Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


GRACE A DIEU ?

Sans rien de politique ou de personnel, je ressentais une certaine méfiance à l'endroit de M. Christophe Girard, (« l'homme-culture » de la maire de Paris pendant vingt années de gestion Delanoë- Hidalgo), depuis qu'il s'était avéré qu'il était intervenu pour obtenir à l'infâme Matzneff le soutien financier de la Ville de Paris. « Un de plus ! », avais-je soupiré, «  qui dans la cohorte des hypocrites a passé ses turpitudes au pseudo sulfureux grantécrivain » [1] et « découvre aujourd'hui ses crimes » alors que ceux-ci étaient en détail relatés (et fièrement !) par l'intéressé dans une série d'ouvrages publiés - non sous le manteau dans un samizdat pédocriminel, mais chez Gallimard qui a si courageusement  lâché  ce sale type quand ses ventes - jamais très élevées -  tournaient à quelques dizaines d'exemplaires et que le magistère moral de M. Sollers ou l'adoubement des jurés du prix Renaudot  (2013, c'est si loin?) avaient cessé d'être suffisants pour le protéger. 

Là-dessus, quelques activistes s'arment de banderoles, forcent le quidam à la démission, et je m'interroge? pas plus qu'un autre je n'ai envie de hurler avec les loups mais la défense de l'intéressé, comme celle de Madame la Maire me semblent d'abord curieusement embarrassées - et curieusement virulente l'hostilité aux « néo-féministes » qui mènent la charge. Serait-ce qu'en accusant la mairie d'être au fil des ans devenue plus qu'un sanctuaire, un repaire pour la pédocriminalité chicos, elles ne délirent pas complètement, ces enragées modernes, filles ou petites filles des éternelles « salopes » ou « mal baisées » des combats féministes du siècle dernier ?

Or voici qu'aujourd'hui, de la presse étrangère (le New York Times, les filles, pas le crapoteux Sun de Murdoch), comme souvent, sortent des accusations suffisamment précises et crédibles pour que la presse française les reprenne et qu'une information judiciaire soit ouverte. Si l'on en croit M. Annis Hmaïd, un jeune Tunisien (pauvre Tunisie, où nos élites éclairées et libérées ont été se fournir impunément en chair fraîche de garçons pendant des années), M. l'ex-adjoint (mais toujours élu, quoique « en retrait ») n'aurait pas seulement été abusé intellectuellement par « Gaby le dégueulasse », il aurait été lui-même un prédateur sexuel. Son avocate écarte les déclarations d'un « individu » (un « individu », dans les faits divers, c'est en général le type qui a écrasé un gamin et pris la fuite à bord d'un véhicule) et M. Girard nie toute infraction.  Selon les déclarations, il nie l'existence d'une relation sexuelle ou déclare que celle-ci a été « consentie » (que vaut le consentement d'un « individu » tunisien de quinze ans ?). Dans les démentis féroces de l'intéressé et de sa défenseure, un argument m'a sauté aux yeux :  les faits (allégations de « l'individu ») seraient de toute façon « prescrits ».  M. Girard ne va pas, comme le cardinal Barbarin dans l'affaire du prêtre pédocriminel Preynat[2] à ajouter « grâce à Dieu » - mais on entend son chuchotement bruyant de soulagement.

Il nous reste à souhaiter que l'enquête en cours débouche sur une justice : soit les accusations sont infondées et M. Girard, innocenté, devra se contenter, comme tant d'autres, de vivre avec le déshonneur moral d'avoir « couvert » un mauvais écrivain doublé d'un criminel récidiviste et de lui avoir servi la soupe avec nos sous ; soit les accusations portées sont solides et il doit être jugé, puis, si reconnu coupable, condamné selon les termes de la loi.

Comme dans les affaires Ramadan et Darmanin, le peu de sympathie que l'on peut ressentir pour le bonhomme ne devrait pas entacher le principe de la présomption d'innocence - mais il faut bien avouer qu'avec son silencieux « grâce à Dieu » de la prescription M. Girard ne nous incline pas à la compréhension.  Par ailleurs il faudra bien un jour regarder de plus près ce qui s'est passé dans les arrière-cuisines des combats fin de XXe siècle pour la « libération sexuelle » et le mouvement LBGT.  On ne peut que se réjouir (moi, en tout cas !) de la liberté dont, après des décennies de silence, de honte et de souffrance, jouissent les homosexuels pour vivre leur sexualité sans terreur. Il faut bien reconnaître qu'au nom de cette lutte bien des confusions se sont installées et ont été entretenues par des cyniques à la Matzneff qui, toutes tendances politiques confondues, ont trop souvent pu faire appel à la complaisance d'une partie du « petit milieu parisien ».  De la même façon que les musulmans « pacifiques » (la majorité) et respectueux des lois républicaines doivent reconnaître qu'il existe au coeur de leur religion des sources ou des ambiguïtés visant à justifier l'intolérance, la violence sur les « mécréants » ou l'oppression des femmes, les homosexuels doivent reconnaître qu'au sein d'une petite minorité haut placée à droite comme à gauche, la pédocriminalité a été pratiquée, tolérée, encouragée, voire « glamourisée »

P.S. L'avocate de M. Girard, qui juge anormal et suspect que « l'individu » Hmaïd ait parlé aux médias avant de porter plainte, a dû trouver formidable la même démarche de la part de « La parole libérée », association rassemblant les victimes du père Preynat dont le film de François Ozon (voir ci-après) retrace le parcours. Il faut dire que dans certains milieux « autorisés » on s'autorise à penser que taper sur l'Eglise catholique est légitime alors que s'attaquer à des prédateurs ayant pignon (médiatico-littéraire, financier, politique) sur rue, c'est vilain et rétrograde.

Références :

  1. Ce n'est pas en jouant les « pères-la-vertu » cherchant la sympathie du mouvement « #Metoo » qu'on peut se dispenser de voir les derniers films de Polanski mais parce que, un peu à l'image de Woody Allen, ce cinéaste qui fut audacieux et créatif vieillit mal et devient conventionnel et chiant.  C'est tout le contraire de Costa Gavras - et pas seulement parce qu'il s'est rarement trompé de combat : voici un homme chez qui l'indignation - source de tant de ses films- n'a jamais entravé le talent.  On regarde (ou revoit) son récent Amen avec la même émotion que ses classiques Z ou l'Aveu. Je suis surpris de découvrir la même vertu chez François Ozon, que je prenais pour un cinéaste propret vaguement à la mode et dont je viens seulement de voir l'excellent et poignant Grâce à Dieu. Pas si fréquent de découvrir une oeuvre d'intervention qui n'est pas phagocytée par sa « juste cause » indignée. Indigné, Ozon l'est certainement mais il n'en oublie jamais de raconter une histoire - ou plutôt des histoires car il a l'audace et le talent de tisser les fils de destins différents réunis dans le combat contre la chaîne de complicités actives ou silencieuses, qui a permis à l'institution catholique de se protéger contre la vérité des crimes pédophiles commis en son sein pendant des décennies. Son impossible façon de faire me rappelle le génial « Fine Balance » (« L'équilibre du mode en français) dont j'ai déjà dû parler ici et témoigne d'une liberté créative rare et précieuse.
  2. A propos du « consentement » des mineurs, il n'est jamais trop tard pour acheter (et lire) le superbe livre de Vanessa Springora, que j'ai souvent mentionné ici. Le consentement (Grasset, 216 pages, 18 euros)

 



[1] C'est curieux, plus personne ne se présente pour vanter son style?

[2] Cinq ans de prison ferme

 

 


LE MONDE EST BEAU !

Virus mortels, ouragans, incendies, explosions meurtrières, coulées de boue, inondations - si l'on s'en tient aux apparences, il ne nous manque plus que les tornades de sauterelles, la réélection de Trump et le triomphe de Marine - sans parler d'une victoire du Paris St Germain en Ligue des Champions de football[1]- pour que les malheurs de notre pauvre monde aient pris la proportion de catastrophe biblique annoncée par certains (Enid, je te vois !) en punition de nos trop nombreux péchés.

En attendant, nous prenons des vacances, plus ou moins masqués, nous réjouissant de l'absence de pluie - baignant dans ce bleu éternel dont après les grisâtres pluies hollandiennes, nous jouissons sous la gouvernance éclairée et joyeuse du jeune Macron.

Non, ce n'est pas par inconsciente imbécillité, ni par manque de foi, que nous restons optimistes en dépit des visions tragiques des prophètes de la fin du monde : pleins d'espoir, les plus « seniors » d'entre nous peuvent partager avec les plus jeunes membres de notre « start-up nation » les paroles de la chanson de Jean Yanne, philosophe sous-estimé des temps anciens : « Dans la douceur de la nuit, le ciel m'offre son abri et je pense à Jésus-Christ, celui qu'a dit : Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ! »
A quoi on ne saurait rien ajouter que (restons seventies) le célèbre « c'est ben vrai, ça ! » de la mère Denis, pythie des temps modernes dont la sagesse s'étend bien au-delà des recommandations de machines à laver le linge.

P.S. Né onze ans jour pour jour après la largage de la première bombe atomique sur Hiroshima, et constatant la prolifération incontrôlée des « Jérémie », « Isaïe » et autres prophètes de malheur, je ne saurais relayer que de bonnes, d'excellentes nouvelles.

PPS. Références : de Jean Yanne, acteur spécialisé dans les rôles de salauds où il est toujours d'une inquiétante crédibilité, on ne saurait trop recommander les réalisations : «  Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » (1972) et  le prophétique « Les Chinois à Paris » (1974)



[1]  Note de l'association des supporters de l'O.M.  (antenne crétoise):  Le reste si tu veux mais non, pas ça !


TOUS GAULLISTES ?

En ce quatre-vingtième anniversaire de l’appel du 18 juin 1940, voici tous nos politiciens  - ou presque – devenus gaullistes – sauf l’extrême gauche j’espère. De Mme Le Pen, qui oublie  que son mouvement, même ripoliné, est issu des relents du régime de Vichy   et  de l’OAS, farouchement opposée au général, au président Macron, pensant que l’air de Londres grandira sa stature, ils sont tous fous du « grand Charles ». À l’auberge de Gaulle, chacun fait ses courses : provisions  de résistance,  d’indépendance nationale, d’anti-américanisme, d’anti-fédéralisme européen. Depuis que le « gaullisme » est allé recruter des adeptes bien au-delà des combattants de la France libre, voire d’une famille politique assez disparate où l’on rencontre tout du socialmou tristounet au guévariste non repenti, la tendance paraît irrésistible. Avoir été « tous Charlie », nous voici tous « Charlot ». Dans les deux cas, je  me sens plus  Chaplin qu’autre chose – voire carrément Marx (tendance  Harpo)  ou Stooges (tendance Curly)

Au risque de détonner légèrement dans ce rare et émouvant concert d’unité nationale il faut rappeler que le parcours de ce grand personnage de notre histoire  ancienne ( le XXe siècle, d’ici peu cela fera très longtemps[1]), pour admirable qu’il soit dans les années 1940, est  par la suite chargé d’ambiguïtés et de contradictions - autant de zones d’ombre portées sur « l’homme de Londres ».  Notre « libérateur », ancien collaborateur de Pétain, fut aussi celui qui  après le massacre de Sétif en Algérie, ordonna contre les nationalistes de « prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer tous agissements antifrançais d'une minorité d'agitateurs." –  signes du degré de conscience qu’il avait des aspirations à l’indépendance de peuples colonisés d’un empire écroulé. On ne tarderait à en payer le prix en Indochine, l’ancienne « perle » de la colonisation française :  ignorant les rapports informés et les sages conseils de ses propres amis, aveuglé par « une certaine de la France » De Gaulle ferma  délibérément les yeux sur la réalité de la situation, détruisant les prémices de ce qui aurait pu devenir un Commonwealth à la française : lavant les Hollandais en Indonésie  et les Anglais en Inde, le général Leclerc avait sagement signé les premiers accords de paix d’une puissance coloniale avec un de ses territoires: ceux-ci furent torpillés par un amiral d’Argenlieu (« le Carme naval » était son surnom)  envoyé par  De Gaulle  qui craignait le prestige de Leclerc – le seul général français invaincu de la Deuxième Guerre mondiale. Ce sont bien des militaires qui finirent par se soulever contre De Gaulle selon la loi qu’à force de dire (ou de penser) des choses horribles, elles finissent toujours par arriver - pas Leclerc,  qui  outre une loyauté personnelle vis-à-vis du général, était habité d’un respect pour la légitimité républicaine, doublé du sens militaire de l’obéissance aux ordres ; l’infortuné mena contre son propre gré les commencements d’une guerre qu’il savait meurtrière et ingagnable avant, ayant survécu à tous les combats, d’aller mourir pour la France dans un  mystérieux accident d’avion lors d’une tournée d’inspection.

Pour en finir avec De Gaulle, c’est bien notre « héros » qui alla en Algérie faire, deux années de suite, la « tournée des popotes » et promettre qu’il ne lâcherait jamais l’Algérie française avant d’infliger à ses partisans un logique mais brutal aggiornamento qui en laissa beaucoup aussi déboussolés que leurs pères l’avaient été par la résignation, puis l’abjecte plongée d’un vieillard égrotant qui consacrait son énergie finissante, non à « limiter les dégâts » de l’invasion et de l’occupation nazies, comme certains le prétendirent par la suite, mais à assouvir ses appétits sexuels : Pétain avait été et restait pour une génération le « héros de Verdun ». Ce qui entache l’image de De Gaulle ne se compare pas à ce que fut le naufrage politico-moral de Pétain, mais force est de constater que « l’homme du 18 juin » n’a pas toujours été au fil de sa longue carrière ce modèle de « vertu » romaine gallicisée que ses thuriféraires de tous bords nous peignent Gaulliste,  donc , moi? Non -, ni antigaulliste, d’ailleurs, comme l’était mon père avec la férocité particulière aux doux et tendres quand ils s’y mettent, décuplée par la férocité opposée de mon grand-père maternel, résistant de la première heure et gaulliste jusqu’au-boutiste dont la fidélité de grognard avait survécu à toutes les « révisions déchirantes » d’une vie rythmée par  les  terrifiantes et changeantes  formes françaises de la passion politique. S’il est toujours trop tôt, selon le mot célèbre de Zhou-En- Lai, pour mesurer pleinement les conséquences de la Révolution française, nous devrions être en   mesure de commencer à observer nos « grands hommes » sans avoir à les idolâtrer ou les dézinguer, dans leur complexité humaine et la lumière de la complexité non moins grande des situations historiques qui furent les leurs. Nous n’avons pas à épouser les partis pris violents de nos aïeux, à nous installer dans des cultes mémoriels de région ou de classe qui se reproduisent de génération en génération et entretiennent ce que mon (toujours plus) regretté Tzvetan Todorov appelait « les abus de la mémoire » et nous pouvons tenter de connaître notre propre histoire, non pour en cultiver de douloureuses nostalgies ou des haines recuites, et pas non plus pour nous en dégager et nous réfugier dans une impossible neutralité - retrait d’indifférence ou de mépris qui porte d’ailleurs ses propres dangers. Nos opinions, nos convictions, nos jugements pour aujourd’hui et demain, sans se trouver ligotés, peuvent être éclairés par ces regards sur le passé – une idée gaullienne d’ailleurs puisque celui-ci s’était efforcé de présenter à la Nation la « nouvelle constitution » (celle de 1958, sous laquelle nous vivons encore) dans la continuité de la monarchie et les constitutions de quatre républiques.

PS. c’est pas tout ça, les filles, je prends du retard dans les Mémoires d’ outre-tombe : quatre mois de lecture et je commence à peine le livre XVII. L’âge, que voulez-vous…

Références : Hitler connais pas, documentaire de Bertrand  Blier (1963) disponible sur Youtube et Googleplay film pour une somme modique.

Pour les biographies de De Gaulle ou les essais à lui consacrés, consultez votre libraire ou votre meilleur pote gaulliste, je ne suis pas qualifié. De Peyrefitte à Lacouture en passant par Max Gallo et Régis Debray, il y aura bientôt à son sujet autant de littérature que sur un autre de nos discutables et fascinants grands hommes : Napoléon Bonaparte.

On peut toujours se référer à la version de l’histoire donnée par l’intéressé dans ses Mémoires de Guerre et ses Mémoires d’Espoir.  (les deux en un volume chez Plon). Pas de prétention à l’objectivité mais c’est passionnant et superbement écrit – un point qui peut mettre d’accord les « pro », les « anti » et les « sans-op ».

Promotion familiale gratuite : Révolutionnaires sans Révolution (Robert Laffont, 1972) et Révisions déchirantes (le Pré aux Clercs, 1987), d’André Thirion – à ma connaissance le premier nommé, indispensable pour qui s’intéresse au mouvement surréaliste, est toujours disponible dans sa réédition de la collection Babel d’Actes Sud (1999), pour le second, plus politique, comme l’intéressant « sequel » de Révolutionnaires, Eloge de l’indocilité (Laffont, 1973), ça doit se trouver d’occasion. Depuis que j’ai dû recourir à la menace physique pour récupérer mon exemplaire dédicacé de  Révolutionnaires (« Il est dans l’ordre des choses qu’une ou deux générations d’êtres humains soient en position de croire qu’ils remplissent, enfin, le tonneau des Danaïdes. Je souhaite, Antoine, que tu sois de ceux-là et que cette dédicace te porte, néanmoins, à ne jamais négliger les Danaïdes pour le tonneau »), je ne prête plus  mes Thirion.



[1] Né une dizaine d’années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, je m’en sentais très éloigné dans le temps mais à défaut de souvenirs personnels j’avais ceux de ma famille et n’étais pas de ces Hitler connais pas du documetaire réalisé par  le jeune Bertrand Blier, futur réalisateur des Valseuses et autres  Trop belle pour toi.


DANS LA VIE OU OUTRE-TOMBE ?

C’est à Rome, étranglé par le chagrin de la mort d'une amie (just a lady friend, petits cochons, no sex !) que Chateaubriand conçoit pour la première fois le projet de ce qui deviendra les Mémoires d’outre-tombe. Cela s’appelle « Mémoires d’une vie » ( il a trente-cinq ans). Voici ce que ça donnait :

« Après avoir erré sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse loin de mon pays, et souffert à peu près tout ce qu'un homme peut souffrir, la faim même, je parvins à Paris en 1800 ».

Pas mal envoyé, faut dire. Écrivant à quarante ans de là, il note une partie de ce qui eût été perdu –  non pour nous[1], mais pour son plaisir d’écrire. Ni sa famille, ni son enfance et sa jeunesse, ni ses voyages ou son exil ne font alors partie du projet - pas plus les magnifiques reportages (sur la cour à Versailles, le Paris révolutionnaire) ou les portraits de célébrités ou d’anonymes qui font pour nous le prix de cette œuvre unique.

Toute question stylistique à part, il me semble qu’écrire d’outre-tombe plutôt qu’encore attelé à sa vie le libère. Le Chateaubriand public, apologue du christianisme, ne pourrait décrire la mort de Pauline de Beaumont sans en faire une scène édifiante. Ici, les intentions générales demeurent, mais à travers sa peine s’expriment des sentiments d’une violence que le style, toujours tenu, ne rabote en   rien : les larmes sont encore accrochées à chaque mot. « nous tous qui prétendons vivre, nous sommes déjà morts.» Ne faut-il pas avoir  beaucoup perdu d’êtres aimés pour écrire ces lignes ? Né triste et « ennuyé » de nature, Chateaubriand semble parfois n’avoir « traîné sa vie et ses songes que pour creuser le sillon d’un profond chagrin d’être. À bientôt deux siècles de distance, l’outre-tombe  donne à la relation d’une vie aventureuse en tous domaines la richesse, la complexité tonales d’infinies vibrations qui nous touchent  plus  profondément que ne l’eussent fait les « Mémoires d’une vie », même superbement écrites.

 

[1] Quoique… malgré les pages où il proclame so peu d’intérêt pour la postérité, il semble souvent engagé dans un dialogue imaginaire avec des humain du futur.


PREMIERES IMPRESSIONS DU MONDE D APRES

Au journaliste d’Europe1 (j’attendais Canteloup) qui lui demandait à quoi ressemblerait l’entreprise du « monde d’après» , le « patron des patrons » a répondu avec une douceur, dont il ne fait sans doute que plus rarement montre au cours de ses négociations avec la CGT, que le monde d’après, selon lui, ressemblerait au « monde d’avant » - on n’est pas disposé à prendre pour Socrate le représentant des intérêts du « grand capital » (années 1960 et 70 , accent Georges Marchais), du « mur d’argent » (années 1930) ou des « riches du CAC 40 » ( Mélenchon), mais force est de constater que M. Geoffroy « De Médeux », pointait ainsi de façon subtile le   ridicule de cette novlangue qui, comme après chaque désastre, nous invente un mot ou une expression pour faire croire au peuple que plus rien ne sera comme avant.

J’observe mon petit coin de monde d’après de derrière mes lunettes et je suis bien obligé de constater que M. Geoffroy (où vont-ils les chercher avec des prénoms pareils ? pas dans le Petit Nicolas !) n’a pas tort : ma rue ressemble à ma rue, les cons aux cons, même derrière un masque – sans compter ces « nouveaux rebelles » qui en ont un mais le portent sur le front ou sur le cou – les cyclistes et trotinneux roulent sur le trottoir, les smombies font vivre leur épopée aux potes et potesses sur Facetime, tandis que les « seniors » et les invalides (je suis un cumulard), ayant contourné  par la chaussée une palissade de travaux, essaient de les éviter. A part ça je suis toujours amoureux de mes quatre boulangères mais ne le dites pas à Nourdine qui est un patron exigeant et un chef de famille ombrageux ; Claire ne travaille plus chez le fleuriste « Au pélican », mais Fanny est fidèle au poste et au Bistrot du Canal, où, aidé de Nabil Kamel elle a courageusement tenu la barre, les pochtrons reviennent un par un – sauf Christopher dont on est sans nouvelles. Quant à Giacomo, il ne peut rouvrir son petit restaurant (pas les lasagnes !) pour deux tables de deux sur le trottoir, ni  profiter de l’extension d’occupation du domaine public en envahissant la rue du château Landon. A la poissonnerie « le paradis des mers » Eric a été remplacé par Sofiane et Jeremy est toujours aux côtés de Jihed – quant à Fakri, ses horaires d’ouvertures sont aussi aléatoires, mais on peut compter sur les trésors de son bazar/ droguerie. Au pire, quitte à l’agacer, il y a deux trois bazars tenus par des Pakistanais dans le coin.

Pour le reste, que j’attende Canteloup le matin sur Europe 1 ou le soir sur TF1, je note que dans la réclame, la tendance à vouloir m’aider - voire à sauver le monde – est toujours aussi marquée. C’est beau, le monde d’après : chacun veut le bien de tous et œuvre à sa mesure pour le bien commun.

Promotion gratuite. « Au Pélican fleuriste », 209 rue du faubourg st Martin. Claire a été remplacée par Cassandra.

Boulangerie « Les Gamins du faubourg », 210 rue du faubourg st Martin.

Poissonnerie « Au paradis des mers », 209 rue du faubourg st Martin.

« Le Bistrot du canal », 224 rue du faubourg st Martin.

« La caverne de Fakri Baba », 215 rue du faubourg st Martin.

Chez Giacomo, 8 rue du Château Landon.

Le Petit Nicolas est toujours disponible à la librairie Litote, rue Alexandre Parodi, ainsi que l’inoubliable best-seller de Géraldine Collet, Et toi où tu fais caca?


LE TANGO des Mistes

Optimistes et pessimistes dansent depuis toujours un tango.

J'ai des amis chers dans les deux catégories. Essayons de deviner comment ils réagissent face au début de la fin du confinement - ou à la fin du début du déconfnement. Où finit le début et où commence la fin ? Vaste débat qui fera (ou pas) l'objet d'un prochain post

Les optimistes radicaux pensent que ce n'est pas un petit machin de virus qui va interrompre la grande transformation de l'homme annoncée par le scientifique/religieux Teilhard de Chardin, matière et esprit enfin réconciliés finiront bien par accoucher du véritable être humain attendu depuis des millénaires, les pieds dans la terre et la tête dans les étoiles. On en aura enfin fini de la terrible dualité corps-esprit : incarnés en nous-mêmes, reliés au plus profond de notre histoire et attirés au plus lointain de nos rêves, nous pourrons libérer la puissance atomique créatrice de l'énergie spirituelle qui vit en nous depuis le premier jour et l'éparpillement initial de la matière qui nous constitue.

Les optimistes à vue courte n'ont pas ces perspectives cosmiques : ils pensent que tout va s'arranger - et recommencer comme avant.

Les optimistes religieux pensent que le Seigneur/Allah/ Elohim/Vishnou (ici, cocher la case adéquate) nous sauvera si nous décidons de suivre désormais le droit chemin, et punira les mécréants/infidèles/Arabes/Juifs (cocher la ou les cases adéquates).

Les optimistes béats pensent que le progrès médical permettra de surmonter cette crise et de prévenir les suivantes.

Les optimistes progressistes pensent que le monde aura appris de l'épreuve - les systèmes de santé seront améliorés, les monstres financiers priés de se bouffer nos pseudo-dettes.

Les optimistes écolo-humanistes pensent que chaque individu émergera de cette crise avec une réflexion plus profonde sur l'impact de nos comportements individuels sur la planète.

Les optimistes européens pensent que l'Europe saura resserrer les rangs et se montrer solidaire.

Les pessimistes radicaux pensent qu'entre virus en folie, flicage numérique, et dérèglement climatique on va vivre l'enfer : après le COVID 19, le COVID 20, tout ça sur fond de réchauffement climatique. En comparaison, les univers post-apocalyptiques type Blade Runner, Independence day, ou Mad Max sembleront un éden.

Les pessimistes religieux pensent que tous nos malheurs sont la punition du Seigneur/Allah/Elohim/Vishnou (ici, cocher la case adéquate) qui punit l'humanité pour ses fautes.

Les pessimistes écolo-humanistes se lamenteront qu'une fois de plus l'homme ait manqué l'occasion de comprendre, qu'encore et toujours, il étale ses instincts destructeurs.

Les pessimistes  complotistes pensent que tout ça, c'est la faute des Chinois/ des Juifs/ des Arabes/ des Américains/ des  Russes/des Slovènes/des Belges (cocher la case adéquate).

Les pessimistes souverainistes réclameront la fermeture des frontières.

Les pessimistes progressistes pensent que les « dark forces »  de l'ultra-libéralisme vont se saisir du prétexte du virus pour approfondir leur entreprise d'asservissement du peuple.

Pour finir, une histoire drôle (en tout cas elle me fait rire, moi) :
L'optimiste et le pessimiste sont tout au fond du fossé, les pieds dans un immonde mélange de merde et de boue, les chevilles enchaînées. A supposer que par un miracle de volonté et d'ingéniosité ils réussissent à s'arracher à la fange dans laquelle ils baignent, c'est le déluge de feu au-dessus de leurs têtes qui les attend. Ils poussent en choeur un soupir à fendre l'âme.

Le pessimiste : « Ça pourrait pas être pire. »
L'optimiste : « Si. »

P.S. je connais des complotistes et j'en croise mais j'ai pas d'amis complotistes - que je sache.

PPS. Mémoires d'outre-tombe : j'en suis au livre XV.
Pessimiste : seulement ? tu ne finiras jamais ! Optimiste : quelle merveille, encore vingt livres à baigner dans cette écriture sublime !


DERNIERES PENSEES D'UN CORONAVIRÉ

Puisque je vais mourir,

Seul ou avec tout le monde -

Ça n'a pas encore été annoncé sur les ondes,

Je vais exprimer mes dernières volontés.

Y aura-t-il même un vivant dans un an pour les lire ?

Si oui : au moins de moi restera un sourire.

Si non : un coup de plus j'aurai écrit pour ne rien dire.

Avant de mourir je veux

Faire l'amour dans l'eau d'une mer chaude

Passer la nuit avec deux des plus belles Claude

des Mémoires d'outre-tombe achever la lecture

Afin au ciel d'y entretenir leur auteur

de quelques longueurs que j'y trouvai

et qui eussent mérité de notables coupures

Egalement je veux apprendre le chinois

le finnois, le hongrois,

le vieil anglois

Naviguer je veux aussi au noroit

au suroit,

et courir encore sur le sable et par les bois.

Je veux -  las, le temps m'est horriblement compté ! -

Aller au sommet du Mont Blanc

Traverser un ou deux océans

 M'agenouiller tel un suppliant

Au pied des géants

De l'île de Pâques

Revoir Olympie, Delphes, Angkor, Cuzco, Karnak,

Lieux dont la force d'âme autrefois m'étreignit

Mais dont la magie s'est enfuie

Les temples de Kyoto, et leurs cerisiers blancs

Les verrai-je une fois au printemps ?

La madone del Parto, de son manteau les pans

S'ouvriront-ils pour moi en un dernier tableau ?

Les fresques de Piero, de Giotto, Masaccio,

Les austères cellules où peignit Angelico,

Mes yeux pourront-ils encor' en festoyer

A l'heure du couchant ?

 

Et les soeurs provençales ? Cluny, Fontenay, Montmajour, Fontevrault ?

Me sera-t-il donné à nouveau de m'y recueillir les yeux clos ?

ou dans cette modeste chapelle d'une campagne isolée,

moi sans Dieu, de prier ?

 

 

Et puis si j'ai le temps - soyons un peu sérieux ! - je veux revoir une dernière fois

Tous ces longs films suédois

Qui donnaient envie de mourir

Quand la vie était une valeur sûre

Chanter les solos de Parker

Et rire avec Buster,

Avec Curly, Larry et Moe,

Avec Fields et Charlot,

Sans oublier Toto,

Et puis les Marx Brothers

Groucho, Harpo, Chico,

De Karl les cousins autrement rigolos.

 

Une dernière chose avant de vous quitter,

Vous que j'ai tant aimés

Et vous aussi que je détestais

Ou dont je me foutais

Jusqu'à mon dernier souffle, je voudrais

Mon amour ma chérie aux doux bras

Que tu me tiennes contre toi.


REGARDER LES PAUVRES

Quand un artiste - peintre ou écrivain - considère un pauvre, que voit-il ?
Que ce soit pour l'exotisme ou pour une cause religieuse ou politique, il voit le plus souvent un « objet » d'où il tirera une image chargée d'une intention - image de compassion, image d'indignation, image exotique.
Quand le jeune Napolitain Vincenzo Gemito, dix-sept ans, voit un enfant en haillons assis par terre, les cartes à la main, il voit un frère : ainsi naît la sculpture qui accueillait les visiteurs, il y a quelques jours encore, à l'exposition du Petit Palais consacrée à cet artiste dont je n'avais jamais rien vu et ne connaissais même pas le nom.
Le corps d'un jeune pêcheur tenant son filet, le visage fatigué d'une vieille femme, ce n'est pas le « beau » que Gemito scrute mais la vie même, les secrets les attitudes et le mouvement même de la vie telle qu'elle jaillit de la terre ou des eaux.
Parce que sous son regard, le pauvre n'est pas un « autre » ou un « type » mais l'un d'entre nous, il exprime avec une humilité et une puissance bouleversantes un je-ne-sais-quoi de la condition humaine qui résonnent en nous.

Référence :
Dommage ! Si vous ne l'avez pas vue, la rétrospective du Petit Palais a pendant de longues semaines été ce phénomène rare des expos parisiennes : un lieu de paix où l'on n'était pas bousculé comme dans le métro et où l'on pouvait s'absorber dans la contemplation des oeuvres en les méditant une à une. Puis cela s'est affolé au cours des derniers jours et les foules sont arrivées. Maintenant c'est fini, et pour admirer Gemito il faudra se rendre à Naples, au musée de Capodimonte où ses oeuvres sont exposées.


MES CARNETS NOIRS : INTEGRALE

C'est avec intérêt qu'éclairé par ma nouvelle amie Géraldine Collet, j'ai découvert que dans une édifiante interview de 2015, « Gaby le Magnifique » Matzneff annonçait avoir confié plusieurs années de ses « carnets noirs » à Antoine Gallimard afin qu'il les publiât après sa mort. Ce prestigieux éditeur ami des écrivains maudits s'est récemment déclaré « gêné » par le contenu des journaux de GM, que sa maison publiait depuis trente ans. Rougira-t-il à nouveau avant de livrer à la postérité ces moments secrets de la sulfureuse intimité matznévienne ou bien renoncera-t-il, atteint brutalement de compassion pour ces petits prostitués mâles à qui le poil (horreur !) a poussé et dont les vies ont été ruinées pour la grandeur de la littérature ? Lorsque GM le « philopède » s'enorgueillit de publier le détail de la  sodomisation de petits garçons âgés d'une dizaine d'années, qu'a-t-il gardé secret par détestation du qu'en-dira-t-on véhiculé par les épouvantables moralistes qui nous gouvernent, manipulés par des féministes « hystériques » (elles le deviennent toutes dès qu'elles sont en âge de « vêler ») et des père-la-pudeur s'étant masturbés en regardant du porno soft ou hard sur internet plutôt que de suivre audacieusement leur élan vital et de sauter dans un avion pour Manille afin de « libérer » de glabres garçonnets, biffetons à l'appui?

Pour ma part, j'annonce officiellement n'avoir confié aucun carnet noir à quiconque.
Je n'ai à cela aucun mérite car 1. Si j'ai quelques textes non publiés, ma femme et mes enfants ne trouveront dans mes placards aucun carnet noir, ni aucun disque noir à côté de mon ordinateur : tout au plus des cahiers de tailles et de couleurs diverses, remplis de mon écriture illisible (même pour moi-même). 2. Nettement moins « transgressif » que l'ex-poulain de Philippe Sollers, je n'ai jamais entretenu avec le patron de la rue GG, l'intimité que l'auteur des Moins de seize ans avait développée avec lui jusqu'à leur récente rupture.
 de plus, le sentiment de mon « importance » n'a jamais été très développé chez moi et n'a été en rien gonflé par de modestes succès et de fréquents échecs.  Cerises sur le gâteau de ma splendeur imaginaire,  je ne me sens en rien « maudit », l'expression « après ma mort » me fait sourire et je considère sans angoisse la perspective probable de l'oubli de mes écrits.

En annexe, sur le « grand style » du maudit du jour, dont les admirateurs (« certes il est sulfureux, mais quel écrivain ! ») sont plus silencieux ces temps-ci, je livre la phrase d'ouverture d'un de ses romans :

 

Que chacun se fasse son impression sur ce galimatias d'un écrivain que M. Yann Moix - un spécialiste s'il en est - jugeait récemment « classique mais vivant »-, mais il m'apparait qu'en sus de la pédocriminalité, GM devrait être poursuivi pour crime contre la langue française - et mis en examen ses correcteurs  et thuriféraires pour complicité aggravée.

Références :

 Pour les matznévos (s'il en reste), les  masos ou les  amateurs de curios littéraires, Les Lèvres Menteuses (Gallimard, 2001) ;
Les moins de seize ans (Julliard, 1974)a été retiré de la vente mais des sites en ligne vous le proposent à petit prix

www.Chronicart.com/livres/matzneff-toujours-rebelle pour l'interview.

 

Je ne me lasse pas d'offrir Le Consentement et je constate avec joie que son auteure est aussi sobre et juste dans ses interventions médiatiques que dans son ouvrage.  Certes, ce récit poignant n'est « pas  vraiment de la littérature » pour quelques fins becs houellebecquophiles, mais  pour les analphabètes ringards  dont je suis, c'est un sacré bouquin !

 Le Consentement, Vanessa Springora, (Grasset, 2020)


EUX ET NOUS (l'éternel retour)

          L'un des lecteurs réguliers et toujours attentifs de mes divagations (le sens premier de divaguer, pour Littré, c'est errer çà et là...) me reproche parfois amicalement d'exprimer des sentiments d'une révolte adolescente attardée.  Pas faux, honnêtement, pour reprendre le grand Pierre Dacq, que sans être « contre tout ce qui est pour », je conserve une tendance primesautière à être « pour tout ce qui est contre »

          Sachant qu'il est difficile de livrer avec la froideur nécessaire des réflexions à chaud, c'est avec retenue que je me lance...

          Que M. Macron ne puisse tenir sa vague promesse d'un espace politique au-delà de la droite et de la gauche ne saurait lui être imputé à crime - et c'est par ailleurs lui faire un mauvais procès que de lui reprocher de mettre en oeuvre, avec la retraite à points, l'un de ses engagements de campagne. Vivant plus longtemps, et observant ce qui se passe dans les pays voisins, nous avons confusément conscience qu'il faudra aux plus jeunes de nos concitoyens travailler un peu plus longtemps pour payer nos retraites et garantir les leurs.  La réforme vitupérée par Mme Le Pen et M. Mélenchon , critiquée à gauche comme de la «  casse sociale » et à droite comme  trop timide    n'est pas la panacée vantée en choeur par les  « marchistes » et elle sera, n'en doutons pas, suivie dans quelques années par une autre qui, comme elle, offrira une solution définitive au problème de retraites. En attendant, il valait pour une fois faire quelque chose plutôt que rien, même si ce quelque chose est trop pour les uns et as assez pour les autres Mais qu'un homme aussi intelligent et réfléchi que M. Macron semble avoir tant de peine à mettre en oeuvre la promesse assez simple de rétablir la confiance du citoyen de base en l'honnêteté de ses représentants - trop souvent et injustement pointés d'un « tous pourris ! » facile, c'est tout de même dommage.

          À gauche, nous avons connu M. Cahuzac qui défendait sa probité « les yeux dans les yeux » puis nous avons eu M. Thévenoud et sa phobie administrative qui l'empêchait de remplir ses déclarations d'impôts. Comment s'en est-il sorti ?  Mieux, à n'en pas douter, que le pékin moyen qui, phobique ou non, commet la même erreur. À droite, nous assistons au spectacle réjouissant et pitoyable du feuilleton Balkany ; nous pouvions penser raisonnablement qu'instruit par ces affaires, M. Macron veillerait à ce que la « transparence » ne soit pas un vain mot - ni une Haute Autorité à géométrie éthique variable. Lorsqu'il a demandé à M. Ferrand, mis en examen pour « prise illégale d'intérêt », de démissionner de son poste de ministre, il avait semblé cohérent avec ses principes. 

          Empêtrée dans de confuses affaires immobilières, Mme Nyssen a dû, à son tour, quitter ses fonctions. Défaut technique dans le « filtrage », a-t-on expliqué au peuple étonné. Cela ne se reproduira pas. M. Ferrand, pas assez « irréprochable » pour rester ministre, l'était suffisamment   pour être recyclé en président de l'Assemblée Nationale, rien que ça, le troisième poste le plus important de la République... un job quasiment bénévole : : sept mille euros  par mois plus les frais, un plan de retraite   sans doute un peu plus spécial que celui des autres parlementaires... Et qui, à la veille de la première grande manifestation contre la réforme, intervient pour traiter les protestataires de « pleurnichards » ? Nul autre que ce même M. Ferrand !

          Sur ce, M. Delevoye - ministre en charge de la réforme dont on ne peut dire qu'il soit novice en politique - « oublie » de déclarer une bonne partie de ses mandats rémunérés, mais aussi  le principe qu'il ne peut occuper un emploi privé en même temps qu'une fonction publique.  La faute à  sa femme, nous dit-il. Ah ! Ces gonzesses !    A l'âge  de #metoo,   c'est devenu n'importe quoi. Après une telle séquence, on pourrait en souriant s'interroger sur ce que son successeur aura pu « oublier ». Gageons qu'il aura été correctement « filtré » pour n'avoir pas à être furtivement exfiltré.

Le sens des symboles, c'est un peu comme le bon sens : on l'a... ou on ne l'a pas.

          Il est curieux et regrettable de constater qu'à l'heure où l'on demandait au peuple de faire un effort  supplémentaire pour s'assurer une vieillesse, sinon dorée, du moins paisible, le chef de l'État n'ait pas perçu que le symbole de l'éternel « eux et nous » serait pris pour ce qu'il est : un signe de mépris et une offense aux « vraies gens ». On nous dit que les parlementaires sont à l'oeuvre pour faire entrer leurs propres régimes spéciaux dans le régime général - le tout, sans doute, avec des aménagements particuliers justifiés par la pénibilité de leur tâche. Mais quid des anciens ministres, des anciens présidents ?  M. Macron, qui - même réélu-, n'aura pas 50 ans lorsqu'il  quittera l'Elysée,  a fait savoir qu'il renonçait à sa retraite présidentielle, ainsi qu'à siéger au Conseil Constitutionnel, assurance d'un revenu consistant pour une tâche qu'on perçoit peu écrasante.  Le bal des hypocrites a  aussitôt repris (cesse-t-il jamais réellement ?) : les   âmes  vertueuses  ont  vociféré que, assuré de confortables revenus complémentaires dans les milieux financiers où il retournerait  sans doute, cette promesse ne lui coûtait pas grand-chose. Elle a le mérite d'indiquer un début de  prise de conscience : M. Macron en profitera-t-il pour glisser un mot à ses prédécesseurs, leur suggérant que, par égard pour l'esprit républicain et au-delà de toute querelle partisane, , il serait heureux qu'ils prissent la même décision   que lui et se contentassent pour vivre de leurs droits d'auteur, de leurs cachets de conférenciers, complétés par le montant généré par les points de leur retraite qui dépassera, n'en doutons pas, les 1000 balles minimum promis à la masse de ceux qui auront bossé toute leur vie. Il est vrai que  sont choquantes les conditions  de vie  accordées aux « ex » encore vivants, M. Giscard d'Estaing, qui aura été non président beaucoup plus longtemps que ministre et président, et MM. Sarkozy et Hollande, dont l'essentiel de l'énergie est consacrée à une campagne électorale permanente ayant pour objet de nous les faire regretter - voire de nous convaincre de faire à nouveau  appel à leurs services pour sauver la patrie en danger.  Les sommes en question, nous opposera-t-on, sont une goutte d'eau dans l'océan des déficits que, courageusement, des dirigeants éclairés comblent avec les sous de ceux qui ne bénéficient d'aucun de leurs avantages.  Et puis ces privilèges ne sont rien en comparaison de  ceux cumulés, légalement ou pas, par les  Ghosn  et autres efficaces et douteux  champions du capitalisme.. Certes !   On nous citera des exemples d'élus locaux ou régionaux ayant servi fidèlement leurs concitoyens pendant des décennies. Mais pour un Lassalle, combien d'opportunistes,  de roués faisant passer le sens de la manoeuvre et les tapes dans le dos  pour  l'amour du service public, combien d'artistes du clientélisme ?

Aménagements partiels à l'appui, on sortira de cette crise et pendant quelques jours, les millions de passagers de la RATP ou de la SNCF auront le sourire et seront polis les uns avec les autres. Comme pour « Nuit debout », comme pour les « gilets jaunes », on soupirera : « ouf, c'est fini. » et dans un mois dans un an, à l'occasion d'une autre réforme sur un autre sujet (ou le même), ça recommencera.

Qui s'attaquera au symbole ? Qui désensablera enfin les portugaises de nos Olympiens gauchistes, droitistes ou marchistes ?

Allez, Manu, encore un effort pour être révolutionnaire !

Ps. Ceci écrit avant l' « important discours » que notre président va prononcer à l'occasion des voeux du Nouvel An.


Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.