Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


LES BOURREAUX MEURENT AUSSI

 A ceux que rassure la pensée d'un bourreau barbare ou pathologiquement amoureux de la souffrance, il faut rappeler quelques données biographiques concernant Kaing Kek leu, alias Douch, l'ancien tortionnaire en chef de la prison khmer rouge S 21, qui vient de mourir à Phnom Penh à l'âge de soixante-dix-sept ans. Sans avoir fréquenté la Sorbonne, comme Pol Pot et Khieu Sampan et d'autres leaders révolutionnaires, ce fils de paysan avait à force de zèle rejoint les bancs du lycée Sissowath ; instituteur, puis professeur de mathématiques, il était féru de littérature et pouvait, à plus de soixante ans de distance, citer au cours de son procès les vers finaux de « La Mort du Loup », d'Alfred de Vigny. Idéaliste, voulant le bien et l'émancipation pour son peuple, il s'était engagé  dans le mouvement révolutionnaire de façon désintéressée et altruiste : chef de M 16, le camp de jungle où François Bizot avait été détenu, et plus tard de S 21, il était persuadé d'avoir la garde de dangereux ennemis de la révolution, d'espions au service de la CIA, tous éléments dangereux dont il était nécessaire de nettoyer la société en émergence, non sans les avoir fait avouer leurs crimes auparavant par les moyens adaptés. Que Bizot, miraculeusement libéré, ait par la suite assuré que ce bourreau responsable de milliers de tortures et d'exécution n'était pas un « monstre  extraterrestre », mais un être humain bien représentatif de notre espèce a fait naître toutes sortes d'ambiguïtés, auprès de certaines familles de survivants notamment, qui ont vu dans cette position philosophique ce qu'elle n'était en rien - une tentative d'exonération des crimes commis. La seule peine adaptée à Douch, affirmait au contraire Bizot en ouverture du procès de son ancien  geôlier, aurait été à la mesure de la souffrance de ses victimes.  On peut se demander si, en le condamnant à la vie plutôt qu'à la mort, les juges de Phnom Penh n'ont pas inconsciemment atteint cet objectif, laissant à ce bourreau-otage une éternité de jours et de nuits à ruminer inutilement sur l'étendue des horreurs auxquelles il avait prêté son ardeur à la tâche son sens de l'obéissance et son amour du travail bien fait. Avant de renoncer et se taire, Douch avait parlé honnêtement à ses juges et demandé pardon à ses victimes. Cela lui fut imputé à crime : comment l'être insensible et froid qui avait établi les listes, coché les noms, organisé logistiquement les tortures pouvait-il ressentir un regret ? N'était-il pas toujours le même, cet homme qui avait tracé les mots « tuez-lez tous » à côté d'une colonne de noms d'enfants ? Attendait-il l'indulgence de ses juges, une compréhension qu'il savait impossible de la part des familles des victimes ? On ne pourra plus lui poser la question et Bizot lui-même, le seul être au monde qui ait survécu à son zèle révolutionnaire et s'est penché vers lui comme vers un miroir, préfère répondre qu'il n'a rien de particulier à dire aux journalistes qui le sollicitent du monde entier en quête d'un commentaire.  A quoi bon alimenter la vaine « roue de l'info » par quelques mots de plus ? Elle aura tourné demain, laissant entière l'énigme du mal, renvoyant ceux qui sont sûrs à leurs certitudes et ceux qui doutent à leur Douch (si j'entends bien Bizot, le nom Douch en khmer a une sonorité  du style « douït » et « non « douche »).

 Je me souviens de la question d'un journaliste français  (du Figaro-magazine, je crois) au docteur  Haing Ngor, un survivant des camps khmers rouges où toute sa famille  avait péri : « Vous racontez dans votre livre qu'à l'arrivée des troupes vietnamiennes qui ont fait chuter le régime polpotiste, vous vous êtes, avec un groupe de prisonniers, saisi d'un gardien de camp et l'avez battu et mis à mort. Je dois vous dire, en tant que catholique, j'ai trouvé cela très choquant.» Long silence de celui qui, émigré aux Etats-Unis, était devenu par hasard l'interprète cambodgien central du film The Killing Fields. Puis vient sa réponse, difficile à comprendre car sa voix est basse, sourde presque inaudible, et  le français  qu'il parlait couramment autrefois s'est presque effacé de sa mémoire après des années de vie sur la côte Ouest américaine ( by the way son anglais est à peine meilleur): « Vous comprenez, monsieur, ces gens avaient tué tous ceux qui nous étaient chers, ils nous avaient maltraités, persécutés, affamés. Vous vouliez que nous allions leur chercher un avocat ?» Je me souviens du regard d'incompréhension de ce bon chrétien. Lui, il n'aurait jamais fait une chose pareille.

Douch non plus, d'ailleurs - et pourtant il est devenu l'ordonnateur  zélé de crimes innombrables dont à trente années de distance, il ressentait l'abomination avec une perceptible horreur de lui-même doublée d'une étonnante lucidité sur les mécanismes politiques humains et politiques qui les avaient engendrés - mécanismes au coeur desquels il avait été beaucoup plus qu'un rouage, un vulgaire, grisâtre et méprisable Eichmann, ce degré zéro du bourreau, mais un acteur conscient et enthousiaste, habité par l'amour du travail bien fait. Bien loin des nazis qui, dans la débâcle tentaient de faire disparaître toutes les traces de leurs crimes, ce fonctionnaire avait avec le même sens du devoir préservé les archives dans le détail desquelles ses futurs juges trouveraient les preuves de son engagement personnel quotidien dans les pires abominations d'un régime de « purs », d'incorruptibles qui, dans leur obsession de la poursuite du Bien, avaient accouché d'un cauchemar. Ses chefs morts ou mourants, Douch s'est trouvé seul face à une justice aux buts incertains : s'agissait-il de juger un homme, d'offrir une consolation aux victimes, une leçon d'histoire dont la nécessité restait étrangère à la grande majorité d'une population trop occupée par la tâche de la survie au quotidien pour se payer le luxe d'un « devoir de mémoire » ?  Pris entre les injonctions souvent contradictoires de ce procès, le bourreau a peut-être parois regretté de n'avoir pas subi la vengeance qu'un Haing Ngor et ses camarades lui auraient infligée ; une « justice internationale » imposée au régime corrompu de Phnom Penh l'a jugé et condamné à mourir dans la couche d'une cellule sommaire mais décente. On l'imagine murmurant peut-être une dernière fois les vers où Vigny conserve son loup mourant :

 

« Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,

Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Et, sans daigner savoir comment il a péri,

Refermant ses grands yeux,

Meurt sans jeter un cri. (?) 

Gémir, pleurer, prier, est également lâche. 

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

 

Références

Le cinéaste Rithy Panh a tiré de ses heures de face à face avec Douch un documentaire fascinant : Duch, le maître des forges de l'enfer (2012) ; ce film complète son premier et justement célèbre documentaire, S 21, la machine de mort khmère rouge (2003).

Pour Bizot lui-même, il n'est jamais trop tard pour lire ou relire Le Portail (La Table Ronde, 2000, réédition en collection Folio/Gallimard, édition révisée chez Versilio, 2014), amer et bouleversant récit à compléter par la méditation inspirée au même Bizot dans la foulée de son témoignage en ouverture du procès de Douch (Le Silence du Bourreau, Flammarion/Versilio, 2011, réédition en collection Folio Gallimard).

Sur le procès de Douch, le livre de mon ami Thierry (« Tio ») Cruvellier, Le Maître des Aveux (Gallimard/Versilio, 2011) est plus qu'un précieux compte rendu du procès auquel ce journaliste est le seul à avoir assisté de bout en bout : une évocation puissante de cette comédie humaine où s'échouait la tragédie d'un peuple.

 


CHRONIQUE D'UN BONHEUR ANNONCE

Le retour des enfants à la maison après l'école a souvent été pour moi l'occasion d'un triomphe.

-Papa, est-ce qu'on a ?

Cochez la case :

Carmen, de Prosper Mérimée

La Ronde de nuit, de Patrick Modiano

Les Justes, d'Albert Camus

 

Le plus souvent on a et - plus fort !- je sais plus ou moins où le bouquin a pu atterrir après ma dernière tentative de rangement.

Récemment mon plus jeune fils s'était vu assigner en espagnol un volume de contes de Garcia Marquez. « Chouette ! » me suis-je exclamé, soulagé pour lui qu'on ne lui imposât pas le théâtre complet de Lope de Vega (rien contre mais ça doit être coton).

« Tu l'as lu ? ». « Je crois. » Vérification faite, j'avais bien lu les  nouvelles rassemblées sous le titre Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique », mais pas les Doce Cuentos peregrinos autour duquel mon jeune Ivan tournait comme autour d'un sac contenant du poisson périmé. Sur ce, miracle, je l'ai trouvé : Douze contes vagabonds, une petite édition en Livre de Poche que j'avais achetée, mais jamais lue.

Préface de l'auteur. Livre-concept : les personnages centraux sont tous des Latino-Américains en exil et chacun des contes se déroule dans une ville ou une île d'Europe.

Je suis affecté en lecture comme en écriture d'un ralentissement heureux : c'est entre autres pourquoi il m'a fallu plus d'un mois pour lire les 160 pages du volume. Il se promenait partout avec moi, et je devais souvent m'interrompre pour souligner un passage ou une image qui m'enchantaient (Genève : « Il était un inconnu de plus dans la ville des inconnus célèbres. Sa présence à mes côtés était pour moi la chronique d'un bonheur annoncé.») Je viens de le refermer sur La trace de ton sang dans la neige. Ce dernier conte est, explique le grand GGM dans sa préface, un des premiers écrits. Chacun illustre à merveille cette expérience d'écrivain que l'auteur décrit dans sa préface : « L'écriture est devenue si fluide que par moments je me sentais emporté par le simple plaisir de la narration, qui est peut-être l'état de l'homme qui s'apparente le plus à la lévitation. »

 

Référence : Douze contes vagabonds, de Gabriel Garcia Marquez, traduction d'Annie Morvan. Edition originale chez Grasset, réédition collection le Livre de Poche.


LA VOIX DU POÈTE

 Au pays du business roi, les poètes sont souvent respectés, admirés, révérés, aimés.  Ainsi ne suis-je pas surpris de voir pleine la grande salle du 92nd Sreet Y pour un hommage au poète récemment disparu WS Merwin.

Né à New York, ayant grandi dans le New Jersey et en Pennsylvanie, ce fils de pasteur presbytérien qui, à cinq ans, composait des hymnes, avait obtenu une bourse d’études à Princeton. Il avait vécu dans le Greenwich Village quand c’était encre le phare et le havre des poètes et musiciens désargentés. Puis l’appel de la forêt avait commencé à sonner en lui et il s’était transporté dans le Lot, avant de trouver un sanctuaire sur une île de Hawaï.

Mon merveilleux ami l’écrivain John Burnham Schwartz ouvre la séance. C’est chez John que nous avons rencontré William, compagnon de vie de sa mère Paula. Comme beaucoup des « grands » que j‘ai croisés dans ma vie, j’ai été frappé par sa simplicité, la chaleur humaine spontanée qui émanait de lui, son absence totale de pose – aussi l’attention mutuelle constante que Paula et lui se portait avait quelque chose de rare et de bouleversant.

Plus tard, toujours grâce à John, nous avons assisté à une lecture de William dans le cadre de la « Writers conference » de Sun Valley (Idaho), dont John est le directeur littéraire. L’homme était frêle, les mots clairs et mystérieux, la présence discrète et formidable.

Nous ne l’avons revu qu’une fois à Brooklyn – avec Paula ils passaient l’essentiel de leur temps à Hawaï, répugnant à revenir vers une civilisation qu’il voyait destructrice de tout ce qui selon lui donnait du prix à la vie. Sur son île de Maui, il écrivait ses poèmes (il avait appris le hawaïen pour recueillir des légendes locales et composer une étonnante épopée de l’île, (The Folding Cliffs ), et plantait une petite forêt de palmiers avec Paula. John, qui leur rendait visite le plus souvent qu’il le pouvait – William devenait aveugle et Paula était malade – les voyait allongés ou assis l’un à côté de l’autre, silencieux, se tenant la main. Quand il eut presque complètement perdu la vue, il y avait encore de la poésie en lui : son dernier volume fut dicté. Ensuite il se tut.

John parle de lui. Je sens qu’il contient toute l’émotion en lui – et plusieurs fois je vois les larmes qui lui montent aux yeux, sa voix pourtant habituée à parler en public qui tremble légèrement, son corps qui se crispe. Pour finir, il lit deux poèmes, le second consacré à Paula.

Toute la soirée nous avons entendu des témoignages : éditeurs, poètes, amis, qui s’achevaient par la lecture d’un ou deux poèmes. C’était émouvant, drôle parfois – Paula était presque toujours présente. Et puis après le dernier témoin, une voix a retenti : c’était celle de William, enregistré il y a une quinzaine d’années. Il a lu trois poèmes. Ci-dessous le deuxième :

 

Yesterday

Mon ami dit

Je n’étais pas un bon fils, tu comprends

Et je dis Oui, je comprends

Il dit, je n’allais pas voir mes parents très souvent, tu sais

Et je dis Oui, je sais

Même quand nous habitions la même ville

J’y allais peut-être une fois par mois

Peut-être encore moins

Je dis Oh oui...

Il dit : la dernière que j’ai été voir mon père

Je dis, la dernière fois que j’ai vu mon père

Il dit, la dernière fois que j’ai vu mon père,

Il me posait des questions sur ma vie,

Comment je me débrouillais,

Et puis il est passé dans la pièce à côté

Pour chercher quelque chose qu’il voulait me donner

Oh, dis-je,

Sentant à nouveau le froid de la main de mon père

La dernière fois

Il dit, Et mon père s’est retourné dans l’embrasure de la porte,

M’a vu regarder ma montre

Et il a dit

Tu sais je voudrais que tu restes

Pour parler avec moi

Oh oui, je dis

Mais si tu es occupé, il a dit,

Je ne veux que tu te sentes obligé

Juste parce que je suis là

Je ne dis rien

Il dit : Mon père a dit

Peut-être que tu as un travail important à faire

Ou bien quelqu’un à voir

Et je ne veux pas te retenir

Je regarde par  la fenêtre

Mon ami est plus âgé que moi

Il dit : Et j’ai dit  à mon père que oui, c’était bien ça,

Je me suis levé et je suis parti,

Tu sais,

Alors que je n’avais nulle part où aller

Et rien à faire.

Ensuite la voix de William a dit « Good night » et beaucoup ont cru  qu’il nous disait aurevoir – mais c’était encore un poème – et encore, toujours, pour Paula.

Good Night

Dors doucement, mon vieil amour,

Ma beauté dans l’obscurité

La nuit est un rêve que nous faisons,

Tu le sais, tu le sais,

La nuit est un rêve, tu le sais,

Un vieil amour dans l’obscurité

Qui sans fin t’enveloppe quand tu vas,

Tu le sais

Dans la nuit où tu vas

Dors doucement

Sans fin dans l’obscurité

Dans l’amour que tu sais.

Et puis la voix du poète s’est tue sans s’éteindre. Elle résonnera encore longuement dans les cœurs, réveillant leurs amours vieux ou jeunes et les accompagnant sans fin dans les nuits obscures.

PS. Les deux traductions ci-dessus sont personnelles. Le traducteur français attitré de WS Merwin est Luc de Goustine.


Melville chez son éditeur

 

 

Avec l'âge, « retiré » de l'édition réelle, je me suis mis à pratiquer l'édition imaginaire. Ainsi puis-je me permettre des dialogues avec quelques écrivains et leur donner mon avis sans gants - ils sont encore jeunes et modestes. Pour les besoins de ma rencontre avec Herman Melville (200 ans cet été - un enfant !), je me suis réincarné en Dan[1].

Dan : Mon cher Herman, je viens de finir ton manuscrit et tu as failli me rendre fou !
Herman : Je suis désolé de contredire un éditeur que j'admire - et qui a notamment aidé mon grand ami Hawthorne à publier sa  merveilleuse Lettre Ecarlate - mais c'est moi qui ai failli devenir fou. Et d'ailleurs, sans doute le suis-je devenu?

- Mon jeune ami, tu as écrit un chef-d'oeuvre. Toutefois?

- Toutefois ?

- C'est un livre impossible, aux limites de l'illisible, et il n'aura aucun succès, donc?

- Donc vous ne voulez pas le publier.

- Au contraire ! C'est mon souhait le plus ardent ! Depuis Frankenstein, je n'ai rien lu d'aussi étrange et diaboliquement puissant. Toutefois?

- Cher Dan, avec toute la considération que vous dois, vos « toutefois » commencent à m'inquiéter?

- Herman, tu as connu des débuts brillants et je dois t'avouer qu'en découvrant le sujet de ton manuscrit, je m'attendais à quelque chose de plus.

- ...classique ?

- Non. Commençons par ta première phrase. « Call me Ishmael. » Ça veut dire quoi exactement ? C'est flou, angoissant pour le lecteur. Tu ne pourrais pas être plus précis et direct, écrire « My name is Ishmael », par exemple ?

- Oui, Dan, je pourrais, mais je préfère ne pas? et j'ai mes raisons, qui ne sont pas un caprice.

- Passons : l'auteur - surtout un grand auteur comme toi - a toujours raison. Quoique? tes premiers chapitres sont intéressants, ils laissent entrevoir une aventure, mais pourquoi cette ambiance biblique, comme si tu  écrivais non un roman, mais un livre de l'Ancien Testament !

- C'est exactement cela, Dan : pas seulement ça, mais en premier lieu. Je voudrais que le lecteur pénètre dans ce livre comme un pécheur pénètre dans une église : avec la crainte de Dieu.

- Mais toutes ces références sont-elles nécessaires ? Jonas encore, je comprends, ça va de soi, mais les lecteurs modernes n'ont pas comme toi fréquenté la Bible depuis l'enfance !

- Ils auraient dû !

- Soit. Mais ces allusions à des moeurs de sauvages, ne sont-elles pas choquantes pour un chrétien ?

- Vous voulez parler de la petite idole de Queequeg ?

- Drôle de nom d'ailleurs, il ne pourrait pas s'appeler « Mardi », par exemple ? Excuse-moi, j'oubliais : tu viens d'utiliser ce titre. Alors « Samedi », ou « Dimanche » ? Un nom que les lecteurs puissent retenir.

- Je vous le redis : je pourrais, mais je préfère ne pas. Et puis j'aime le nom, on dirait un oiseau qui chante sur deux tons : le « quee » long suivi du « queg » bref. Et quand arrivent les deux autres harponneurs, quelle belle musique cela fait ! Daggoo - brève-longue? et Tashtego : brève, brève, brève. Est-ce que cela ne chante pas comme dans un opéra ?

- Mais l'idole, cette répugnante petite tête !

- Dan,  je l'ai apportée de mes voyages dans le Pacifique. Le sauvage, c'est moi.

- Il y a cela, mais ce n'est qu'un détail : dès  tes  premières pages,  tu  sembles  te  complaire dans les allusions à des amours sodomites.

- Parce qu'Ishmael et Queequeg dorment dans le même lit ?

- Et qu'ils se marient selon un rituel païen.

- Melville, je ne peux pas m'arrêter sur chaque détail, sinon notre rendez-vous va être aussi long que ton livre. Toutefois?

- Encore votre « toutefois ».

- Toutefois  tu avoueras qu'il y a beaucoup de pages avant que  ton Pequod ne prenne enfin la mer. Quelques scènes assez vives et plaisamment tournées, mais aussi ce sermon, ces prophéties, ces dialogues?  tu ne pourrais pas couper un peu là-dedans ?

- Oui, je pourrais, mais je préfère ne pas ! 

- Et ensuite, tous ces détails sur la classification des cétacés, tu es sûr qu'ils sont nécessaires ? On a parfois l'impression que tu te prends pour un Cuvier, un Buffon, un Linné.

- Et quand cela serait ? Le lecteur a droit à la plus grande précision.

- Si tu as tant de considération pour eux, pourquoi t'acharner à  les décourager?

- S'ils ne tiennent pas, qu'ils se découragent et quittent le navire !  Nous n'avons pas besoin d'eux.

- À force de le fréquenter, tu as fini par t'identifier à ton capitaine fou !

- Sans aucun doute? comment oserais-je créer le personnage d'un  dément si je ne l'étais moi-même ?

- Revenons-en aux longueurs. Je t'ai  concédé la bible et la cétologie et je te passerai les interminables détails techniques de la chasse à la baleine, car après un effort raisonnable ils permettent d'éclairer d'excellentes scènes d'action. Mais le cours d'économie fait-il partie de ce que le lecteur doit supporter pour mériter ton livre ?

- Le lecteur doit tout supporter, sinon qu'il aille au diable !

- Tu as raison, Achab, c'est toi ! Autre chose : tu as écrit un roman, n'est-ce pas ?

- Je le crois.

- Pas une pièce de théâtre !

- Non? quoique ..

- Pourquoi alors ces chapitres où, se prenant pour Hamlet, tes personnages soliloquent ou se perdent (et nous perdent) dans des dialogues philosophiques ?

- Parce que.

- Et pourquoi, aussi, faut-il tant de chapitres avant d'arriver à apercevoir, enfin, cette fameuse baleine ? Pourquoi également ces innombrables petits romans dans le roman ? On a l'impression qu'à chaque bateau croisé par le Pequod un autre récit s'ouvre et se referme alors que nous, nous attendons toujours cette satanée baleine !

- Dan, vous être un être de culture, sinon nous ne serions pas ici tous les deux à boire de la bière et à discuter? Avez-vous lu les romans anglais et français du XVIIIe siècle ?

- Tu le sais bien sinon tu ne poserais pas la question.

- Vous souvenez-vous de Gil Blas de Santillane ?

- Comment oublier ce chef-d'oeuvre  ?

- Alors vous savez que Le Sage ne se contente pas de raconter les aventures de son héros, il sème son récit de digressions, où les personnages rencontrés s'avancent et racontent à leur tour leur histoire. N'est-ce pas ?

- Si. Et cela donne lieu à quelques longueurs qui peuvent être exaspérantes.

- Ne voyez-vous pas, cher et respecté Dan, qu'il en est de la littérature comme de l'amour : c'est l'attente qui est essentielle, le délice insupportable  des  jours, des heures qui précèdent l'accomplissement charnel. Il faut mériter le plaisir de voir enfin Moby Dick pour mourir avec lui - comme il faut mériter de s'approcher de la conque d'une femme avant de mourir en elle.

- Quand même, Melville,136 chapitres ! Vous ne pourriez pas en couper quelques-uns ?

- Avez-vous déjà désiré une femme ?

- Celle que j'ai épousée.

- Vous est-elle tombée dans les bras au premier regard ?

- Non, il a fallu la convaincre? et sa famille, qui nourrissait des préjugés contre les catholiques et les Irlandais.

- Combien de temps entre votre rencontre et le mariage ?

- Trois ans, je crois.

- Combien de temps dure le voyage du Pequod ? Trois mois ?

- Non, trois ans.

- Et vous voudriez que j'expédie trois ans en trois chapitres ?

- Non ! mais je voudrais éviter que les lecteurs les mieux disposés ne mettent trois ans à lire ton livre.

- J'ai mis trois ans à l'écrire - ils pourraient bien mettre trois ans à le lire, ça ne me dérangerait pas.

- Pour reprendre ton expression favorite, je ne préférerais pas.

- Tant pis.

- Alors tu ne changeras rien ?

- Rien, Dan, désolé, rien de rien.

- Reste le titre : tu ne pourrais pas faire un effort. Puisque ta baleine est dotée de cette effrayante mâchoire, pourquoi pas Les Dents de la mer ?

- Bonne idée, mais décidément je préfère ne pas. Le titre est Moby Dick ou la Baleine et c'est le titre.

- Melville, nous courons à l'échec !

- Dan, courons-y, marchons-y, allons-y.

- Aw right, Herman, let's do this.

 

Référence
Il n'est jamais trop tard pour dire ce que ces petits textes doivent à l'oeil amical et acéré d'une éditrice : chez Susanna Lea Associates/Versilio, Emmanuelle Hardouin prend sur son temps pour les relire, les corriger, les polir et me suggérer d'utiles corrections. Qu'elle en soit remerciée.



[1] Ceci en clin d'oeil  à l'ami Dan Halpern, poète , éditeur, fan des New York Yankees,  et  surtout grand lecteur de Moby Dick et de  Melville.  Selon Dan,  « We dickheads should stick together »


UNE BALEINE AU VILLAGE

Ayant été appelé - non tant pour mes talents propres que pour la tradition que mon nom représente sur place - à être le parrain de la salle de lecture du village de Fontvieille (Bouches-du- Rhône), je reçois des bénévoles qui l'animent des informations régulières sur ses activités. Une fois par mois, les amoureux de la lecture sont conviés à venir partager ou  faire partager leurs passions ou leurs découvertes littéraires. Me trouvant sur place le 30 septembre dernier, j'ai eu la curiosité d'assister à cette réunion. Souhaitais-je présenter un livre ? Why not ?

Face à une assistance d'une vingtaine de personnes,  le lecteur (plus souvent une lectrice : à Fontvieille comme en France, la majorité des lecteurs sont des lectrices) commence par une rapide présentation de son livre choisi, avant d'exprimer les raisons personnelles de son goût (pour le livre, pour l'auteur en général). Belle qualité d'écoute pendant la présentation, puis quelques questions et une brève discussion générale. Quand vient mon tour (en dernier), ma curiosité a été éveillée sur chacun des quatre titres présentés avant moi : je ne les lirai pas forcément mais j'ai ressenti la sincérité et la justesse des émotions exprimées par celles qui les ont racontés.

Je tiens à la main mon exemplaire de Moby Dick : le gros volume de la collection Folio qui propose l'édition préfacée par Jean Giono. Ce n'est pas celle que je viens de relire car j'ai préféré l'anglais d'origine - je l'avais lu en français pour la première fois il y a une cinquantaine d'années, croyant avoir affaire à un roman d'aventures style Fenimore Cooper. Plus je le relis (4e fois), plus je découvre sa folie, son caractère impossible, presque insupportable, et génial. A l'étonnement légèrement inquiet de ma copine d'enfance Marylène qui se demande si je ne suis pas pris d'une crise de démence, je commence par agiter le volume en vociférant : « Ne lisez surtout pas ce livre ! ». Après ce début de pitch peu conventionnel, je raconte son insuccès d'origine et la malédiction qu'il a portée sur l'oeuvre du jeune Melville, dont les premiers ouvrages avaient vogué sur la glamoureuse vague de l'auteur à la mode. Après Moby Dick, Melville connaîtra de considérables difficultés pour se faire éditer et mourra anonyme auteur de plusieurs oeuvres majeures, où dominent ses deux extrêmes : le déchaînement biblique, cétologique et théâtral de Moby Dick et la concision intimiste et bouleversante de Bartleby. Fidèle à mon entrée en matière, je ne cache rien du côté impossible d'une oeuvre qui, illisible à sa publication, l'est restée en devenant un « classique ». En évoquant certains passages, en lisant quelques phrases, j'ai à nouveau les larmes aux yeux : tant d'horreur, tant de beauté !

Tout en me remerciant gentiment à la sortie, quelques-uns des assistants m'ont avoué que malgré mon passionné plaidoyer, ils savaient déjà qu'ils ne le liraient pas. J'ose espérer qu'une baleine blanche à « l'effrayante beauté » (Melville) apparaîtra néanmoins dans leurs rêves et les entraînera dans son sillage - non jusqu'à la destruction finale qui attendent l'infortuné  Pequod  et presque tout son équipage (spoiler alert : il n'y a pas de happy end), mais jusqu'au terrible et durable bonheur qui s'attache à une lecture dont chaque mot s'infiltre dans nos reins, notre coeur, nos poumons - et jusque nos fibres les plus secrètes.

 

Références.

Les lectures proposées le 30 septembre par LILEC.

Sophie : La Confrérie des moines volants, roman de Metin Arditi, édition originale chez Grasset, réédition poche en collection Points. 259 pages

Colette : La Mendiante de Shigatse, nouvelles de Ma Jian, Actes Sud, collection Babel, 119 pages

Marie-Jo : De sang et de lumière, poèmes de Laurent Gaudé, Actes Sud, 112 pages

Antoine : Moby Dick, roman d'Herman Melville, préface de Jean Giono, traduction de  Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono, collection Folio, 741pages.

LILEC : assolilec@gmail .com. salle Antonin Moissiard à Fontvieille, ouvert les lundis, vendredis et samedis  matins de 9h à 12H30, et les lundis et mercredis après-midi de 15H  à 18H30.

Prochaine réunion de lectures : le 28 octobre à 17 heures.

A suivre : du Moby Dick, encore !

 


UN COMMERÇANT DU VILLAGE

 

 

Jeune écrivain, par un mélange d'arrogance et de timidité, je ne participais qu'à regret aux signatures et « fêtes du livre », le côté « marché » de la chose me mettait mal à l'aise et, mi-envieux, mi-méprisant,  je regardais mon père se régaler de ces journées. Je ne suis toujours pas heureux dans ces vastes foires, ces sonores halles au grain où de longues files de fans patientent pour avoir la signature ou la bise des stars du moment, tandis que le vulgum pecus (nous), appelé pour faire masse (moins il y a de lecteurs, plus il semble y avoir d'écrivains) prend son mal en patience. Quoique?[1]

Il y a deux mois - le dimanche 2 juin pour être précis - l'association des commerçants du village de Fontvieille ( Bouches du Rhône) tenait sa fête annuelle autour de la ravissante petite chapelle Saint - Jean, annexe privée du moulin à huile (excellente) du même nom et que ses propriétaires ouvrent avec bienveillance à des manifestations culturelles ou d'intérêt local. C'est ainsi que je me suis retrouvé à l'ombre généreuse d'un vieil olivier, juste derrière le bar tenu par Jean-Marie, à  faire de la retape pour la camelote littéraire audouardienne à des chalands a priori plus attirés par les nourritures terrestres que par celles de l'esprit. J'avais préparé ma caisse - un petit porte-monnaie chargé de pièces et petites coupures - et disposé les ouvrages. Instruit par l'expérience, je savais qu'il existe un nombre d'or de la signature champêtre : trop peu de livres en exposition et la table offrira le triste aspect d'un magasin d'alimentation soviétique ; trop, et l'on aura l'impression désastreuse d'une tête de gondole dans un hypermarché quand la promo ne marche pas - pas du tout. Parlant promo, j'avais la mienne, concoctée avec mon voisin bistroquet : « un livre acheté, un verre offert ! ». Mon aboyeur, Thierry Vieillevigne, dont la belle fontaine de pierre avait été vendue à l'ouverture, détaillait pour les curieux les beautés des ouvrages Audouard père ou fils. Il faisait beau, pas trop chaud ; ma recette était modeste mais je voyais des amis du village ou d'ailleurs et, de temps en temps, Patricia Vidal, dont la table était en face de la mienne, traversait pour m'alimenter en fraises. J'avais mon élégant polo noir préparé spécialement pour l'occasion par Marie qui, en sus du sigle Saint-Jean et de mon nom, avait pris l'initiative de me broder une petite plume, histoire d'indiquer mon aire d'activité. De jeunes étudiantes me prirent pour un libraire et, se poussant du coude (« toi ! non,  vas-y, toi ! ») me demandèrent si j'engageais des stagiaires pour l'été. Elles étaient si charmantes que je les aurais volontiers engagées toutes les trois mais je fus contraint d'avouer les limites familiales de mon offre commerciale. L'indispensable pause déjeuner fut assurée (délicieusement) par nos amis Fanny et Yohann, nos jolis amoureux du village que n'usent pas les contraintes et la routine de la cuisine et du service à « l'Ami provençal ». Il y eut le défilé de mode, la photo de tous les commerçants, les derniers verres, les deniers livres, les dernières bises. Aucun commerçant - moi compris - n'avait vu son chiffre d'affaires « exploser » ce jour-là, mais nous gardions le sourire un peu idiot du simple enchantement d'une belle journée.

C'est par erreur que l'édition au XXe siècle est devenue une industrie ; aujourd'hui dépassés par de plus puissants qu'eux, les groupes peinent et les écrivains, sauf exception ou malentendu plus ou moins durable, reviennent à leur condition antérieure d'excentriques sociaux et de marginaux économiques.

 

Promotion gratuite :

http://www.moulin-saintjean.com

 

Thierry Vieillevigne, tailleur de pierres, sculpteur, créateur d'antiquités, route d'Arles, 13990 Fontvieille

Tailleur de pierre, sculpteur et marbrerie à Fontvieille, Quart Calade Castelet 13990 Fontvieille 

04 90 97 29 28

 

Chez Marie, mercerie, broderie, place de l'Eglise, 13990 Fontvieille https://www.facebook.com/chezmariebroderie/

 

L'Ami Provençal, place de l'Eglise 13990 Fontevieille
04 90 54 68 32

 

 


[1] Une fois encore mon ami envolé et délicieux Guy Leverve me glisse à l'oreille sa conjonction  fétiche.


Borislav à Notre Dame

Borislav à Notre Dame

Le soir de l'incendie de Notre Dame, j'ai  vite éteint la télé qui ne diffusait pas mon programme préféré (Canteloup, je l'avoue sans honte) pour nous passer en boucle les images de l'effondrement de la flèche accompagnées des visages défaits de « personnalités » en larmes qui n'avaient pas de mots ou d'anonymes hébétés qui n'avaient rien à dire. Par bonheur, Trump s'était soustrait à son ardente obligation (la paix dans le monde par la construction de murs) et il était intervenu avec son habituelle hauteur de vue pour, nous dire qu'il fallait agir vite, ce qui nous avait échappé. Ensuite viendraient les curés, les « experts », les pompiers héroïques. Le business télévisuel me privait de l'intimité de mon chagrin à moi, m'empêchait d'évoquer les heures passées à arpenter les ruelles autour de Notre Dame lorsque je cherchais à y évoquer les présences d'Héloïse et d'Abélard, dans cette île de la Cité, où ne se dressait pas encore la silhouette familière.

Je pensais aussi à Borislav, mon cousin bulgare.
Lorsqu'en famille nous avions rendu visite à ma grand-mère à Sofia, Borislav était celui qui m'aidait à communiquer avec ma cousine, dont le français était aussi faible que mon bulgare. Borislav parlait notre langue parfaitement , comme le russe et l'allemand. Quelques mois plus tard il était venu en visite à Paris et avait résidé chez nous.

« Qu'est-ce que tu as envie de faire ? » avais-je demandé le premier soir - et sa réponse avait fusé : « visiter Notre Dame. »

Le lendemain matin nous nous y étions rendus à pied ( Bagatelle - Pont de Neuilly- Notre Dame, c'est quand même une tirée) et à mon grand embarras, c'est lui qui m'avait fait visiter la cathédrale. Il en connaissait chaque recoin parfaitement et il y avait dans ses explications le mélange entre la précision du guide qui connaît son affaire et la conviction passionnée d'un amoureux. Il était l'illustration incarnée de la phrase de Confucius : « celui qui sait une chose ne vaut pas celui qui l'aime ; celui qui aime une chose ne vaut pas celui qui en fait sa joie. »

Lorsque l'agacement vous prendra, comme il me prend aussi face à ces milliardaires qui donnent des millions pour reconstruire la cathédrale, comme nous donnons de la mie aux pigeons, vous penserez peut-être à Borislav ou à l'un de ceux pour qui, comme lui,  - au-delà des bombardements médiatiques coupées d'écrans publicitaires - ont ressenti intimement qu'un bout de leur âme à eux s'échappait en fumée dans le ciel de Paris l'autre soir.

Ps. Référence : Entretiens de Confucius, traduits par Pierre Ryckmans


ET DIEU, DANS TOUT CA ?

 « Et  Dieu dans tout ça ? » c'était la question, qu'à un moment de sa légendaire émission « Radioscopie », l'animateur Jacques Chancel posait à son invité du jour. C'est du moins ainsi que les anciens (les années 1970, il y avait encore des mammouths sur terre ?) s'en souviennent.

Le chauffeur de taxi écoute la radio et pour une fois ce n'est pas RMC et sa collection de gueulantes tous azimuts, mais France Info. Il est question de la nouvelle arrestation de Carlos Ghosn au Japon. « C'est la punition de Dieu », commente sobrement le chauffeur. Je ne suis pas sûr de ce que Dieu viendrait faire là-dedans? S'étant abstenu (ou planqué) face aux millions de morts des génocides du XXe siècle, il a - à en croire le cardinal Barbarin - déployé la puissance de Sa grâce pour favoriser la prescription de la majorité des milliers de crimes sexuels commis par des prêtres de son Eglise. Pourquoi se pencherait-il soudain sur les milliards de dollars accumulés par les maîtres du capitalisme au XXIe ?

Et si ce Dieu, se saisissant à nouveau de l'arsenal vengeur de l'Ancien Testament, punit M. Ghosn, pourquoi épargne-t-il M. Ender, dirigeant d'Airbus qui vient de quitter cette société avec 38 millions dans les fouilles ? On dira que c'est légalement que ce dernier touche cette somme extravagante, alors que ce serait de façon illicite que M. Ghosn aurait tenté d'arrondir les maigres 13 millions annuels qu'il percevait de la part de Renault et Nissan. Ce vaillant capitaine d'industrie avait, d'après Médiapart, testé les limites de la légalité - sans compter la morale commune et la patience divine - en soumettant, via de subtils montages, les sommes perçues à l'impôt néerlandais, plus tendre que son cousin français. Dieu, selon les vues de mon chauffeur, a dû décider que le dirigeant français avait assez joué avec Son infinie tolérance et a chargé la justice japonaise d'être son bras armé.

M. Ghosn et sa famille tentent -  restons bibliques - de le peindre comme un Job moderne ; ayant fait don de sa personne pour redresser une entreprise moribonde, le voici puni pour sa sagacité et son dévouement pour lesquels il percevait une juste rémunération lui permettant, comme tout un chacun, de préparer l'avenir de ses enfants.

Quoi qu'il en soit des visées divines dans les cas ci-dessus évoqués, force est de constater une fois de plus qu'il y a pour le citoyen moyen non atteint de mélanchonite aigue, quelque chose de répugnant à observer que nos puissants capitalistes s'autorisent sans vergogne les millions par des multiples qui ne nous sont connus que par les tirages d'Euro-millions. Même à supposer d'atroces manoeuvres en coulisse, il est au moins rassurant que les Japonais, pourtant peu suspects de penchants pour le socialisme modèle cubano-vénézuélien, soient plus actifs que les Français contre les bidouillages de ceux qui, ayant déjà tout et au-delà de tout, manoeuvrent en loucedé pour en accumuler un peu plus.

 


LÀ OÙ LE VENT SOUFFLERA

 

 

Il fallait pour photographier l'insaisissable, le diabolique mistral, un artiste ayant maille à partir (ou à tisser) avec l'invisible.

Est-il vraiment étonnant que cette tentative nous vienne d'une petite fille qui, à huit ans, ayant aperçu Dieu dans un nuage, courut emprunter l'appareil de sa mère pour le prendre en photo ?

Résidente  provençale occasionnelle depuis quarante ans, Rachel Cobb en a traqué, appareil en main, le plus fugitif, le plus impopulaire, le plus majestueux, le plus mystérieux de nos hôtes de passage.

Son livre magnifique témoigne avec splendeur de cette quête impossible : cimes  agitées des cyprès, oliviers torturés, visages ravinés  dont chaque ride se creuse sous  son assaut  sauvage? Elle a saisi ces instants magiques et terribles, où  la  bourrasque fait taire tous bavardages, car une force ancienne, indomptée,  impose sa loi à la nature et à l'homme.

Pour attraper au vol ces fragments d'éternité? il fallait plus que de la chance : l'audace physique et spirituelle, le talent, la patience.

 

Référence : Mistral, de Rachel Cobb,  Damiani éditeur.


MORT DE QUELQU'UN

 

Il n'a pas de page Wikipédia mais c'est un sacré quelqu'un qui vient de passer l'arme à gauche : né il y a 61 ans comme une blague en retard, un lendemain de 1er avril, il a tiré sa révérence en plein coeur d'été à Paris - quand les potes sont absents - cassé par un vilain crabe qui lui rodait autour depuis un bout de temps.

Tous les matins de l'année scolaire 1966-67 et la suivante nous nous retrouvions dans l'autobus 43 qui nous déposait près du lycée Pasteur. L'âge des mobylettes ne nous sépara pas. Dans notre bande d'adolescents, bourgeois rebelles fils de parents qui ne l'étaient pas (bourgeois ou rebelles) il était le plus fin, le plus brillant, le plus drôle, le plus à l'aise dans toutes les situations. Pratiquant sans réserve le « no sport » churchillien, ennemi radical de l'esprit de sérieux, il vivait tout comme un jeu auquel il  invitait camarades et passants à participer. La vie qui a suivi n'a sûrement pas été celle qu'il avait voulu, d'un point de vue personnel ou professionnel, mais elle n'a pas pour autant été un « bien perdu ». Son engagement au sein d'un groupement d'associations d'aide aux jeunes adolescents des rues à Paris et en proche banlieue, (GRAJAR) a été intense et constant sur de nombreuses années. Sacré quelqu'un que notre ami parti : Stéphane Kouzmine Karavaieff (1956-2017).

Ci-après en guise d'envoi un poème tiré de mon impuissance à distance et de ma peine.

 

 

HIER MATIN

                                                            Pour Stéphane

 

Hier matin nous avions quatorze ans

Et là, mon  vieux, te voilà tout mourant

De tout nous avions appétit

Du monde une féroce, une insatiable envie

Tu ne souffres pas, on me dit,

 

A l'heure où tranquille te quitte la vie.

Des faims, des soifs te voici bien guéri

Des frustrations aussi de tout ce qui n'advint pas

 

Mon tour bien assez tôt viendra

Mais là, d'un jour à l'autre, c'est toi qui t'en vas.

Ne pouvant pas - pauvre con, salaud, tu es loin! - te serrer dans mes bras

Je pleure et je ris à la pensée de toi.

Hier matin nous avions quatorze ans


Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.