Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


BREF ÉLOGE DES LIVRES TROP LONGS

Ayant consacré mon été 2018 à la lecture des Voyages de Gulliver et mon hiver à celle de Frankenstein, mon été 2019 s'est lancé avec le Nautilus du capitaine Nemo, au cours de ses Vingt mille lieues sous les mers.

Que c'est long ! Que c'est bon !

Il y a bien des étés, ma passion de la lecture s'est forgée dans les longueurs de Jules Verne, celles de Dumas, des insupportables attentes qui rythment Robinson Crusoé, Ivanhoé, Moby Dick ; tant de chefs-d'oeuvre de la littérature mondiale, du Quichotte à Proust en passant par Tolstoï.

Un des effets de la crétinisation mise en oeuvre par Google et autres Netflix est de nous rendre inaccessibles les délices de ce genre de lectures où la soumission volontaire au temps d'un autre nous réapprend à nous laisser glisser dans la texture profonde du nôtre. Là où le capitalisme moderne crie : « vite ! vite ! plus vite ! », voici notre temps retrouvé : lent, interminable parfois (ah ! les pages de classification des poissons ou des coraux, ah ! les détails de la chasse aux perles), rapide quand l'action s'enclenche ou que les passions s'attisent et nous font battre le coeur - il est comme le temps de nos vies mêmes qui tour à tour se traînent, ensablées, et filent sous nos pas à une allure où nous perdons le souffle.

Alors cet été, profitez des heures rendues à la rêverie, à la sieste en toutes ses versions, aux joies du corps en leurs diverses formes, mais aussi n'hésitez pas à vous immerger dans un de ces gros livres, un de ces livres trop longs qui distillent leurs enchantements bien au-delà des saisons.


PARFOIS LA TRISTESSE ET LA RAGE

Dans la plupart des cas, c'est Tchekhov qui a raison et il faut pour écrire développer en soi une capacité d'indifférence pour nous tenir à distance des émotions brutes qui, exprimées littéralement, ne produisent qu'une littérature de la confusion.

Quoique...[1]

Dans La Suspension, Géraldine Collet raconte l'histoire d'une jeune femme, petite fille du déporté 21055 à Buchenwald, qui prend le train pour se rendre rue Gaston Gallimard dans l'espoir de recueillir du PDG de la célèbre maison, des explications sur la réédition projetée des pamphlets antisémites de Céline.

La mise en parallèle des fragments du récit d'un grand-père plutôt taiseux avec la part d'ombre du passé de la prestigieuse maison où j'ai publié la plupart de mes livres serre les tripes et le coeur. On y découvre (ou redécouvre) que le fondateur de la collection la Pléiade était juif et que, sa petite maison ayant été rachetée par GG, il a été écarté de sa direction pour complaire aux nazis au profit de Drieu la Rochelle, à qui le suicide a sans doute évité le peloton d'exécution, e dont les oeuvres ont aujourd'hui l'honneur de la collection en reliures cuir dorées à l'or fin. Récit et enquête, ce petit livre nous entraîne dans les méandres nauséabonds d'un passé qui, décidément, ne passe pas. Plongeant dans les solides traditions de l'antisémitisme français, ayant connu ses heures les plus noires sous l'occupation allemande, il trouve ses prolongements contemporains bien au-delà du cercle de quelques douteux intellectuels pratiquant l'entrisme cynisme dans les médias et l'édition, mais aussi au coeur de la montante extrême droite européenne, et jusqu'au radical-islamisme chicos ripoliné à la Tariq Ramadan.

Dans la production de la modeste et courageuse maison Rue de l' Échiquier, vous pouvez courir chez votre libraire et investir 10 euros, et même plusieurs fois 10 euros, pour l'acquisition de ces 64 pages atroces où Mlle (ou Mme) Collet démontre avec force que la tristesse et la rage peuvent parfois générer des oeuvres poignantes, salutaires, nécessaires.

Référence : La Suspension, de Géraldine Collet, éditions de l'Échiquier, 64  pages, 10 euros.



[1] Ceci en hommage au merveilleux Guy Leverve, gone but not forgotten comme on  dit en patois grenoblois


MIROIR DIS-MOI

L'écrivain face à ses critiques est un peu comme la méchante reine de Blanche Neige : « Miroir, dis-moi que je  suis la belle ! »

Quand le miroir lui dit ce qu'elle veut entendre, tout va bien. S'il  ose lui dire qu'elle est moche - ou alors pas mal mais tout de même avec des défauts - là, c'est la crise.

Je suis contraint d'avouer que je ne fais pas exception à la règle. J'en reçois un cruel et salutaire rappel grâce à un ami bienveillant qui a pris le soin et le temps de ressortir des archives quelques-uns des articles consacrés à ce que mon père appelait  avec tendresse «  mes petites couillonnades ».

Treize livres en un peu plus de quarante ans, on ne peut pas dire que c'est de la surproduction chronique.

A  parcourir ces documents, je retrouve les mêmes plaisirs et les mêmes colères - ces dernières à peine atténuées par le filtre du temps. Je lis aussi avec intérêt les reproches amicaux adressés à mes deux premiers livres (1977 et 1979, ça ne nous rajeunit pas). Le premier est apprécié par son lecteur qui note que, encouragé par mon éditeur, j'aurais pu raturer quelques passages. Pour le deuxième, un autre lecteur note qu'amoureux de mon style j'ai peut-être oublié de raconter une histoire. Je me souviens que j'étais embarrassé de devoir avouer à une lectrice libanaise que «  le Voyage au Liban » ne traitait en rien de son pays mais d'un personnage  qui n'y part jamais. De cela, j'étais à l'époque assez fier. Je ne me rendais pas compte que l'émotion amoureuse et la passion de la littérature ne suffisaient pas à produire un bon livre. Allons : je n'en ai pas honte aujourd'hui mais je dois simplement vivre avec cette version de moi-même, l'accepter avec tendresse et un peu d'ironie, réservant le critique en moi au manuscrit tout juste achevé - avant publication car après, n'en déplaise à mon cher Bizot, c'est imprimé et  - bien ou mal - c'est ainsi.

En conclusion  cette phrase entendue dans la bouche d'un confrère (je ne sais plus qui). « Maintenant, assez parlé de moi. Vous avez lu mon dernier livre ? »

 


FIN DE SURVEILLANCE

 

Il en est des livres qu'on a publiés comme des actes de la vie. Si l'on fait son examen de conscience, on dit à la vérité de dire que si l'on accepte tout, l'on n'est pas forcément fier de tout.

 

La mort de Vesselin (Vesko) Branev me donne l'occasion de me rappeler à quel point, grâce à notre ami commun Tzvetan Todorov, j'ai été heureux de contribuer à l'édition française de son livre « L'homme surveillé ».

 


ÉCLOSION

Un jour de décembre 2010, à la fin du cours de journalisme narratif que je donnais à l'école de journalisme de sciences Po, une de mes étudiantes, celle qui ne parlait presque jamais, est venue me demander si ça ne m'ennuyait pas trop de jeter un coup d'oeil au manuscrit d'un de ses amis. C'est ainsi que je suis entré dans l'univers de Sabri Louatah pour n'en plus sortir. A l'époque son projet s'appelait « nous les enfants d'Algérie » avant de devenir «  Les Sauvages ». J'en ai lu le premier tome - le seul écrit à l'époque même si Sabri, comme tous les artistes, avait des visions très précises de ce que serait l'ensemble achevé. J'ai été épaté, soufflé par l'ambition, le rythme, l'écriture - pas ordinaire un « débutant » imprégné de Nabokov et de Saul Bellow qui avoue que son but est de retrouver la grande tradition du feuilleton romanesque du XIXe européen avec les moyens des séries américaines modernes, parvenir à cet effet hypnotique de « dépendance » addictive où le spectateur  est obsédé par une seule chose : savoir la suite?


ÉCRIVAINS MAUDITS : AND THE WINNER IS...

Tous les ans en septembre - les grandes manoeuvres ayant commencé avant l'été - les éditeurs et les journaux se
livrent à un jeu bien distrayant - celui de l'écrivain maudit. 


Le bien maudit a toutes les chances de grimper sur les listes de best-sellers, voire d'obtenir le prix que sa stature maudite lui interdit.

 

Longtemps M. Houellebecq fut le premier de nos maudits. Gageons qu'il brûle de le rester longtemps et que, pour cette raison, il retarde indéfiniment la rédaction de son opus majeur : le guide des paradis fiscaux en Europe et dans le monde (préface de Jérôme Cahuzac, ministre maudit).


L'IMPOSTEUR DÉMASQUÉ PAR LUI-MÊME

Si la création artistique est bien une danse avec l'amour et la mort, il n'est pas donné à chaque créateur à l'instar de Dostoïevski, de passer le seuil de la « maison des morts », lui qui révèle la profondeur de son extrême faiblesse et, par là même, l'étendue de ses forces. Avec Deux vies valent mieux qu'une Jean-Marc Roberts a apporté une preuve éclatante qu'il avait trouvé la sienne. L'imposteur libéré n'écrira pas de suite ; mais tirer sa révérence avec un tel livre, ce n'est quand même pas rien.


SABRI

J'ai gardé de mes années dans l'édition une curiosité particulière : celle de découvrir dans un manuscrit, à travers ces « première lignes » chères à Jean-Marie Laclavetine (un autre éditeur-écrivain ou écrivain-éditeur, si l'on préfère), les intonations particulières d'une voix qu'on n'a jamais entendue et qu'on entend résonner pour la première fois. Ces impressions - comme celles d'une rencontre - se conservent je crois, c'est-à-dire se déposent en nous pour ne plus jamais cesser de se transformer... Dans le cas du livre de Sabri Louatah, il est beaucoup trop tôt pour savoir ce que sera le parcours au long cours de cette première lecture, puisqu'elle date de moins d'un an, mais certainement pas pour exprimer cette jubilation, si j'ose dire pure et sans mélange, et qui provoque immédiatement l'envie d'aller voir ses proches pour partager l'événement avec eux. « Tu n'as pas lu ça ? Allez, pose tout et vas-y. »


UNE HISTOIRE BANALE ET PEU ORDINAIRE

Les ateliers d'écriture font maintenant partie de ma vie: ce n'est pas une acitivité professionnelle, plutôt un moment à partager avec des groupes de gens qui se rassemblent et tâchent de frotter les mots les uns contre les autres. La semaine dernière, à Tours, des élèves d'un lycée professionnel m'ont décrit des portes... Hier, à Lille, des femmes des cités ont raconté leur "honte"...



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