Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


DU ZERO A L'INFINI

Mon ami Vincent, qui vient me voir à la maison une à deux fois par semaine depuis mon AVC  ( il avait commencé quand j'étais à l'hôpital, il a continué après - ça fait un peu plus de neuf ans - )  arrive essoufflé, transpirant (il vient en courant depuis Pantin où il  est le King du son dans une grande agence de pub - dans une autre vie il est « le roi des Papas ») prend à peine le temps de s'essuyer le visage avant de s'asseoir. Une respiration, et puis : « Tu te rends compte, il y a chaque jour 150 ans de contenus publiés sur Tik-Tok. Chaque jour, et sur une seule plateforme ! »

Arrêtons-nous pour un petit calcul : 
Une  journée est faite de 24x60 minutes =1440 minutes

Une année, c'est donc 1440x365 = 525.600 minutes

150 ans, c'est donc 525.600x150= 7.884.000 minutes

Près de huit millions de minutes, et juste sur TikTok !

Qu'est-ce que ça donne sur une année pleine ?  7.884.000x 365 = 287.7660. Près de 288  millions de minutes ! En soixante-dix ans de vie, cela donne quelque vingt milliards de minutes à consommer des chats qui font des acrobaties, des lapins qui sortent de chapeaux, et autres hauts faits de l'homme moderne (précision, par « homme » j'entends humain, qui comprend « homme », « femme », « transgenre » et « fluide »).

Qu'en est-il si l'on ajoute les contenus de ouatesape,  ioutube, Facelivre et Cuicui ? C'est vertigineux, d'ânerie si on veut, mais vertigineux quand même.

Comme il faut toujours voir le bon côté des choses, souvenons-nous de ces chiffres : notre époque aura peut-être accéléré la pollution, le réchauffement climatique, mais elle n'aura pas tout raté : en à peine le temps d'une vie (les débuts d'internet, c'est quand ? Les années 1960, non ?), elle nous aura fait passer du zéro à l'Infini. Débutant au XXe siècle négligeables particules cosmiques, nous voici devenus des dieux - dieux de la connerie,  peut-être, mais on va pas  mégoter.

 

Référence qui n'a rien à voir (quoique): le Zéro et l'infini, livre d'Arthur Koestler, publié en 1945, est disponible en Livre de Poche.

PS. Comme je suis d'humeur incipiente (étymologie gratuite, du latin incipere : commencer), je vous donne (gratuitement) l'incipit du Zéro et l'infini (traduction de Jérôme Jenatton) : «  La porte de la cellule se referma sur Roubachov. Il demeura quelques secondes appuyé sur la porte, puis alluma une cigarette. »

Deuxième référence gratuite qui n'a rien à voir (quoique) : Kiki fait caca, un des livres majeurs de Vincent Malone, le roi des Papas, va être traduit en chinois, précédé d'une préface inédite de l'auteur dont je négocie l'exclusivité de prépublication pour ce slog. Pour ceux qui ne peuvent pas attendre et le veulent en français, sans la préface, c'est publié au Seuil jeunesse.

 


LE COMPLOTISTE EST SYMPATHIQUE

Faut bien le reconnaître : la plupart du temps, le complotiste est à baffer.
Mélenchoniste il exaspère tout le monde sauf  les  autres mélenchonistes - et encore pas tous
Lepéniste il exaspère tout le monde sauf les lepénistes. Sans affiliation politique claire, il exaspère tout le monde, même ceux qui sont à peu près  d'accord avec lui, comme les deux complotistes susnommés - à cause de son sale  caractère.

Celui que je rencontre dans la cour  de l'immeuble est un monsieur d'un certain âge, retraité non aisé, mais non nécessiteux. Il a une bonne bouille souriante et les quelques rugueux poils gris rebelles du gars qu'est pas obligé de se raser de près tous les jours. Il n'est même pas antivax : il s'est fait vacciner à contre-coeur (« pour ma femme »), mais attend la déferlante des autres virus sortant du labo P4 de Wuhan, celui qui est dirigé par la légendaire « Batwoman ».

Sympathique, sincère (les complotistes sont toujours très sincères), et  il ne dit pas que des conneries : vrai que le refus des autorités chinoises de voir revenir les enquêteurs de l'OMS n' a rien de rassurant ; vrai qu'avoir des doutes ou se poser des questions, c'est pas interdit en démocratie, c'est  permis, voire recommandé. J'approuve et ça le libère : à partir de là tout s'enchaîne : l'impérialisme chinois, big pharma, l'élevage industriel des cochons,  les trafics pédophiles internationaux, notre démocratie qui fout le camp, le mépris des masses populaires la « pensée unique » avec laquelle on nous bourre le crâne, etc.  tout est lié. Quelles sont les sources de ses infos ? Il me les expose sans que je les demande : pour une fois, ce n'est pas Internet ( à croire que les autres complotistes exercent une veille technologique 24/24, car ils ont toujours tout vu et entendu sur Internet), ce sont des livres dont il me cite les auteurs, des journalistes « sérieux » (il insiste), pas des hurluberlus. Vu qu'il est à la retraite, il a le temps de s'informer de façon indépendante, d'étudier ces questions. On croirait entendre un chercheur au CNRS.

Je ne discute pas, n'argumente pas, l'encourageant seulement par des « mmm » prudents (plus sur les usages du « mmm » dans un ouvrage à paraître déjà cité, le lexique des questions fondamentales (presque) sans réponse). Ce qui rend le complotiste encore plus sympathique, c'est qu'il ne vocifère pas, ne mouline pas les bras, il n'est pas en colère, pas vindicatif, il est juste triste triste à pleurer, triste jusqu'à l'apnée, de toutes ceshorreurs, de ce monde dans lequelson petit-fils et mes petits enfants vont vivre.

À part ça, le complotiste a le sens de l'humour, il aime bien manger et boire un coup - et il est si gentil, si terriblement et réellement gentil  qu'on ne voudrait surtout pas le décevoir, lui dire que peut-être, seulement peut-être, les horreurs du monde présent et à venir ne sont pas toutes reliées entre elles par les forces d'un Mal central situé entre Beijing et Washington, que, peut-être, seulement peut-être, c'est un peu plus compliqué que ça.

Car le complotiste, sans aucun doute, est sympathique comme le commissaire de Courteline est bon enfant - plus, même, car le commissaire, en vrai, n'est pas si bon enfant que ça, tandis que le complotiste (celui-ci en tout cas) l'est réellement, sympathique.

 

 


MISÈRE DU SUPPORTER

N'en déplaise à ceux de mes amis ne comprenant pas qu'un être humain intelligent (moi) ait des goûts de beauf, je suis un supporter. De l'OM, de la France (je pleure à La Marseillaise), des Yankees.

Il y a quelques semaines (avant les JO, vous vous souvenez, il y a eu l'Euro), je me suis fâché très fort et j'ai failli pleurer parce qu'un ami américain très cher revenait sans cesse sur les détails de l'invraisemblable défaite des Bleus face aux Suisses et qu'il enchaînait sur la énième défaite humiliante des Yankees cette saison. Je lui demandais d'arrêter, je le suppliais, même ? et il continuait sur le thème « comment est-ce possible de perdre dans des circonstances pareilles ? ». Ce salaud a prétendu après coup que ma souffrance était une « comédie pagnolesque ». Pendant qu'il y était, il aurait pu me parler de la saison décevante de l'OM, seulement éclairée par une victoire (la première en dix ans) contre le PQSG.

J'ai le blues du supporter, j'ai mal, je refais les matches, coache, réalise des changements ? étant bien entendu que je ne connais rien à aucun de ces sports ? je n'ai pratiqué que le fleuret en compétitions de jeunes jusqu'à l'âge de douze ans, le rugby en scolaires en 1966-1967 ? le foot une fois par an en amical ? et en dix ans je n'ai marqué qu'un but, et contre mon camp ? ça s'arrête là. Je n'y connais rien en technique et en tactique, mais je m'y connais en misère du supporter.

Le supporter espère la victoire et celle-ci survient parfois comme un miracle (OM 26 mai 1993, 44e minute, but de Basile Boli), mais le désespoir de la défaite ne le surprend jamais : il le savait, il s'y attendait, c'est toujours comme ça.

Le supporter croit parfois que s'il quitte le stade (l'écran), son équipe va se reprendre, mais pendant que le destin suit son cours (cruel le plus souvent), il ne peut s'empêcher de vérifier le score sur son téléphone toutes les cinq minutes. Lorsque la messe est dite, le résultat acquis, il devrait faire preuve de sagesse et conclure que si certaines choses dans sa vie sont le résultat de ses décisions et de ses actes ou ont un rapport avec eux, le sort de son équipe chérie n'en fait pas partie. Pas besoin du manuel d'Épictète pour savoir que nous serions plus lucides (et plus heureux) de négliger ce qui ne dépend pas de nous. Pourtant le supporter n'est pas un être de raison, mais un croyant. L'an prochain à Jérusalem est sa devise, sa prière, son mantra.

Je crois donc que l'OM va briller en Ligue Europa, re-battre le PQSG avec ou sans Lionel Messi, gagner la Ligue 1 ; je crois que la France va gagner la prochaine Coupe du monde   de foot, plus celle de rugby, et battre son record de médailles aux JO de Paris ; je crois également que les Yankees vont gagner leur division en dominant leurs bêtes noires, les Red Sox, avant de retourner en World Series pour la première fois depuis x ans et de les remporter en « sweepant » (pardon my franglais) les Dodgers (4 victoires à 0, avec un no-hitter de Gerrit Cole).

Je sais que je serai déçu, que je maudirai mes équipes chéries pour m'avoir une fois de plus fait souffrir, mais c'est comme ça : je crois.

Je sais aussi qu'avoir des préoccupations aussi futiles en des temps aussi graves (le covid,  les incendies, les inondations, la planète qui fout le camp, etc.), c'est pitoyable ? et je ne le nie pas, ma pitoyabilité (pardon ze barbarisme) de plus en plus patente me dérange de moins en moins.

 

Références

Brian Haldeman (supporter des Red Sox) : « Ils trouveront toujours de nouvelles façons de te briser le coeur. »

Philippe Douroux (supporter du PQSG) : « La grandeur du supporter est dans la défaite. »

Marcelo « El loco » Bielsa, ex-coach de l'OM : « La vraie richesse d'un club, ce sont ses hinchas[1]. »

Roy Kent Roy Kent He's there he's there

He's every fucking where

Roy Kent Roy Kent

(chant des supporters de Roy Kent, capitaine d'AFC Richmond dans la série Ted Lasso, dont la saison 2 vient de commencer).

Bill Shankly (ex-entraîneur de Liverpool) : « Certains disent que le football est une question de vie ou de mort. Ils ont tort : c'est beaucoup plus important que ça. »

« Please try not to suck[2] » (t-shirt d'un supporter des Cubs vu dans leur stade de Wrigley Field à Chicago).

Yogi Berra (ex-catcheur, puis entraîneur, des New York Yankees) : « On dit que l'amour est ce qu'il y a de plus important dans la vie. C'est vrai. Mais le baseball, c'est pas mal non plus. »



[1] Traduction gratuite : « fans » ? en tout cas les plus acharnés d'entre eux.

[2] Traduction gratuite : « S'il vous plaît, essayez de ne pas être nuls. »


HEURES HEUREUSES (CE QUI RESTE)

Parasite a ouvert l'heure du cinéma coréen ? et pourquoi pas ? C'est un petit film malin, mignon et bien joué d'un réalisateur créatif qui a déjà excellé dans des genres très différents. De plus, au-delà du cas Bong Joon-ho, pour le peu que j'en connais, ce bizarre pays à l'histoire tourmentée génère une culture artistique, littéraire et cinématographique riche et diverse. Autant de raisons d'y aller voir de plus près.

En cinéma, nous avions connu des heures.

Quelques exemples de ces heures heureuses :

- italiennes (néoréalisme, comédie) ;

- japonaises (le choc de Rashômon à la Mostra de Venise en 1950) ;

- hongkongaises (Yip Man et Bruce Lee, Wong Kar-Wai, John Woo que Quentin Tarantino connaît par coeur, le génial Infernal Affairs que Martin Scorsese a transposé décemment) ;

- chinoises (Zhang Yimou, Chen Kaige, Ang Lee, ) ;

- suédoises (d'Alf Sjöberg à Roy Andersson et Ingmar Bergman) ;

- danoises (de Dreyer à Lars von Trier et Thomas Vinterberg ? tiens, j'ai toujours pas vu Drunk, Ludo va m'engueuler  par Ludo :  son dernier message était « vas-y aujourd'hui » et c'était il y a quinze jours)

- même si on n'inclut pas l'indispensable Fawlty Towers et Black Adder parce que c'était de la télé, il y a de belles heures britanniques, de David Lean à Roland Joffé, de Ken Loach à Mike Leigh, de Blake Edwards (The Party, le premier Pink Panther) à Terry Gilliam (les Monty Python), de Carol Reed (Le Troisième Homme) à Stephen Frears, d'Alan Parker à Danny Boyle, de Laurence Olivier à Kenneth Brannagh, sans compter Alfred Hitchcock, qui vaut une pendule à lui tout seul ;

- des heures océaniennes (Jane Campion, mais aussi L'Âme des guerriers, en Nouvelle-Zélande, les Mad Max et Baz Luhrmann en Australie) ;

- des heures polonaises (de Wajda à Zulawski ; de Polanski ? excellent jeune cinéaste polonais passé à l'Ouest pour le meilleur (Le Bal des vampires, Rosemary's Baby)et le propret ? à Kieslowski) ;

- une heure tchèque (Milos Forman, lui, n'a rien perdu en devenant américain) ;

- une heure hongroise (je projetais des films de Miklos Jancso au ciné-club du lycée avec une constance que les sifflets et les huées n'entamaient pas) ;

- une heure yougoslave (ah ! la découverte des films d'Emir Kusturica !) ;

- des heures russes, il y en eut plusieurs depuis S. M. Eisenstein, mais le cinéma russe, qui a résisté à Staline et Brejnev, survivra-t-il à Poutine ? À suivre ;

- plusieurs films magnifiques ou marquants sont sortis de pays qui n'ont pas eu leur heure, et je n'entre pas  dans les détails des cinémas nationaux que je connais mal et qui sont à la mode ou hors de mode depuis si longtemps qu'on ne compte pas leurs heures (le cinéma indien, le cinéma égyptien) ;

- j'allais négliger les heures québécoises (Denys Arcand, Xavier Dolan) ;

Et  les heures américaines ? (de Mack Sennett à Buster Keaton, des Three Stooges aux Marx Brothers, de Chaplin à Laurel et Hardy, de D. W. Griffith à John Ford et Howard Hawks, de Lubitsch et Capra à Billy Wilder, d'Orson Welles à David Lynch, les westerns, les films noirs, et j'en passe) ;

Tu connais pas les heures françaises ? t (d'Abel Gance à Jean Vigo, de Renoir à Renoir, de Carné aux Becker père et fils, du réalisme années trente à la Nouvelle Vague années soixante).

Il y a même eu une heure suisse.

Je m'en suis souvenu en revoyant La Salamandre, le film d'Alain Tanner qui a lancé cette heure. Adolescent sentimental et agité, je l'avais vu au cinéma à sa sortie (1971) et avais été bouleversé, en même temps que j'étais tombé amoureux de son improbable héroïne, Rosemonde (Bulle Ogier). Ce n'est pas sans une certaine crainte que je me suis replongé dans ce film : cinquante ans plus tard, que resterait-il de mon émoi ?

Je ne suis pas sûr de la réponse, mais j'ai été épaté par l'audace, la qualité, la liberté, l'humour. Dans les bonus du DVD, Alain Tanner, toujours en vie, toujours moustachu, toujours en marche, raconte qu'il fut sidéré de son succès, de son retentissement mondial, car il pensait avoir raté son film dont il ne voyait que les défauts. Le couple masculin qui accompagne la jolie Bulle, elfe sexy et impeccable « mauvaise fille », est irrésistible de drôlerie et de poésie ? le thème « social » ne se transforme jamais en message idéologique aux intentions pesantes. Comme souvent au cinéma le manque de moyens financiers et techniques a été suppléé par l'imagination. Avant Tanner, le Suisse du cinéma, c'était Godard ; après Tanner, l'heure suisse a commencé. On allait voir les films de Michel Soutter (Les Arpenteurs) ou de Claude Goretta (L'Invitation). On allait les voir parce qu'ils étaient suisses et que ce « label » nous promettait des beaux visages de femmes, des forêts où retentiraient les voix de Jean-Luc Bideau et Jacques Denis : « Ah ! que le bonheur est proche ! Ah que le bonheur est lointain ! » Avec eux, grâce à eux, l'insupportable et cruelle dinguerie du monde nous devenait presque douce, ci laissant sur nos visages éblouis par la lumière du jour au sortir de la salle l'ineffaçable cicatrice d'un sourire.

Succès ou pas, Tanner a continué à bricoler ses films comme il l'entendait, avec de gros rêves et de petits moyens. Sans doute n'avait-il plus, comme à ses débuts, à expédier lui-même les copies dans les salles où ses films seraient projetés, mais il a décliné poliment les offres de divers producteurs lui proposant de « vrais budgets » pour de plus gros films. Il est resté jusqu'au bout ce « petit Suisse » avec sa grosse moustache qui fait les choses par passion ? et à sa manière ? ou ne les fait pas.

Et quand on entend sa voix de vieux monsieur dire avec un peu d'émotion « ce qui reste, au bout du compte, c'est la beauté », on a envie de le prendre dans ses bras et de lui faire un bisou.


PREMIÈRES IMPRESSIONS DU MONDE D'APRÈS

Une mamie piquée (à quoi ? Peufaïzeure ? Moderena ? Assetra-Zen et Ka ?) entend des voix en même temps qu'elle a des visions et je me pose des questions : qu'est-ce qu'ils lui ont donné en plus, dans son vaccinodrome ? Ou bien le truc a été tourné dans une salle de shoot : cannabis, shit, cocaïne, crack ? Peut-être que mamie n'est pas une actrice, mais une senior alcoolique en crise de delirium tremens ? La deuxième hypothèse m'étonnerait quand même, donc je penche pour la première. Conclusion : dans le monde d'après, on confie aux soignants des stocks de produits hallucinogènes qu'ils zadministrent à la demande des patients après entretien avec la psychologue.

Les pubs? je les regarde sur la Deux entre N'oubliez pas les paroles (flippant, je connais pas le quart de la moitié des chansons) et le Journal de 20 heures (une habitude conservée du monde d'avant : « Il est 20 heures, les titres du Journal ») ; je les regarde sur la Une après le 20 heures en attendant le tirage du Loto (sous contrôle d'un huissier de justice), la météo puis Canteloup (tu crois qu'il va faire Hollande sur son scooter ? Ça fait longtemps qu'il a pas fait Ségolène, tu trouves pas ?) ; je les regarde le dimanche soir sur Canal+ entre la première partie du Canal Football Club et le match ; je les regarde même sur Arte, où il y en a moins, mais quand même. Là aussi, révolution ! Il y a à peine un an, au début du premier confinement, on voyait encore des gens s'embrasser, se serrer la main, tous ces gestes non barrières où nous risquons nos vies plus que dans les métros bondés ou la queue au Louvre pour apercevoir la Joconde. Fini !

Mieux que ça, il y a un an à peine, tous les fabricants voulaient encore qu'on consomme, qu'on achète plus, plus moderne, moins cher.

Maintenant ils veulent tous notre bien et acheter un nouveau liquide vaisselle, c'est participer à la sauvegarde de la planète, manger un steak contribuer au bien-être animal, acheter du café aider des petits paysans costariciens. Même Amazon, non content d'assurer les carrières de ses salariés ? tous représentants de la « diversité » ? ne s'est installé en France que pour filer un coup de main aux producteurs de potagers intérieurs bio.

Dans ce concert humanitaire, il y avait une Greta Thunberg : la petite fille qui reprochait à son papa d'acheter trop de bouteilles en plastique et proposait à la place une fontaine magique pour transformer l'eau du robinet en eau pétillante. L'engin me rappelle l'arnaque de La Reine des pommes : ce tube dans lequel les naïfs sont invités à introduire des billets de 10 dollars qui seront transformés à la sortie en billets de 100. Évitons tout malentendu : je ne doute pas que l'eau de Ha-ha Stream ne soit délicieusement pétulante ? voire subtilement aphrodisiaque ; je constate seulement que son fabricant a substitué le discours écolo « cool » et « positif » au discours écolo agressif et culpabilisant (entre nous, la petite avait une voix très énervante).

La seule pub où le monde d'après échoue, c'est celle des Restos du Coeur. Dans ce monde d'après là, les gentils militants associatifs arrivent avec leur nourriture et ne trouvent personne, car on vit dans un monde où tout le monde mange à sa faim. « En réalité, on a toujours besoin de nous », dit la voix de Coluche (ou de l'imitateur de Coluche) tandis que l'arrivée d'une horde de loqueteux affamés prouve que le « monde d'avant » n'a pas vraiment disparu, contrairement à ce que les autres pubs essaient de nous faire croire.

 

Références :

La Reine des pommes, de Chester Himes, traduction de l'américain Minnie Danzas, révisée par C. Jase (Gallimard, collection « Folio policier », 5,90 euros). Dans le monde d'avant, ce petit chef-d'oeuvre du polar noir keubla[1] était publié en « Série noire » (1958), puis dans « Carré noir », dans la traduction pas révisée de Minnie Danzas. Je suppose que cette trad était dans la grande tradition des traductions vintage époque Marcel Duhamel, assez personnelle, pour ne pas dire fantaisiste ; ajoutons que le gonze avait été dans ses jeunes années patron d'hôtels parisiens puis résident du havre surréaliste du 54 rue du Château dont mon grand-père maternel Thirion avait été l'un des habitants, avant de bricoler dans le ciné (décorateur, figurant, il apparaît notamment dans deux films de Jean Renoir, dont l'excellent quoique « progressiste » Crime de monsieur Lange, 1936)et de devenir éditeur d'une revue de tourisme. Pas l'école de la rigueur et de la fidélité au texte d'origine, virgule comprise. C'est dans ses traductions ou celles de ses disciples, dont Minnie, non référencée par mon ami Wiki, que beaucoup de jeunes gens des années 1950 et 1960, dont François Truffaut, ont découvert Peter Cheyney, James Hadley Chase, Carter Brown ? et surtout Chandler, Hammett ou Jim Thompson. D'où, le « monde d'après » advenu, la nécessité de faire appel à C.[2] Jase pour réviser. Pas encore relu, mais j'espère qu'il reste des traces des erreurs et charmantes errances de la trad d'origine. Certes, Himes n'est pas Poe et Minnie pas Baudelaire, mais tout ça était quand même bien délectable. Je suppose que ça le reste sous la férule de C. Jase.

While we're on this, mon ami Wiki m'informe que Marcel Duhamel a publié son autobiographie sous le titre Raconte pas ta vie (Mercure de France, 1972, la même année où mon grand-père André Thirion a publié la sienne, Révolutionnaires sans révolution, chez Robert Laffont).



[1] Les autres « polars noirs » sont écrits par des Blancs. Pour les films noirs, ça dépend : des « blanquitos » la plupart du temps et parfois un Spike Lee.

[2] Charlie, Célestin, Caroline, Cécile, Christian, Christine ? Et pourquoi Jase, Jaz ou Jeez ?


OFFICIEL 3 : JE DÉNONCE

Monsieur le Maire, monsieur le Ministre, monsieur le Commissaire de police, monsieur le Garde-chasse municipal, monsieur le Préfet, monsieur le Président,

J’ai par la présente l’honneur (oui, messieurs dames, la délation est une honorable[1] tradition française) de dénoncer M. Yvan Audouard, écrivain, polémiste, conteur provençal et je vais vous dire pourquoi, mais pas tout de suite parce qu’il me faut lever quelques obstacles préalables.

1. — Ledit Audouard a son école (école primaire publique Yvan Audouard) à Fontvieille, sa cité et sa rue à Arles ; il s’agit donc d’une personnalité plus indéboulonnable que les types statufiés ayant fait fortune dans le commerce des esclaves ou la traite des femmes aux siècles passés.

2. — Ledit Audouard est décédé depuis le 21 mars 2004 et quoiqu’il ait encore reçu il y a peu quelques rappels d’impôts (pas sa spécialité, les impôts) et des appels pour la promotion des solutions énergétiques écologiques, on ne voit pas trop pourquoi on viendrait lui chercher noise dix-sept ans après son décès.

3. — J’entends la dernière objection : « Vous êtes son fils et vous le dénoncez. Quelle ingratitude ! »

Messieurs[2], considérez plutôt le dévouement d’un homme qui fait passer le sens civique devant les liens du sang !

En effet, les faits sont graves.

Jugez-en !

Né à Saigon, ayant grandi à Marseille puis suivi sa scolarité en pension à Montélimar, Yvan Audouard avait choisi Arles comme « ville natale préférée », puis fait de Fontvieille le centre du monde chrétien, barbare et civilisé. Il n’y passait pourtant que quelques semaines par an, arrivant rituellement le 1er juillet et repartant le 31 août ; il recevait ses admirateurs et amis pour l’apéritif sous une tonnelle ou un figuier, recueillait les histoires locales qui formeraient la matière de ses contes et s’en retournait faire résonner son accent méridional et son rire de cigale dans la capitale, non sans avoir organisé au profit de la « galette des vieux » — comme on osait dire alors — un concert dans les arènes de Fontvieille, où quelques-unes des plus grandes stars de la chanson française des années 1960 et 1970 sont venues se produire, dont certains, comme Georges Brassens, qui ne faisaient jamais de tournées estivales.

Pourquoi déployait-il une telle activité ?

D’aucuns lui prêtaient des ambitions politiques municipales qui ne furent jamais les siennes, car elles ne correspondaient ni à ses goûts ni à ses aptitudes ; d’autres répandaient des rumeurs selon lesquelles il se « gavait » derrière cette œuvre humanitaire ; tout ce que j’en peux dire, c’est que dans les rares cas où toutes les places n’étaient pas vendues, il en achetait lui-même.

So why, gentlemen ? Why did he do it ?

La seule hypothèse que j’aie pu sérieusement former est que son amour de ce village allait au-delà de toute raison ; c’était l’idée fixe d’un homme dont les idées, en philosophie comme en politique, n’étaient pas très fixées.

« Qu’avez-vous à dénoncer précisément ? Jusqu’ici vous nous dressez le portrait d’un homme digne de toute admiration. »

J’y venais : en composant ses contes, Yvan Audouard formait le tableau d’un village presque idyllique, un village imaginaire qui était au vrai village ce que le cinéma est à la vie : pareil, mais en mieux. Depuis que le cabanon familial, à force de s’effriter, est tombé en morceaux et a été démoli, je suis devenu propriétaire d’un trou ; la préparation de sa reconstruction et le début du chantier me donnent l’occasion de séjourner au village en des périodes où mon père n’y était jamais, et j’y vois ce qu’il ne voyait pas ou refusait de voir.

Titulaire depuis 2013 de la carte d’invalidité no 1428013[3], j’ai été confronté des dizaines de fois à ce qu’on appelle poliment « incivilité » — places de stationnement réservées aux handicapés occupées par des non-handicapés, types odieux qui ne cèdent pas leur place (dans le métro, dans la queue à la poste) jusqu’à ce qu’on leur mette la carte sous le nez — mais j’avais sous l’influence dudit YA une tendance à considérer que tout cela n’arrivait qu’à Paris — voire à Arles, aujourd’hui modeste sous-préfecture, mais qui fut la capitale d’un empire. Or voici que cela arrive à Fontvieille aussi. Lorsque je l’ai constaté, j’ai failli avoir une réaction violente. Et me livrer à des actes de vandalisme — voire relever les plaques des véhicules pour les dénoncer à la gendarmerie municipale. Mais une réflexion rapide m’a permis de me rendre compte que c’était inutile et c’est pourquoi j’en viens à la racine du mal. Je dénonce donc, que dis-je, J’accuse[4].

J’accuse M. Yvan Audouard, pourtant spécialiste réputé de la connerie humaine, d’avoir sciemment ignoré ou systématiquement sous-estimé la connerie fontvieilloise.

J’affirme que ledit Audouard doit être tenu pour responsable du fait que, découvrant le variant fontvieillois[5] de la connerie tard en mon âge, j’en souffre plus que je ne le puis tolérer.

Alors messieurs, maintenant que vous savez, je vous en adjure, faites quelque chose !

Pour moi, je peux dormir tranquille : j’ai accompli en vous écrivant mon devoir de citoyen et de Français.

 

Références (promotion gratuite) :

Yvan Audouard, Tous les contes de ma Provence, Robert Laffont, collection « Bouquins »,2006, 992 pages, 31 euros



[1] Elle est moins célébrée que celle de l’alcoolisme — l’alcoolisme français, dois-je préciser, qui est culturellement différent des autres banals alcoolismes répertoriés

[2] Vous aussi, mesdames, mesdemoiselles et êtres fluides et transgenres.

[3] Elle a été renouvelée en 2018 et je suis officiellement en invalidité jusqu’à 2023, date à laquelle, si les pandémies le permettent, j’ai le projet ferme d’abuser de mon statut en entrant gratuitement sans faire la queue dans les musées nationaux.

[4] On peut se dispenser de voir le propret film de M. Polanski, pas seulement (ou même principalement) en raison de ses abus sexuels passés, mais pour raisons cinématographiques : au contraire de cinéastes comme Costa-Gavras ou Milos Forman qui conservent vigueur, créativité et audace en leur séniorité, M. Polanski est devenu propret, conventionnel et ennuyeux. Le J’accuse à voir n’a rien à voir avec Zola, c’est le film d’Abel Gance, déjà cité ici.

[5] Je suis familier avec le variant parisien et je l’ai été au variant corse.


ADO QUI NE DIT MOT

On peut ne pas toujours goûter les positions de M. Finkielkraut sur certains sujets mais force est de reconnaître que, même enflammé par la passion argumentative, il écrit et parle un français qui peut être superbe et demeure subtil et précis en toutes circonstances. De plus, la haine antisémite crétine dont il a parfois été l'objet jusqu'à l'agression physique le signale à notre sympathie.

On n'en est que plus interloqué de découvrir l'étrange dialectique dans laquelle, interrogé sur LCI à propos de « l'affaire Duhamel », il s'est laissé entraîner. « Y a-t-il eu consentement ? À quel âge ça a commencé ? Y a-t-il eu ou non une forme de réciprocité ? ». Le journaliste lui ayant rappelé qu'on parlait d'un enfant de quatorze ans, le philosophe nous a rappelé qu'un adolescent, c'est quand même pas pareil qu'un enfant. On se croyait revenu à l'âge où, dans le sillage de M. Matzneff (que son vieux cul flétri lui pèle !), des figures intellectuelles françaises signaient des pétitions visant ouvertement ou vicieusement à la légalisation de ce qu'on appelait alors « pédophilie » - plus connue aujourd'hui comme pédocriminalité. Par une ironie cruelle, un des signataires de cette édifiante littérature se trouvait être Bernard Kouchner lui-même. Consentait-il ainsi à ce que le nouveau compagnon de la mère de ses enfants exerçât sur eux une emprise et donnait-il sa bénédiction anticipée, son blanc-seing aux épouvantables abus qui se dérouleraient une quinzaine d'années plus tard ? Non, il faisait comme beaucoup, surtout à gauche chez les soixante-huitards pour qui il était interdit d'interdire et qui vomissaient tout ce qui ressemblait à « l'ordre moral » : il signait sans lire ou en lisant vite, se contentant d'enregistrer les noms prestigieux, les Sartre, les Beauvoir, les Dolto, les Sollers. C'est une autre histoire -  il faudrait la raconter sans fausses pudeurs et en se gardant de l'esprit de dénonciation, car elle n'est pas simple.

Quelles que soient ses raisons, « Finkie » a été bien puni de sa façon très personnelle de vouloir disserter sur les « spécificités » de cette histoire. On lui est « tombé dessus » comme il le prévoyait et le voici licencié par un de ses employeurs. L'Académie dont il est membre ne peut mettre en congé un Immortel, mais sa présidente exprimera-t-elle sa réprobation ? Ce n'est pas impossible. Se voyant instantanément un objet d'opprobre, le penseur a dans un premier temps réagi à la manière des sportifs pris au contrôle antidopage, se disant victime d'une sanction injuste et dénonçant une forme de « police de la pensée » qui empêche le débat. Puis, découvrant l'étendue des dégâts, il s'est livré à un acte de contrition partiel et maladroit.

S'il voulait dire que, n'ayant pas lu le livre et ignorant les faits, il préférait ne pas aveuglément rejoindre la meute prête à déchiqueter un homme autrefois puissant mais aujourd'hui seul et haï, il n'a pas tort sur le principe mais il s'y est mal pris.

S'il voulait dire qu'il est regrettable que tout débat de société prenne les traits les plus caricaturaux du débat politique et exclue toute nuance, il n'a pas tort non plus mais il a mal choisi son exemple. Je ne sache pas que les prises de parole - même tardives - de victimes d'abus sexuels ou d'inceste nuisent en quoi que ce soit à la qualité des débats de société et participent au triomphe d'une molle « pensée unique » vaguement gauchisante.

Même exempt des soucis opposés de l'exonérer ou de l'accabler, l'on peut s'interroger sur ce qu'il a vraiment voulu dire et, plus généralement, sur la notion même de « consentement ».

De l'aveu des intéressés eux-mêmes, ils se sont longtemps tus et ont fait le choix de vivre dans l'étouffement du silence. Or, nous dit Alain Finkielkraut, ce n'étaient plus des enfants, mais des adolescents. Or ado qui ne dit mot consent, si ce n'est encourage. À part ça, circulez, y a rien à voir : c'est much ado about nothing. Ce n'est qu'à l'approche de l'âge adulte que Camille, nouée de souffrance, a pris l'initiative de parler. À son père qui voulait aller « casser la gueule » au coupable, les enfants eux-mêmes ont demandé de n'en rien faire. Déni et silence dans le reste de la « familia grande » ; autour d'elle, ce sont des murmures, des « secrets qu'on ne dit qu'à une personne la fois » ; « on dit que? », « surtout ne le répète pas mais? ». Bref, ne parlons pas de ce qui fâche. Comme Mlle Diallo a privé DSK de la présidence de la République qui lui était promise, les révélations de Mlle K. ont interdit la présidence du Conseil constitutionnel à M. D. Ingrate, briseuse de carrière, jalouse ! L'on songe à l'une des plus terrifiantes pages du livre où la mère des enfants, confrontée à la vérité du comportement de son compagnon, loin de les protéger et de les consoler, les accuse de vouloir lui « voler » l'homme de sa vie.

Revenons à notre philosophe en goguette : le coauteur du Nouveau Désordre amoureux (1977, comme la pétition Matzneff de sinistre mémoire) semble avoir oublié que les questions soulevées ici ne sont pas de convenance ou de morale bourgeoise mais de droit et qu'en droit un mineur est un mineur dont aucun adulte - à commencer par ses parents ou beaux-parents - n'a le droit de profiter sexuellement, consentement ou pas. Finkielkraut ne disait pas autre chose au début de son interview ; il aurait été mieux inspiré d'ignorer le Malin qui passait par là et de se taire ou de tourner sept fois sa langue sa bouche avant de continuer à parler.

 

Références : 

La Familia grande, de Camille Kouchner, fait vraiment partie de ces livres à recommander sans hésiter, y compris aux fins esprits agacés par la médiatisation et irrités par le succès (plus de 250 000 exemplaires déjà imprimés selon l'éditeur).

En ceci il est un cousin du Consentement, le beau livre de Vanessa Springora, plusieurs fois mentionné ici et dont l'édition de poche est sortie (8 euros) - même justesse, même écriture sobre et tenue.


DERRIERE UN RIDEAU DE LARMES

Un père âgé emmène son fils adulte pour des vacances sur une île où il a passé son enfance. Malade, il ignore la gravité de son état : L'Ile.

En Grèce pendant l'occupation allemande, un adolescent tombe amoureux de la fille de ses voisins juifs : Gioconda.

Dans un cas comme dans l'autre, il n'est pas difficile de deviner dès les premières pages que la chute n'entrera pas dans la catégorie « and they lived happily ever after ».

Le père de l'Ile est condamné par la maladie aussi irrémédiablement que la jolie Gioconda par la proximité des nazis. Dans l'intensité hypnotique de ces deux récits brefs n'entre donc aucun élément de suspense. Dès les premières lignes, nous savons : aucun miracle n'interviendra, le destin s'accomplira - et c'est le coeur étreint par cette certitude que nous lisons.

Ces deux livres m'ont été offerts. Nata m'a simplement mis L'Ile dans la poche ; en me parlant de Gioconda, ma vieille et merveilleuse amie Dominique, prévisionniste économique au coeur tendre et à l'âme romantique, m'a dit que sa lecture avait chamboulé une forme de théorie personnelle de la littérature qu'elle avait développée : dans un livre peu importe l'histoire, c'est le style, la manière de l'auteur qui vont me séduire, me happer. « Et pourtant », a-t-elle ajouté timidement, « j'ai lu ce petit livre dont la seule ambition est de raconter une histoire aussi exactement que possible « derrière un rideau de larmes »

Pourquoi ai-je lu L'Ile en premier ? il était à ma main, au sommet de la pile des dizaines de livres que je me suis promis de lire. C'est en lisant l'Ile que j'ai compris ce que Dominique voulait dire ; et je l'ai ressenti à nouveau en lisant Gioconda.

Je n'ai pas la tentation de faire une théorie - ou un principe - de ces deux expériences aussi brèves qu'intenses mais pour commencer l'année j'avais envie de les partager.

Références :

Giani Stuparich (traduit de l'italien et préfacé par Gilbert Bossetti : L'Ile. (96 pages, éditions Verdier, 5 euros)

Nikos Kokantzis  (traduit du grec par Michel Volkovitch): Gioconda (128 pages, l'Aube, 9 euros)

 


L'HEURE DES COMPTES

Non il ne s'agit pas des comptes auxquels tu penses spontanément, ô lecteur attentif à l'actualité :

-       la litanie de notre prière covidienne, non ! 

-       les douteux comptes de campagne de M. Sarkozy , non plus !

-      les déficits abyssaux des comptes publics creusés par l'incurie ou la crise sanitaire ? point !

-      les comptes, mécomptes et recomptes  des votes dans les états américains, non, non, trois fois non !

Aucun de ces comptes ne m'a empêché de dormir, au contraire de ceux auxquels je m'adonne alors qu'après quatre séries d'épreuves, je dois cesser de reprendre mon prochain livre  Au commencement (a not so small book of beginnings) », à ne pas chercher en librairie quand elles réouvriront, car il n'est pas destiné à la vente mais, imprimé à un petit nombre d'exemplaires, sera mon cadeau de Noël à mes enfants et à ceux de mes amis qui lisent assez de français, d'anglais, de franglais et même de frenglish pour apprécier ma promenade divagante au milieu de quelques dizaines des débuts de livres, de nouvelles ou d'articles qui ont accompagné ma vie et en ont été l'aliment principal, avec l'amour et l'amitié. Quand on approche les 400 pages et qu'on songe à tous les textes merveilleux qu'on n'a pas pu insérer (comme dans les ouvrages savants, une bonne part de l'espace est occupée par des notes, détails personnels, commentaires faciles, blagues à deux balles), il est temps de marquer une pause. Incapable de m'arrêter de compiler des index inutiles : quelles maladies ont affligé nos auteur(e)s, quels ont été leurs démêlés avc la justice ? ont-ils été confrontés à la prison, à la guerre ?  lesquels sont morts de mort violente ? Ou bien, absolument vain,  combien de titres avec des noms d'animaux ou de villes ? peut-être plus utile quelles furent les occupations extra-littéraires de ceux dont l'histoire  a retenu le nom ? tout ça m'occupe et m'obsède? Blaise Pascal, ayant inventé à seize ans la première machine à calculer, a-t-il également enseigné l'escrime, art dans lequel il était assez versé pour écrire un traité ? Anthony Trollope, comme je le croyais, a-t-il travaillé à la Chambre des Communes ? Non, mais à l'administration des Postes. René Descartes est-il mort de l'exposition au froid suédois ou de l'ingestion d'une hostie empoisonnée à l'arsenic ? Sur tous ces sujets mon ami Wiki vient à mon secours, me perturbant plus souvent qu'il n'apaise mes doutes, m'assommant de détails que je ne cherchais pas, ne me donnant pas ceux que je cherche. L'absence de but pratique rend la quête obsédante et m'empêche de reprendre le cours de mes lectures interrompues. J'ai la chance de ne pas avoir l'équipe Giuliani-Trump au cul, M. Biden et Mme Harris n'ont pas besoin de moi et aucun éditeur, ébloui par mon talent ou le compte de mes ventes mesuré par GFK ne me persécute de son amour, donc it's all cool, mais j'arrive pas à arrêter. Aussi, ça doit être l'âge, j'ai du mal à finir : mon roman qui est presque fini depuis deux ans, et même mon post de slog commencé il y a trois semaines sur la liberté et ses fantômes. Au moins celui-ci je l'arrête et je me remets à lire (pause dans Châteaubriand, Jorge Amado).

Rien à voir, mais souvenir d'une lecture de Simon Leys, je ne sais plus lequel de ses merveilleux petits essais non chinois : le bandit et révolutionnaire mexicain Pancho Villa fait face au peloton d'exécution, un événement auquel assistent des dizaines de journalistes. Au moment où l'on va lui bander les yeux, il se tourne vers les représentants de la presse, conscients de la solennité du moment : « Dites? » commence-t-il avant de s'interrompre. Pendant quelques secondes un silence religieux règne. « Dites? », reprend Pancho d'unevoix étranglée qui s'achève en sanglot : « Dites que j'ai dit quelque chose. »
Je ne saurais dire mieux.

 

Références :

Jorge Amado, Bahia de tous les saints (Folio n°1299)

Simon Leys  (Pierre Ryckmans) était le meilleur des Belges un peu comme Todorov était « le meilleur des Bougres : Le Studio de l'inutilité ; L'Ange et le cachalot ; Protée et autres essais ; Le bonheur des petits poissons, tous réédités en format de poche. Et comme tout est bon chez lui, il n'y a rien à jeter : La mort de Napoléon, Les Naufragés du Batavia et Les Essais sur la Chine.


ETHIQUES ET TIC ET TOC

Je l’ai écrit souvent ici, Tzvetan me manque et il ne se passe pas de jours sans que l’actualité ne me donne envie de décrocher mon téléphone pour entendre sa voix ou de sauter dans le métro (la ligne 7 était notre ligne de vie, de Jussieu à Louis-Blanc). Pour un homme à la voix douce et aux idées modérées, il était capable d’exprimer des points de vue forts – et pas nécessairement consensuels. On pouvait toujours essayer de s’engueuler avec lui si on ne les partageait pas mais c’était difficile car, d’accord ou pas d’accord, on ressentait que l’on apprendrait plus à l’écouter qu’à le contredire. Et puis il est très difficile de s’embrouiller avec un homme à qui il est indifférent d’asséner le « et toc » final d’une discussion, à qui il n’importe tant d’avoir raison que de discerner le plus clairement possible la lueur et les contours d’une incertaine vérité.

Je me souviens d’un diner chez lui (chez eux) quelque temps après l’attentat de Charlie. Nous étions également horrifiés de l’attentat et j’exprimais une version pas spécialement originale de ce qui se disait partout : il était insupportable de contester à Charlie, un journal dont l’histoire s’était construite dans la provocation et le défi aux institutions comme aux religions, le droit de publier ces caricatures, dessins dont la médiocre qualité était loin des géniales critiques sociales de Reiser, de la poésie déjantée de Cabu ou des tendres obsessions féminines de Wolinski. Au nom d’une liberté chèrement acquise par ses devanciers, Charlie bénéficiait du droit de les publier. Oui, dit Tzvetan en substance, Charlie et les journaux publiés en régime démocratique ont le droit de publier ces dessins et c’est un droit qui nous est cher. Mais renoncer à les publier, comme l’ont fait plusieurs journaux danois et d’autres en Europe et en Amérique, est-ce renoncer à l’exercice de la liberté ? Pour illustrer son propos, il revint à la distinction classique entre « éthique de liberté » et « éthique de responsabilité », une distinction théorisée par le sociologue Max Weber et que l’on peut traduire ainsi grossièrement : que j’aie la liberté d’accomplir un acte, de prononcer une parole, de publier un texte (ou des dessins) ne signifie pas que je doive le faire : je peux sans abjurer ma liberté décider au nom de ma responsabilité (morale, sociale) de ne pas le faire. La rédaction qui ne publie pas les caricatures est-elle victime de « l’islamiquement correct » rampant ou bien ses membres pensent-ils seulement à des musulmans qui pourraient en être inutilement blessés ? Cela ne signifiait pas (hier comme aujourd’hui) qu’en privilégiant le principe de liberté sur une interprétation du principe de responsabilité, que Charlie et ses journalistes « méritassent » en quoi que ce soit d’être attaqués et tués. Le paradoxe qui échappait à la paire de crétins endoctrinés comme au Pakistanais au hachoir est que ceux qui prétendent défendre l’islam ne sèment que la honte et l’horreur chez une majorité de ses adeptes et le dégoût, voire la haine, chez beaucoup d’autres. Quant à l’ambition de « tuer Charlie », les islamo-criminels tuent (ou blessent) des êtres humains mais font à leur corps défendant une promotion mondiale à ce qu’ils détestent. Il serait de mauvais ton, face à tous ceux qui clament leur amour de la liberté de rappeler que ce n’est pas l’aimer moins que se priver parfois de son exercice ou d’y fixer des limites en fonction des sensibilités et du moment. En ces circonstances, d’une éthique à l’autre, il n’y a pas de « et toc ! » qui tienne.

Références :

Tzvetan Todorov : Nous et les autres (Seuil, 1989, réédition collection Point Seuil);

La Peur des Barbares (Robert Laffont, 2008)

Et toujours : Lire et Vivre ( Robert Laffont, 2018)


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