natural man », bordel, même à l'ère de Harvey.


Mettre le Trumpomètre à 0

 

Observant pendant l'été 2016, la résistible ascension de Donald Trump qui, de gaffe en gaffe, de mensonge  grossier en mensonge éhonté, de provocation  grossière en provocation vulgaire, traçait son chemin vers la primaire républicaine, je me demandais avec incrédulité si cela pouvait aller jusqu'au bout. On sait où l'on en est aujourd'hui et Donald Trump n'a pas déçu : les audiences mondiales de son show de télé réalité sont au top et le président Trump se comporte dans la droite ligne du candidat Trump. C'est pourquoi ce serait une grave erreur de penser que l'ensemble de ce qui lui oscille au-dessus de la moumoute (collusion avec les Russes, actrice porno payée en sous-main pour la boucler sur leur liaison) puisse être un facteur décisif dans sa réélection. Comme il l'a expliqué avec un cynisme délicieux dans une interview à son ennemi médiatique favori, le New York Times, Trump c'est bon pour le business : la vente des journaux, les audiences télé, les livres pro et anti - et même les casquettes!
Si l'on est sérieux, il faut croire qu'un candidat démocrate ou indépendant (Bloomberg ?) saura se détacher des émotions attachées à la personne de Trump, pour faire ressortir ses incohérences politiques, ses mensonges économiques et son travail inlassable pour rendre les riches plus riches et les pauvres plus pauvres.

Si l'on n'est pas sérieux, on rêvera d'une secrète alliance universelle pour mettre le trumpomètre mondial à zéro : une journée où l'on ne parlerait pas de lui, où son nom ne serait pas cité, une journée devenant une semaine puis un mois, un trimestre, deux, au terme desquels l'action Trump s'effondrerait en bourse et il n'aurait comme ressource que demander asile à ses derniers  vrais amis : Poutine, Erdogan, Orban ou Kim Jong-un.

 


MISE EN ACCUSATION

Les Lilliputiens sont mis à toutes les sauces, on sourit des bagarres entre Petits et Gros-boutiens, mais qui se souvient des géants habitant Brobdingnag, des  obsédés de mathématiques de l'île de Laputa ?

Je n'avais jamais lu les Voyages de Gulliver sinon en français dans des éditions abrégées et illustrées pour les enfants.
Dans mon train quotidien pour White Plains, la joue calée contre une affiche vantant Gulliver's Gate, la nouvelle attraction de Times Square, je me suis plongé ce mois d'août dans l'intégrale en anglais du chef d'oeuvre de Swift. J'y ai retrouvé la délicieuse fantaisie de mes maigres souvenirs, ainsi que la satire sociale et politique, la dénonciation de la colonisation vantées par les historiens de la littérature. J'y ai  de plus découvert un aspect qui ravirait mon ami Bizot : une mise en accusation féroce de l'espèce appelée homme : cruel, hypocrite, encore plus odieux en «civilisé » qu'à l'état de nature, il est presque toujours et partout - grand ou petit - détestable, et l'on comprend le pauvre Lemuel Gulliver, ayant survécu aux dangers de tous ses voyages, de se réfugier au milieu de ses chevaux en limitant au minimum ses contacts avec ses congénères. Malgré la fréquentation des foules de la gare de Grand Central, ni pires ni meilleures que celles des gares parisiennes, je ne rejoins pas ce Gulliver chauffeur de taxi  jaune, dont le rêve est d'échapper aux « assholes » new yorkais proliférant pour se réfugier sur une île déserte.


Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.