Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


TRUMP SERA-T-IL ÉLU ?

On va pas faire monter le suspense, follohoueurs follohoueuses de mon coeur qui, sauf exception, suivez avec inquiétude la montée dans les sondages du terrible Don :

  1. Vous n'y pouvez rien, et moi non plus donc ça sert à rien de se mettre la rate au court-bouillon pour un truc où nous sommes aussi totalement, radicalement impuissants que moi sur les heurs et malheurs de mon cher O.M.
  2. Je n'en ai aucune idée et même les sondeurs professionnels qui donnent Trump à 48 % et Biden à 43 (dans le New York Times de ce jour) ne savent absolument pas ce qui va se passer en vrai dans sept mois. Pas plus, d'ailleurs, que les autres sondeurs tout aussi professionnels qui, eux, donnent Biden gagnant.

En attendant arrêtons-nous sur une des issues (cours d'anglais gratuit : une issue en anglais n'est pas une sortie, mais un problème qui, justement, peut n'avoir pas d'issue) soulevées par cette campagne : l'âge.

Pour son adversaire, à bientôt 82 ans, Joe Biden est « trop vieux » pour exercer efficacement les fonctions présidentielles. Glissons sur le fait qu'âgé lui-même de 77 ans, il n'est pas précisément un perdreau de l'année. Il veut relancer sa carrière à l'âge où Louis XIV, qui certes était roi depuis l'âge de cinq ans, passait l'arme à gauche. Dicevamo : M. Trump qui n'a pas Versailles, mais pour l'instant la Trump Tower et le domaine de Mar-a-Lago, est affligé, lui, d'un paquet d'issues : politiques, sexuelles, financières, judiciaires, elles lui sont collées aux fesses comme autant de casseroles qui au fil de la campagne vont résonner de plus en plus fort.

S'il est réélu, Biden sera à peine plus âgé que le général de Gaulle, notre « Grand Charles », qui avait 75 ans lorsqu'il entama son troisième - et dernier - mandat présidentiel - pas son plus glorieux.

Son jeune challenger de 1965, François Mitterrand, victorieux en 1981 (à 65 ans) en avait presque 80 lorsqu'il prit sa retraite au terme de son second mandat.

Baille ze ouais, je pense à l'argument de mon vieil ami Momo qui pense qu'au prix où nous payons leur retraite (salaire, locaux, secrétariat, sécurité), nous serions sages de toujours voter pour le plus vieux, car c'est celui qui nous coûtera le moins cher après son départ.

Les Français avaient eu l'audace d'élire le jeune Giscard (48 ans) en 1974. L'ayant écarté du pouvoir sept ans plus tard, ils ont financé sa coûteuse retraite pendant presque quarante ans. Pour un président qui avec l'aide de son Premier ministre prêchait la rigueur, c'est un peu long - et pas terrible pour les finances publiques.

Avec toutes les critiques qu'il suscite, M. Macron en a écarté une en annonçant qu'il renonçait à ces retraites dorées. Il prendra sa retraite à 50 ans, un âge où le Français moyen voit devant lui une quinzaine d'années de labeur cotisant pour bénéficier de sa retraite à taux plein. On a beau jeu de dire que ce « sacrifice » lui coûtera peu, car à coups de conférences cher payées et de jetons de présence dans divers conseils d'administration d'établissements financiers il aura des revenus plus que confortables. On eût aimé que ses prédécesseurs, MM. Sarkozy et Hollande, fissent preuve de la même retenue. À 69 et 70 ans, ils ne donnent aucun signe de faiblesse : non seulement ils parlent et ils publient à un rythme effarant, mais ils attendent l'un et l'autre l'appel au secours de la nation pour effectuer leur come-back.

Laissons les chevaux de retour à leurs fantasmes et parlons âge.

À quel âge est-on vieux en quoi ?

Au début du xixe siècle, la femme de trente ans de Balzac était vieille. Aujourd'hui elle prend le temps de la réflexion pour décider d'avoir un enfant. À 34 ans mon aïeule Augustine Bazat mourait en accouchant de son treizième enfant. Autres temps?

Et les hommes ?  Eux aussi ils gagnent en jeunesse.

À 30 ans, Rastignac était déjà un « homme fait » avec quatorze mille livres de rente, à 35 il était cynique et désabusé, à 42 ans il avait été deux fois ministre, à 48 ses revenus se comptaient en centaines de milliers de livres. Quand meurt-il ? Je ne m'en souviens pas et mon ami Ouiqui ne le dit pas. Peut-être est-il éternel ?

Aujourd'hui s'il a eu le privilège de l'éducation, l'homme de 30 ans finit à peine ses études et découvre la vie professionnelle, Pôle Emploi ou l'intermittence du spectacle. Les plus veinards (ou les plus tordus) font leurs premiers « coups » financiers ou politiques et deviennent bientôt « conseillers, « traders », ministres? ou présidents?

Pour les autres, selon la « pénibilité » de leur emploi, ils peuvent être fatigués, usés, « vieux » à cet âge ou encore fringants.

Il n'y a guère plus qu'en sport où la vieillesse débute à cet âge : à 26 et 27 ans, MM. Mbappé et Dupont, stars du football et du rugby français, seront « vieux » dans une dizaine d'années.

Revenons à Momo : ayant travaillé comme ébéniste - et cotisé - pendant cinquante ans, il perçoit une retraite inférieure à 1 000 euros mensuels. À 85 ans, est-il trop vieux pour travailler encore ? nécessité fait loi et on peut le voir à l'oeuvre tous les jours dans son petit atelier de la Grand-Rue au village.

Des Momo j'en connais plus d'un, « seniors » ayant dépassé l'âge de la retraite et qui travaillent encore non par goût, mais par obligation.

Il paraît qu'en espagnol, « retraite » se dit jubilación. On devrait adopter le mot. Prendre sa retraite ça vous a un côté funèbre, alors que prendre sa jubilation c'est prendre son pied, non ?

Sur ce, bonne jubilation, follohoueuses, follohoueurs !


NEW YORK IMPRESSIONS 2023

Ma première visite date de plus de quarante ans, j'y suis retourné régulièrement, nous y avons même habité trois ans, j' y compte  des amis de toutes classes et origines - et avec ça, je ne connais pas New York, New York continue à m'étonner, à me rappeler la remarque du grand journaliste et écrivain E.B. White : « New York est une ville de choses inaperçues. » - chats qui se glissent dans un renfoncement, plaques d'immatriculation personnalisées semblant contenir un code à destination d'espions fantaisistes, traîtreuses flaques de boue, boutiques recluses dont il est ardu de  deviner ce qu'elles vendent exactement, silhouettes qui, sans être excentriques, recèlent un persistant mystère?

Impressions sonores, visuelles, olfactives de cet été.
Trois odeurs d'abord.
Pour les Parisiens se plaignant de Mme Hidalgo et lui reprochant chaque tranchée dans un trottoir ou la chaussée, New York est un vaste chantier : de ses rues défoncées montent des fumées et, là où des ouvriers rebouchent (plus vite qu'à Paris, c'est vrai), cette odeur de goudron brûlant qui est pour moi l'odeur de la ville.

Des chantiers il y en a aussi sur les trottoirs : l'échafaudage de la maison voisine de celle où nous avons vécu et séjournons encore vient de tomber après trois ans de travaux mais l'école primaire est en réfection et en passant sous l'échafaudage on hume une puissante odeur de cannabis, doublée d'une non moins puissante odeur d'urine ; quant à l'odeur des barquettes en alu ou en carton où traînent quelques restes de junk food, je ne m'en approche pas, je laisse ça aux rats qui sont en train de devenir les rois de New York.

Il y a le Quad, l'IFC, l'Angelika, d'autres que j'oublie? le Metrograph est le plus beau cinéma « art house » de New York et l'un de ceux qui proposent autre chose que Barbenheimer, le film de l'été, contraction des titres de deux films à succès très différents : dans le coin du Lower East Side que Jean-Michel Basquiat, dix-huit ans, arpentait pour vendre un tableau et payer son loyer, ce multiplex art et essai programme des films européens, asiatiques (et même, comment ai-je pu rater ça ? un festival de courts-métrages soudanais) et, en entrant dans la salle où nous allons voir le subtil et charmant, excellent film coréen-américain Past Lives, je sens une odeur de tabac si âcre que, remontant par mes narines, elle me prend à la gorge. Personne n'a fumé dans cette salle depuis un demi-siècle et pourtant malgré les rénovations, l'odeur s'attache aux murs, aux rampes, aux sièges, évoquant des générations de cinéphiles fumeurs depuis longtemps disparus. Quand nous allions découvrir les films noirs américains à la cinémathèque Chaillot, au Studio 28, au Mac-Mahon, au Champo ou dans les  autres salles art et essai du Quartier latin, nos cousins new-yorkais venaient ici voir Andreï Roublev ou Les Chevaux de feu, Les 400 Coups ou À bout de souffle, Rashômon ou Les Contes de la lune vague après la pluie.

L'odeur qui a disparu des rues, c'est celle des chevaux. Il y a une vingtaine d'années quand nous nous étions installés, passaient encore quelques policiers à cheval. Mon ami Thorner, dont le fils jouait au soccer (le foot, le vrai) avec notre Ulysse, avait organisé pour les gamins de l'équipe et leurs parents une visite des écuries de la police montée.

Je retrouve en revanche l'odeur des vieux paperbacks dans les travées de la librairie du Strand, sur Broadway, où j'apprends  que le Westlake convoité était en rayon mais a été vendu, alors mon pote Danny m'entraîne à un demi-bloc de là dans une petite librairie d'occasion, Alabaster, et je n'y trouve pas mon Westlake, mais un autre dont le sous-titre (A Novel of Crime and Confusion) est une délicieuse promesse.

Troisième librairie d'occasion, East Village Bookssur Saint Marks et là ils ne connaissent même pas Westlake (ces jeunes, je vous jure, faut tout leur apprendre !) mais je traîne, je muse et dégotte au pif le volume de nouvelles de Scott Fitzgerald que Stanley a offert à Chester en décembre 1961. Le bouquin est en bon état - peut-être que Chester n'a pas été au-delà du premier récit, Le Palais de glace (1920), super-bien écrit, mais prévisible et finalement banal.

En quittant l'East Village et en remontant la 3e Avenue vers Union Square, je note le nombre de gens (des hommes le plus souvent) qui parlent tout seuls, qui hurlent tout seuls, qui s'engueulent avec eux-mêmes, le Seigneur, ou leur ex - pas une bonne idée de leur poser la question, car la plupart du temps ils ont la mine très en colère et vaut mieux pas prendre le risque, car chez les zarbis new-yorkais (New York est la capitale mondiale de beaucoup de populations persécutées du globe, mais en tête viennent les zarbis - certes il y a des zarbis partout dans le monde, mais la proportion de zarbis  susceptibles d'exprimer leur fureur par l'agression verbale ou physique est plus élevée chez les zarbis new-yorkais.)

Au coin de la 10e Rue, je croise un type qui pousse un grand caddie de supermarché débordant de trucs : ses « courses », c'est un paquet de saloperies ramassées dans les poubelles. Ça aussi on le voit à Paris mais ici, c'est l'Amérique, mon pote, et il me semble que le caddie est XXL. D'autres se baladent avec de grands sacs en plastique et ramassent canettes et bouteilles vides dans les containers.

Types seuls allongés sur des cartons dans un coin, ça, on connaît mais ici y en avait moins, et aucun comme cette version black de Charlie (l'excellentissime Brendan Fraser dans The Whale), trois cent livres de chair collées au trottoir dont on se demandecomment elles pourront s'en détacher ; types effondrés dans leur fauteuil roulant, types assis fumant leur joint ou buvant leur Bud (ou les deux) sur les stoops des maisons style anglais des quartiers chics, types en groupe tenant le poteau devant les (rares) immeubles de logements sociaux, dame aux longs cheveux gris qui fume seule, assise à la terrasse d'un restaurant fermé. Misère, misère?

On parle de tout ça avec un vieux pote journaliste : crise sociale, inflation - avec un demi-panier chez Gristedes, le Monop local, la caissière t'annonce 100 balles et ça sert à rien de couiner, parce que :

  1. - c'est pas de sa faute ; on espère que, comme May Bellamy, l'éternelle compagne de John Dortmunder, le héros récurrent de Westlake, elle peut se tirer discrètement après le boulot avec un sac de provisions.
  2. - elle est super gentille et te propose spontanément son aide en t'appelant « sir » puis « honey » ;
  3. - toi, tu viens à pied alors qu'elle se tape une heure de train aller, une heure de train retour - ça, c'est dans l'espoir qu'il n'y ait pas de travaux sur la ligne.

Misère, misère? On en parle avec un vieux pote journaliste. Crise du logement, crise du Covid, faiblesse de la prise en charge des malades psychiatriques, il y a dans les rues de la ville un nombre croissant de gens qui auraient un grand besoin d'être aidés mais sont livrés à eux-mêmes.

J'approche du coin de East 19th où je cherche la dernière adresse indiquée par Westlake pour John Dortmunder, le gentleman cambrioleur dépressif, héros de sa série la plus célèbre, et j'entends un bruit inhabituel : tambours et chants, ce sont des gens qui manifestent. Dans ce pays, personne ne l'ouvre pour protester à plus d'un, sauf peut-être à cause de Trump (pour Trump, pauvre victime de l'acharnement du système, contre Trump qui devrait être en prison pour ses crimes) ou de l'avortement (prolife, c'est-à-dire contre le « génocide » de l'avortement, ou prochoice, c'est-à-dire pour le droit dont les femmes jouissent chez nous depuis cinquante ans grâce à Simone et Giscard) ;je repense à cesympathique chauffeur de taxi qui, nous ayant entendus parler français, nous a mis Jolie Môme à la radio, puis a observé que nous avions bien de la chance de vivre dans un pays où les gens manifestent contre le gouvernement quand ils sont mécontents.

Que se passe-t-il ? Les travailleurs sont-ils en révolte ? Non : c'est un piquet de grève d'écrivains de la WritersGuild. Ils sont en grève depuis plusieurs semaines - et il en a fallu beaucoup pour que ces individualistes forcenés (au pays où l'individu est roi, ils sont avec les milliardaires, mais dans des conditions économiques moins favorables - les plus individualistes) posent le stylo et repoussent le clavier. Sans eux pas d'histoire et sans histoire pas de script et sans script pas de film, pas de série, pas de Nettefliquece, de Ouarnère, de Dissenez, de Drimeoueurques, de Paramounnteuh, de Sonipiqutcheure, d'Achebéomaxe, d'Appeule Tévé, d'Amazone Praïme ; sans eux pas de studios grands ou petits, pas de plateformes, rien, que dalle, que pouic, nib. À part quelques stars, la condition des acteurs n'est pas fantastique mais les écrivains, à quelques exceptions près, c'est le lumpenprolétariat d'Hollywood. Et quand ils demandent à revoir leurs conditions de rémunération parce qu'ils ne touchent rien, que dalle, que pouic, nib, sur les nombreuses rediffusions télé, les biguebosses ne les calculent que lorsqu'ils se mettent en grève : alors la première et généreuse proposition c'est : rien, que dalle, que pouic, nib, mes fesses. Bref, on les envoie se faire foutre avec un cynisme en comparaison duquel Macron, Borne face aux syndicats, c'est total respect. D'après des potes écrivains et producteurs loin d'être des rouges, les véritables discussions n'ont débuté qu'après des semaines de grève - encore aujourd'hui, quand toute la production américaine est paralysée, des professions entières de techniciens se trouvent en chômage longue durée, et certains patrons de studio continuent à dire no, non, niet, nein, va te faire empapaouter chez les Grecs, fuck off, vete a la mierda, va fanculo, fick dich, poshel na khuy, nichts, nothing, nada, niente di niente, nitchevo, rien, que dalle, zéro, circulez y a rien à voir, en tenant ce raisonnement humanitaire : « Les écrivains arrêteront de nous faire chier le jour où pour manger ils seront obligés de vendre leur maison. Et s'ils sont pas contents, on les remplacera par ChatGPT. »

Malgré ce sens particulier de la négo, il paraît que les discussions avancent, que les propositions des biguebosses hollywoodiens sont passées de zéro, rien, que dalle, que pouic, nib, à des miettes. Comme on n'arrête pas le progrès, un accord est en vue pour le mois de décembre, novembre si tout va bien. En attendant, notre amie productrice indépendante a organisé au Metrograph justement (tu as follohoué, le cinéma qui sent le tabac) une petite festouille pour grévistes et chômeurs qui conservent la bonne humeur.

Les sons, toujours les mêmes : les sirènes de police, les ambulances, les pompiers, les ghetto-blasters à fond des types qui trouvent que leur rap c'est la meilleure musique du monde et si t'es pas d'accord, à quatre heures du matin par exemple, mets tes boules Quiès), idem pour ceux qui passent en voiture avec le sound system si fort qu'il couvre le bruit du moteur.

Ce pays a la passion du bruit : supposons que tu trouves un restau où la musique n'est pas à donf, tes voisins de table vont continuer à hurler.

« I'm here to help you ». Qui a dit que si tu étais dans la débine personne ne te tendait la main ?

Remarquant ma démarche légèrement claudicante, un jeune homme m'interpelle : aurais-je un problème de prostate ? Si c'est le cas, il dispose justement d'un produit miracle et c'est mon jour de chance, il en a une réserve dans son coffre. Une autre décèle l'avéciste en moi et m'indique un centre de rééducation qui fera des miracles ; un troisième me demande si je ne chercherais pas, par hasard, un(e) auxiliaire à domicile ; si oui il connaît justement quelqu'un de très bien mais non merci c'est gentil, pas besoin, je passe.

Toujours plus de panneaux « À louer » ou « À vendre », toujours plus de devantures fermées, loyers trop chers, vie trop chère? les pauvres et les « moyens » se sont en grande majorité déjà éloignés de Manhattan ; maintenant les moins riches des riches commencent à en faire autant.

En 2004, nos amis de gauche se préparaient  à quitter la ville (et le pays) si Bush Junior était réélu ; en 2023, les mêmes amis font la même annonce au cas où Trump repasserait. Qu'en sera-t-il ? Le célèbre skyline new-yorkais ressemblera-t-il dans quelques années au paysage postapocalyptique de certains films catastrophe et ses rues seront-elles des déserts où, au milieu des rats rois, quelques junkies décharnés se nourriront d'ordures ?

En attendant, moi, j'ai toujours pas trouvé mon Westlake, même dans le superbe Mysterious Bookshopde Tribeca où les étagères débordent de merveilles du polar d'hier et d'aujourd'hui. Pour me consoler, j'ai acquis mon premier Tucker Coe, un des nombreux alias de Westlake, ainsi que le dernier Lawrence Block, un de ses bons potes - dans leurs younger and more vulnerable years, ils ont cosigné du soft-porn ensemble - qui, lui, est encore en vie et productif.

Pour terminer ma tournée sur une note heureuse, je me suis arrêté acheter quelques paires de chaussettes chez Reminiscence, ma boutique préférée de New York - et là il y avait toutes les chaussettes dont je pouvais rêver, et même d'autres. Tout n'est pas foutu, donc, car tant qu'il y a de la chaussette il y a de l'espoir.

 

Références

The Strand : 828 Broadway.

Alabaster : 122 4th Avenue.

East Village Books : 99 Saint Marks Place.

The Mysterious Bookshop : 58 Warren Street.

Reminiscence : 74 5th Avenue.


CHACUN SON TOUR

À la télé ils montrent le blizzard et des tonnes de neige, d'Europe nous recevons des messages angoissés (« ça va ? ») mais sur New York pas un flocon, ciel bleu et fraîcheur hivernale. Ce n'est  donc pas en raison des conditions météo que, pour la deuxième fois de la semaine, je me retrouve en difficulté sur un trottoir.

Les circonstances sont comparables : il y a pas mal de monde et je cherche un endroit qui ne se trouve pas là où je pensais (la dernière fois c'était mon magasin de chaussettes favori, là c'est un CVS Pharmacy). Il y a du monde, je tourne la tête dans tous les sens, je suis perdu, un peu fatigué et ça fait trois personnes qui me donnent des indications différentes ou ne sont pas du quartier (un type en salopette bleue avec une sacoche vient du Bronx et il me demande si je n'ai pas du travail pour lui, il en cherche - il ne peut rien pour moi, je ne peux rien pour lui, c'est la vie). Les New-Yorkais ont dans le reste des États-Unis à peu près la réputation des Parisiens en France : des gens toujours pressés, toujours énervés et pas serviables, voire dangereux.
L'autre jour, bloqué, à la limite de perdre l'équilibre avant de traverser la 5e Avenue, j'ai dû crier « Help ! » pendant trois bonnes minutes avant qu'un monsieur s'arrête et m'aide à traverser. Là je suis en panique à force de chercher cette putain de boutique, je trébuche et je tombe en plein milieu du trottoir : aussitôt trois personnes se précipitent pour m'aider à me relever. Un monsieur et deux dames. Me voici debout, soulagé et perturbé, gêné aussi. CVS Pharmacy se trouve bien au niveau de la 14e Rue, pas vers la 7e Avenue où nous sommes, mais vers la 8e d'où je viens - putain de randonnée que je viens de m'infliger pour rien. Sur ce, question de Jack : « tu es sûr que tu veux aller à CVS ? parce que là, juste en face, il y a Duane Reade ». Une des deux dames est repartie, l'autre se montre ferme : « je ne sais pas ce que vous avez besoin d'acheter » (info exclusive : des lames de rasoir et des piles) « mais ils ont sûrement des cannes et vous devriez en avoir une - ou un déambulateur ». Moi, à peine aimable : « déambulateur ! mais c'est pour ma grand-mère? » Elle n'a pas trop à insister pour la canne, car je sais qu'elle a raison. En plus c'est elle qui explique à Jack que pour m'aider il faut me soutenir par le côté droit, pas le gauche, un truc que Jack n'a pas intégré d'emblée quand je le lui ai dit. Nous traversons la rue tous les trois, Jack part vivre sa vie en me conseillant de prendre un taxi pour rentrer chez moi ; la dame m'accompagne dans le magasin, désigne une chaise et avec l'autorité tranquille dont elle a fait preuve depuis qu'elle est entrée dans ma vie me dit : « Assieds-toi là et attends, je reviens.» J'attends quelques minutes, car elle doit faire le tour du magasin pour trouver les cannes. Elle revient et me pose deux modèles sur les genoux : 25 dollars ou 40 dollars ? J'examine les deux. C'est pas une question esthétique, car de ce côté-là j'ai paumé les trois cannes ayant quelque valeur à mes yeux : la canne à pommeau argenté à motif angkorien offerte par mon ami médecin Philippe, la canne à tête de cobra sculptée par un artisan jamaïcain, et le bâton pique-taureaux transformé en canne par mon vieil ami Momo, vaillant octogénaire fontvieillois qui chaque matin va les nourrir (les taureaux) avant de gagner son atelier d'ébéniste de la Grand-Rue. Les deux cannes sont en alu, l'une noire et l'autre rouge, mais la rouge a un petit trépied à la base, ce qui sécurisera mes appuis en cas de besoin. J'annonce mon choix à ma bonne Samaritaine : 40 dollars ! « Let me get this for you ! », dit-elle en filant vers la caisse où je la rejoins et tente de la dissuader. En vain : « Quelqu'un a aidé ma maman, donc maintenant c'est mon tour. » J'ai remercié Janine. Pas le temps de lui péter la bise, car elle filait et un jeune homme prénommé Jocko qui avait un faux air de Jean-Michel Basquiat et n'était pas un employé de Duane Reade mais semblait y être comme chez lui, m'a aidé à trouver les lames de rasoir et les piles. Arrivé à la caisse je me suis souvenu de Janine et j'ai demandé à Jocko si je pouvais faire quelque chose pour lui. Jocko n'avait besoin de rien, je n'oublie pas que Janine m'a, comme ils disent ici, passé le bâton (la canne plutôt) et que maintenant, c'est à mon tour d'aider quelqu'un d'autre.

Note à destination de mes follohoueurs et follohoueuses de la famille.

Honnêtement, c'est pas la première fois que je me casse la binette depuis mon AVC et c'est toujours pareil : fatigue, précipitation, panique. Cette fois pas de bobo (ni genou abîmé, ni doigt cassé, comme les deux dernières chutes) et je ferai plus attention, promis. Si je peux anticiper, vérifier l'adresse exacte avant de partir, ça ne pourra pas faire de mal. En plus, j'ai ma belle canne que j'ai appelée Janine. Et puis finalement oui, je vais parler de tout ça à mes hautes autorités post-avécistes : Peggy ma neurologue, mon capitaine Denis, ma gouroute du yoga Édith, sans oublier mon maestro coach sportif Dramane.

 

Références

Réminiscence :   ce magasin ne vend pas que des chaussettes mais des tas de trucs marrants, plus pas mal de vêtements vintages. C'est tout près de Union Square, 74, 5th Avenue entre la 13e et la 14e Rue.

CVS Pharmacy : 81, 8th Avenue.

Duane Reade : 77, 7th Avenue.


PROMENADE À NEW YORK AU TEMPS DU COVID

Anciens temps

Je suppose que, à l'époque où nous étions venus nous installer en famille à New York, en 2004, les anciens du quartier ne reconnaissaient déjà plus le Chelsea de leur jeunesse. Avaient-ils eux-mêmes vu des traces du verger autrefois cultivé par son fondateur légendaire ? Il n'en restait déjà plus, comme aujourd'hui, qu'un nom sur une plaque à l'entrée d'un petit jardin-square où, avec d'autres parents, nous avons organisé des chasses aux oeufs de Pâques pour les enfants. Clement Clarke Moore, poète, professeur de théologie et opposant vigoureux de Thomas Jefferson, était propriétaire d'une vaste demeure et de terres occupant la surface d'un bloc entier. Tout en contestant les impôts qu'un État fédéral envahissant (déjà !) prétendait lui imposer, il fut un habile spéculateur immobilier, morcelant son domaine pour le vendre en parcelles. En bon chrétien, Moore compléta ses sages et lucratifs principes d'économie d'un versant bon chrétien lui assurant le win-win : riche ici-bas, il augmenta ses chances d'entrer  par la porte étroite au royaume des cieux en faisant don de son énorme verger de pommiers au Grand Séminaire de Théologie : cette générosité bien dirigée permit à l'institution d'y édifier les bâtiments en faux gothique que l'on peut voir aujourd'hui se dresser autour d'un parc ombragé où je n'ai jamais pénétré.

Rares également, déjà, devaient être les traces de la présence des dockers qui avaient déchargé les cargos amarrés sur les quais du tout proche Hudson, rares les ouvriers, les manutentionnaires travaillant dans les entrepôts alignés le long des docks. De tout cela ne restait que la voie de chemin de fer désaffectée par laquelle les marchandises circulaient, celle qui a aujourd'hui été transformée (plutôt heureusement) en la promenade plantée de la High Line.

S'ils étaient assez âgés - comme notre voisine Lilian qui approchait du siècle -, ils avaient pu apercevoir Mary Pickford, partenaire de Charlie Chaplin et héroïne du cinéma muet, au cours d'un des nombreux tournages qui se déroulèrent dans le quartier avant et juste après la Première Guerre mondiale.

Ils avaient vu l'arrivée des artistes désargentés qui avaient installé leurs ateliers dans certains des entrepôts abandonnés et qui, tel Willem de Kooning, ayant acquis toiles et matériel, n'avaient pas les moyens de se chauffer.

Ils avaient connu le Chelsea Hotel, croisé Bob Dylan peut-être, Leonard Cohen, Patti Smith et son ami, le photographe Robert Mapplethorpe, Lou Reed et les troupes bigarrées d'Andy Warhol en quête de l'infini ou du « quart d'heure de gloire » promis par le roi du pop art.

Le punk anglais était né à New York. Comme le rap plus tard, il ne faisait pas parler de lui seulement aux pages Arts des journaux, mais à la rubrique criminelle. Quelques-uns de ses drames s'étaient déroulés au coin de la rue. Nos voisins avaient suivi les affaires dont les journaux populaires (le New York Post et le Daily News) faisaient leur une ou leur dernière page - comme les accusations du meurtre de sa petite amie contre Sid Vicious, le bassiste chanteur des Sex Pistols.

Ils avaient, nos vieux voisins, connu les années junkie, quand on voyait des jeunes gens aux veines épuisées se shooter à l'abri d'un échafaudage et que des seringues usagées gisaient aux angles morts des caniveaux, quand on frémissait d'entendre des pas dans son dos de peur d'être attaqué au couteau pour quelques dollars convoités par un drogué en manque.

Ils avaient vu l'arrivée des gays en quête de lieux retirés pour les étreintes furtives et clandestines qui étaient leur lot. Ils avaient connu les années sida.

Les arrivants plus récents se souvenaient du 11 septembre 2001, de la fumée, de l'odeur de mort qui montait par les avenues, de l'effrayant concert de musique concrète donné par les voitures de pompiers et les ambulances.

Half way up on the left handside

« À gauche, à mi-chemin entre les deux blocs », c'est ce qu'il faut préciser au chauffeur de taxi, car notre home new-yorkais est en plein milieu du bloc séparant la 9e avenue de la 8e.

Lorsque, trois ans après le double attentat du World Trade Center, nous y posâmes nos valises, la ville n'était plus en deuil. La célèbre énergie new-yorkaise avait repris le dessus. Les arcs-en-ciel fleurissaient dans les devantures des boutiques et des enseignes nouvelles prenaient possession des blocs : passé la stupéfaction d'avoir cinquante chaînes de télé au lieu de sept, on allait louer ses vidéos chez Blockbusters, à deux minutes à pied ; pour les films plus anciens ou plus « arty », on les trouvait sur la 9e avenue, chez Alan's Alley, une caverne d'Ali Baba où, en plus des DVD des nouveautés, s'entassaient des milliers de cassettes vidéo. Si on ne trouvait pas son bonheur dans les bacs, des vendeurs qui avaient tout vu allaient dégoter le titre rare au fond de la caverne. Pendant notre séjour, nous entendîmes parler d'une petite entreprise californienne qui louait des films par correspondance- vraiment une idée à la con.  Ce Netflix n'irait pas loin.

Pour la nourriture, passé la découverte du miraculeux take out delivery proposé par tous les restaurants, nous allions faire nos courses chez Gristedes, le Monop local, ayant recours en cas d'urgence à l'un des nombreux delis où l'on trouvait aussi les journaux et magazines si on ne s'était pas abonné ou si on ne les avait pas achetés au newsstand du coin de la 23e rue et de la 8e avenue, à deux pas des deux ensembles de cinémas du Chelsea Clearview, l'un programmant les « gros films » et l'autre des films plus indépendants.

Il y avait les bus scolaires jaunes, les taxis jaunes, un arrêt du A train du standard de jazz : c'était « New York, New York », comme dans la célèbre chanson du film.

En relisant Moby Dick (en anglais pour la première fois), je compris d'où venait le drôle de nom du café dont le nom apparaissait à tous les coins de rue et qui vendait à des prix insensés des pâtisseries acceptables et un expresso moins dégueulasse que le traditionnel jus de chaussettes américain : pourquoi avoir choisi Starbuck, le second du capitaine Achab, plutôt que Queequeg, Tashtego ou Daggoo, les harponneurs du Pequod ? Heureusement je découvris à deux pas du commissariat voisin l'antenne locale d'une petite chaîne new-yorkaise : très vite je devins un habitué du café Grumpy, dont le caissier, me voyant approcher, répondait à mon hello par un « Cappucino and lemon loaf ? » qui était plus une vérification qu'une vraie question. C'est chez Grumpy, où l'accueil selon les jours et ses équipes, pouvait être grumpy (grincheux) ou jolly (jovial) que je vis apparaître de jeunes personnes de genre difficile à identifier. Évitant les young man ou les miss que ma séniorité m'autorise, je me bornai à un dear unisexe. C'est aussi chez Grumpy, un dimanche matin, que je tombai sur un ami qui sirotait son café en lisant son journal ; comme je lui demandais si son plus jeune fils allait maintenant à l'université, il eut cette phrase prononcée sur un ton très neutre : « He is now a she. » Ainsi reçus-je ma première initiation au monde moderne, et appris-je la naissance du « iel », ainsi que la nature transitoire des vieilles catégories, les « il » et les « elle ».

Des parents rencontrés au bord du terrain de foot où notre aîné, six ans, jouait, devinrent de bons copains, et certains des amis pour la vie. Il y avait un vendeur de chaussures équatorien, un chef comptable anglais, une petite danseuse et chorégraphe et son mari, un grand gaillard, traiteur de son métier ; aussi furieusement fans des Yankees, que mes amis de Fontvieille Yohann et Fanny le sont de l'OM, ils offrirent à notre plus jeune fils sa première casquette des Bronx Bombers ; il y avait un poète journaliste uruguayen, deux ex-Yougoslaves - l'un bosnien et concierge, l'autre serbe et « tradeuse » -, un coiffeur français qui, né « Jacques » du côté de Nice, était devenu « Sacha » en débarquant entre Hudson et East River. Les matches des gamins étaient une expérience : à Brooklyn, les parents de nos adversaires pour réveiller leurs minots les incitaient à marcher sur les nôtres et les insultaient en espagnol. Un terrain du quartier grec du Queens était coincé entre une centrale électrique Con Edison et une petite usine de traitement des poulets : pas de vestiaires, pas un banc, ni un abri, et des plumes flottant à la surface d'un champ où trois brins d'herbe grise survivaient entre les mottes de terre. Côté chic, lorsque nos petits de Chelsea Piers jouaient contre les rivaux locaux de Downtown United, leur attaquant vedette avait un supporter chaud bouillant - son papa, le metteur en scène Spike Lee.

Le dimanche, on allait vers la 11e avenue explorer les galeries d'art maintenant installées dans les anciens ateliers d'artistes aux loyers devenus inabordables, et jusqu'au bord du fleuve, entre les deux dernières boucheries en gros, dans les entrepôts désertés. Au retour on s'arrêtait pour un brunch à Empire Diner, un vieux diner toujours installé dans un wagon ; nous essayions les nouveaux restaurants, italiens, japonais, thaïs, et nous évitions le vieux diner le plus proche de chez nous, où nous avions cru mourir d'excès de gras sur une seule assiette d'oeufs brouillés au bacon. Miraculeusement, l'infect Dish restait ouvert.

Sur la 9e avenue, j'étais le seul de la famille à apprécier un italien, non tant pour sa cuisine - au mieux passable - que pour l'accueil que m'y réservaient ses managers successifs (Luis, un Mexicain, puis Rodolphe, un Français, et Bobbie, une Italo-Américaine) et ses serveurs Haji le Sénégalais, Denise la Monténégrine, Maria l'Argentine ou Paulin le Centrafricain. J'y donne rendez-vous à un vieux pote : c'est toujours ici qu'on se retrouve et j'arrive tôt pour avoir le temps de « catch up » avant son arrivée. Terrasse vide où traînent trois chaises. La porte extérieure ouvre encore, mais la porte intérieure est verrouillée - aucune trace d'activité.

Passant devant la boulangerie française La Bergamote que je n'ai jamais beaucoup appréciée (pâtisseries inégales, prix élevés, accueil limite aimable), je remonte d'un bloc : le Gamin était mon bureau annexe. Décor faux French où l'on s'attend à voir apparaître Jean Gabin avec une toque sur la tête, cuisine de brasserie correcte, je blaguais avec Mario, le cuistot, et les trois serveuses françaises : l'une rêvait de percer dans la mode, la deuxième travaillait là six mois de l'année pour voyager en Inde le reste du temps ; la troisième, la moins jolie, se voyait une carrière dans le cinéma. Le Gamin, pour d'obscures raisons de concurrence avec un autre Gamin, situé dans Greenwich Village celui-ci, fut contraint de changer de nom et prit celui de sa patronne, une Irlandaise qu'on aurait dit sortie des films « irlandais » de John Ford : en voyant le doux sourire de Grainne, on n'aurait su quel rôle lui attribuer dans une scène de bagarre généralisée : serait-elle celle qui encourageait les combattants à cogner un peu plus dur, ou celle qui sauterait dans la mêlée pour offrir une tournée générale en vue du rétablissement de la concorde ? Il me semble que les deux éventualités l'eussent amusée, quoique Grainne's fût un lieu paisible où l'on pouvait sans être incité à consommer encore, passer la matinée à boire un cappuccino et où, l'acteur Ethan Hawke, déjà une star du cinéma et du théâtre à l'époque, pouvait rester sans être dérangé, qu'il soit seul à lire un script ou qu'il ait un rendez-vous professionnel.

Je retourne chez Grainne. Décor inchangé, plus de serveuses françaises, Ethan Hawke a déménagé (à Brooklyn je crois) depuis des lustres, et pas de signe de Grainne elle-même.

Je repense à l'acteur : nous l'avons vu jouer le rôle de Bakounine dans la mise en scène américaine de la superbe pièce de Tom Stoppard The Coast of Utopia. Si je l'avais croisé chez Grainne le lendemain, aurais-je osé le féliciter ou même lui dire mon admiration pour un acteur capable de refuser des rôles importants (et très bien payés) au cinéma par amour du théâtre ? Je ne crois pas.

Tous en scène

Au théâtre, sur Broadway ou ailleurs, nous allions plus souvent qu'à Paris. Hawke n'était pas le seul à y prêter son talent ; au fil des années, nous avions vu Al Pacino, Shylock génial dans Le Marchand de Venise,Denzel Washington, un Brutus d'une prestance incontestable, mais mal à l'aise (c'est rien de le dire) avec le texte de Jules César,et - last but not least - Philip Seymour Hoffman dans Mort d'un commis voyageur, une pièce que je n'adore pas, mais où il apportait à une belle mise en scène sa présence inquiétante d'homme ordinaire, banal, médiocre même. Nous étions déçus parfois, car les critiques new-yorkais sont prompts à crier au génie. Plus récemment, j'avais couru voir Mary Louise Parker (j'étais un peu tombé amoureux d'elle en la découvrant dans The West Wing, puis dans Weeds). Déception. Quoiqu'elle fasse partie de ces actrices dont on dit bêtement qu'elles ne vieillissent pas alors qu'elles vieillissent, oui, mais bien, la pièce dont elle est la star, The Sound Inside, n'est pas mal, mais pas à la hauteur des rave reviews qu'elle a reçues. Quand on discute théâtre avec nos amis locaux, j'ai presque peur de la phrase « Il faut absolument y aller, c'est formidable ». 1. - Il y a toutes les chances, si le spectacle est sur Broadway, que les places soient à 150/200 dollars l'unité, ce qui 2. - va vous énerver encore plus si, écrasés d'ennui, vous partez à l'entracte. Vive la différence culturelle européenne : deux des meilleures pièces que nous ayons vues à New York depuis quinze ans, la première et la dernière, venaient de la vieille Europe.

En 2004, ayant constaté que nous habitions en face d'un théâtre, l'Atlantic, nous avons tenté notre chance. En cours de représentation nous nous sommes rendu compte que The Bald Soprano n'était autre que la célèbre Cantatrice chauve d'Eugène Ionesco. Notons au passage, l'Atlantic ne nous a jamais déçus - même pas le jour où une représentation d'une comédie musicale assez déjantée a dû être interrompue parce qu'il pleuvait sur scène. Pour en finir avec l'Europe, la Lehmann Trilogy qui triomphe actuellement dans un des plus grands théâtres de Broadway est l'adaptation en anglais d'une pièce italienne de Stefano Massini dont la première mondiale a été donnée à Saint-Étienne en 2013, puis à Milan, Londres, et maintenant New York.

Se perdre

New York est un des meilleurs endroits au monde où se perdre - qui reste la meilleure façon de découvrir une ville. Je m'y suis perdu à pied, à vélo, en métro et en « car service », des temps préhistoriques où ni Uber, ni Lyft n'existaient ; notre chauffeur russe, complètement perdu dans Brooklyn, n'arrivait pas à retrouver le pont de Brooklyn pour nous ramener à Manhattan ; paniqué, il appelait son superviseur pour lui demander (en russe) une aide qu'il ne pouvait lui fournir. Mrs T. mon épouse était un peu énervée et il n'arrivait à émettre que des « What's your problem what's your problem ? » aussi agaçants qu'imbéciles - car il était évident que nous avions le même problème : retrouver le bon chemin. Provoquant l'admiration de mon épouse, j'ai ressorti du tréfonds de ma mémoire les vingt-quatre mots de russe nécessaires pour lui dire d'arrêter de nous prendre pour des cons ; profitant de l'arrêt à un feu rouge je suis allé toquer au carreau de l'automobiliste précédent, qui nous a guidés jusqu'au pont.

De la même façon qu'il arrive encore qu'on rencontre un chauffeur de taxi parisien né à Belleville, j'engageai pour un court trajet la conversation avec une pleasingly plump chauffeuse black née dans le Bronx. Le reste du temps, quoiqu'ayant vite adopté le type de conduite agressive et les habitudes vociférantes des locaux, nos rides parlaient (mal, vite) l'anglais avec un accent (russe, français, ourdou, chinois) et comprenaient mieux mon anglais de Frenchie que celui de ma femme, née à Londres, raffiné dans une pension anglaise, puis à Oxford.

Les jours de neige, mon ami Thorner - fils d'un soldat africain-américain de l'Alabama et d'une Allemande et donc originale combinaison de cool black et de raideur prussienne - et moi nous emmenions nos fils à Central Park : dans le métro nous n'étions pas les seuls papas à trimballer gamins et luge. Là-bas, ayant choisi la colline la plus enneigée et la plus pentue, nous remontions inlassablement, le souffle de plus en plus court, les luges sur lesquelles nos garçons avaient dévalé la pente en quelques secondes.

Les livres, nous les achetions dans une librairie indépendante de la 10e avenue, au grand Barnes and Noble d'Union Square, voire dans le grand Virgin Megastore qui, au sud de la place, avait remplacé le Tower Records où, vingt-deux ans plus tôt, lors de ma première visite à New York, j'avais déniché des vinyles qu'on ne trouvait pas en France. Je poussais jusqu'au Strand, la grande libraire d'occasion de Broadway, où j'allais au top floor regarder les éditions rares.

Mon copain d'école Danny, peintre qui gagnait sa vie en vendant des tee-shirts, m'emmenait dans de longues déambulations au Met, au MOMA, au vieux musée Whitney, au musée d'art austro-allemand qui était interdit aux enfants (l'est-il toujours ?) à cause des salles de dessins érotiques, voire pornographiques, de Gustav Klimt, ou bien dans des cinémas d'art et d'essai du Lower East Side pour une rétrospective des films d'Andrei Tarkovski ; lorsque mon ami et voisin parisien Bruce, natif de Chicago, revint s'installer à New York, je l'accompagnai dans sa recherche d'une galerie pour exposer ses oeuvres. Assises désoccupées derrière un comptoir inondé de listes indiquant les prix démentiels d'oeuvres effarantes de laideur, des jeunes filles si maussades qu'elles auraient pu être parisiennes nous expédiaient aux pelotes dès qu'elles comprenaient que nous n'étions pas là pour acheter. « Nous n'examinons les nouveaux artistes qu'une fois par an », nous asséna l'une d'entre elles aussi peu gracieusement que possible, « et ce n'est pas aujourd'hui ». Nous nous le tînmes pour dit et partîmes la queue entre les jambes. Heureusement, mon ami trouva une galerie dans Soho et un mécène qui lui offrit un vaste espace pour installer son atelier. En lui rendant visite au 14 de Wall Street, plus que l'air de la faillite imminente des subprimes, je respirai celui qu'avait respiré Herman Melville, ex-jeune auteur à succès, écrivain oublié de son vivant devenu inspecteur des douanes.

Seul je partais me perdre dans de longues courses vers Battery Parket la pointe de Manhattan, ou d'interminables déambulations d'ouest en est, mettant à profit mon manque absolu de sens de l'orientation pour m'égarer - à part dans Greenwich Village, il est difficile de se perdre à New York, mais si j'y parviens à Arles ou à Fontvieille (3 000 habitants), dont je connais chaque rue depuis l'enfance, je peux y arriver n'importe où.

Les trottoirs de New York n'étaient pas conchiés comme ceux de Paris, malgré l'apparition de ces nouveaux intermittents du spectacle des rues : les dog walkers, qui, payés au chien/heure, promenaientjusqu'à  cinq chiens en même temps ; on n'y croisait pas comme à Paris des cyclistes, mais déjà les premiers exemplaires de cette espèce destinée à conquérir le monde, le smombie qui marche ou même court en regardant non les passants ou les obstacles, mais son téléphone.

J'avais un petit bureau au sommet d'une longue volée de marches et ma fenêtre donnait sur la cour de récréation de PS 11, l'école publique voisine. J'écrivais au son des enfants qui jouaient, des ballons qui rebondissaient - à l'occasion, d'un porte-voix appelant les enfants au calme quand les cris tournaient aux hurlements et les jeux à la bagarre.

Instruit par mon ami John, j'avais attrapé le virus du baseball et si je n'avais pas de season ticket pour aller à Yankee Stadium, j'étais familier des différentes options en métro ou en train pour me rendre 161e rue encourager mes Bomberschéris. Notre voisin et proprio, qui venait parfois boire avec moi une limonade, avait remarqué ma passion. Assez timidement il me demanda si j'étais d'accord pour l'emmener voir un match. Ainsi les fans locaux eurent l'occasion d'écouter la « leçon de baseball » donnée par un Français qui en savait à peine plus que son élève américain.

Le week-end, selon la saison, on louait une voiture avec Thorner pour aller skier à Hunter Mountain, ou on prenait le train en famille, invités par des amis dans leur cabine au bord d'une plage de Long Island.

Quand je prenais l'avion vers Paris pour voir ma mère ou mes plus grands enfants, la Ville lumière me semblait une maquette, ses immeubles des maisons de poupée. Nous avions une vie new-yorkaise avec des amis new-yorkais, nous nous tenions à distance des expats français. To make a long story short, au lieu de l'année prévue au départ, nous restions, nous restions et c'était notre vie : le jeune couple qui habitait la petite et charmante carriage house au fond du jardin était parti et Mrs. T en avait fait les bureaux de la filiale américaine de son agence/maison d'édition française. J'écrivais en anglais et participais même à de petits événements littéraires locaux, lectures, rencontres. Mon accent français s'effaçait, je rêvais en anglais. Que cette vie que nous aimions ne fût pas la vie, nous en prîmes conscience le jour où l'aîné de nos garçons, entendant un feu d'artifice, s'exclama : « Mummy, daddy, les Irakiens nous bombardent ! » Après l'avoir rassuré sur le fait que personne ne bombardait personne, nous réfléchîmes : ce « nous », c'était « nous les Américains » ; or nous n'étions pas américains, mais européens ( une Anglaise et un Français en Europe sont violemment anglais et français, aux États- Unis ils sont européens) et il nous importait que nos garçons, tout en se sentant at home ici, ne se coupassent pas de leur Europe natale ; pour les Irlandais, les Italiens, les Juifs qui avaient fui l'Europe, chassés par la misère ou les persécutions, ils avaient le plus souvent rompu avec un passé douloureux ou un présent impossible - il en était de même pour les Haïtiens, les Syriens, les Cubains, les Pakistanais qui débarquaient ici. Notre exil n'avait pas été forcé, il avait été le choix de vivre autre chose. Nous pouvions apprendre mais n'étions pas condamnés à oublier. Notre cadet n'avait pas encore quatre ans. Né à Paris, son éveil à la vie s'était fait à New York ; il comprenait le français que je lui parlais, ayant choisi de lui transmettre ma langue maternelle, au contraire d'un ami français qui ne parlait qu'anglais à son fils franco-américain ; il n'en disait que quelques mots, mais n'avait pas encore formé de ces attachements personnels qui lui rendraient le retour à Paris difficile ; il n'en était pas de même pour son aîné, âgé de huit ans, qui avait ses amis d'école, et de l'équipe de foot et qui exprima sa fureur à la perspective de quitter tout cela.

C'était il y a quinze ans. Lorsque nous revenons à New York, passé le policier plus ou moins accueillant qui nous demande le but de notre visite et la durée précise de notre séjour, nous nous sentons chez nous ici aussi, d'autant que nous habitons « à la maison », je pars me promener dans le quartier et je regarde, je renifle.

Qu'est-ce qui change ? Qu'est-ce qui reste ?

L'enseigne du Dish demeure et - pour l'instant - sa devanture - mais une lettre à ses clients collée dans la vitrine les informe de sa fermeture définitive - ce que les paniques du 11 Septembre et de l'ouragan Sandy n'ont pas réussi, le Covid l'a accompli.

À cette exception près, les mauvais restaurants sont tous là, alors que les pas si mauvais - à commencer par cet indien qui proposait des dosai (les crêpes typiques de la cuisine du sud de l'Inde) plus que correctes - ont disparu, exilés par les impossibles loyers. Idem pour Appellation, le caviste de la 9e avenue - passé le moment où j'avais dû dissiper ses illusions sur mes qualités d'oenologue (certes le Français a la réputation d'être râleur et pas aimable, mais côté plus il y a le glamour du French lover homme ou femme, la sophistication intellectuelle, le talent supposé pour la cuisine et la connaissance des vins), Scott était devenu un bon copain - comme Dimitri (Dima), le coiffeur russe de la 8e avenue. Scott est parti je ne sais pas où, Dima s'est retrouvé une échoppe sur la 19e rue où je vais toujours lui rendre visite, qu'il me coupe les cheveux ou non. Le petit shipping store de la 8e, cerné par les FedEx et autres UPS, existe toujours : pour y accéder il faut contourner la longue, très longue file d'attente devant le centre de tests Covid gratuits ; même après deux ans d'absence (Covid oblige), sa propriétaire se souvient avec hilarité du jour où elle a expédié une pagaie vers le camp du Vermont où nos garçons passaient le plus clair de leurs étés.

Il n'y a plus de Blockbuster, et Alan's Alley a migré, puis disparu. Le Rite Aid du coin de la rue vient de fermer, et les deux du voisinage sont, dit-on, menacés.

Sous une nouvelle enseigne, il ne reste qu'un seul des deux cinémas. Le Chelsea Hotel est toujours là, mais ses prix ont changé - de 100 dollars la semaine on est passé à 100 dollars la nuit - tarifs de base. À la prochaine augmentation, on pourra réserver la Bob Dylan room à 500 dollars. Le kiosque du coin porte toujours l'inscription Newsstand, mais il ne vend plus de journaux, que des barres chocolatées, des bonbons, des boissons gazeuses et des chewing-gums.

Globalisation = de la merde et des vélos sur les trottoirs, des trottinettes aussi - et toujours mes ennemis jurés les smombies. Le progrès : en marchant, ils ne parlent plus au téléphone ou ils n'envoient pas de SMS , ils sont en appel vidéo sur Skype, Facetime ou Whatsapp.

Covid et gentrification = partout des panneaux « à louer » ou « à vendre ». Covid et misère = davantage de clochards de tous âges, davantage de jeunes junkies qui se shootent en plein jour, davantage d'agressions?

Covid : les deux Starbucks tiennent, mais le café Grumpy vient d'arrêter le service en salle.

Avant cela, Café Loup avait fermé et il n'a pas réouvert. Cette vieille institution new-yorkaise n'était pas un temple local de la cuisine française, mais nous aimions nous y retrouver de temps en temps pour des réunions de garçons qui se terminaient par un verre au bar où régnait Dean, le barista vietnamien émigré de Saïgon. Son accueil toujours chaleureux ne faisait pas disparaître la lueur de tristesseprofonde dans son regard. Était-ce celle de l'exilé ou celle de la vie même ? Nous ne lui avons jamais posé la question. Dean est sans doute à la retraite dans une banlieue lointaine ou un coin de verdure, mais quand je passe par 13th street entre 7e et 6e avenue, dans le bloc de Café Loup, je vois toujours son ombre.

Même avec ses ombres et ses fantômes, la ville est pourtant encore et toujours « chez nous ».

Nos garçons voient des copains de différents âges de leur vie - pour l'aîné, il n'a (merci Facebook !) pas perdu le contact avec certains depuis le CP. Nous y voyons de vieux amis et en rencontrons de nouveaux. Pour une soirée qui a résisté en ces temps de Covid, nous suivons les usages locaux et nous auto-testons avant de sortir.

Un vieil ami, cinéaste qui n'a pas tourné depuis longtemps, passe me voir et je me réjouis : imperméable aux difficultés quotidiennes d'un straight aging white male (la vie n'est déjà pas simple pour les straight middle-aged white males, mais s'ils sont déjà un peu vieux, c'est la galère), Loren déborde de jeunesse, d'idées et de projets. Dans son regard pourtant fatigué, je vois le meilleur de l'esprit de New York.


DU RIFIFI SUR LA BITE ROUGE

« Only in New York city ! », me suis-je dit en découvrant cette oeuvre murale commanditée à une artiste par un restaurateur péruvien du Lower East Side. Cette image monumentale n'était pas une provocation mais une célébration pleine d'humour (une rareté dans beaucoup d'oeuvres contemporaines) d'un mythe central de la virilité telle qu'elle est si pertinemment mise à nu par la philosophe Olivia Gazalé dans un ouvrage récent.

Las ! Les esprits chagrins n'en ont pas voulu ainsi ( New York ce n'est pas l'Amérique mais c'est aussi l'Amérique) et l'oeuvre a été  aussitôt effacée  au nom de la protection d'enfants que par ailleurs la télévision, le cinéma, les jeux vidéo et internet exposent constamment à une pornographie meurtrière sans limite.

Certes ce n'est pas la tragédie artistique des Bouddhas de Bâmiyân ou de Palmyre mais c'est triste et dommage que cette avenante bite rouge ne surprenne plus les passants. L'ordre est sauf : elle sera, n'en doutons pas, remplacée par une publicité pour Coca Cola ou la nouvelle promo McDo.

 

Référence 1 : Les Mythes de la virilité, Olivia Gazalé (Robert Laffont, 2017)

Référence 2 : l'excellente série de Netflix American Vandal (8 épisodes), un faux documentaire où un étudiant est injustement  accusé d'avoir couvert de bites rouges les voitures des enseignants du parking du lycée.

   


LE FACTEUR TRUMP

 

 

 

En cet été de début de campagne présidentielle américaine, force est de constater que la figure dominante - autour de laquelle tous se pressent - est celle du milliardaire Donald Trump, candidat à la nomination républicaine qui, s'il échoue, a la fortune suffisante pour financer lui-même sa campagne en indépendant.

M. Trump est-il un symbole de la réussite américaine ou bien un clown surfait, à la popularité dopée par ses apparitions dans les reality shows? Méfiance avant de conclure, car avant d'être élu il n'est pas sûr que Reagan, éternel comédien de second plan, ait été pris beaucoup plus au sérieux.

A défaut de gravitas politique, Trump fournit à l'Amérique ce qu'elle adore : le sens du show, avec une totale absence de complexes, avec une fourniture à la chaîne de « petites phrases » parfaites (ça tweete and ça retweete !).

S'étant mis à dos l'establishment républicain traditionnel, et même le murdochien New York Post, avec des remarques déplacées (et surtout stupides : un héros ne se fait pas capturer.) sur l'héroïsme de guerre de John McCain, dont on peut contester les idées mais pas le courage physique et moral (prisonnier des Nord-Vietnamiens il a refusé d'être libéré avant ses autres camarades détenus), il a vu sa popularité continuer de monter. Il ramasse, comme savait le faire Le Pen en son temps, une sorte de considération terrifiée et admirative pour celui qui « ose dire les choses » : que les immigrants mexicains sont des voleurs et des violeurs - et les politiciens de Washington des dangers pour le peuple.

Sa cote publique n'a pas baissé après le premier débat des candidats républicains où, mécontent des questions de la modératrice de Fox News il s'en est après coup pris à elle avec des propos nettement misogynes - au point d'être « désinvité » de la grand-messe conservatrice du week-end suivant, dont il était la vedette annoncée. Le journal britannique The Guardian, relevant la grammaire « ribérienne » de sa rhétorique, l'a justement appelé « absurde, incohérent et dominant ».

Les démocrates se réjouissent en silence, espérant sans vraiment y croire, avoir ce clown en face de leur candidate probable, Hillary Clinton, elle-même en proie à la polémique après qu'il a été révélé que, secrétaire d'Etat, elle utilisait un mail privé pour ses correspondances de toutes natures, partageant, sans souci des barrières de sécurité informatique, des contenus sensibles (voire classés confidentiels) avec ses correspondants.

Les républicains « raisonnables » attendent avec confiance sa chute : le pari semble sûr, car il est possible que les Américains, même conservateurs, se lassent de son show. D'autre part il ne faut pas sous-estimer un sentiment trans-politique « ni Bush (le petit frère Jeb est en tête des candidats  républicains normaux), ni Clinton » assez puissant. Le plus probable reste sa marginalisation et son retrait, peut-être en échange d'un poste dans la future administration - nous sommes au pays du business. En attendant, les derniers sondages (20 août) le montrent toujours en tête des républicains et, d'entre eux, celui qui aurait le moins de retard sur Hillary.

Le succès de Trump, même provisoire, est une mauvaise nouvelle pour la campagne, la démocratie et pour le monde, car il annonce au minimum une course à la démagogie, aux solutions « à l'emporte-pièce » - au pire une sorte d'hyper sarkozysme sans contenu ni réflexion - où l'énervement et la grossièreté passent pour de l'énergie, un activisme verbal tout juste bon à alimenter les « soundbites et « contre-soundbites » circulant sur le web. On peut toujours se consoler en pensant qu'une de ses mesures phare (construire un mur le long de la frontière mexicaine pour bloquer l'immigration) est de toute façon déjà LA mesure mondialement à la mode pour juguler les angoisses face à l'insoutenable proximité des barbares.

 


TAKE ME OUT TO THE BALL GAME

 

Quelques balles ont volé depuis le temps où nous venions d'arriver à New York et où je regardais le baseball sur ESPN sans comprendre de quoi il s'agissait. Mon ami John était venu à la rescousse et en une soirée j'étais accroché ; bien des subtilités m'échappent encore, sans compter le fait que mon bras gauche, encore en partie engourdi, m'interdit le plus simple jeu de catch avec mes garçons. Nous sommes devenus une "famille baseball" et quand nous arrivons à New York, nous prenons le métro pour aller voir jouer les Yankees ou - même ! - ces pauvres Mets. Pendant le 7th Inning Stretch, nous chantons "Take Me Out to the Ball Game".  Avec son unique couplet and son "Let me root root root for the home team, if we don't win it's a shame.  For it's one, two, three strikes, you're out, At the old ball game". 


DOWN BY THE RIVER

J'aimais courir l'hiver, un bonnet sur la tête mais en short et sans gants, quand l'Hudson charriait des blocs de glace; je dépassais Pier 40 pour descendre jusqu'à la Battery, poussant parfois jusqu'au pont de Brooklyn avant de faire demi-tour; je voyais le panneau indiquant Jane Street, où j'avais passé quelques jours lors de ma première visite à New York, en 81, l'année du « changer la vie ». 

 

Je ne savais pas que là étaient les camions abandonnés où dans les années 70, les « queers » venaient furtivement chercher un peu de sexe anonyme; au même endroit s'installèrent les bars gays avec leurs backrooms dont la prolifération, avec celle des bath houses fut l'une des causes de la dévastation par le sida des gays  new yorkais ; par ici depuis longtemps les hommes étaient venus mater et draguer les jeunes marins, comme peut-être Melville y avait aperçu la silhouette du « handsome sailor » qui lui inspira Billy Budd?

 

Rien de tout ça ne reste, je crois, c'est un vaste chantier le long du West Side Highway, des mamans promènent leurs poussettes au milieu des joggers le long du Hudson River Park, il y a yoga gratuit sur les Piers. De l'autre côté de la rivière, le skyline inélégant de Jersey City, au sud la longiligne Freedom Tower n'efface pas l'absence des Twins? Bientôt, quand je saurai marcher comme un grand, j'irai courir là-bas, entouré d'ombres, un oeil devant moi et l'autre vers la rivière.


Différences.

L'année dernière, paraissait un charmant livre de dessins intitulé Paris vs New York et qui chronique avec humour les différences entre les deux villes. Modeste contribution pour une nouvelle édition:

 

À New York comme à Paris il arrive aux cyclistes de quitter la rue pour filer sur le trottoir. À mon rythme de marche actuel, c'est un sujet auquel je suis sensible et une situation qui m'angoisse quand je vois le monstre me foncer dessus. Comme je comprends la panique des Incas, quand ils virent les premiers Espagnols à cheval !
À Paris il y a quelque temps, un dimanche matin. Moi : « attention ! » Le vélibiste : « Regardez devant vous ! » Moi (le Parisien, vaut mieux l'avoir en journal) : « connard ! »

À New York hier. Le cycliste qui m'a rasé les fesses : « sorry ! » Moi : « It's all right ! »


DISPARITIONS

Il me semble souvent ne rien voir qu'avec des yeux lavés par le temps et que rien ne me vient des lieux où je me trouve que je n'y sois passé et repassé, de sorte que je me trouve comme aveugle à ce qui est, tandis que crie à ma mémoire ce qui était, et qui déjà n'est plus. De même que la mémoire est, pour l'essentiel, faite d'oubli, mon regard est peuplé de disparitions ; ainsi dans une vie s'accumulent les fantômes.

Pour qui est ainsi disposé, New York est une ville facile ou terrible, c'est selon.


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