Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


UNE BALEINE AU VILLAGE

Ayant été appelé - non tant pour mes talents propres que pour la tradition que mon nom représente sur place - à être le parrain de la salle de lecture du village de Fontvieille (Bouches-du- Rhône), je reçois des bénévoles qui l'animent des informations régulières sur ses activités. Une fois par mois, les amoureux de la lecture sont conviés à venir partager ou  faire partager leurs passions ou leurs découvertes littéraires. Me trouvant sur place le 30 septembre dernier, j'ai eu la curiosité d'assister à cette réunion. Souhaitais-je présenter un livre ? Why not ?

Face à une assistance d'une vingtaine de personnes,  le lecteur (plus souvent une lectrice : à Fontvieille comme en France, la majorité des lecteurs sont des lectrices) commence par une rapide présentation de son livre choisi, avant d'exprimer les raisons personnelles de son goût (pour le livre, pour l'auteur en général). Belle qualité d'écoute pendant la présentation, puis quelques questions et une brève discussion générale. Quand vient mon tour (en dernier), ma curiosité a été éveillée sur chacun des quatre titres présentés avant moi : je ne les lirai pas forcément mais j'ai ressenti la sincérité et la justesse des émotions exprimées par celles qui les ont racontés.

Je tiens à la main mon exemplaire de Moby Dick : le gros volume de la collection Folio qui propose l'édition préfacée par Jean Giono. Ce n'est pas celle que je viens de relire car j'ai préféré l'anglais d'origine - je l'avais lu en français pour la première fois il y a une cinquantaine d'années, croyant avoir affaire à un roman d'aventures style Fenimore Cooper. Plus je le relis (4e fois), plus je découvre sa folie, son caractère impossible, presque insupportable, et génial. A l'étonnement légèrement inquiet de ma copine d'enfance Marylène qui se demande si je ne suis pas pris d'une crise de démence, je commence par agiter le volume en vociférant : « Ne lisez surtout pas ce livre ! ». Après ce début de pitch peu conventionnel, je raconte son insuccès d'origine et la malédiction qu'il a portée sur l'oeuvre du jeune Melville, dont les premiers ouvrages avaient vogué sur la glamoureuse vague de l'auteur à la mode. Après Moby Dick, Melville connaîtra de considérables difficultés pour se faire éditer et mourra anonyme auteur de plusieurs oeuvres majeures, où dominent ses deux extrêmes : le déchaînement biblique, cétologique et théâtral de Moby Dick et la concision intimiste et bouleversante de Bartleby. Fidèle à mon entrée en matière, je ne cache rien du côté impossible d'une oeuvre qui, illisible à sa publication, l'est restée en devenant un « classique ». En évoquant certains passages, en lisant quelques phrases, j'ai à nouveau les larmes aux yeux : tant d'horreur, tant de beauté !

Tout en me remerciant gentiment à la sortie, quelques-uns des assistants m'ont avoué que malgré mon passionné plaidoyer, ils savaient déjà qu'ils ne le liraient pas. J'ose espérer qu'une baleine blanche à « l'effrayante beauté » (Melville) apparaîtra néanmoins dans leurs rêves et les entraînera dans son sillage - non jusqu'à la destruction finale qui attendent l'infortuné  Pequod  et presque tout son équipage (spoiler alert : il n'y a pas de happy end), mais jusqu'au terrible et durable bonheur qui s'attache à une lecture dont chaque mot s'infiltre dans nos reins, notre coeur, nos poumons - et jusque nos fibres les plus secrètes.

 

Références.

Les lectures proposées le 30 septembre par LILEC.

Sophie : La Confrérie des moines volants, roman de Metin Arditi, édition originale chez Grasset, réédition poche en collection Points. 259 pages

Colette : La Mendiante de Shigatse, nouvelles de Ma Jian, Actes Sud, collection Babel, 119 pages

Marie-Jo : De sang et de lumière, poèmes de Laurent Gaudé, Actes Sud, 112 pages

Antoine : Moby Dick, roman d'Herman Melville, préface de Jean Giono, traduction de  Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono, collection Folio, 741pages.

LILEC : assolilec@gmail .com. salle Antonin Moissiard à Fontvieille, ouvert les lundis, vendredis et samedis  matins de 9h à 12H30, et les lundis et mercredis après-midi de 15H  à 18H30.

Prochaine réunion de lectures : le 28 octobre à 17 heures.

A suivre : du Moby Dick, encore !

 


UN COMMERÇANT DU VILLAGE

 

 

Jeune écrivain, par un mélange d'arrogance et de timidité, je ne participais qu'à regret aux signatures et « fêtes du livre », le côté « marché » de la chose me mettait mal à l'aise et, mi-envieux, mi-méprisant,  je regardais mon père se régaler de ces journées. Je ne suis toujours pas heureux dans ces vastes foires, ces sonores halles au grain où de longues files de fans patientent pour avoir la signature ou la bise des stars du moment, tandis que le vulgum pecus (nous), appelé pour faire masse (moins il y a de lecteurs, plus il semble y avoir d'écrivains) prend son mal en patience. Quoique?[1]

Il y a deux mois - le dimanche 2 juin pour être précis - l'association des commerçants du village de Fontvieille ( Bouches du Rhône) tenait sa fête annuelle autour de la ravissante petite chapelle Saint - Jean, annexe privée du moulin à huile (excellente) du même nom et que ses propriétaires ouvrent avec bienveillance à des manifestations culturelles ou d'intérêt local. C'est ainsi que je me suis retrouvé à l'ombre généreuse d'un vieil olivier, juste derrière le bar tenu par Jean-Marie, à  faire de la retape pour la camelote littéraire audouardienne à des chalands a priori plus attirés par les nourritures terrestres que par celles de l'esprit. J'avais préparé ma caisse - un petit porte-monnaie chargé de pièces et petites coupures - et disposé les ouvrages. Instruit par l'expérience, je savais qu'il existe un nombre d'or de la signature champêtre : trop peu de livres en exposition et la table offrira le triste aspect d'un magasin d'alimentation soviétique ; trop, et l'on aura l'impression désastreuse d'une tête de gondole dans un hypermarché quand la promo ne marche pas - pas du tout. Parlant promo, j'avais la mienne, concoctée avec mon voisin bistroquet : « un livre acheté, un verre offert ! ». Mon aboyeur, Thierry Vieillevigne, dont la belle fontaine de pierre avait été vendue à l'ouverture, détaillait pour les curieux les beautés des ouvrages Audouard père ou fils. Il faisait beau, pas trop chaud ; ma recette était modeste mais je voyais des amis du village ou d'ailleurs et, de temps en temps, Patricia Vidal, dont la table était en face de la mienne, traversait pour m'alimenter en fraises. J'avais mon élégant polo noir préparé spécialement pour l'occasion par Marie qui, en sus du sigle Saint-Jean et de mon nom, avait pris l'initiative de me broder une petite plume, histoire d'indiquer mon aire d'activité. De jeunes étudiantes me prirent pour un libraire et, se poussant du coude (« toi ! non,  vas-y, toi ! ») me demandèrent si j'engageais des stagiaires pour l'été. Elles étaient si charmantes que je les aurais volontiers engagées toutes les trois mais je fus contraint d'avouer les limites familiales de mon offre commerciale. L'indispensable pause déjeuner fut assurée (délicieusement) par nos amis Fanny et Yohann, nos jolis amoureux du village que n'usent pas les contraintes et la routine de la cuisine et du service à « l'Ami provençal ». Il y eut le défilé de mode, la photo de tous les commerçants, les derniers verres, les deniers livres, les dernières bises. Aucun commerçant - moi compris - n'avait vu son chiffre d'affaires « exploser » ce jour-là, mais nous gardions le sourire un peu idiot du simple enchantement d'une belle journée.

C'est par erreur que l'édition au XXe siècle est devenue une industrie ; aujourd'hui dépassés par de plus puissants qu'eux, les groupes peinent et les écrivains, sauf exception ou malentendu plus ou moins durable, reviennent à leur condition antérieure d'excentriques sociaux et de marginaux économiques.

 

Promotion gratuite :

http://www.moulin-saintjean.com

 

Thierry Vieillevigne, tailleur de pierres, sculpteur, créateur d'antiquités, route d'Arles, 13990 Fontvieille

Tailleur de pierre, sculpteur et marbrerie à Fontvieille, Quart Calade Castelet 13990 Fontvieille 

04 90 97 29 28

 

Chez Marie, mercerie, broderie, place de l'Eglise, 13990 Fontvieille https://www.facebook.com/chezmariebroderie/

 

L'Ami Provençal, place de l'Eglise 13990 Fontevieille
04 90 54 68 32

 

 


[1] Une fois encore mon ami envolé et délicieux Guy Leverve me glisse à l'oreille sa conjonction  fétiche.


Borislav à Notre Dame

Borislav à Notre Dame

Le soir de l'incendie de Notre Dame, j'ai  vite éteint la télé qui ne diffusait pas mon programme préféré (Canteloup, je l'avoue sans honte) pour nous passer en boucle les images de l'effondrement de la flèche accompagnées des visages défaits de « personnalités » en larmes qui n'avaient pas de mots ou d'anonymes hébétés qui n'avaient rien à dire. Par bonheur, Trump s'était soustrait à son ardente obligation (la paix dans le monde par la construction de murs) et il était intervenu avec son habituelle hauteur de vue pour, nous dire qu'il fallait agir vite, ce qui nous avait échappé. Ensuite viendraient les curés, les « experts », les pompiers héroïques. Le business télévisuel me privait de l'intimité de mon chagrin à moi, m'empêchait d'évoquer les heures passées à arpenter les ruelles autour de Notre Dame lorsque je cherchais à y évoquer les présences d'Héloïse et d'Abélard, dans cette île de la Cité, où ne se dressait pas encore la silhouette familière.

Je pensais aussi à Borislav, mon cousin bulgare.
Lorsqu'en famille nous avions rendu visite à ma grand-mère à Sofia, Borislav était celui qui m'aidait à communiquer avec ma cousine, dont le français était aussi faible que mon bulgare. Borislav parlait notre langue parfaitement , comme le russe et l'allemand. Quelques mois plus tard il était venu en visite à Paris et avait résidé chez nous.

« Qu'est-ce que tu as envie de faire ? » avais-je demandé le premier soir - et sa réponse avait fusé : « visiter Notre Dame. »

Le lendemain matin nous nous y étions rendus à pied ( Bagatelle - Pont de Neuilly- Notre Dame, c'est quand même une tirée) et à mon grand embarras, c'est lui qui m'avait fait visiter la cathédrale. Il en connaissait chaque recoin parfaitement et il y avait dans ses explications le mélange entre la précision du guide qui connaît son affaire et la conviction passionnée d'un amoureux. Il était l'illustration incarnée de la phrase de Confucius : « celui qui sait une chose ne vaut pas celui qui l'aime ; celui qui aime une chose ne vaut pas celui qui en fait sa joie. »

Lorsque l'agacement vous prendra, comme il me prend aussi face à ces milliardaires qui donnent des millions pour reconstruire la cathédrale, comme nous donnons de la mie aux pigeons, vous penserez peut-être à Borislav ou à l'un de ceux pour qui, comme lui,  - au-delà des bombardements médiatiques coupées d'écrans publicitaires - ont ressenti intimement qu'un bout de leur âme à eux s'échappait en fumée dans le ciel de Paris l'autre soir.

Ps. Référence : Entretiens de Confucius, traduits par Pierre Ryckmans


ET DIEU, DANS TOUT CA ?

 « Et  Dieu dans tout ça ? » c'était la question, qu'à un moment de sa légendaire émission « Radioscopie », l'animateur Jacques Chancel posait à son invité du jour. C'est du moins ainsi que les anciens (les années 1970, il y avait encore des mammouths sur terre ?) s'en souviennent.

Le chauffeur de taxi écoute la radio et pour une fois ce n'est pas RMC et sa collection de gueulantes tous azimuts, mais France Info. Il est question de la nouvelle arrestation de Carlos Ghosn au Japon. « C'est la punition de Dieu », commente sobrement le chauffeur. Je ne suis pas sûr de ce que Dieu viendrait faire là-dedans? S'étant abstenu (ou planqué) face aux millions de morts des génocides du XXe siècle, il a - à en croire le cardinal Barbarin - déployé la puissance de Sa grâce pour favoriser la prescription de la majorité des milliers de crimes sexuels commis par des prêtres de son Eglise. Pourquoi se pencherait-il soudain sur les milliards de dollars accumulés par les maîtres du capitalisme au XXIe ?

Et si ce Dieu, se saisissant à nouveau de l'arsenal vengeur de l'Ancien Testament, punit M. Ghosn, pourquoi épargne-t-il M. Ender, dirigeant d'Airbus qui vient de quitter cette société avec 38 millions dans les fouilles ? On dira que c'est légalement que ce dernier touche cette somme extravagante, alors que ce serait de façon illicite que M. Ghosn aurait tenté d'arrondir les maigres 13 millions annuels qu'il percevait de la part de Renault et Nissan. Ce vaillant capitaine d'industrie avait, d'après Médiapart, testé les limites de la légalité - sans compter la morale commune et la patience divine - en soumettant, via de subtils montages, les sommes perçues à l'impôt néerlandais, plus tendre que son cousin français. Dieu, selon les vues de mon chauffeur, a dû décider que le dirigeant français avait assez joué avec Son infinie tolérance et a chargé la justice japonaise d'être son bras armé.

M. Ghosn et sa famille tentent -  restons bibliques - de le peindre comme un Job moderne ; ayant fait don de sa personne pour redresser une entreprise moribonde, le voici puni pour sa sagacité et son dévouement pour lesquels il percevait une juste rémunération lui permettant, comme tout un chacun, de préparer l'avenir de ses enfants.

Quoi qu'il en soit des visées divines dans les cas ci-dessus évoqués, force est de constater une fois de plus qu'il y a pour le citoyen moyen non atteint de mélanchonite aigue, quelque chose de répugnant à observer que nos puissants capitalistes s'autorisent sans vergogne les millions par des multiples qui ne nous sont connus que par les tirages d'Euro-millions. Même à supposer d'atroces manoeuvres en coulisse, il est au moins rassurant que les Japonais, pourtant peu suspects de penchants pour le socialisme modèle cubano-vénézuélien, soient plus actifs que les Français contre les bidouillages de ceux qui, ayant déjà tout et au-delà de tout, manoeuvrent en loucedé pour en accumuler un peu plus.

 


PREMIÈRES IMPRESSIONS DU MONDE D'APRÈS

Une mamie piquée (à quoi ? Peufaïzeure ? Moderena ? Assetra-Zen et Ka ?) entend des voix en même temps qu'elle a des visions et je me pose des questions : qu'est-ce qu'ils lui ont donné en plus, dans son vaccinodrome ? Ou bien le truc a été tourné dans une salle de shoot : cannabis, shit, cocaïne, crack ? Peut-être que mamie n'est pas une actrice, mais une senior alcoolique en crise de delirium tremens ? La deuxième hypothèse m'étonnerait quand même, donc je penche pour la première. Conclusion : dans le monde d'après, on confie aux soignants des stocks de produits hallucinogènes qu'ils zadministrent à la demande des patients après entretien avec la psychologue.

Les pubs? je les regarde sur la Deux entre N'oubliez pas les paroles (flippant, je connais pas le quart de la moitié des chansons) et le Journal de 20 heures (une habitude conservée du monde d'avant : « Il est 20 heures, les titres du Journal ») ; je les regarde sur la Une après le 20 heures en attendant le tirage du Loto (sous contrôle d'un huissier de justice), la météo puis Canteloup (tu crois qu'il va faire Hollande sur son scooter ? Ça fait longtemps qu'il a pas fait Ségolène, tu trouves pas ?) ; je les regarde le dimanche soir sur Canal+ entre la première partie du Canal Football Club et le match ; je les regarde même sur Arte, où il y en a moins, mais quand même. Là aussi, révolution ! Il y a à peine un an, au début du premier confinement, on voyait encore des gens s'embrasser, se serrer la main, tous ces gestes non barrières où nous risquons nos vies plus que dans les métros bondés ou la queue au Louvre pour apercevoir la Joconde. Fini !

Mieux que ça, il y a un an à peine, tous les fabricants voulaient encore qu'on consomme, qu'on achète plus, plus moderne, moins cher.

Maintenant ils veulent tous notre bien et acheter un nouveau liquide vaisselle, c'est participer à la sauvegarde de la planète, manger un steak contribuer au bien-être animal, acheter du café aider des petits paysans costariciens. Même Amazon, non content d'assurer les carrières de ses salariés ? tous représentants de la « diversité » ? ne s'est installé en France que pour filer un coup de main aux producteurs de potagers intérieurs bio.

Dans ce concert humanitaire, il y avait une Greta Thunberg : la petite fille qui reprochait à son papa d'acheter trop de bouteilles en plastique et proposait à la place une fontaine magique pour transformer l'eau du robinet en eau pétillante. L'engin me rappelle l'arnaque de La Reine des pommes : ce tube dans lequel les naïfs sont invités à introduire des billets de 10 dollars qui seront transformés à la sortie en billets de 100. Évitons tout malentendu : je ne doute pas que l'eau de Ha-ha Stream ne soit délicieusement pétulante ? voire subtilement aphrodisiaque ; je constate seulement que son fabricant a substitué le discours écolo « cool » et « positif » au discours écolo agressif et culpabilisant (entre nous, la petite avait une voix très énervante).

La seule pub où le monde d'après échoue, c'est celle des Restos du Coeur. Dans ce monde d'après là, les gentils militants associatifs arrivent avec leur nourriture et ne trouvent personne, car on vit dans un monde où tout le monde mange à sa faim. « En réalité, on a toujours besoin de nous », dit la voix de Coluche (ou de l'imitateur de Coluche) tandis que l'arrivée d'une horde de loqueteux affamés prouve que le « monde d'avant » n'a pas vraiment disparu, contrairement à ce que les autres pubs essaient de nous faire croire.

 

Références :

La Reine des pommes, de Chester Himes, traduction de l'américain Minnie Danzas, révisée par C. Jase (Gallimard, collection « Folio policier », 5,90 euros). Dans le monde d'avant, ce petit chef-d'oeuvre du polar noir keubla[1] était publié en « Série noire » (1958), puis dans « Carré noir », dans la traduction pas révisée de Minnie Danzas. Je suppose que cette trad était dans la grande tradition des traductions vintage époque Marcel Duhamel, assez personnelle, pour ne pas dire fantaisiste ; ajoutons que le gonze avait été dans ses jeunes années patron d'hôtels parisiens puis résident du havre surréaliste du 54 rue du Château dont mon grand-père maternel Thirion avait été l'un des habitants, avant de bricoler dans le ciné (décorateur, figurant, il apparaît notamment dans deux films de Jean Renoir, dont l'excellent quoique « progressiste » Crime de monsieur Lange, 1936)et de devenir éditeur d'une revue de tourisme. Pas l'école de la rigueur et de la fidélité au texte d'origine, virgule comprise. C'est dans ses traductions ou celles de ses disciples, dont Minnie, non référencée par mon ami Wiki, que beaucoup de jeunes gens des années 1950 et 1960, dont François Truffaut, ont découvert Peter Cheyney, James Hadley Chase, Carter Brown ? et surtout Chandler, Hammett ou Jim Thompson. D'où, le « monde d'après » advenu, la nécessité de faire appel à C.[2] Jase pour réviser. Pas encore relu, mais j'espère qu'il reste des traces des erreurs et charmantes errances de la trad d'origine. Certes, Himes n'est pas Poe et Minnie pas Baudelaire, mais tout ça était quand même bien délectable. Je suppose que ça le reste sous la férule de C. Jase.

While we're on this, mon ami Wiki m'informe que Marcel Duhamel a publié son autobiographie sous le titre Raconte pas ta vie (Mercure de France, 1972, la même année où mon grand-père André Thirion a publié la sienne, Révolutionnaires sans révolution, chez Robert Laffont).



[1] Les autres « polars noirs » sont écrits par des Blancs. Pour les films noirs, ça dépend : des « blanquitos » la plupart du temps et parfois un Spike Lee.

[2] Charlie, Célestin, Caroline, Cécile, Christian, Christine ? Et pourquoi Jase, Jaz ou Jeez ?


OFFICIEL 3 : JE DÉNONCE

Monsieur le Maire, monsieur le Ministre, monsieur le Commissaire de police, monsieur le Garde-chasse municipal, monsieur le Préfet, monsieur le Président,

J’ai par la présente l’honneur (oui, messieurs dames, la délation est une honorable[1] tradition française) de dénoncer M. Yvan Audouard, écrivain, polémiste, conteur provençal et je vais vous dire pourquoi, mais pas tout de suite parce qu’il me faut lever quelques obstacles préalables.

1. — Ledit Audouard a son école (école primaire publique Yvan Audouard) à Fontvieille, sa cité et sa rue à Arles ; il s’agit donc d’une personnalité plus indéboulonnable que les types statufiés ayant fait fortune dans le commerce des esclaves ou la traite des femmes aux siècles passés.

2. — Ledit Audouard est décédé depuis le 21 mars 2004 et quoiqu’il ait encore reçu il y a peu quelques rappels d’impôts (pas sa spécialité, les impôts) et des appels pour la promotion des solutions énergétiques écologiques, on ne voit pas trop pourquoi on viendrait lui chercher noise dix-sept ans après son décès.

3. — J’entends la dernière objection : « Vous êtes son fils et vous le dénoncez. Quelle ingratitude ! »

Messieurs[2], considérez plutôt le dévouement d’un homme qui fait passer le sens civique devant les liens du sang !

En effet, les faits sont graves.

Jugez-en !

Né à Saigon, ayant grandi à Marseille puis suivi sa scolarité en pension à Montélimar, Yvan Audouard avait choisi Arles comme « ville natale préférée », puis fait de Fontvieille le centre du monde chrétien, barbare et civilisé. Il n’y passait pourtant que quelques semaines par an, arrivant rituellement le 1er juillet et repartant le 31 août ; il recevait ses admirateurs et amis pour l’apéritif sous une tonnelle ou un figuier, recueillait les histoires locales qui formeraient la matière de ses contes et s’en retournait faire résonner son accent méridional et son rire de cigale dans la capitale, non sans avoir organisé au profit de la « galette des vieux » — comme on osait dire alors — un concert dans les arènes de Fontvieille, où quelques-unes des plus grandes stars de la chanson française des années 1960 et 1970 sont venues se produire, dont certains, comme Georges Brassens, qui ne faisaient jamais de tournées estivales.

Pourquoi déployait-il une telle activité ?

D’aucuns lui prêtaient des ambitions politiques municipales qui ne furent jamais les siennes, car elles ne correspondaient ni à ses goûts ni à ses aptitudes ; d’autres répandaient des rumeurs selon lesquelles il se « gavait » derrière cette œuvre humanitaire ; tout ce que j’en peux dire, c’est que dans les rares cas où toutes les places n’étaient pas vendues, il en achetait lui-même.

So why, gentlemen ? Why did he do it ?

La seule hypothèse que j’aie pu sérieusement former est que son amour de ce village allait au-delà de toute raison ; c’était l’idée fixe d’un homme dont les idées, en philosophie comme en politique, n’étaient pas très fixées.

« Qu’avez-vous à dénoncer précisément ? Jusqu’ici vous nous dressez le portrait d’un homme digne de toute admiration. »

J’y venais : en composant ses contes, Yvan Audouard formait le tableau d’un village presque idyllique, un village imaginaire qui était au vrai village ce que le cinéma est à la vie : pareil, mais en mieux. Depuis que le cabanon familial, à force de s’effriter, est tombé en morceaux et a été démoli, je suis devenu propriétaire d’un trou ; la préparation de sa reconstruction et le début du chantier me donnent l’occasion de séjourner au village en des périodes où mon père n’y était jamais, et j’y vois ce qu’il ne voyait pas ou refusait de voir.

Titulaire depuis 2013 de la carte d’invalidité no 1428013[3], j’ai été confronté des dizaines de fois à ce qu’on appelle poliment « incivilité » — places de stationnement réservées aux handicapés occupées par des non-handicapés, types odieux qui ne cèdent pas leur place (dans le métro, dans la queue à la poste) jusqu’à ce qu’on leur mette la carte sous le nez — mais j’avais sous l’influence dudit YA une tendance à considérer que tout cela n’arrivait qu’à Paris — voire à Arles, aujourd’hui modeste sous-préfecture, mais qui fut la capitale d’un empire. Or voici que cela arrive à Fontvieille aussi. Lorsque je l’ai constaté, j’ai failli avoir une réaction violente. Et me livrer à des actes de vandalisme — voire relever les plaques des véhicules pour les dénoncer à la gendarmerie municipale. Mais une réflexion rapide m’a permis de me rendre compte que c’était inutile et c’est pourquoi j’en viens à la racine du mal. Je dénonce donc, que dis-je, J’accuse[4].

J’accuse M. Yvan Audouard, pourtant spécialiste réputé de la connerie humaine, d’avoir sciemment ignoré ou systématiquement sous-estimé la connerie fontvieilloise.

J’affirme que ledit Audouard doit être tenu pour responsable du fait que, découvrant le variant fontvieillois[5] de la connerie tard en mon âge, j’en souffre plus que je ne le puis tolérer.

Alors messieurs, maintenant que vous savez, je vous en adjure, faites quelque chose !

Pour moi, je peux dormir tranquille : j’ai accompli en vous écrivant mon devoir de citoyen et de Français.

 

Références (promotion gratuite) :

Yvan Audouard, Tous les contes de ma Provence, Robert Laffont, collection « Bouquins »,2006, 992 pages, 31 euros



[1] Elle est moins célébrée que celle de l’alcoolisme — l’alcoolisme français, dois-je préciser, qui est culturellement différent des autres banals alcoolismes répertoriés

[2] Vous aussi, mesdames, mesdemoiselles et êtres fluides et transgenres.

[3] Elle a été renouvelée en 2018 et je suis officiellement en invalidité jusqu’à 2023, date à laquelle, si les pandémies le permettent, j’ai le projet ferme d’abuser de mon statut en entrant gratuitement sans faire la queue dans les musées nationaux.

[4] On peut se dispenser de voir le propret film de M. Polanski, pas seulement (ou même principalement) en raison de ses abus sexuels passés, mais pour raisons cinématographiques : au contraire de cinéastes comme Costa-Gavras ou Milos Forman qui conservent vigueur, créativité et audace en leur séniorité, M. Polanski est devenu propret, conventionnel et ennuyeux. Le J’accuse à voir n’a rien à voir avec Zola, c’est le film d’Abel Gance, déjà cité ici.

[5] Je suis familier avec le variant parisien et je l’ai été au variant corse.


DIX HEURES DE BONHEUR

Je finirai bien par écrire quelques lignes sur Truffaut et ses films, mais je  me trouve à mon insu - de mon plein gré[1] - contraint de le remercier à nouveau pour du cinéma qui  n'est pas le sien.

Ayant regardé, ébloui, sans une minute de lassitude, les 5 h 30 du Napoléon (1927) d'Abel Gance, j'ai appuyé sur la touche bonus et enchaîné avec La Roue (1923). D'abord, j'ai cru avoir affaire à un documentaire sur les trains : voies ferrées, locomotives, fumée, on était entre L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat des frères Lumière et La Bête humaine de Jean Renoir. Point ! C'est dans un nouvel opéra que je pénétrais, 4 h 30 « seulement » dans le montage fourni par l'éditeur alors que le film existe dans différentes versions allant jusqu'à 7 h 53.[2]

Sisif, le personnage central de La Roue, n'inspire pas a priori le même sentiment de majesté que Napoléon[3] Bonaparte : c'est un ingénieur mécanicien veuf qui élève seul son fils et voue une passion amoureuse à sa loco, la Pacific 231 - la même, je crois, que Jean Gabin bichonnera dans La Bête humaine une dizaine d'années plus tard : il connaît chacune des inflexions de sa voix et, à la manière de l'homme écoutant la femme aimée, sait deviner son état, ses besoins, ses humeurs. A good deed should never go unpunished : mon ami Bruce m'a appris ce proverbe américain qui trouve ici son illustration, car en sauvant puis recueillant une petite fille rescapée d'un accident de train, l'infortuné Sisif met en branle la roue du destin. Je passe sur les détails d'un mélodrame à rebondissements ; il suffit de dire qu'en grandissant, la petite Norma, la « rose du rail », devient l'objet de passions folles, au centre desquelles celle de son père adoptif, rival amoureux de son propre fils, fabricant de violons à l'âme nervalienne. Des rails de  Nice et de la gare Saint-Lazare, où les sections ferroviaires furent tournées, jusqu'aux pentes du mont Blanc, où Sisif aveugle voit sa fin, le film est d'une beauté aussi stupéfiante que sa liberté : Gance filme les trains de La Roue comme il filmera les chevaux dans Napoléon, il passe de Sophocle à Racine, de Zola à Charlot, balayant tout le spectre, du drame social à la tragédie antique en passant par le burlesque ; il est réaliste quand il faut l'être, poétique et rêveur le reste du temps. Il aime les visages qu'il sait caresser et tourmenter, le beau visage de Norma (superbe Ivy Close), la face noire et le regard aveugle de Sisif (Séverin-Mars bouleversant et moins cabot que le pourtant génial Albert Dieudonné dans Napoléon), et sa caméra donne toujours l'impression d'être exactement là où il faut être, car on voit tout, le proche, le lointain, le présent, les fantômes du passé. Ce film est hanté par une présence dont on ne voit jamais le visage, mais dont on connaît le nom,  Ida Danis, le  grand amour du réalisateur, atteinte de la tuberculose au début du tournage qui se poursuivra loin de Paris, en s'adaptant aux lieux où sa guérison est espérée : Nice, Arcachon (pour une seule scène), Chamonix ; ainsi un film reposant sur les ressorts de l'antique fatum est-il accompagné par une tragédie intime, car pas plus que son acteur principal, le génial Séverin Mars, décédé peu après la fin du tournage, Ida, dédicataire du film,  n'assistera à sa sortie parisienne, avec première le 14 décembre 1922 au Gaumont Palace, avec en  bande son live compilée et composée par Arthur Honegger, un orchestre de rien moins que soixante musiciens. Cocteau dira qu'il y a un cinéma avant et après la Roue, comme il y a une peinture avant et après Picasso ;  sans vouloir pinailler je n'en suis pas si sûr pour Picasso, car c'est négliger Matisse, Braque, Miro et autres Dali - tout aussi importants dans les révolutions de l'art du XXe siècle, mais sur la Roue, tel Molly Bloom je dis oui, oui, oui, oui, oui. Ça fait beaucoup de oui, ça : cinq  si je recompte bien. Oui à sa démesure, oui à ses bricolages de génie, oui à sa beauté, oui à son humanité ! Et oui, aussi, à son impossible longueur !  oui, même (j'en suis à six), à ses imperfections !

Dans son introduction au Napoléon, Truffaut emploie au sujet d'Abel Gance le terme surprenant de cinéaste « raté ». Attention au sens qu'il donne au mot, qu'il lui attribue avec autant d'admiration que d'affection. Avec leurs excès de mélo, leurs scènes théâtrales venant se glisser entre deux séquences de grands espaces, avec leurs invraisemblances scénaristiques, leur érotisme limité au genou, leur onirisme naïf, il a raison de nous rappeler que si La Roue et Napoléonne sont pas des films « parfaits », ils sont de la famille de La Comédie humaine, des Rougon-Macquart, de Guerre et paix,de L'Idiot, de Moby Dick, du Comte de Monte-Cristo ou des Misérables, oeuvres de génie à la durable imperfection.

Et puis dix heures de cinéma à l'heure où nos enfants ont du mal à dépasser les trente secondes de vidéo sur YouTube, c'est quand même pas rien. (To be continued.)

 

Références

1. - Les romans de Jean Renoir n'ont pas l'air facile à trouver, mais la belle biographie de son père a été rééditée : Pierre-Auguste Renoir, mon père (collection Folio Gallimard).

2. - Mon fils Ulysse, qui a regardé à mes côtés les 45 premières minutes de La Roue, et ma femme, qui suit au quotidien l'évolution de mes obsessions, m'ont offert le Dictionnaire Jean Renoir, de Philippe De Vita (Honoré Champion éditeur, 460 pages, 29 euros) : de A, comme acteur (rapports paradoxaux), à Z, pas comme Zorro, mais comme Darryl Zanuck (rapports frustrants) en passant par Truffaut[4] et Wind, Sand and Stars (Terre des hommes fut un best-seller aux États-Unis et Saint-Exupéry, qui partageait la cabine de Renoir dans le bateau vers New York, lui en donna un exemplaire ; la lecture, écrivit-il plus tard à Saint-Ex, le laissa « sur le derrière ») ; il n'y a pas d'entrée « Jean Gabin », mais un bel index m'a permis de voir qu'il était mentionné à dix-neuf reprises (dix pour Michel Simon).

3 La Roue vient d'être réédité dans un coffret contenant cinq DVD et un livret : intégrale du prologue et des quatre époques du film (8 heures, attachez vos ceintures ! (suppléments sur la restauration du film et archives diverses où l'on voit Abel Gance, âgé, et son chef  opérateur  évoquer des souvenirs de tournage et de montage)



[1] A cause de cette formule assez malheureuse, le cycliste Richard Virenque a été moqué d'abondance mais - dopage ou pas - c'était un coureur qui avait du panache.

[2] Note à l'attention de Bizot : toute sa vie, Gance a pensé à d'autres versions du film , y compris en feuilleton (slogan : « vous avez aimé The Crown, vous adorerez The Wheel) ; quelques années avant sa mort il envisageait encore une version parlante réduite à 1h30. Pas sûr de ce que ça aurait donné, car le muet crée l'obligation de « dire » en images et la longueur, l'intolérable (excruciating) longueur est l'âme même du projet.

[3] On rappellera au passage qu'un de grands-pères de l'excellentissime Nata Rampazzo s'appelait Napoleone, ce qui témoigne du fait que si les aventures militaires du Corse ont laissé des souvenirs d'effroi en Espagne, il n'en a pas été de même en Italie.

[4] On y vient, on y vient?


INCONSOLABLE

Théorie générale de la lecture : les livres, à part ceux des amis,  peuvent attendre : les bons le bon moment ; les mauvais toute la vie.

Avec ce principe, je me tiens en général à distance de cette espèce proliférant à toutes les rentrées littéraires : le « livredontonparle ». Ce n'est donc pas sans une réticence extrême que j'ai approché le livre de Camille Kouchner.

J'ai rencontré son père au  Liban en 1978  ( une fois de plus, vieillissante chose que je suis devenue, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) et j'ai été impressionné,  plus que charmé - non tant par cet intense, ce féroce désir d'action qui émanait de lui, que par son coeur calme et ses mains tranquilles tandis que Beyrouth (déjà, toujours, pauvre Liban, si loin de Dieu, si proche de la Terre Promise) retentissait de l'écho des armes et des bombes ; il n'est pas devenu un ami mais nous nous sommes toujours croisé affectueusement ; plusieurs de mes proches sont aussi les siens et ils lui ont conservé estime, admiration, amitié vraie à travers les aléas d'une vie à remous ; vu la dignité, la constance de leurs engagements à eux, cela ne compte pas pour rien et cela évite les jugements hâtifs que l'on pourrait risquer sur un homme dont le défaut public majeur aura été de trop aimer être ministre. Sur sa vie privée je ne savais rien. Autant dire que je ressentais une gêne à l'idée d'y pénétrer par un périscope m'offrant en gros plan un scandale pédophile.

Résumons pour ceux qui n'auraient pas lu la presse ou écouté la radio :  Camille et son jumeau Victor sont les enfants d'un couple de « people de gôche » : le French doctor vedette et Evelyne Pisier, grande soeur de l'actrice Marie-France révélée par François Truffaut : petite taille pour Evelyne, mais gros calibre : juriste de haut niveau, puis directrice du Livre dans le ministère de la Culture de Jack Lang, elle est l'une des figures de la réussite politique et sociale de ces féministes qui, dans le sillage de Simone de Beauvoir,  ont fait de la liberté la valeur suprême et n'ont jamais rien lâché - de leurs engagements de jeunesse, de leurs choix amoureux, de leur désir d'être mères- quitte à  payer le prix des contradictions que cela comportait. Les histoires d'A, chantaient les Rita Mitsouko,  les histoires  d'amour finissent mal, en général. Divorce : voici Camille avec ses frères ( le jumeau, mais aussi l'ainé ) dotés de deux nouvelles familles : celle de son père est plus lointaine, plus froide, plus sévère ; le centre de chaleur est du côté de sa mère, avec un beau-père qu'elle adore et qui le lui rend bien.  Les filles ne portent pas de culottes, on fume et on boit  entre amis, il y a des nounous, le Jardin du Luxembourg, une maison d'été à Sanary où les enfants devenus ados sont invités à prendre part à la fête par des adultes portant  - presque tous - des noms connus  derrière leur prénom : ça fleure bon la libération sexuelle et la gauche caviar. C'est « la grande familia », bordélique, chahuteuse, alcoolisée, enfumée. Même si on n'avait rien lu avant sur le livre, on pressentirait que ça va mal tourner : lorsque le beau-père (son  nom n'est jamais écrit) se met à abuser sexuellement du jumeau de Camille, utilisant la jeune fille comme témoin indirect et complice involontaire, on voudrait lui crier :   Ne te laisse pas faire, Camillou ! tu as quatorze ans, c'est d'un crime que se rend coupable cet adulte et tu dois le crier pour t'en libérer et en libérer ton frère aimé. Mais des années durant, Camille se tait, comme son frère, comme sa mère, comme le beau-père confronté finalement à sa responsabilité, comme toute la grande familia lorsque le secret suinte.
Dans les familles où on discute de tout et où  « on se dit tout », les silences sont plus lourds qu'ailleurs, et porteurs de plus grandes souffrances. C'est à ce long et bruyant silence que Camille met fin,  avec la même sobre dignité que Vanessa Springora l'année dernière, la même retenue, le même courage.
La familia  grande, si sa colère est clairement dirigée contre un homme, est beaucoup plus et beaucoup mieux qu'un livre de vengeance et de révélations : on ne peut le lire ( d'une traite hier, dans mon cas) sans avoir le coeur serré et on voudrait à la fin prendre l'auteur dans ses bras, l'appeler  mon Camillou comme sa maman et la consoler.
Au-delà de l'odieuse figure du  « beau-père » dont le crime est prescrit mais qui se trouve aujourd'hui, comme Gabriel Matzneff, aussi seul qu'il avait été entouré, au-delà de la « schadenfreude »,  cette joie mauvaise d'assister au spectacle des « belles âmes » de gauche confrontées à leurs faiblesses ou leurs turpitudes, c'est un livre sur la tristesse où cruellement s'attardent des perles de rire et des odeurs de thym ;  c'est un livre sur le silence, un livre qui tour à tour murmure et hurle - un livre de colère et  d'amour , comme il y en a peu, un livre d'inconsolable qui parle à la part d'inconsolable en nous.

La  familia Grande , de Camille Kouchner ( Le Seuil, 204 pages, 18 euros)


LES ITALIENS, UNE INSPIRATION...

 

Ce titre peut surprendre car politiquement pour les Européens, comme pour les Italiens eux-mêmes, la botte est un peu le pays du désastre : système  politique ingérable où démocrates-chrétiens et socialistes sont aussi corrompus les uns que les autres, parti communiste aussi crétin que son cousin français, Berlusconi, populistes et néo-fascistes en pleine ascension. Ajoutez à cela la mafia et on est loin des rêves d'une démocratie éclairée. On aurait tendance à en oublier qu'avec tous ces démagogues, tous ces idéologues, tous ces pourris, les Italiens sont toujours là.

Ce qui est admirable dans la situation actuelle et doit nous inspirer, ce ne sont pas les mesures prises par le gouvernement italien : excessives ou de simple bon sens, elles ressemblent à celles qui sont prises peu à peu dans les autres pays d'Europe, le nôtre compris. Mais que le peuple le plus turbulent, le plus rebelle à l'autorité du continent non seulement les applique, mais les applique avec une dose inattendue de discipline germanique, le tout en restant fidèle à son style national de bordel et de bonne humeur, c'est cela qui est beau. Voir Venise, Milan, Rome presque désertes, c'est triste : mais entendre ces gens qui chantent aux fenêtres, voir ces visages qui sourient, ces saluts d'un immeuble  à l'autre, cela ne rappelle pas seulement l''inimitable cinéma italien des années 1960,  cela réchauffe le coeur.

N'étant ni chinois, ni coréens - et donc aussi rétifs que les ritals à toute forme de contrainte, nous pourrions dépasser notre réputation ( dixit Cocteau, je crois ) nationale d'être « des Italiens de mauvaise humeur », pour nous laisser gagner par leur bonne humeur.

Mon ami Giacomo, souvent mentionné ici, a dû fermer son petit restaurant ; il me dit en rigolant passer une bonne partie de ses journées au lit et se reposer comme jamais de sa vie, pour un temps libéré des soucis quotidiens qui l'accablaient. Mon autre ami Nata, réfugié et confiné dans sa petite maison normande, a essayé de faire chanter ses voisins. Bombardé de « ta gueule ! » et de « c'est pas les bonnes paroles », il a reconnu son échec - provisoire j'espère.

Je connais le proverbe « Inglese italianizzato, diavolo incarnato » - mais les Français italianisés, comme Stendhal, c'est presque aussi bien que les Italiens francisés, comme Léonard de Vinci ou Platini première manière  - sans compter  Aldo Maccione , Claude Barzotti ou Bernarino (ainsi le papa italien d'une vieille amie appelait-il le champion cycliste Bernard Hinault).

Avanti, ragazze, ragazzi, encore un effort pour nous italianiser !

 

PS. : du village provençal de Cucuron (« petit cul pas carré »), mon amie Marie-France me communique une information qui nous change du manque chronique de masques, de tests, de respirateurs. Les habitants du village  ont trouvé dans leurs  boîtes un petit mot signé « le facteur masqué » pour informer qu'il relèverait chaque jour et distribuerait bénévolement à toute adresse du village tous les messages, paquets de gâteaux ou petits cadeaux que les habitants souhaitaient s'adresser les uns aux autres . E viva il fattore in masquera de Cucuron !


NOUVELLES DU FRONT

M. le Président nous l'a martelé : « C'est la guerre. »

Une de plus : nous avions celle contre le terrorisme, cousine de celle contre le fanatisme musulman, celle contre le racisme et l'antisémitisme - celle contre les violences faites aux femmes - et à ma connaissance M. Macron ne nous a informés de la conclusion victorieuse d'aucune de ces guerres - ce qui laisse à supposer qu'elles sont toujours en cours. Sauf à penser que le virus a été créé par des fanatiques islamistes ouïghours en Chine, il est raisonnable de penser que le terrorisme aussi sera provisoirement  restreint par les progrès du virus.

Si c'est la guerre elle serait plutôt du style guérilla, ou guerre de Sécession, avec plusieurs batailles se déroulant parallèlement sur plusieurs fronts, le virus ayant un côté « gilet jaune » très déroutant pour nos généraux de la santé publique : pas de chef, pas d'organisation,  pas de stratégie cohérente, déplacements rapides et imprévisibles, force impossible à mesurer avant que les dégâts ne soient faits. Jusqu'ici nos généraux n'ont à publier que des communiqués de défaite, car seules des défaites - des défaites massives, où l'on dénombre des milliers de victimes - peuvent convaincre les peuples des sacrifices nécessaires pour obtenir la victoire finale.

En attendant, chacun d'entre nous prend des nouvelles des fronts dont il a connaissance, directement ou par des amis lointains.

Dans toutes les guerres il y a des rats. Le dernier pote avec qui j'ai mangé au restaurant, samedi midi, dans un très sympathique bistro corse du quartier[1] m'avait rapporté d'abominables histoires  de vols de masques de protection dans les hôpitaux. Info ou intox ? il en circule tant sur la  toile qu'on se pose forcément des questions.  Lundi soir dans un journal télévisé, un infectiologue confirmait que des cartons entiers de masques livrés à l'hôpital  Tenon  (Paris 20e) en janvier avaient disparu des locaux fermés à clé où ils étaient stockés.  D'où viennent les nombreux types de masques  présentés à des prix divers  sur différents sites  de vente en ligne ? Mystère et boule de gomme.

Sur mon petit front (la longueur du faubourg st Martin entre les rues Alexandre Parodi et Eugène Varlin), tout est assez calme : les commerces alimentaires sont ouverts et les autres fermés.  Pas de queues ou alors toutes petites - le mètre de distance est facile à respecter. Partant, mon attestation A38 en poche, pour mon petit tour d'activité physique quotidienne, je croise Frankie rue Eugène Varlin en face de la Librairie du Canal.

Frankie est un copain de bistrot[2], un des rares dont la conversation ne soit pas embrouillée par une consommation excessive d'alcool et, comme dirait Bizot, « un bon gars » presque toujours jovial ; là, non, il est tout chose. Il sort de la pharmacie Parodi [3],  où il s'était chargé d'acheter  un médicament pour un pote malade.  Il attendait  gentiment son tour dans la queue lorsqu'a déboulé un type, la quarantaine [4]athlétique et sûre d'elle-même. Le gonze se saisit   d'un shampoing et d'un tube de dentifrice  en parapharmacie  puis, sautant la queue, se présente à la caisse, son biffeton à la main. La pharmacienne : « Je suis désolée, Monsieur, mais il va falloir faire la queue comme tout le monde. » Le type agite son billet, parle fort - j'ai déjà vécu cette scène dans le même lieu, mais c'était en temps de paix - naïvement, j'aurais eu tendance à espérer qu'en temps de guerre chacun faisait un (petit) effort. Non : l'abruti persiste et Frankie intervient : « Toi tu vas sortir maintenant, ou ça va mal tourner. »  Sortie piteuse du con. C'est triste à dire mais  comme dit Louis Armstrong, « il y a des gens, s'ils ne savent pas, c'est pas la peine de leur dire. » Quand le bon sens, le respect des règles et la civilité de base n'ont pas donné de résultat tangible,  on peut toujours tenter de réveiller chez le con la peur de se faire casser la gueule (Frankie n'est pas très grand mais il est trapu et costaud, et quoique  d'un naturel débonnaire, il peut arborer un air méchant assez crédible).

Ok les filles, c'est tout pour aujourd'hui. Restez confinées, en bonne santé, et joyeuses !

 

Références

Mes deux librairies chéries du quartier (la Librairie du Canal et Litote rue Parodi) ont été mentionnées ici récemment, et elles sont fermées. Si l'on veut commander de la lecture, il reste Amazon, of course, le grand vainqueur de toutes nos épreuves, gilets jaunes, grève des transports, et maintenant connard de virus, comme l'appelle Eric, de l'excellente poissonnerie (ouverte le matin) le Homard Parisien, 209 rue du faubourg St Martin. What  else ? la FNAC, chapitre.com, et pourquoi pas librairie.com, un site créé par des librairies indépendantes : en temps normal la livraison  de votre commande se fait gratuitement chez votre libraire de quartier mais les temps ne sont pas normaux, donc la livraison, c'est chez vous pour 2 euros de plus. Ma première commande : La coalition d' Emmanuel Bove

 



[1] Promo gratuite : Norieta, 40 rue Louis Blanc, actuellement fermé ; pour la réouverture s'attendre à un accueil chaleureux et à des produits simples et sincères.

[2] Promo gratuite : Bistrot du Canal, 224 rue du faubourg St Martin. Le café est fermé mais le tabac est ouvert et on peut attraper son café à emporter

[3] Promo gratuite : Pharmacie Parodi, Isabelle Doumerc, 222 rue  du faubourg St Martin, au coin de la rue Alexandre Parodi. Il n'y a plus de gel hydro-alcoolique mais accueil plaisant et conseils éclairés

[4] Précision  sans doute inuile : la quarantaine d'années, pas celle où on doit porter un masque


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