Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


UN GENIE MELANCOLIQUE

CONTRADICTIONS ET INTUITIONS D'UN GENIE MELANCOLIQUE

C'est sans joie ni complaisance - plutôt comme une forme de maladie chronique avec laquelle il est condamné à vivre - que Châteaubriand diagnostique son propre génie, et à plusieurs reprises au cours des Mémoires , un homme qui n'a pas attendu Cioran pour ressentir  dans ses fibres « l'inconvénient d'être né » juge son don littéraire comme un malheur, une malédiction qu'il lui faudra trimballer au fil d'une existence trop longue. « Alexandre créait des villes partout où il courait ; j'ai laissé des songes partout où j'ai traîné ma vie », écrit-il vers la fin du récit de ses aventures américaines de 1791. Les mots « tristesse » et « ennui » reviennent souvent sous sa plume et à l'en croire, l'écriture n'est pour lui qu'un pis-aller, le refuge d'une vie d'échecs. Ayant vécu la vie de « coureur des bois » avec des trafiquants de peaux et flirté avec de jolies « sauvages » qui lui donneront la matière de  l'oeuvre « américaine » qui lui vaudra le succès,  il a  discuté en tête à tête avec George Washington plus longtemps et avec plus de réelle intimité que Malraux avec Mao cent soixante-quinze ans plus tard : ce n'est tout de même pas rien. S'il a échoué dans l'entreprise poétique, donc impossible, de trouver entre l'est et l'ouest de ce pays-continent un passage qui n'existe d'ailleurs pas, il n'a pas fait que regarder les jambes des filles et blablater avec le héros de la guerre d'indépendance et premier président U.S. Il a perçu en profondeur les possibilités et les contradictions internes de cette république qui - il le note dès son arrivée - offre un refuge à des partisans de la monarchie absolue fuyant une autre république. Il en chante les jeunes héros, en célèbre les institutions naissantes, en quoi il voit une régénération  moderne des valeurs de l'Athènes antique. Dans les bois américains, le chevalier et vicomte de Châteaubriand (plus fier de son nom que de son titre, a-t-il précisé d'emblée) retrouve la solitude aimée et les sensations des bois bretons de son enfance ; les jolies Indiennes qui lui tournent autour avec une innocence coquette réveillent une nature sensuelle réprimée, en même temps qu'elles sont des incarnations de ces femmes irréelles, idéalisées, dont les silhouettes l'ont suivi et hanté depuis sa jeunesse. Pour un être accoutumé aux fantômes, aux fantasmes, la forêt américaine est un refuge naturel. Pourtant déjà, observe-t-il avec sa mélancolie coutumière, la « sauvagerie » recule ; victimes des coups des civilisateurs  et corrompues par leurs vices, les tribus du nord au sud sont repoussées, chassées de leurs terres, privées de leurs rites,  salies par l'expansion du commerce, quand elles ne sont pas massacrées par les soldats de cette nouvelle république qui feint de conquérir des « déserts » et en déloge et détruit des populations entières. Avant de se réembarquer  vers  la France pour aller servir par l'épée une cause à laquelle il n'est pas sûr de croire,  ce chevalier sans Graal médite longuement sur l'avenir de ce pays où il perçoit la puissance irrésistible et les contradictions internes qui l'accompagneront au fil de son histoire et aujourd'hui encore : il mentionne explicitement, en anticipation de la guerre de Sécession,  les conséquences de l'esclavage,  mais aussi celles du massacre des Indiens, de l'urbanisation galopante, ainsi que l'impact destructeur  pour l'unité de la société de la religion du commerce et des extrêmes inégalités de fortune. Ce n'est pas une analyse,  même s'il y mêle des « data », comme on dirait aujourd'hui - plutôt une série de  fulgurantes visions. Philadelphie, où le « palais présidentiel » de Washington est une modeste maison, n'est alors qu'un village et New York un gros bourg. Comment un esprit aussi violemment tourné vers le passé, aussi amoureux de ce qui n'est plus, peut-il s'imprégner avec autant de force d'un futur qui n'est qu'esquissé ? Il faut croire que ce détestable génie ne l'entourait pas seulement de la fumée des songes mais d'un peu de ces cruels pouvoirs prophétiques dont l'exercice remplit le devin, non de vaine fierté, mais d'un invincible chagrin.


LA FIN DU MONDE EST AVANCEE

Par préfectoral arrêté

Suivant un ministériel décret

Il a été décidé

Que suite à la résolution de l'ONU

Votée à l'unanimité

En harmonie et conformité

Avec l'avis rendu

Par la bruxelloise commission

En plénière session

Et en application

De l'article 49.3 alinéa b

De la french constitution

Complété par un secret traité

Vous, peuple fier et libre, enfant d'une historique révolution,

L'avez pour de bon dans le tarfion

Et je ne parle pas des admonestations,

Des arrestations, des coûteuses contraventions !

Cette fois-ci c'est pour de bon :

La fin du monde est avancée.

 

Tous les citoyens sont ici avisés, notifiés et priés

De ne surtout pas paniquer,

Les voies publiques de dégager

Et de remettre à la saint Mélenchon

Leurs éternelles tentations

De se grouper pour protester

En défilantes manifestations

Entre République et Nation.

Pour éviter contagion

Et définitive déflagration

Vaines sont les rébellions

Point d'autre médication

Qu'une macronante soumission.

Braves gens soyez de bons Français

Chez vous restez confinés !

Ce n'est qu'un mauvais moment à passer

La fin du monde est avancée.

 

Seuls les naïfs croyaient

Qu'humains on était programmés

Pour encore durer quelques millions d'années

Trop lourd est pour la terre à porter

Le poids de nos  mortels péchés

La fin du monde est avancée.

Il y aura du direct à la télé

Ne tardez point à vous connecter

Entre de nombreux écrans de publicité

pour vous renseigner, vous éclairer

CNews et BFM télé

Sur leurs plateaux ont rassemblé

Des experts patentés :

En virologie, épidémiologie, en biologie,

Ce sont des cadors inouïs

Capables de répondre à toutes les questions

Que par millions vous vous posez

Et même à celles auxquelles , niais,

Vous n'aviez pas pensé.

Certains d'entre eux - c'est tout nouveau dans le milieu

Sont mêmes capables d'humblement balbutier

Je sais pas, m'sieur,  je fais d'mon mieux

 

En positive conclusion

D'un débat dont l'intensité

Pourrait vous fatiguer, vous stresser,

Nos chaînes ont recruté

Un as de la sportive compétition

Qui vous dispensera ses conseils de santé

Tout est permis, dopez-vous sans modération !

Sans barguigner, sur le balcon, dans l'escalier

Allez  illico vous entraîner !

En fin de programme, oyez ! oyez !

Débarquera du dernier vol de Bombay

Un king hindhou de la méditation.

Grâce à ce barbu sur Facebook infiniment liké

vous allez respirer et clamecer, assurément, mais relaxés !

 

En avant et un genou à terre, vaillants  morituri,
La  compagnie saluez !

Quand faut y aller faut y aller !

La fin du monde est avancée.

 


L OMBRE DES ROIS

 Sicut nubes, quasi naves...   velut umbra
« Comme  un nuage... comme des navires, comme une ombre »

(Châteaubriand en exergue des Mémoires d’Outre-tombe) 

 

Ma vie m’a mis en contact avec quelques « puissants », sans me couper de la glèbe dans laquelle mes ancêtres ont vécu et travaillé pour que je naisse et vive libre. Ainsi, je l’espère, ai-je appris à ne mépriser ni craindre personne. «  Je n’étais bon, ni pour tyran, ni pour esclave », écrit Châteaubriand dans le livre II des Mémoires d’Outre-Tombe, « et tel je suis demeuré. »

Aristocrate sans fortune ni sens de la carrière, solitaire et mélancolique, Châteaubriand, exilé de sa Bretagne natale en 1788, a des mots sans tendresse pour décrire la cour finissante de Versailles – seuls le cou et les mains de Marie-Antoinette et les boucles blondes des enfants du couple royal éveillent en lui une compassion rétrospective – l’année suivante, c’est l’effarement qui s’empare de lui devant le spectacle presque comique des « vainqueurs de la Bastille », groupe dépenaillé qui l’a emporté sur des troupes invalides et un gouverneur timide, dignes symboles d’un régime en bout de course; quoiqu’il ait eu de la sympathie pour les « idées nouvelles », l’effarement du jeune chevalier tourne à l’effroi devant les premières têtes sur les piques brandies en triomphe. Au-delà de son horreur face aux crimes, commis au nom de la liberté, il exprime un dégoût aristocratique devant la vulgarité de ce peuple de poissardes et de sans culottes qui le gêne dans ses flâneries et l’oblige à désennuyer son ennui au fond d’une loge de théâtre où il trouve son « désert » chéri et observe à la dérobée une jeune fille dont il ne sait si elle lui plaît, s’il l’aime, mais qui lui fait si « terriblement peur » qu’il ose à peine lui adresser la parole.  Est-ce le même homme qui, revenant à Londres trente ans plus tard comme ambassadeur de la Restauration, se souvient des années qu’il y a passé, émigré sans le sou ? Sitôt  libéré du protocole, il fuit la pompe et les ors pour déambuler dans les rues pauvres, recherchant les portes « étroites et indigentes» où il trouvait refuge au temps de sa misère d’exilé.

Ce « noble sans vassaux ni fortune » et les enfants ou petits-enfants d’esclaves africains ne sauraient être plus différents ( j’aurais voulu voir la tronche de François René, habitué des  opéras aux Italiens, devant Howlin’ Wolf ou Koko Taylor). Ils ont pourtant un océan en commun : c’est sur l’Atlantique qu’ils embarquèrent pour l’Amérique, lui seul et libre pour une aventure longuement rêvée et choisie, eux battus et enchaînés pour aller se casser le dos dans les champs.

Combien d’aristos parmi les bluesmen and women retrouvés il y a une vingtaine d’années par Martin Scorsese et sa petite bande d’aficionados de la musique noire africaine-américaine ? Si les bluesmen ont souvent des noms – voire des surnoms – royaux, il est frappant de voir combien ont vraiment commencé leur existence en ramassant le coton, en nettoyant les fossés ou les chiottes. Le blues n’est pas né du souvenir de la souffrance, mais de cette souffrance elle-même. Mais pour le petit nombre de ceux qui ont suivi des carrières royales, comme B.B. King, combien sont morts au fond de la misère à laquelle ils s’étaient arrachés, comme Rosco Gordon, star des années 1950 qui acheta sa première Cadillac à dix-sept ans et termina sa vie dans une blanchisserie du Queens à New York ?

« Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé », écrit le vicomte de Châteaubriand, qui mentionne ensuite « cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence ».

Grâce à Scorsese and gang, une trace restera de ces beaux visages ravagés de tristesse et hantés par les crimes, de ces voix venues de l’oubli : leur monde a sombré presque aussi complètement que la société féodale dont Châteaubriand fut le dernier témoin.

Qui connaît encore les noms de Nehemiah « Skip » James , pasteur et bluesman mort à l’hôpital sans un sou, de J.B. Lenoir,  le Martin Luther King du blues, mort en 1967 après un accident de voiture, des suites d’une hémorragie interne négligée par les urgences à l’hôpital ?  Et Sister Rosetta Tharpe qui dirigeait son chœur de gospel une guitare électrique à la main ? Qui connaît la légende  de ces « Little », de ces « Big Joe », «  Big Johnny » ou « Big Sam », de ces « Fats » ?  Et qui, hors les Blues academies, a jamais entendu parler de Bobby Rush, qui, il y a vingt ans encore tournait, comme depuis ses débuts un demi-siècle plus tôt, dans les bars craspouilles du « Chitlin Circuit », déchaînant les foules avec son look gangsta rap avant la lettre et son « electric mud »,  impur de blues, de gospel et de funk ?   Bobby s’arrangeait toujours pour être de retour chez lui, à Jackson, Mississipi, à temps pour se changer et se rendre en famille la messe baptiste de 9h15 du dimanche matin : « on Saturday night, I dance for the babe – and on Sunday morning, I dance for Christ. »

Comme au temps de Châteaubriand, qui notait que les hommes et leurs monuments passent, ceux-là ont disparu, comme les rues qui étaient  pour eux haven and heaven », leur hâvre  et leur paradis : Beale à Memphis et Maxwell à Chicago – mais les ombres de ceux qui en furent les  rois, des reines, nous accompagnent – et leurs voix casées de chagrins et de joies…

 

Références

Je lis Châteaubriand en intégrale dans l’édition de la Pléiade  mais il existe une édition en 2 tomes dans la collection Le Livre de Poche.

The Blues (2003), coffret de sept films produits par Martin Scorsese, réalisés par Scorsese in person, Wim Wenders, Charles Burnett, Mike Figgis, Richard Pearce, Marc Levin et Clint Eastwood.

 

 


Allez les masques !

Ce matin pendant mon unique sortie  (boulangerie, boucherie) de la journée dans la rue, j'ai vu une mutante : une bonne soeur burqhée : entièrement couverte de la tête aux chevilles, elle avançait à petits pas angoissés, comme un oisillon qui traverse la route. Ne sachant pas s'il fallait dire «  Le seigneur soit avec vous » ou « As Salam alaeikum », je me suis contenté de la saluer de loin.

Trêve de déconnade, passons aux choses sérieuses !

J'ai comme tout le monde entendu aux niouzes que la société Décathlon allait offrir aux hôpitaux  français des masques de plongée : moyennant un bricolage assez simple, ceux-ci peuvent être reconvertis en respirateurs acceptables.

Une amie toubib  de Lariboisière me demande de relayer un appel pour que tous ceux qui seraient déjà en possession de masques de ce type les  déposent dans les hôpitaux. Moi  j'en ai pas (jamais plongé,  en mer je nageotte et fais  le canard ou   la planche) mais vous avez  l'article- et/ou si vous pouvez relayer l'appel auprès de vos zamizerezos, ce sera bien. Gardez le tuba et les palmes, je crois que ça leur sert à rien !

De toute façon, les filles, les vacances de  printemps c'est à la maison, compris ?

 

PS.  Pour Lariboisière, si c'est l'hôpital le plus proche de votre secteur (= le mien), faut livrer ou  faire livrer à Romain Duvernois, coordinateur logistique Lariboisière. Pour les autres j'ai  pas la liste des coordinateurs logistiques de tous les hôpitaux de France mais si vous apportez des masques à l'accueil, je suppose qu'ils vous les renverront pas dans la gueule.


ECOLE 2

Je poursuis les étapes principales du parcours scolaire qui m'a préparé au confinement actuel.

Après le séjour hospitalier parisien, qui m'a  ouvert les yeux et le coeur sur la condition du  soignant moderne, ma deuxième école s'est située en Inde, à l'hôpital de  médecine ayurvédique AVP de Navakkarai, dans la banlieue de Coimbatore, capitale du Tamil  Nadu, pour les amateurs de géographie sous continentale.

Sans revenir sur le détail du traitement[1],  je signale aux néophytes que la première étape du « grand traitement » impose une série de contraintes pendant quinze jours : interdiction de se couper les ongles ou les cheveux  et surtout confinement dans la chambre ou, en tout cas, à l'intérieur de l'hôpital. Finies, les balades dans  le parc ou la sortie sur le toit pour admirer le coucher du soleil.

Qu'est-ce que j'ai fait les premiers jours ? J'ai essayé de m'enfuir : vivre sans ma promenade du matin, rater  au crépuscule un de  ces magnifiques concertos pour soleil, nuages et montagnes ?  Pas question. Et puis un des médecins m'a  aidé à comprendre que cette contrainte ne prenait son  sens que si je la vivais  non comme une mise au cachot  mais à la manière d'une obligation intérieure. Son motif strictement médical me semblait futile : même avec des défenses  immunitaires légèrement affaiblies  par le traitement, étais- je en danger d'infection parce que  je déambulais vingt minutes à six heures du matin  au milieu des cocotiers, des manguiers, des papayers ? Heureusement j'ai écouté ma fatigue[2] qui m'a aidé à découvrir le deuxième volet - et le plus important- de l'injonction : ne pas sortir c'est rentrer en soi. S'ennuyer c'est renouveler sa créativité, voire découvrir un continent que nous n'avons pas l'habitude d'explorer : le rien.  Au bout de quelques jours, je n'avais plus besoin  de consulter mon portable toutes les  trente secondes pour être sûr que j'existais, d'enchaîner les DVD sur mon ordinateur ou de compulser frénétiquement les douze gros livres que j'avais entassés au fond de la valise de peur de manquer.

J'ai retrouvé la mémoire de cette expérience dès les premières heures du confinement Covid (appelons-le CoCo)

Jour 1, une obsession : sortir. Tous les prétextes sont bons, une course à faire, « l'exercice physique » dans un rayon de 500 m. il faut qu'à mon deuxième passage Carole, ma copine du « Bistrot du Canal » dont la partie tabac/loto  (produits de première nécessité est encore ouverte, me  signale  que je n'arrête pas, pour que je m'en rende compte : concentré sur l'attestation magique et ses photocopies, j'ai négligé de me souvenir que tout ça avait un sens, pour moi et pour les autres.

De plus je n'ai pas l'excuse de l'exiguïté : non seulement c'est  vaste chez nous  - ce qui réserve à chacun « son » espace »- mais en bas de notre immeuble il y a une grande cour plantée : aux heures  calmes (presque toutes) on peut prendre l'air et maintenir sa condition physique en limitant le contact avec les voisins à un salut  de loin ou trente secondes de conversation (avec distance de sécurité). Le reste de la journée :  préparer ou aider à préparer les repas,  charger ou vider la machine à laver la vaisselle (le vidage est une mes mes activités méditatives favorites), faire son lit (rien de plus tristounet que de se coucher le soir dans un lit pas fait), se laver, lire, méditer?un bon film?  messages ou coups de fil aux amis, quelques courriels?et puis rien, le  bon vieux  et magique rien dans lequel il est délicieux de se baigner !

Facile ?  Soyons honnêtes : pas tant que ça pour ceux qui ont les enfants à la maison, le télétravail plus les courses et  toutes les tâches domestiques. Même pour les autres - à supposer qu'ils aient les sous pour tenir le coup...- c'est à suivre?Il est vrai  que  ça  fait à peine deux semaines, et  on trouve  plus ou moins facilement ce dont on a besoin et envie pour se nourrir. On verra dans quinze jours, dans un mois - et déjà ces vacances scolaires à la maison où il a fallu renoncer à tous les plans d'évasion au soleil, à la neige, à la campagne ou en Bretagne (sauf si on y habite et s'y trouve confiné  sur un rocher  à quelques mètres du grand large).

J'espère néanmoins qu'on va en profiter. Beaucoup d'entre nous sont comme des terres agricoles qui ont  travaillé sans relâche pour « produire » et « performer » depuis des années : quelques semaines de mise en jachère  ne nous feront pas de mal.

Allez les filles, c'est pas tout ça : j'ai du taf, moi !

 Stay healthy, stay inside, and stay safe: ze virus ize mébi onne ze dore or onne ze deurti tébeule, beute love ize inne zi air

 P.S. Juni chanje kwai le[3], comme in dit à Wuhan : zappy zanniversaires  aux confinés du beurday de la quinzaine : Zoé (ma petite fille, 5), Bruno (mon vieux con de vieux pote, 82), Nastasia (25[4]), ma gouroute Edith (-8 ans[5]) et bienvenue sur cette putain de terre à Romy Palmero[6] !

 

 

PPS en live : Je vois une de mes voisines de l'immeuble d'en face qui fait de la gym à son balcon et elle fait pas semblant, ça envoie du lourd.

Références

Manu Dibango est mort du Covid 19, à 86  ans. J'ai pas connu  « papy Manu » - l'ai juste aperçu dans un avion une fois et j'ai pas osé faire le fan, mais je suppose qu'il aimerait mieux qu'on écoute sa musique  et qu'on danse plutôt qu'on pleure? je pense à tous ceux qui meurent d'autre chose et dont on parle à peine. Pour les autres vieux comme moi et plus, restez en vie, les papys, les mamies, vos petits-enfants vous attendent

Ma lecture de confinement : les Mémoires d'Outre-Tombe, pas toujours joyeux (quoique..) ni « progressiste » mais  putain con, merde,  ce con  d'enculé d'aristo  breton  savait écrire un de ces putain de français? et ça donne  du temps de distraction  avant d'attaquer Saint Simon.



[1] Promo gratuite : ce thème est développé dans l'excellent ouvrage Partie Gratuite (Robert Laffont, 2018, 20 EUROS seulement pour 400 pages), toujours disponible en ligne sur les sites de vente indiqués précédemment, et bientôt à nouveau en librairie sur commande

[2] Citerai-je jamais assez le déjà légendaire et irremplaçable  ouvrage de mon ami et frère Léonard Anthony, Fatigue (Flammarion/Versilio, 18 euros)

[3] Traduction gratuite : joyeux anniversaire en mandarin.

[4] Promo gratuite : Nastasia est la fille de   mes amis Jeremy et Alexandra, qui tiennent dans un site sublime  le gîte des Fosses aux Loups à Colognac, près  de St Hippolyte du Fort, au coeur des Cévennes. Actuellement fermé, comme tout le reste mais à recommander quand les balades dans le coin seront à nouveau  possibles : c'est rustique, chaleureux et ce couple anglo-serbe fait une  admirable paire de Cévenols.

[5]  Prononcer tuit ans

[6] Promo gratuite : Romy est la fille de Yohann  et Fanny, qui tiennent  le restaurant l'Ami provençal sur la place de l'Eglise à Fontvieille, établissement actuellement fermé pour diverses raisons mais recommandé à tous dès sa réouverture pour qualité des produits, de la cuisine (Yoann)  et gracieuseté de l'accueil (Fanny).


CHRONIQUE D'UN BONHEUR ANNONCE

Le retour des enfants à la maison après l'école a souvent été pour moi l'occasion d'un triomphe.

-Papa, est-ce qu'on a ?

Cochez la case :

Carmen, de Prosper Mérimée

La Ronde de nuit, de Patrick Modiano

Les Justes, d'Albert Camus

 

Le plus souvent on a et - plus fort !- je sais plus ou moins où le bouquin a pu atterrir après ma dernière tentative de rangement.

Récemment mon plus jeune fils s'était vu assigner en espagnol un volume de contes de Garcia Marquez. « Chouette ! » me suis-je exclamé, soulagé pour lui qu'on ne lui imposât pas le théâtre complet de Lope de Vega (rien contre mais ça doit être coton).

« Tu l'as lu ? ». « Je crois. » Vérification faite, j'avais bien lu les  nouvelles rassemblées sous le titre Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique », mais pas les Doce Cuentos peregrinos autour duquel mon jeune Ivan tournait comme autour d'un sac contenant du poisson périmé. Sur ce, miracle, je l'ai trouvé : Douze contes vagabonds, une petite édition en Livre de Poche que j'avais achetée, mais jamais lue.

Préface de l'auteur. Livre-concept : les personnages centraux sont tous des Latino-Américains en exil et chacun des contes se déroule dans une ville ou une île d'Europe.

Je suis affecté en lecture comme en écriture d'un ralentissement heureux : c'est entre autres pourquoi il m'a fallu plus d'un mois pour lire les 160 pages du volume. Il se promenait partout avec moi, et je devais souvent m'interrompre pour souligner un passage ou une image qui m'enchantaient (Genève : « Il était un inconnu de plus dans la ville des inconnus célèbres. Sa présence à mes côtés était pour moi la chronique d'un bonheur annoncé.») Je viens de le refermer sur La trace de ton sang dans la neige. Ce dernier conte est, explique le grand GGM dans sa préface, un des premiers écrits. Chacun illustre à merveille cette expérience d'écrivain que l'auteur décrit dans sa préface : « L'écriture est devenue si fluide que par moments je me sentais emporté par le simple plaisir de la narration, qui est peut-être l'état de l'homme qui s'apparente le plus à la lévitation. »

 

Référence : Douze contes vagabonds, de Gabriel Garcia Marquez, traduction d'Annie Morvan. Edition originale chez Grasset, réédition collection le Livre de Poche.


LA VOIX DU POÈTE

 Au pays du business roi, les poètes sont souvent respectés, admirés, révérés, aimés.  Ainsi ne suis-je pas surpris de voir pleine la grande salle du 92nd Sreet Y pour un hommage au poète récemment disparu WS Merwin.

Né à New York, ayant grandi dans le New Jersey et en Pennsylvanie, ce fils de pasteur presbytérien qui, à cinq ans, composait des hymnes, avait obtenu une bourse d’études à Princeton. Il avait vécu dans le Greenwich Village quand c’était encre le phare et le havre des poètes et musiciens désargentés. Puis l’appel de la forêt avait commencé à sonner en lui et il s’était transporté dans le Lot, avant de trouver un sanctuaire sur une île de Hawaï.

Mon merveilleux ami l’écrivain John Burnham Schwartz ouvre la séance. C’est chez John que nous avons rencontré William, compagnon de vie de sa mère Paula. Comme beaucoup des « grands » que j‘ai croisés dans ma vie, j’ai été frappé par sa simplicité, la chaleur humaine spontanée qui émanait de lui, son absence totale de pose – aussi l’attention mutuelle constante que Paula et lui se portait avait quelque chose de rare et de bouleversant.

Plus tard, toujours grâce à John, nous avons assisté à une lecture de William dans le cadre de la « Writers conference » de Sun Valley (Idaho), dont John est le directeur littéraire. L’homme était frêle, les mots clairs et mystérieux, la présence discrète et formidable.

Nous ne l’avons revu qu’une fois à Brooklyn – avec Paula ils passaient l’essentiel de leur temps à Hawaï, répugnant à revenir vers une civilisation qu’il voyait destructrice de tout ce qui selon lui donnait du prix à la vie. Sur son île de Maui, il écrivait ses poèmes (il avait appris le hawaïen pour recueillir des légendes locales et composer une étonnante épopée de l’île, (The Folding Cliffs ), et plantait une petite forêt de palmiers avec Paula. John, qui leur rendait visite le plus souvent qu’il le pouvait – William devenait aveugle et Paula était malade – les voyait allongés ou assis l’un à côté de l’autre, silencieux, se tenant la main. Quand il eut presque complètement perdu la vue, il y avait encore de la poésie en lui : son dernier volume fut dicté. Ensuite il se tut.

John parle de lui. Je sens qu’il contient toute l’émotion en lui – et plusieurs fois je vois les larmes qui lui montent aux yeux, sa voix pourtant habituée à parler en public qui tremble légèrement, son corps qui se crispe. Pour finir, il lit deux poèmes, le second consacré à Paula.

Toute la soirée nous avons entendu des témoignages : éditeurs, poètes, amis, qui s’achevaient par la lecture d’un ou deux poèmes. C’était émouvant, drôle parfois – Paula était presque toujours présente. Et puis après le dernier témoin, une voix a retenti : c’était celle de William, enregistré il y a une quinzaine d’années. Il a lu trois poèmes. Ci-dessous le deuxième :

 

Yesterday

Mon ami dit

Je n’étais pas un bon fils, tu comprends

Et je dis Oui, je comprends

Il dit, je n’allais pas voir mes parents très souvent, tu sais

Et je dis Oui, je sais

Même quand nous habitions la même ville

J’y allais peut-être une fois par mois

Peut-être encore moins

Je dis Oh oui...

Il dit : la dernière que j’ai été voir mon père

Je dis, la dernière fois que j’ai vu mon père

Il dit, la dernière fois que j’ai vu mon père,

Il me posait des questions sur ma vie,

Comment je me débrouillais,

Et puis il est passé dans la pièce à côté

Pour chercher quelque chose qu’il voulait me donner

Oh, dis-je,

Sentant à nouveau le froid de la main de mon père

La dernière fois

Il dit, Et mon père s’est retourné dans l’embrasure de la porte,

M’a vu regarder ma montre

Et il a dit

Tu sais je voudrais que tu restes

Pour parler avec moi

Oh oui, je dis

Mais si tu es occupé, il a dit,

Je ne veux que tu te sentes obligé

Juste parce que je suis là

Je ne dis rien

Il dit : Mon père a dit

Peut-être que tu as un travail important à faire

Ou bien quelqu’un à voir

Et je ne veux pas te retenir

Je regarde par  la fenêtre

Mon ami est plus âgé que moi

Il dit : Et j’ai dit  à mon père que oui, c’était bien ça,

Je me suis levé et je suis parti,

Tu sais,

Alors que je n’avais nulle part où aller

Et rien à faire.

Ensuite la voix de William a dit « Good night » et beaucoup ont cru  qu’il nous disait aurevoir – mais c’était encore un poème – et encore, toujours, pour Paula.

Good Night

Dors doucement, mon vieil amour,

Ma beauté dans l’obscurité

La nuit est un rêve que nous faisons,

Tu le sais, tu le sais,

La nuit est un rêve, tu le sais,

Un vieil amour dans l’obscurité

Qui sans fin t’enveloppe quand tu vas,

Tu le sais

Dans la nuit où tu vas

Dors doucement

Sans fin dans l’obscurité

Dans l’amour que tu sais.

Et puis la voix du poète s’est tue sans s’éteindre. Elle résonnera encore longuement dans les cœurs, réveillant leurs amours vieux ou jeunes et les accompagnant sans fin dans les nuits obscures.

PS. Les deux traductions ci-dessus sont personnelles. Le traducteur français attitré de WS Merwin est Luc de Goustine.


Melville chez son éditeur

 

 

Avec l'âge, « retiré » de l'édition réelle, je me suis mis à pratiquer l'édition imaginaire. Ainsi puis-je me permettre des dialogues avec quelques écrivains et leur donner mon avis sans gants - ils sont encore jeunes et modestes. Pour les besoins de ma rencontre avec Herman Melville (200 ans cet été - un enfant !), je me suis réincarné en Dan[1].

Dan : Mon cher Herman, je viens de finir ton manuscrit et tu as failli me rendre fou !
Herman : Je suis désolé de contredire un éditeur que j'admire - et qui a notamment aidé mon grand ami Hawthorne à publier sa  merveilleuse Lettre Ecarlate - mais c'est moi qui ai failli devenir fou. Et d'ailleurs, sans doute le suis-je devenu?

- Mon jeune ami, tu as écrit un chef-d'oeuvre. Toutefois?

- Toutefois ?

- C'est un livre impossible, aux limites de l'illisible, et il n'aura aucun succès, donc?

- Donc vous ne voulez pas le publier.

- Au contraire ! C'est mon souhait le plus ardent ! Depuis Frankenstein, je n'ai rien lu d'aussi étrange et diaboliquement puissant. Toutefois?

- Cher Dan, avec toute la considération que vous dois, vos « toutefois » commencent à m'inquiéter?

- Herman, tu as connu des débuts brillants et je dois t'avouer qu'en découvrant le sujet de ton manuscrit, je m'attendais à quelque chose de plus.

- ...classique ?

- Non. Commençons par ta première phrase. « Call me Ishmael. » Ça veut dire quoi exactement ? C'est flou, angoissant pour le lecteur. Tu ne pourrais pas être plus précis et direct, écrire « My name is Ishmael », par exemple ?

- Oui, Dan, je pourrais, mais je préfère ne pas? et j'ai mes raisons, qui ne sont pas un caprice.

- Passons : l'auteur - surtout un grand auteur comme toi - a toujours raison. Quoique? tes premiers chapitres sont intéressants, ils laissent entrevoir une aventure, mais pourquoi cette ambiance biblique, comme si tu  écrivais non un roman, mais un livre de l'Ancien Testament !

- C'est exactement cela, Dan : pas seulement ça, mais en premier lieu. Je voudrais que le lecteur pénètre dans ce livre comme un pécheur pénètre dans une église : avec la crainte de Dieu.

- Mais toutes ces références sont-elles nécessaires ? Jonas encore, je comprends, ça va de soi, mais les lecteurs modernes n'ont pas comme toi fréquenté la Bible depuis l'enfance !

- Ils auraient dû !

- Soit. Mais ces allusions à des moeurs de sauvages, ne sont-elles pas choquantes pour un chrétien ?

- Vous voulez parler de la petite idole de Queequeg ?

- Drôle de nom d'ailleurs, il ne pourrait pas s'appeler « Mardi », par exemple ? Excuse-moi, j'oubliais : tu viens d'utiliser ce titre. Alors « Samedi », ou « Dimanche » ? Un nom que les lecteurs puissent retenir.

- Je vous le redis : je pourrais, mais je préfère ne pas. Et puis j'aime le nom, on dirait un oiseau qui chante sur deux tons : le « quee » long suivi du « queg » bref. Et quand arrivent les deux autres harponneurs, quelle belle musique cela fait ! Daggoo - brève-longue? et Tashtego : brève, brève, brève. Est-ce que cela ne chante pas comme dans un opéra ?

- Mais l'idole, cette répugnante petite tête !

- Dan,  je l'ai apportée de mes voyages dans le Pacifique. Le sauvage, c'est moi.

- Il y a cela, mais ce n'est qu'un détail : dès  tes  premières pages,  tu  sembles  te  complaire dans les allusions à des amours sodomites.

- Parce qu'Ishmael et Queequeg dorment dans le même lit ?

- Et qu'ils se marient selon un rituel païen.

- Melville, je ne peux pas m'arrêter sur chaque détail, sinon notre rendez-vous va être aussi long que ton livre. Toutefois?

- Encore votre « toutefois ».

- Toutefois  tu avoueras qu'il y a beaucoup de pages avant que  ton Pequod ne prenne enfin la mer. Quelques scènes assez vives et plaisamment tournées, mais aussi ce sermon, ces prophéties, ces dialogues?  tu ne pourrais pas couper un peu là-dedans ?

- Oui, je pourrais, mais je préfère ne pas ! 

- Et ensuite, tous ces détails sur la classification des cétacés, tu es sûr qu'ils sont nécessaires ? On a parfois l'impression que tu te prends pour un Cuvier, un Buffon, un Linné.

- Et quand cela serait ? Le lecteur a droit à la plus grande précision.

- Si tu as tant de considération pour eux, pourquoi t'acharner à  les décourager?

- S'ils ne tiennent pas, qu'ils se découragent et quittent le navire !  Nous n'avons pas besoin d'eux.

- À force de le fréquenter, tu as fini par t'identifier à ton capitaine fou !

- Sans aucun doute? comment oserais-je créer le personnage d'un  dément si je ne l'étais moi-même ?

- Revenons-en aux longueurs. Je t'ai  concédé la bible et la cétologie et je te passerai les interminables détails techniques de la chasse à la baleine, car après un effort raisonnable ils permettent d'éclairer d'excellentes scènes d'action. Mais le cours d'économie fait-il partie de ce que le lecteur doit supporter pour mériter ton livre ?

- Le lecteur doit tout supporter, sinon qu'il aille au diable !

- Tu as raison, Achab, c'est toi ! Autre chose : tu as écrit un roman, n'est-ce pas ?

- Je le crois.

- Pas une pièce de théâtre !

- Non? quoique ..

- Pourquoi alors ces chapitres où, se prenant pour Hamlet, tes personnages soliloquent ou se perdent (et nous perdent) dans des dialogues philosophiques ?

- Parce que.

- Et pourquoi, aussi, faut-il tant de chapitres avant d'arriver à apercevoir, enfin, cette fameuse baleine ? Pourquoi également ces innombrables petits romans dans le roman ? On a l'impression qu'à chaque bateau croisé par le Pequod un autre récit s'ouvre et se referme alors que nous, nous attendons toujours cette satanée baleine !

- Dan, vous être un être de culture, sinon nous ne serions pas ici tous les deux à boire de la bière et à discuter? Avez-vous lu les romans anglais et français du XVIIIe siècle ?

- Tu le sais bien sinon tu ne poserais pas la question.

- Vous souvenez-vous de Gil Blas de Santillane ?

- Comment oublier ce chef-d'oeuvre  ?

- Alors vous savez que Le Sage ne se contente pas de raconter les aventures de son héros, il sème son récit de digressions, où les personnages rencontrés s'avancent et racontent à leur tour leur histoire. N'est-ce pas ?

- Si. Et cela donne lieu à quelques longueurs qui peuvent être exaspérantes.

- Ne voyez-vous pas, cher et respecté Dan, qu'il en est de la littérature comme de l'amour : c'est l'attente qui est essentielle, le délice insupportable  des  jours, des heures qui précèdent l'accomplissement charnel. Il faut mériter le plaisir de voir enfin Moby Dick pour mourir avec lui - comme il faut mériter de s'approcher de la conque d'une femme avant de mourir en elle.

- Quand même, Melville,136 chapitres ! Vous ne pourriez pas en couper quelques-uns ?

- Avez-vous déjà désiré une femme ?

- Celle que j'ai épousée.

- Vous est-elle tombée dans les bras au premier regard ?

- Non, il a fallu la convaincre? et sa famille, qui nourrissait des préjugés contre les catholiques et les Irlandais.

- Combien de temps entre votre rencontre et le mariage ?

- Trois ans, je crois.

- Combien de temps dure le voyage du Pequod ? Trois mois ?

- Non, trois ans.

- Et vous voudriez que j'expédie trois ans en trois chapitres ?

- Non ! mais je voudrais éviter que les lecteurs les mieux disposés ne mettent trois ans à lire ton livre.

- J'ai mis trois ans à l'écrire - ils pourraient bien mettre trois ans à le lire, ça ne me dérangerait pas.

- Pour reprendre ton expression favorite, je ne préférerais pas.

- Tant pis.

- Alors tu ne changeras rien ?

- Rien, Dan, désolé, rien de rien.

- Reste le titre : tu ne pourrais pas faire un effort. Puisque ta baleine est dotée de cette effrayante mâchoire, pourquoi pas Les Dents de la mer ?

- Bonne idée, mais décidément je préfère ne pas. Le titre est Moby Dick ou la Baleine et c'est le titre.

- Melville, nous courons à l'échec !

- Dan, courons-y, marchons-y, allons-y.

- Aw right, Herman, let's do this.

 

Référence
Il n'est jamais trop tard pour dire ce que ces petits textes doivent à l'oeil amical et acéré d'une éditrice : chez Susanna Lea Associates/Versilio, Emmanuelle Hardouin prend sur son temps pour les relire, les corriger, les polir et me suggérer d'utiles corrections. Qu'elle en soit remerciée.



[1] Ceci en clin d'oeil  à l'ami Dan Halpern, poète , éditeur, fan des New York Yankees,  et  surtout grand lecteur de Moby Dick et de  Melville.  Selon Dan,  « We dickheads should stick together »


MOTS MANQUANTS

Tentant à ma façon de faire vivre l'oeuvre de mon père, je conserve un oeil et une oreille attentifs à ce que d'autres «fils ou filles de» personnages plus célèbres ou à l'importance plus reconnue que mon père accomplissent de leur côté.

C'est avec un certain étonnement - et une forme d'amusement un peu - morose que j'entends M. Denis Westhoff, fils de Françoise Sagan, expliquer au cours de la même interview que l'inédit de sa mère qu'il publie aux éditions Plon est « violemment saganesque », puis que, sans la réécrire il a ajouté « des mots qui manquaient », rétabli l'ordre de paragraphes et effectué diverses corrections - toutes opérations appartenant ordinairement en propre à l'auteur et à personne d'autre, fut-il, par le sang et sa connaissance de l'oeuvre, « violemment » attaché à lui. Je connais un auteur qui a failli subir une attaque - voire attaquer physiquement son éditeur. Avait-il raté le Goncourt à une voix ? non ! une main aussi innocente qu'inconsciente lui avait, sur épreuves, corrigé quelques signes de ponctuation sans l'avoir consulté. M. Westhoff - pour en revenir à lui - nous précise que son ami écrivain et éditeur, le regretté Jean-Marc Roberts, lui avait donné son opinion sur le manuscrit d'origine, jugeant qu'il desservirait la mémoire de l'oeuvre de sa mère. N'eût-il pas été plus honnête et « moral » (un mot qu'il emploie au sujet de sa maman qui selon lui, toutes questions fiscales mises à part, en était un modèle) vis-à-vis du public de cosigner le texte ou de le publier tel quel, dans une revue littéraire consacrée à Sagan, avec ses imperfections et ses mots manquants ? mais il est vrai  qu'alors l'éditeur n'aurait pu procéder à un premier tirage de 80.00 exemplaires. Nous devons nous abstenir d'émettre un jugement moral sur l'héritier comme sur l'éditeur - mercantile par essence - mais on leur conseillera une bonne séance de coaching média avec écoute de l'intégrale de l'interview, qui contient à peu près  tout  ce qu'il ne faut pas dire - le pire étant que Mme Salamé, qui mène l'entretien, le fait sans aucune intention hostile, inquisitoriale ou  simplement critique.

De son côté, la fille de René Goscinny a prêté ses souvenirs et quelques documents personnels à un « roman graphique » consacré aux Goscinny. Connaissant l'oeuvre de son père aussi bien que M. Westhoff celle de sa mère, elle ne s'est pas cru autorisée à la « compléter » pour en tirer quelques royalties de plus. C'est pourtant à bon droit qu'elle aurait pu la déclarer totalement « goscinnesque » puis qu'elle est, à n'en pas douter, une Goscinny de lignée et de coeur.

Si j'étais « saganiste », il me semble que le tripatouillage de son fils pourrait me gâcher le plaisir de découvrir un inédit de mon auteure chérie : j'eusse en ce cas préféré qu'on déposât ce brouillon en archives ou, à la rigueur, qu'on me le donnât tel quel, me laissant juge de sa valeur. Ne l'étant pas (sur Sagan je suis comme M. Macron plaisamment croqué par M. Retailleau : « ni pour ni contre, bien au contraire »), je continuerai à lire ou relire les livres sortis un par un de l'énorme pile accumulée depuis des mois. Moby Dick enfin achevé, je peux reprendre les nouvelles de Garcia Marquez que mon plus jeune fils doit lire en espagnol, avant de revenir à Bove ou Henri Thomas - deux de ces merveilleux petits cétacés de l'histoire de la littérature qui, d'une décennie à l'autre, plongent et refont surface sans qu'un de leurs ayants droit ne songe à compléter leurs mots manquants ou corriger les mots qu'ils ont manqués.

 

Références :

Françoise Sagan préface et mots manquants de Denis Westhoff: Les Quatre coins du coeur, 224 pages, 0,31 kilos, 19 euros

Catel Muller, Le Roman des Goscinny, 344 pages, 0,9 kilos, 24 euros

 

 


VENGEANCES MARINES

 

Les grands romans offrent plusieurs lectures possibles qui ne rélèvent pas forcément à l'occasion de la première découverte. Qui plus est nous avons changé, vécu, depuis notre première prise de contact et les mêmes mots ne touchent plus notre coeur et notre âme de la même façon.

Relisant Moby Dick quelque temps après Vingt mille lieues sous les mers, je vois entre ces deux « romans d'aventures » un point commun que je n'avais pas perçu : leurs personnages centraux, les capitaines Nemo et Achab, protagonistes/antagonistes des narrateurs fictifs (Ismaël/le professeur Aronnax), sont à bord du Nautilus ou du Pequod pour assouvir une vengeance dont l'objet même et la poursuite obsessionnelle finissent par constituer une menace pour leur propre équipage - et l'humanité elle-même dans le cas de Nemo.

La lecture de Frankenstein, le chef-d'oeuvre de Mary Shelley[1]  encouragea, semble-t-il, Melville dans la folle entreprise de l'écriture de Moby Dick. Est-ce donc un hasard que la première vision de l'infortuné Victor Frankenstein, fuyant la vengeance de la créature qu'il a imprudemment lâchée dans la nature, apparaît au narrateur au milieu des icebergs, pendant une exploration maritime ?

L'océan, lieu privilégié des rêveries et des méditations philosophiques, n'est pas un lieu hors du monde : les massacres et crimes en tout genre s'y déroulent et à son horizon se déploient des libertés sans frein : celles de la poésie comme celles des passions rouge sang.

 



[1] Encore un de ces livres à la fois très connus et jamais lus. Cf ma note de blog du 22 janvier dernier


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