Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


HAPPY BIRTHDAY TO ME !

J'ai publié mon premier roman il y a quarante ans. Je venais d'avoir 21 ans.
J'en avais écrit les premières phrases assis au bureau de mon père du rez-de-chaussée de la maison de famille d'Arles, rue Diderot, à deux pas des arènes.
Cela commençait ainsi : « L'université de Nanterre se vide vers le soir. »
Suivaient un peu moins de deux cents pages écrites en un mois dans une exaltation où l'ivresse amoureuse se mêlait à la pure fièvre des mots.
Le livre reçut quelques critiques chaleureuses, des recensions aimables au milieu desquelles se glissèrent quelques lignes méprisantes dans mon quotidien favori qui me blessèrent plus que ne m'avaient flatté l'attention de quelques-unes des figures historiques du comité de lecture de la maison Gallimard, où j'avais été porté sur les fonts baptismaux par l'écrivain Roger Grenier, qui avait bien voulu me lire au nom de l'amitié de jeunesse le liant à mon père - ils avaient travaillé ensemble, non à la NRF mais à France Dimanche où mon père était chargé de reportages au titre engageant type « Epidémie de suicides chez les chats » et « rewritait » les articles de journalistes au nom déjà établi. Roger avait et a conservé un visage rond, mélancolique où brillaient des yeux doux qui, selon mon père, faisaient merveille quand, après un fait divers particulièrement atroce dans le fond des campagnes françaises, ce timide  venait chercher des photos  au fond des tiroirs de familles taiseuses.

Mon copain de rentrée littéraire s'appelait Didier Martin, il était au civil chauffeur de grandes remises - je ne saurais parler de son livre que je lus alors et dont ma mémoire ne conserve pas de traces, titre compris.
J'eus les honneurs d'un voyage de presse collectif de la maison de la rue Sébastien Bottin dont la vedette était Romain Gary : il s'ennuyait avec nous et ne le cachait pas. Dans l'ascenseur de l'hôtel de Lyon où nous étions tous logés, l'écrivain Yves Navarre me tâta hardiment les fesses et je n'eus pas à déployer une force physique considérable pour repousser un assaut timide et sans conviction.

Marie en quelques mots connut des ventes modestes mais raisonnables pour un premier roman et le paiement de mes premiers droits d'auteur finança le billet d'avion vers Beyrouth, où je rejoignis mon amoureuse muse qui m'inspira un deuxième roman hâtif et emporté d'éducation sentimentale.

Longtemps je n'ai pu rouvrir ce premier livre sans un sentiment de honte : ses imperfections me sautaient aux yeux et le « haïssable moi » que j'y voyais exposé avec un art effusif, naïf et  brouillon me gênait affreusement. De ce rejet, seule était épargnée la belle citation en exergue de Benjamin Constant : « Il y a dans la simple habitude d'employer le langage de l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des émotions passagères, un danger qui n'a pas été suffisamment apprécié jusqu'ici. »

Ce premier livre est là, rangé avec les autres sur l'étagère des oeuvres familiales : je m'y reconnais aujourd'hui avec une tendresse plus ou moins réconciliée - et pas seulement parce que Marie est le prénom de mon aimée fille ainée.

Happy birthday to me, jeune écrivain dont le coeur vibre, innocent plein de foi qui fut et vit encore en moi.

 


DES PIERRES ET DES HOMMES

 

J'avais 21 ans et dans le car menant de la triste ville industrielle de Homs à Palmyre, je lisais Anna Karénine. Mon voisin de voyage m'a poussé du coude : on arrivait. J'ai refermé mon livre, le coeur battant d'une imprécise attente tandis que les premiers temples de l'ancienne ville de la reine Zénobie allongeaient leurs gracieuses silhouettes vers le ciel  pur de nuages. Tout était sable et bleu. Au sommet d'une aride colline se découpait la masse moins élégante de l'ancien fort où, en 1940, mon grand-père avait été stationné durant la « drôle de guerre ».

Que voit-on passer entre les pierres reconstituées virtuellement de la merveilleuse exposition « Sites éternels » du Grand Palais ? quelques figures humaines, des statues effondrées, des fantômes.
L'émotion qui étreint le passant (on n'ose dire « le visiteur » tant ici les moyens techniques déployés nous donnent l'impression d'être témoins, et non consommateurs culturels ayant acheté notre billet pour l'entrée de 16h30) devant les paysages de Palmyre et de ces autres sites dont l'existence sera désormais essentiellement imaginaire, car leur beauté s'est éboulée non sous l'usure du temps mais sous les bombes, les pelles et les pics, les explosifs...
A quoi ça sert de s'y immerger, pour dix minutes ou pour une heure, à l'heure où les troupes d'Assad fils (un garçon qui a de la branche car il s'en prend à Alep avec la même subtilité destructrice que son père à la sublime Hama) détruisent et massacrent en toute tranquillité ?

On a voulu nous faire croire après le Bataclan, que prendre un verre à une terrasse, assister à un spectacle, étaient des actes de résistance civique. Dira-t-on que faire la queue (espérons-le assez longue) pour visiter ces « sites éternels » est une manifestation d'opposition, un cri de révolte contre ces destructions humaines et artistiques perpétrées par les  ennemis complémentaires du régime syrien et de Daech avec la complicité internationale?  Non ! Ce n'est que l'occasion d'une évocation personnelle sensorielle et puissante, celle d'une méditation poignante.

Que restera-t-il sur ces sites eux-mêmes, quand la guerre se retirera ? L'aurore balaiera-t-elle plus que des ruines ocre et blanches effondrées, émiettées ?  Ou bien sera-ce comme à Cluny, Sparte, Olympie, où le peu qui demeure évoque puissamment la grandeur de ce qui fut ? 

Il n'a fallu «que» trois mois de travail qu'on imagine intense et frénétique, à ma merveilleuse amie Sylvie Hubac, la toute nouvelle directrice de la Réunion des musées nationaux, pour mobiliser les talents, les documents et l'énergie nécessaires à monter ce projet proche de son coeur - car ces lieux furent des rêves de sa jeunesse - de la nôtre, car nos âges commençaient par 2 quand, ayant tout juste publié mon premier roman, équipé d'une machine à écrire portative, je rendis visite au Liban à une stagiaire d'ambassade éblouie de la beauté des lieux et découvrant la perpétuelle folie de leurs occupants. Sa sincérité et une forme de foi naïve ont survécu à la guerre ainsi qu'à l'expérience du service  de l'Etat, à  la répétition des espoirs et des déceptions.

Il ne fallait pas seulement des moyens financiers et technologiques pour réussir pareille exposition; sans un coeur plein d'ardeur tout cela eût échoué ou n'eût été qu'une sinistre reconstitution. - or ces pierres vibrent de vie et nous portent à penser aux hommes qui les édifièrent, à ceux qui y vécurent, ceux qui les admirèrent ou les relevèrent- comme à ceux qui y meurent. Notre ombre se mêle aux leurs, et, promeneurs au milieu de pierres imaginaires, nous contribuons en silence à faire vivre cette vie qui, n'étant plus, à travers  nous se prolonge et n'est pas tout à fait oubliée.

 


L'Express

"3 raisons de lire ... Changer la Vie. Pour son auteur (...) Pour son motif (...) pour son ton." - Marianne Payot

 

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