Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


DERNIERES PENSEES D'UN CORONAVIRÉ

Puisque je vais mourir,

Seul ou avec tout le monde -

Ça n'a pas encore été annoncé sur les ondes,

Je vais exprimer mes dernières volontés.

Y aura-t-il même un vivant dans un an pour les lire ?

Si oui : au moins de moi restera un sourire.

Si non : un coup de plus j'aurai écrit pour ne rien dire.

Avant de mourir je veux

Faire l'amour dans l'eau d'une mer chaude

Passer la nuit avec deux des plus belles Claude

des Mémoires d'outre-tombe achever la lecture

Afin au ciel d'y entretenir leur auteur

de quelques longueurs que j'y trouvai

et qui eussent mérité de notables coupures

Egalement je veux apprendre le chinois

le finnois, le hongrois,

le vieil anglois

Naviguer je veux aussi au noroit

au suroit,

et courir encore sur le sable et par les bois.

Je veux -  las, le temps m'est horriblement compté ! -

Aller au sommet du Mont Blanc

Traverser un ou deux océans

 M'agenouiller tel un suppliant

Au pied des géants

De l'île de Pâques

Revoir Olympie, Delphes, Angkor, Cuzco, Karnak,

Lieux dont la force d'âme autrefois m'étreignit

Mais dont la magie s'est enfuie

Les temples de Kyoto, et leurs cerisiers blancs

Les verrai-je une fois au printemps ?

La madone del Parto, de son manteau les pans

S'ouvriront-ils pour moi en un dernier tableau ?

Les fresques de Piero, de Giotto, Masaccio,

Les austères cellules où peignit Angelico,

Mes yeux pourront-ils encor' en festoyer

A l'heure du couchant ?

 

Et les soeurs provençales ? Cluny, Fontenay, Montmajour, Fontevrault ?

Me sera-t-il donné à nouveau de m'y recueillir les yeux clos ?

ou dans cette modeste chapelle d'une campagne isolée,

moi sans Dieu, de prier ?

 

 

Et puis si j'ai le temps - soyons un peu sérieux ! - je veux revoir une dernière fois

Tous ces longs films suédois

Qui donnaient envie de mourir

Quand la vie était une valeur sûre

Chanter les solos de Parker

Et rire avec Buster,

Avec Curly, Larry et Moe,

Avec Fields et Charlot,

Sans oublier Toto,

Et puis les Marx Brothers

Groucho, Harpo, Chico,

De Karl les cousins autrement rigolos.

 

Une dernière chose avant de vous quitter,

Vous que j'ai tant aimés

Et vous aussi que je détestais

Ou dont je me foutais

Jusqu'à mon dernier souffle, je voudrais

Mon amour ma chérie aux doux bras

Que tu me tiennes contre toi.


REGARDER LES PAUVRES

Quand un artiste - peintre ou écrivain - considère un pauvre, que voit-il ?
Que ce soit pour l'exotisme ou pour une cause religieuse ou politique, il voit le plus souvent un « objet » d'où il tirera une image chargée d'une intention - image de compassion, image d'indignation, image exotique.
Quand le jeune Napolitain Vincenzo Gemito, dix-sept ans, voit un enfant en haillons assis par terre, les cartes à la main, il voit un frère : ainsi naît la sculpture qui accueillait les visiteurs, il y a quelques jours encore, à l'exposition du Petit Palais consacrée à cet artiste dont je n'avais jamais rien vu et ne connaissais même pas le nom.
Le corps d'un jeune pêcheur tenant son filet, le visage fatigué d'une vieille femme, ce n'est pas le « beau » que Gemito scrute mais la vie même, les secrets les attitudes et le mouvement même de la vie telle qu'elle jaillit de la terre ou des eaux.
Parce que sous son regard, le pauvre n'est pas un « autre » ou un « type » mais l'un d'entre nous, il exprime avec une humilité et une puissance bouleversantes un je-ne-sais-quoi de la condition humaine qui résonnent en nous.

Référence :
Dommage ! Si vous ne l'avez pas vue, la rétrospective du Petit Palais a pendant de longues semaines été ce phénomène rare des expos parisiennes : un lieu de paix où l'on n'était pas bousculé comme dans le métro et où l'on pouvait s'absorber dans la contemplation des oeuvres en les méditant une à une. Puis cela s'est affolé au cours des derniers jours et les foules sont arrivées. Maintenant c'est fini, et pour admirer Gemito il faudra se rendre à Naples, au musée de Capodimonte où ses oeuvres sont exposées.


MES CARNETS NOIRS : INTEGRALE

C'est avec intérêt qu'éclairé par ma nouvelle amie Géraldine Collet, j'ai découvert que dans une édifiante interview de 2015, « Gaby le Magnifique » Matzneff annonçait avoir confié plusieurs années de ses « carnets noirs » à Antoine Gallimard afin qu'il les publiât après sa mort. Ce prestigieux éditeur ami des écrivains maudits s'est récemment déclaré « gêné » par le contenu des journaux de GM, que sa maison publiait depuis trente ans. Rougira-t-il à nouveau avant de livrer à la postérité ces moments secrets de la sulfureuse intimité matznévienne ou bien renoncera-t-il, atteint brutalement de compassion pour ces petits prostitués mâles à qui le poil (horreur !) a poussé et dont les vies ont été ruinées pour la grandeur de la littérature ? Lorsque GM le « philopède » s'enorgueillit de publier le détail de la  sodomisation de petits garçons âgés d'une dizaine d'années, qu'a-t-il gardé secret par détestation du qu'en-dira-t-on véhiculé par les épouvantables moralistes qui nous gouvernent, manipulés par des féministes « hystériques » (elles le deviennent toutes dès qu'elles sont en âge de « vêler ») et des père-la-pudeur s'étant masturbés en regardant du porno soft ou hard sur internet plutôt que de suivre audacieusement leur élan vital et de sauter dans un avion pour Manille afin de « libérer » de glabres garçonnets, biffetons à l'appui?

Pour ma part, j'annonce officiellement n'avoir confié aucun carnet noir à quiconque.
Je n'ai à cela aucun mérite car 1. Si j'ai quelques textes non publiés, ma femme et mes enfants ne trouveront dans mes placards aucun carnet noir, ni aucun disque noir à côté de mon ordinateur : tout au plus des cahiers de tailles et de couleurs diverses, remplis de mon écriture illisible (même pour moi-même). 2. Nettement moins « transgressif » que l'ex-poulain de Philippe Sollers, je n'ai jamais entretenu avec le patron de la rue GG, l'intimité que l'auteur des Moins de seize ans avait développée avec lui jusqu'à leur récente rupture.
 de plus, le sentiment de mon « importance » n'a jamais été très développé chez moi et n'a été en rien gonflé par de modestes succès et de fréquents échecs.  Cerises sur le gâteau de ma splendeur imaginaire,  je ne me sens en rien « maudit », l'expression « après ma mort » me fait sourire et je considère sans angoisse la perspective probable de l'oubli de mes écrits.

En annexe, sur le « grand style » du maudit du jour, dont les admirateurs (« certes il est sulfureux, mais quel écrivain ! ») sont plus silencieux ces temps-ci, je livre la phrase d'ouverture d'un de ses romans :

 

Que chacun se fasse son impression sur ce galimatias d'un écrivain que M. Yann Moix - un spécialiste s'il en est - jugeait récemment « classique mais vivant »-, mais il m'apparait qu'en sus de la pédocriminalité, GM devrait être poursuivi pour crime contre la langue française - et mis en examen ses correcteurs  et thuriféraires pour complicité aggravée.

Références :

 Pour les matznévos (s'il en reste), les  masos ou les  amateurs de curios littéraires, Les Lèvres Menteuses (Gallimard, 2001) ;
Les moins de seize ans (Julliard, 1974)a été retiré de la vente mais des sites en ligne vous le proposent à petit prix

www.Chronicart.com/livres/matzneff-toujours-rebelle pour l'interview.

 

Je ne me lasse pas d'offrir Le Consentement et je constate avec joie que son auteure est aussi sobre et juste dans ses interventions médiatiques que dans son ouvrage.  Certes, ce récit poignant n'est « pas  vraiment de la littérature » pour quelques fins becs houellebecquophiles, mais  pour les analphabètes ringards  dont je suis, c'est un sacré bouquin !

 Le Consentement, Vanessa Springora, (Grasset, 2020)


EUX ET NOUS (l'éternel retour)

          L'un des lecteurs réguliers et toujours attentifs de mes divagations (le sens premier de divaguer, pour Littré, c'est errer çà et là...) me reproche parfois amicalement d'exprimer des sentiments d'une révolte adolescente attardée.  Pas faux, honnêtement, pour reprendre le grand Pierre Dacq, que sans être « contre tout ce qui est pour », je conserve une tendance primesautière à être « pour tout ce qui est contre »

          Sachant qu'il est difficile de livrer avec la froideur nécessaire des réflexions à chaud, c'est avec retenue que je me lance...

          Que M. Macron ne puisse tenir sa vague promesse d'un espace politique au-delà de la droite et de la gauche ne saurait lui être imputé à crime - et c'est par ailleurs lui faire un mauvais procès que de lui reprocher de mettre en oeuvre, avec la retraite à points, l'un de ses engagements de campagne. Vivant plus longtemps, et observant ce qui se passe dans les pays voisins, nous avons confusément conscience qu'il faudra aux plus jeunes de nos concitoyens travailler un peu plus longtemps pour payer nos retraites et garantir les leurs.  La réforme vitupérée par Mme Le Pen et M. Mélenchon , critiquée à gauche comme de la «  casse sociale » et à droite comme  trop timide    n'est pas la panacée vantée en choeur par les  « marchistes » et elle sera, n'en doutons pas, suivie dans quelques années par une autre qui, comme elle, offrira une solution définitive au problème de retraites. En attendant, il valait pour une fois faire quelque chose plutôt que rien, même si ce quelque chose est trop pour les uns et as assez pour les autres Mais qu'un homme aussi intelligent et réfléchi que M. Macron semble avoir tant de peine à mettre en oeuvre la promesse assez simple de rétablir la confiance du citoyen de base en l'honnêteté de ses représentants - trop souvent et injustement pointés d'un « tous pourris ! » facile, c'est tout de même dommage.

          À gauche, nous avons connu M. Cahuzac qui défendait sa probité « les yeux dans les yeux » puis nous avons eu M. Thévenoud et sa phobie administrative qui l'empêchait de remplir ses déclarations d'impôts. Comment s'en est-il sorti ?  Mieux, à n'en pas douter, que le pékin moyen qui, phobique ou non, commet la même erreur. À droite, nous assistons au spectacle réjouissant et pitoyable du feuilleton Balkany ; nous pouvions penser raisonnablement qu'instruit par ces affaires, M. Macron veillerait à ce que la « transparence » ne soit pas un vain mot - ni une Haute Autorité à géométrie éthique variable. Lorsqu'il a demandé à M. Ferrand, mis en examen pour « prise illégale d'intérêt », de démissionner de son poste de ministre, il avait semblé cohérent avec ses principes. 

          Empêtrée dans de confuses affaires immobilières, Mme Nyssen a dû, à son tour, quitter ses fonctions. Défaut technique dans le « filtrage », a-t-on expliqué au peuple étonné. Cela ne se reproduira pas. M. Ferrand, pas assez « irréprochable » pour rester ministre, l'était suffisamment   pour être recyclé en président de l'Assemblée Nationale, rien que ça, le troisième poste le plus important de la République... un job quasiment bénévole : : sept mille euros  par mois plus les frais, un plan de retraite   sans doute un peu plus spécial que celui des autres parlementaires... Et qui, à la veille de la première grande manifestation contre la réforme, intervient pour traiter les protestataires de « pleurnichards » ? Nul autre que ce même M. Ferrand !

          Sur ce, M. Delevoye - ministre en charge de la réforme dont on ne peut dire qu'il soit novice en politique - « oublie » de déclarer une bonne partie de ses mandats rémunérés, mais aussi  le principe qu'il ne peut occuper un emploi privé en même temps qu'une fonction publique.  La faute à  sa femme, nous dit-il. Ah ! Ces gonzesses !    A l'âge  de #metoo,   c'est devenu n'importe quoi. Après une telle séquence, on pourrait en souriant s'interroger sur ce que son successeur aura pu « oublier ». Gageons qu'il aura été correctement « filtré » pour n'avoir pas à être furtivement exfiltré.

Le sens des symboles, c'est un peu comme le bon sens : on l'a... ou on ne l'a pas.

          Il est curieux et regrettable de constater qu'à l'heure où l'on demandait au peuple de faire un effort  supplémentaire pour s'assurer une vieillesse, sinon dorée, du moins paisible, le chef de l'État n'ait pas perçu que le symbole de l'éternel « eux et nous » serait pris pour ce qu'il est : un signe de mépris et une offense aux « vraies gens ». On nous dit que les parlementaires sont à l'oeuvre pour faire entrer leurs propres régimes spéciaux dans le régime général - le tout, sans doute, avec des aménagements particuliers justifiés par la pénibilité de leur tâche. Mais quid des anciens ministres, des anciens présidents ?  M. Macron, qui - même réélu-, n'aura pas 50 ans lorsqu'il  quittera l'Elysée,  a fait savoir qu'il renonçait à sa retraite présidentielle, ainsi qu'à siéger au Conseil Constitutionnel, assurance d'un revenu consistant pour une tâche qu'on perçoit peu écrasante.  Le bal des hypocrites a  aussitôt repris (cesse-t-il jamais réellement ?) : les   âmes  vertueuses  ont  vociféré que, assuré de confortables revenus complémentaires dans les milieux financiers où il retournerait  sans doute, cette promesse ne lui coûtait pas grand-chose. Elle a le mérite d'indiquer un début de  prise de conscience : M. Macron en profitera-t-il pour glisser un mot à ses prédécesseurs, leur suggérant que, par égard pour l'esprit républicain et au-delà de toute querelle partisane, , il serait heureux qu'ils prissent la même décision   que lui et se contentassent pour vivre de leurs droits d'auteur, de leurs cachets de conférenciers, complétés par le montant généré par les points de leur retraite qui dépassera, n'en doutons pas, les 1000 balles minimum promis à la masse de ceux qui auront bossé toute leur vie. Il est vrai que  sont choquantes les conditions  de vie  accordées aux « ex » encore vivants, M. Giscard d'Estaing, qui aura été non président beaucoup plus longtemps que ministre et président, et MM. Sarkozy et Hollande, dont l'essentiel de l'énergie est consacrée à une campagne électorale permanente ayant pour objet de nous les faire regretter - voire de nous convaincre de faire à nouveau  appel à leurs services pour sauver la patrie en danger.  Les sommes en question, nous opposera-t-on, sont une goutte d'eau dans l'océan des déficits que, courageusement, des dirigeants éclairés comblent avec les sous de ceux qui ne bénéficient d'aucun de leurs avantages.  Et puis ces privilèges ne sont rien en comparaison de  ceux cumulés, légalement ou pas, par les  Ghosn  et autres efficaces et douteux  champions du capitalisme.. Certes !   On nous citera des exemples d'élus locaux ou régionaux ayant servi fidèlement leurs concitoyens pendant des décennies. Mais pour un Lassalle, combien d'opportunistes,  de roués faisant passer le sens de la manoeuvre et les tapes dans le dos  pour  l'amour du service public, combien d'artistes du clientélisme ?

Aménagements partiels à l'appui, on sortira de cette crise et pendant quelques jours, les millions de passagers de la RATP ou de la SNCF auront le sourire et seront polis les uns avec les autres. Comme pour « Nuit debout », comme pour les « gilets jaunes », on soupirera : « ouf, c'est fini. » et dans un mois dans un an, à l'occasion d'une autre réforme sur un autre sujet (ou le même), ça recommencera.

Qui s'attaquera au symbole ? Qui désensablera enfin les portugaises de nos Olympiens gauchistes, droitistes ou marchistes ?

Allez, Manu, encore un effort pour être révolutionnaire !

Ps. Ceci écrit avant l' « important discours » que notre président va prononcer à l'occasion des voeux du Nouvel An.


UN MÂLE POUR LE BIEN

Les lecteurs de ce blog ont échappé de justesse à « SOIGNER LE MALE PAR LE MALE », mais ce titre démontre, s'il en était besoin, que je ne résiste jamais à un mauvais jeu de mots.

Après mon post au sujet de la crise du mâle, je me vois engueulé poliment par un lecteur qui me reproche de tomber dans un piège en désignant le président Trump comme prototype du mâle toxique, un concept qu'il récuse, jugeant de façon plus ou moins explicite, qu'en matière de toxicité la femelle n'a rien à envier au mâle. Je m'apprêtais à m'écrier : « Houellebecq, sors de ce corps ! », lorsqu'une référence donnée par mon contradicteur m'a attiré l'oeil. À côté de Roland Barthes il citait un jeune romancier que j'ai bien connu  - qui se souvient de Marie en quelques mots , premier livre d'Antoine Audouard, paru en 1977, à part un ou deux critiques d'un certain âge ?

Pour en revenir à la « nouvelle masculinité », le magazine GQ en donne une version plus souriante que celle de Harper's, plus coûteuse aussi. M. Pharrell Williams, icône hip-hop, se montre en couverture dans un manteau jaune à plis et replis, du type qu'on imaginerait  mieux porté par la  duchesse de Kent pour un mariage royal. Entre deux pages où il est photographié dans toutes sortes de tenues, M. Williams expose sa philosophie - une sorte de bouddhisme Chanel où on se déplace en Mercedes Benz silencieuse,  où on ferme les yeux pour méditer avant de passer à table dans des restaurants de luxe, où l'on devient un homme un vrai en reconnaissant sa part de féminité. Le manteau  milieu de gamme tourne autour des 10.000 dollars, les bijoux et montres  tournent autour des  50.000 et certains prix d'accessoires ne sont même pas donnés - il est recommandé de contacter la marque. Bref, pour 100.000 balles, il est tout à fait possible d'échapper à la masculinité toxique pour contacter le féminin en soi. Comment feront les pauvres ? Vous savez, les pauvres? en dehors de cas d'exception, comme le père et l'oncle de M. Williams, ils se situent entre ceux d'Affreux, sales et méchants et ceux de Parasite. Irrécupérables? C'est un miracle que M. Williams, autrefois l'un d'entre eux, ait pu accumuler assez de biens pour devenir  ce « mâle bien » qui nous fait rêver.

 

Références :

Le prix des mocassins Pharrell Chanel n'est pas indiqué, le cardigan Prada est à 1.704 dollars,  les pantalons St Laurent à 990, les manteaux commencent à 1705, des chemises Armani à 525. Si vous  voulez faire des économies en vue de la montre Richard Mille à 982.000, vous choisirez les boxers à 65 et le lot de 3 chemises Human Made à 66.Un conseil : ne radinez pas. Être un mâle bien  comme ils disent chez Mastercard, priceless. Et qui sait, amis lecteurs, vous finirez peut-être sur la couverture de GQ, ce qui fera plaisir à vos mamans, amies, épouses.

Plus sérieusement, il n'est jamais trop tard pour recommander la lecture de l'épatant Mythe de la virilité, de la remarquable philosophe Olivia Gazalé. (éditions Robert Laffont , 2017)


POURQUOI LE MÂLE VA MAL ?

De la grande tradition littéraire américaine du « magazine  writing », presque rien n’est connu en France, où « journalisme » et « littérature » ont le plus souvent été des mondes séparés.

À l’heure où les magazines U.S les plus prestigieux sont en difficulté – la faute à la pub qui rentre mal, à Internet qui engourdit le cerveau des lecteurs – la qualité de beaucoup d’articles reste impressionnante. Ainsi la dernière livraison du célèbre Harper’s  – où à côté des photos d’Irving Penn ou de Cartier Bresson, on trouva notamment autrefois a signature de Truman Capote – propose-t-elle un passionnant essai de Barrett Swanson sur l’état du mâle américain contemporain.

À son meilleur, le magazine writing propose un sujet accrocheur, une recherche approfondie, une histoire structurée et un style personnel. Sous l’influence de certaines de ses stars, comme Norman Mailer ou Hunter Thompson, les années récentes ont vu certains écrivains négliger le travail journalistique ou d’écriture  pour se raconter avec la complaisance des auteurs précités, mais sans leur talent hors norme.  N’ayant rien lu de M. Swanson, je me suis fié à l’accroche de couverture : « Manhood in the age of #metoo »  que le sommaire précise partiellement en indiquant le titre « Men at work » et le sous-titre « Is there a masculine cure for toxic masculinity ? ». Décidé à partir à la rencontre d’une toxicité masculine » dont –  malgré de fréquents rappels à l’ordre d’Edith, ma prof de yoga, mon adorée gouroute – j’ignorais la présence en moi, je me suis plongé dans le récit de M Swanson. Il est structuré autour du compte rendu d’un long week-end dans une « retraite » organisée par la société Evryman – des hommes proposant à des hommes en désarroi de se réunir entre hommes (ce sont des femmes qui font le service, quand même !) dans le but de retrouver une identité masculine nettoyée du poison du machisme. On parle, on se confesse, on écoute, on pleure (beaucoup), on s’encourage, on se donne des tapes dans  le dos et des « high five », on se câline et à la fin du week-end on repart l’âme récurée – non par d’agressives militantes féministes – mais par des hommes comme nous, poil dur et voix douce. Le  talent de M. Swanson est de nous entraîner dans son récit avec honnêteté, justesse et un certain sens du comique. Tout d’abord il a fait son « homework ».Cette crise du mâle, nous apprend-il assez vite, n’est pas une « impression ».  Des statistiques établissent d’inquiétantes proportions (de l’ordre de 80%) d’hommes américains en proie ou la dépression ou à une addiction quelconque ; si l’on ajoute  les tentatives de suicide, l’Amérique  moderne – celle qui a élu comme président M. Trump,  prototype du mâle bien toxique, n’est pas une nation de John Waynes ou de Rambos sûrs de leur virilité, sauf à considérer que sortir son flingue ou son surin sont des signes d’une virilité confiante : le mâle américain est responsable de 80% des crimes avec violences.

Par la variété de ses sources,  son absence de complaisance  quand il se met en scène, son absence de condescendance quand il relate des scènes pouvant prêter à sourire, M. Swanson attire la sympathie. Dans un endroit où l’on pleure beaucoup (l’un des exercices s’intitule « si tu me connaissais, tu saurais que.. » et donne lieu à de torrentielles confessions), on ne pouvait rêver plus accommodant témoin qu’un journaliste dont, nous dit-il, le surnom à l’école était « the sprinkler »  - l’arroseur… Nous faisant découvrir en parallèle l’univers effarant des « iron Johns », ces super-machos dont « super Donald » Trump  est un exemple, il nous invite à une réflexion collective et personnelle subtile et non caricaturale. Un sentiment renforcé vers la fin d’une (longue) lecture, quand l’on s’aperçoit qu’il n’essaie pas de « conclure » : à coups de stages, de thérapies ou de « retraites » ce « nouvel homme »  est-il autre chose qu’ une illusion moderne, voire un sous-produit marketing de plus dans une société  où le désir de se relier à nos semblables a produit un monstre comme « Facebook » et où les « gourous » de toutes obédiences suivent les préceptes enseignés dans les écoles de commerce ? Libre au lecteur (ou à la lectrice) de se faire une opinion personnelle : au moins celle-ci, qui n’est pas et ne peut être « vierge », aura-t-elle été éclairée et enrichie par ce témoignage/enquête mené avec talent.

 

Référence

Harper’s Magazine, numéro de novembre 2019


LE POINT DE VUE DES BALEINES

Depuis qu'en pleine obsession baleinière romanesque, j'ai visité le «Whaling museum » de Nantucket, j'y retourne à chaque fois que nous avons l'occasion de séjourner sur l'ancienne capitale des baleiniers américains et le centre mondial de cette chasse - l'équivalent, si j'ose la comparaison, de l'île de Gorée pour le commerce des esclaves africains.

1700 marins périrent au XIXe siècle dans cette pêche dangereuse, nous dit un jeune et sympathique conférencier, ce dont témoignent en effet les images en noir en blanc d'un documentaire projeté derrière lui : la chose a peu en commun avec une promenade en barque sur le lac de Central Park. Comme il nous a demandé de réserver nos questions pour la fin, je remballe celle qui me brûle les lèvres : combien de baleines ? En conclusion de son exposé (20 minutes pour 200 ans d'histoire, pas mal !) le chiffre tombe : on estime à trois millions le nombre des baleines tuées dans le monde au XXe siècle. Les rares survivantes ne sont pas rancunières ou, malgré leurs grosses têtes n'ont pas des mémoires d'éléphant : dans les zones où elles sont à l'abri des baleiniers norvégiens ou japonais, les derniers à les pourchasser pour les besoins de la « recherche scientifique », non seulement elles ne fuient pas le contact avec les hommes mais on a observé qu'elles le recherchent. Peut-être sont-elles en mesure, enfin, d'exprimer leur point de vue - voire d'exiger via leur syndicat (SYBACEC : Syndicat des Baleines et Cachalots en Colère, branche française de l'AWU ( Angry Whales United) excuses publiques et réparations ?

Homme (nm): seule espèce animale ayant le désir (et l'inventivité technologique) de massacrer quand ça lui chante non seulement des sous-groupes de sa propre espèce mais aussi des espèces entières

Références :
The Whaling Museum, 13 Broad Street, Town , Nantucket
20 dollars pour les adultes, 5 dollars pour les enfants de moins de 17 ans.

Et bien sûr, toujours, Moby Dick : post à venir sur ce slog.

Mon roman L'Arabe ( l'Olivier, 2009, disponible en collection Folio) décevra les amateurs de romans d'aventures maritimes à la recherche de hardis harponneurs ou d'activisme transocéanique : la seule baleine représente est échouée.


DIEU SANS LE SON

   

 

Quand on a une fois encore survécu à l'expérience des aéroports américains et, qu'essoufflé, on s'assis à sa place, on est prêt à croire au miracle.

Est-ce pour cette raison que Jet Blue, qui nous offre la télévision à bord, me propose la chaîne Fox News à l'heure où des télé évangélistes  nous présentent leurs services. Fasciné ( peut-être, après des décennies de  crasse mécréantise, suis-je enfin mûr pour l'appel du Seigneur ) je néglige de zapper vers les résumés des matches de baseball de la veille et  reste scotché aux shows successifs de Joel Osteen et de David Jeremiah. Déjà un bon point, qui prouve que Dieu n'est pas forcément un mauvais choix de business : ils sont l'un et l'autre leurs propres sponsors (c'est écrit au débutet à la fin)

Joel a un peu la tête d'un type qui  essayé d'être Keanu Reeves et n'a pas réussi à percer. Comme le héros de Speed et de Matrix il dispose d'un répertoire de trois expressions : engageant, intense, et neutre. Là il a un peu la tête du type qui fait une nouvelle photo pour son book afin de relancer sa carrière. Son pote photographe lui a dit « cheese », il a souri de son mieux et son visage s'est figé dans une expression crispée qu'il n'arrive pas à détendre pendant qu'il s'active sur scène.

Joel a son mot clé : HOPE, et après la pub, en bas à droite de l'écran on voit  son adresse web, un numéro de téléphone pour réserver des places pour son prochain grand raout le 5 octobre à Newark.
La botte secrète de Joel c'est sa femme : Victoria, une blonde avenante qu'on aperçoit dans la salle, concentrée, et qui sera sur scène avec lui le 5 octobre, c'est promis. Au cas où on ne l'aurait pas encore compris, Joel croit aux valeurs familiales et cet automne ce n'est pas son show à lui, c'est Osteen family.

Après Joel, c'est la pub, la météo - et puis vient le tour de David.
Après Hollywood, nous voici dans un mix entre le monde médical et l'entreprise. Le docteur David Jeremiah a les cheveux blancs et la bonhomie de votre médecin de famille, celui qui ne prend pas sa retraite et continue à venir à faire ses visites à domicile. S'il a une mauvaise nouvelle à vous annoncer au sujet des dernières analyses de sang, vous sentez qu'il le fera avec autant de délicatesse que d'honnêteté. Avec lui, ça va s'arranger. En plus, Docteur David sait se servir du power point et tout ce qu'il dit, avec des gestes ressemblant un peu à ceux de Joel (bras écartés christiquement, menton en avant) est appuyé par des messages qui apparaissent à l'écran. Pour David, il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions. Dans la vie tout est simple comme 1-2 où 2 est la prière. Pour montrer son sérieux doctoral, David nous offre dans un coin d'écran les sources bibliques de ses citations : Mathieu, certes, mais quel verset ? le veux-tu ? le voici ! et Paul, épatant , j'adore! voici l'épître !

Avant et après la pub, David n'omet pas - comme Joel - de communiquer son site web, un numéro en 1 855.
David aussi a son mot clé : lui, c'est JOY. A vendre, son livre Call it joy, également disponible en CD et DVD ; A venir : The  Joy of Unity, après quoi je subodore l'arrivé de The Joy of forgiveness, en attendant, peut-être coécrit avec Joel, the Joy of family. (inspiré par Dieu, je leur fais cadeau de ma créativité - toutefois s'ils insistent pour une donation, je ne m'y opposerai pas)

Hélas, trois fois hélas[1], le programme de David s'achève - on peut toujours en retrouver la version intégrale sur son site.
Là-dessus, histoire de nous administrer en live la preuve qu'il faut croire aux miracles, l'avion décolle à l'heure.  Pas besoin d'un troisième homme de Dieu, nous avons eu les meilleurs. A la place, Fox nous balance en direct et en exclusivité (c'est écrit en gros en bas de l'écran : EXCLUSIVE) la conseillère vedette du président Trump, Mme Kellyanne Conway. C'est une blonde qui ressemble un peu à Victoria. Je ne sais pas ce qu'elle dit ( la télé sans le son, c'est addictif) mais là où la femme de Joel était ange de douceur et d'harmonie familiale,  Kellyanne a l'air - comme son boss - de la jouer « si t'es pas content tu vas voir ta gueule ». Je ne veux pas discuter le charme un peu prussien de ton autorité naturelle, chère Kellyanne, mais il faudrait pas oublier Dieu dans tout ça. Si tu veux, on peut aller ensemble au show de Joel - pardon : Osteen family) à Newark cet automne. Et en attendant je vais te commander un exemplaire de «  Call it Joy » et te l'envoyer chez  Fox News - tu m'as l'air d'en avoir besoin.

 

Promotion gratuite :

www.joelosteen.com

et le 5 octobre au Prudential center de Newark ( New Jersey) avec Victoria ; @joelosteen(twitter) pour ceux qui sont pris le 5 octobre, il y a toujours sermons.love/joelosteen

DavidJeremiah.org

 



[1] Ceci en hommage à mon ex-compagnon de chambre d'hôpital et ami Valentin, qui peut avoir tendance à commencer ses phrases par «  Hélas » - même si c'est pour commander des pâtes aux cèpes.


ADOLESCENTS HEROS

 

Mlle Greta Thunberg, 16 ans, est-elle la Jeanne d'Arc de l'écologie ? Après le  seul et émouvant discours qui lui a valu une immédiate gloire médiatique, avec son cortège de tweets et retweets, il est un peu tôt pour en juger.

Mais on est en droit (naïvement) d'espérer que, pour les jeunes gens de son âge dans le  monde, cette activiste recueille plus d'attention que M. Kyle Giersdorf, 16 ans également, qui vient d'empocher trois millions de dollars en remportant le championnat du monde de Fortnite. Entre les deux mon coeur de « sixtyeen » ne balance pas : ancien nul au flipper, et père d'amateurs de jeux vidéo, je n'ai rien contre les artistes de la manette. Mais quand  la jeune Greta, invitée à s'exprimer devant l'ONU, refuse de prendre l'avion qui lui est offert et préfère se trimballer  à travers l'Atlantique sur un bateau propulsé à l'énergie solaire, je me dis que cette cohérence personnelle, qu'on peut juger démonstrative, pourrait en inspirer plus d'un.


LOIN DES LUMIERES

Je lui parlais chaque jour presque : avec son français d'une parfaite précision il avait conservé son merveilleux accent de  « paysan du Danube», comme il disait, ou  de « Bougre » - comme j'aimais à l'appeler. Deux ans après son décès, à  deux semaines de ce qui eût marqué son 80e anniversaire, je pense souvent à  Tzvetan Todorov. Il me manque - son amitié, sa culture encyclopédique, sa simplicité, sa bienveillance, tous traits que j'évoque lorsque je vois que dans cette époque de progrès sans  limite, on  dessine une croix gammée sur le visage de Simone Veil, on inscrit « Juden » sur l'enseigne du restaurant « Bagelstein », on tague sur une rame de RER « Mbappé enculé de nègre enjuivé ».

Certes nous ne sommes plus à l'époque où un antisémitisme discret et courtois régnait chez des politiques qui n'étaient pas d'extrême-droite. Face aux actes antisémites, aucun ministre ne viendra déplorer - comme M. Barre à l'époque de l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic -  que des « Français innocents » soient victimes et, jusqu'au Front national, aucun dirigeant n'oserait - en tout cas en public -  prétendre  que ces faits sont des « détails » de l'histoire de France contemporaine. Le choeur   dénonce, s'indigne, outragé, une députée propose Mme Weil comme Marianne, on nous concocte en hâte une nouvelle loi contre la propagation d'injures antisémites ou racistes sur les réseaux sociaux. Sur ces sujets, comme d'autres, il est à craindre que la parole politique officielle - celle des gouvernants aussi bien que celle de leurs opposants républicains - n'ait perdu sa crédibilité, comme elle l'a perdue en tant de domaines. On la décrie allègrement avec la minable « quenelle » antisystème  (appelons-la « la quenelle antisémite», ce sera plus simple et au moins les trois derniers naïfs qui peuvent encore croire être de grands rebelles en pratiquant le geste sauront à quoi s'en tenir) de  Dieudonné, martyr oubliable de la liberté d'expression. On s'en voudrait de recommander le silence car une dénonciation ferme, sans être un garde-fou efficace, est au moins la confirmation qu'il n'y a pas de complicité tacite entre le pouvoir  et ceux qui, gilets jaunes ou pas, tolèrent ou encouragent ces âneries criminelles.  

 Triste à constater : autant beaucoup de « stars » d'horizons divers se sont précipitées pour sauter dans le wagon jauniste, autant  les mêmes se font maintenant discrets, peut-être par peur de passer pour des suppôts du mythique lobby sioniste soi-disant régnant dans les médias et la finance. On aimerait là-dessus mieux entendre les voix d'intellectuels, d'artistes, ou de personnalités non politiques - celles aussi de « vraies gens » (drôle de circonlocution pour éviter l'adjectif « ordinaire ») blessés, en tant qu'êtres humains juifs ou non juifs, que loin des lumières de telles pratiques soient perpétrées et  passent pour acceptables  au nom du respect dû aux « exclus » et aux « victimes » d'une société cruelle.

On ne saurait par ailleurs trop recommander aux éditeurs installés - dans la presse ou l'édition - de traiter les écrits  historiques antisémites avec la même rigueur qu'ils  réservent aux écrits racistes ou légitimant l'esclavage, en résistant à un entrisme pratiqué avec perversité par de pseudo-intellectuels  à en-tête universitaire ou médiatique et qui, sous couvert d'histoire intellectuelle, ne cessent d'offrir à la réédition une propagande antisémite littéralement vomitive. Que les pires écrits de Maurras, Rebatet, Drieu ou Céline n'aient pas été lus par les crétins qui ont tagué Simone Veil ou Mbappé (non, je ne compare pas le jeune buteur du PSG avec Mme Veil !), c'est certain, mais leur diffusion ordinaire contribue à alimenter un substrat qui, loin des lumières, alimente d'éternels préjugés. Sans se croire dans les années 1930, on a déjà la preuve que  certains  mots  ne sont pas des « bruits qu'on fait avec sa bouche», mais qu'ils ont des conséquences. Face à ces mots, ces insultes qu'avons-nous à disposition que d'autres mots ? C'étaient ceux de Tzvetan, qui avait d'ailleurs consacré un livre à l'histoire du sauvetage des Juifs bulgares et pratiquait au quotidien l'esprit de tolérance et de modération dérivé de l'esprit des Lumières, sur lequel il avait si souvent - et si bien ! - écrit.

Référence : pour ceux qui connaissent mal Tzvetan Todorov   comme pour les autres, je ne saurais trop recommander un ouvrage posthume et passé  loin de la lumière des grands médias: Lire et Vivre (éditions Robert Laffont, 2018)

Anti-référence : personne à ma connaissance ne nous annonce la réédition de la France Juive - quoique l'association des amis d'Edouard Drumont, toujours active si je ne m'abuse, soit sans doute à l'oeuvre pour y parvenir.

 


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