Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


TERRITOIRE DES FANTOMES

Rien en apparence - hormis la proximité de leur date de naissance (1943 pour l'Espagnol, 1945 pour le Français) - ne semble rapprocher deux de mes écrivains contemporains favoris, Patrick Modiano et Eduardo Mendoza. Là où le premier s'enfonce dans l'infini dédale des ruelles toujours plus sombres de la mémoire collective, le second s'ingénie avec un plaisir retors à voir tourner la roue cruelle de l'histoire de celle qu'il appela « la ville des prodiges » : Barcelone.

Mais entre le flâneur tragique français et le féroce amuseur espagnol, je découvre plus d'un point commun : l'amour passionné des rues non telles qu'elles sont, mais pour ce qu'elles portent des traces de ce qu'elles furent ; le goût obsessionnel d'une enquête dont l'enjeu échappe à celui qui la mène et apporte une perturbation mineure dans la marche d'un monde qui toujours crie « Oublie ! Oublie ! » et pour qui il faut à tout prix avancer.

        Qui sont ces deux hommes déjà âgés qui auront passé l'essentiel de leur vie à se démonter le cou pour apercevoir des ombres derrière leur épaule ? Impossible de réduire Modiano à l'obsession des « années noires » de l'Occupation, et réducteur de borner Mendoza à l'évocation d'un Barcelone qui n'est plus. Ce sont l'un et l'autre des chasseurs de fantômes : ceux de Mendoza sont volontiers farceurs et ceux de Modiano ont tendance à porter de longs manteaux gris ou, tout aussi inquiétants, d'épais  blousons de cuir - et chez les deux écrivains, de fuyantes vérités sont celées dans les pages arrachées d'agendas oubliés ou les feuillets écrits à l'encre sympathique ou barbouillés à l'urine des pauvres ou des chiens - et quand, finalement, à force d'obstination, les mots apparaissent, la part de ce qu'ils laissent dans l'ombre est plus vaste que celle qu'ils éclairent d'une lumière  grise - et les fantômes peuvent s'éloigner le long des murs dans le silence ouaté d'un crépuscule où nul n'aura l'étrange idée de les pourchasser.

Références récentes , dans une abondante bibliographie :

Patrick Modiano, Encre sympathique,Gallimard, 2019.

Eduardo Mendoza, Les Égarements de Mademoiselle Baxter, Éditions du Seuil, 2016.  

 

 


TOTÒ, NOTRE HEROS

          J'adore les histoires de Toto en général, mais celle qui suit n'en n'est pas une.

Il s'agît bien du grand Totò, le Totò majeur à qui nous sommes quelques-uns, constitués en une société secrète, à vouer un culte :  le Prince Antonio De Curtis, pour l'état civil, est le génie méconnu du cinéma italien et mondial ; à la fois Keaton et Chaplin, Louis de Funès et Fernandel (il a tourné avec les deux comiques français - pas ses meilleurs films, d'ailleurs) avec un registre allant de la farce vaudevillesque au cinéma « intellectuel ».

          Imagine-t-on le jeune Jean-Luc Godard allant chercher Fernandel ? C'est ce que fit Pasolini, qui exigeait Totò et nul autre pour l'un de ses premiers - et meilleurs - films : Uccellacci e uccellini (Des Oiseaux, petits et gros, en français).

          Dans la plupart de ses films comiques, Totò incarne un homme à la fois timide, délibérément lubrique et curieusement respectueux des femmes. Il faut le génie mimique de ce Napolitain pour passer en deux plans de l'expression du mâle libidineux face à une jeune femme aux formes appétissantes à celle d'un homme généreux et discret qui, touché par le malheur d'une jeune fille, intrigue à tout va pour l'arracher à un mariage arrangé où elle serait à coup sûr malheureuse.

          Quitte à me faire à nouveau allumer par l'anti-gazalisme forcené de mon lecteur-disputeur, je vois ce Totò-là comme une inspiration possible pour l'homme moderne désemparé face à la femme émancipée : il est possible d'être désirant sans être violent ou méprisant, et cet élan vital nous rend complices et amis de cette moitié du genre humain sans laquelle nous serions seuls - et ennuyés à périr.

Références :

          Que les authentiques totoistes - mon ami Nata Rampazzo en tête - me pardonnent, mais je ne peux citer que quelques-unes des oeuvres où brille ce merveilleux prince, clown, poète et philosophe :

- Le Pigeon (I soliti ignoti), du phénoménal Mario Monicelli, dans lequel, sur un toit romain, il donne un inoubliable cours d'ouverture de coffre-fort à ses comparses - parmi lesquels Vittorio Gassman et le jeune Marcello Mastroianni.

- Des Oiseaux, petits et gros, de Pier Paolo Pasolini, un road movie inattendu dans lequel la sensibilité sociale du jeune PPP se marie heureusement avec son humour poétique surréaliste.

- Un Turco Napoletano, de Mario Matolli, une « farce à la française » sans queue ni tête mais délicieuse.

Gendarmes et voleurs, un divertissement improbable, guignolesque et très humain, entre ces deux pôles opposés et complémentaires de l'ordre social.

Pour les italianistes et les puristes, il existe deux coffrets Tutto Totò en import, non sous-titrés mais délectables de bout en bout.

Dans une abondante filmographie, je suppose (peut-être à tort) qu'on peut négliger des titres comme Sexy TotòTotò et Cléopâtre ou encore Totò contre Maciste. Totò en couleurs est un film à sketches assez complètement oubliable, qui ne vaut que pour les moments où les origines vaudevillesques de notre héros sont mises en valeur.


A LA COUR DU PRINCE MALCOLM

Le nom de Malcolm de Chazal m’est familier depuis l’adolescence : mon père le mentionnait souvent, associé à celui de l’autre grand poète mauricien, Loÿs Masson. Dans une maison pourtant pleine de livres, on ne trouvait  pas leurs écrits sur les étagères. Il m’en est resté une musique à la noblesse mystérieuse.

En découvrant grâce à mon ami Denis Cellier, marin, karateka et « charlopathe » (le terme est de lui sinon je ne me permettrais pas) la véritable œuvre de Malcolm, je plonge en pleine lumière, c’est-à- dire en plein mystère.

André Breton et Jean Paulhan saluèrent « Sens Plastique » dès 1947. Le manuscrit en avait été expédié par la poste par un obscur ingénieur ayant développé des tendances mystiques sur son île lointaine. Découvrant peu à peu son œuvre, je ne cesse de m’éblouir. Sa poésie capte les choses et les êtres en leur matière même ; elle est parcourue d’un souffle divin – à condition de se souvenir que Chazal ne nomme ce Dieu nulle part – et moins encore ne lui accole une Eglise. A la différence de Sartre, à qui cet  anonyme adressa une lettre stupéfiante de hardiesse, il n’est le père d’aucun système ou antisystème. A la cour du prince Malcolm, on jouit de se tenir en silence pour écouter de merveilleux murmures  et se laisser porter par eux:

« Quand

Passe

Le vent

Les herbes

S’allongent

Pour

Faire

L’amour. » 

« La mer

Enceinte

Par ses vagues

Accouche

Sur

La plage. »

Références : Poèmes et apparadoxes (éditions Léo Scheer) ; Sens plastique et La Vie filtrée (Gallimard, collection l’Imaginaire)

 


LES MOTS INDISPENSABLES

Face aux épreuves ordinaires ou extrêmes de la vie, il en est de l'écrivain comme du simple quidam : les « m'as-tu-vu » de la douleur hurlent à la première égratignure et, prenant le monde à témoin de leurs souffrances, sondent jusqu'au détail leurs plaies avec une jouissance masturbatoire; les professionnels du flegme les considèrent avec une méfiance anglaise qui se traduit par l'ironie, un détachement d'apparence cynique - voire un mépris hautain. Pour les « taiseux »  ils s'enfouissent avec elles - mais quand un mot sort de leurs lèvres sa retenue, la gangue de gêne d'où il est extrait à peine, lui donnent une force inégalable.

La mort accidentelle par noyade de sa soeur ainée Annie - quand elle avait vingt ans et lui quinze - a été l'événement premier de la vie de Jean-Marie Laclavetine, ce qu'il appelle sa « naissance ». Difficile de savoir si ce fils d'un cheminot et d'une infirmière aurait écrit sans cela. Il aurait en tout cas été un écrivain bien différent. Tel qu'il est devenu, hanté au fil des ans par cette mort dont on ne parlait jamais dans sa famille, il est au-delà de l'élégance discrète, de l'humour tendre et caustique qu'on lui connaissait depuis longtemps : son écriture s'est libérée des exigences de pudeur qu'il s'imposait plus ou moins consciemment et il se lance avec hardiesse vers les incertitudes d'une « cartographie » qui est plutôt une enquête d'archéologique sous-marine  : qui était Annie, cette jeune fille quasi inconnue, sa propre soeur ?  Il exprime au fil de cette recherche des émotions qui, ne sombrant jamais dans l'effusion plaintive, n'en sont que plus bouleversantes. Dans sa façon de faire émerger un chagrin enfoui, il conserve une réticence intérieure où son amour fraternel prend une simplicité tragique. Nous ne saurons pas ce qu'il en eût été de la vie d'Annie si elle avait survécu à la vague qui l'a submergée près de la « chambre d'amour » sur la Côte Basque. Mais cette « chambre d'amour » littéraire que son frère lui a édifiée nous la rend avec ses tristesses, ses colères, les attentes d'un grand amour naissant, palpitant d'une vie unique et fragile, dont la vibration nous parvient et nous émeut jusqu'au plus profond. « Les mots ne réparent rien », écrit Laclavetine vers la fin de son récit. Certes - mais à ce degré de justesse, ils deviennent indispensables.

Référence :   Jean-Marie Laclavetine, Une amie de la famille (Gallimard, 190 pages, 18 euros)


AUX ECHELLES DE MIRO

 

Au-dessus des échelles de Miro passent, au fil des tableaux, une chèvre, des oiseaux, des étoiles, des soleils et des lunes. Dans cet objet du quotidien paysan, il a trouvé un outil pour monter vers le ciel, jusqu'à ce Bleu de rêve qui inonde les trois célèbres compositions du même nom.

Il fut le premier peintre que j'aimai - plus que les grands maîtres du passé, plus que Picasso ou Dali, que mon grand-père maternel avait côtoyé dans ses années surréalistes. Miro me semblait à ma portée - non que j'aie jamais nourri l'illusion de pouvoir en faire autant car, un crayon HB ou un pinceau à la main, je me  découvrais démuni, malhabile, impuissant - mais  son univers était à ma portée d'enfant, avec ses ballons multicolores, ses formes liquides, ces arrangements  de lignes qui librement délimitaient des visages, ses cornes flottantes, ses pieds isolés, ses sourires, ses mots glissant au ras de tâches couleurs de rêve.

Parfois aussi touchantes que les oeuvres elles-mêmes, sont les photos ou les documents vidéo présentés dans la rétrospective qui vient de fermer ses portes : à mille lieues de sa réputation de peintre abstrait intellectuel, on y voit le peintre dans son atelier : visage, mains, allure de paysan dans son champ, enfant rieur et facétieux, intenable, irréductible et qui, étant parvenu sans effort apparent  jusqu'au dernier barreau de l'échelle qui grimpe de la terre au ciel, contemple sourire aux lèvres le monde en sa beauté et son étrangeté, avec ses anges et ses monstres.

 


Admiration

 

Ceux que nous aimons ne sont pas tous admirables et ceux que nous admirons pas forcément aimables.
La vie nous fait parfois le cadeau de rencontrer un (petit) nombre d'êtres qui sont l'un et l'autre.

C'est donc un privilège plus qu'un devoir pour moi  - quelques mois après sa disparition - d'accompagner la publication d'un volume de textes courts (articles, préfaces, interventions dans des colloques) du merveilleux Tzvetan Todorov, « paysan du Danube » (comme il se désignait lui-même), devenu l'un des intellectuels français les plus respectés et lus en Europe et dans le monde. Ayant été peu prophète en un pays dont il avait adopté la langue, la cuisine et la partie des traditions intellectuelles privilégiant l'esprit de tolérance à celui de fureur, Tzvetan travaillait à distance des polémiques, attentif au monde par amour des êtres, mais préférant la tranquillité de l'étude et de la réflexion à l'agitation des phrases à l'emporte-pièce.

Quelques semaines avant sa mort, sa lucidité intellectuelle intacte, il mettait au point sur son lit d'hôpital la table des matières de ce volume, dans les moments de répit que la maladie lui laissait. L'aide de ses enfants Léa et Sacha, l'amitié du philosophe André Comte-Sponville et l'engagement sans réserve d'un éditeur vont rendre cette publication possible en février prochain, pour le premier anniversaire de sa mort. Pour ses lecteurs, comme pour d'autres qui ne le connaissaient pas, ce sera une belle occasion de découvrir l'univers de ce Bougre aimable et admirable.

 

Référence : Vivre et lire, de Tzvetan Todorov, édition préparée par Léa et Sacha Todorov, préface d'André Comte-Sponville (à paraître aux éditions Robert Laffont en février 2018)

 


INSIGNIFIANCE

Dans un passage de son Journal, Etty Hillesum note l'importance vitale qu'il y a pour elle à lire Rilke, dont les maux de jeune homme hébergé de château en château sont un lit de roses en comparaison des souffrances endurées par Etty et les siens sous le joug nazi ; et pourtant, constate Etty, sa poésie lui est plus nécessaire que le pain, plus essentielle que l'amour.


NOTRE AMI MODIANO

De combien d'écrivains français contemporains lisons-nous le nouveau livre avec tant de confiance que, selon les années, nous nous jetons dessus sans attendre ou bien le mettons de côté pour le moment où nous pourrons en jouir page à page, tranquillement ? Et parmi ceux-là, déjà si rares, de combien relisons-nous les livres dont l'empreinte sur nos âmes joint celle des auteurs qui ont éclairé, enchanté, inquiété notre adolescence, notre jeune âge ?

 

Pour moi comme pour bien d'autres, le prix Nobel attribué à Patrick Modiano a été une source de plaisir profond : que cet écrivain si français dans son style comme dans la matière fantomatique de ses histoires, inlassablement les mêmes et sans cesse renouvelées, nous représente auprès d'Américains, d'Européens, d'Asiatiques, qui pensaient peut-être que la littérature française avait achevé vers le milieu du XXe siècle une vieille tradition d'universalité, est une idée profondément satisfaisante ; un peu de patience (quelques dizaines d'années au plus) pour savoir si son beau discours de réception est à la hauteur de Camus (dont à cinquante ans de distance, les phrases sur la position de l'écrivain face au monde font hérisser le poil d'émotion) mais pas besoin d'attendre pour se convaincre que c'est autrement puissant que la sage collection de platitudes dont J.M.G. le Clézio nous avait gratifiés dans la même circonstance. Quant à l'essentiel - l'oeuvre - confiance?


EUX ET NOUS (l'éternel retour)

          L'un des lecteurs réguliers et toujours attentifs de mes divagations (le sens premier de divaguer, pour Littré, c'est errer çà et là...) me reproche parfois amicalement d'exprimer des sentiments d'une révolte adolescente attardée.  Pas faux, honnêtement, pour reprendre le grand Pierre Dacq, que sans être « contre tout ce qui est pour », je conserve une tendance primesautière à être « pour tout ce qui est contre »

          Sachant qu'il est difficile de livrer avec la froideur nécessaire des réflexions à chaud, c'est avec retenue que je me lance...

          Que M. Macron ne puisse tenir sa vague promesse d'un espace politique au-delà de la droite et de la gauche ne saurait lui être imputé à crime - et c'est par ailleurs lui faire un mauvais procès que de lui reprocher de mettre en oeuvre, avec la retraite à points, l'un de ses engagements de campagne. Vivant plus longtemps, et observant ce qui se passe dans les pays voisins, nous avons confusément conscience qu'il faudra aux plus jeunes de nos concitoyens travailler un peu plus longtemps pour payer nos retraites et garantir les leurs.  La réforme vitupérée par Mme Le Pen et M. Mélenchon , critiquée à gauche comme de la «  casse sociale » et à droite comme  trop timide    n'est pas la panacée vantée en choeur par les  « marchistes » et elle sera, n'en doutons pas, suivie dans quelques années par une autre qui, comme elle, offrira une solution définitive au problème de retraites. En attendant, il valait pour une fois faire quelque chose plutôt que rien, même si ce quelque chose est trop pour les uns et as assez pour les autres Mais qu'un homme aussi intelligent et réfléchi que M. Macron semble avoir tant de peine à mettre en oeuvre la promesse assez simple de rétablir la confiance du citoyen de base en l'honnêteté de ses représentants - trop souvent et injustement pointés d'un « tous pourris ! » facile, c'est tout de même dommage.

          À gauche, nous avons connu M. Cahuzac qui défendait sa probité « les yeux dans les yeux » puis nous avons eu M. Thévenoud et sa phobie administrative qui l'empêchait de remplir ses déclarations d'impôts. Comment s'en est-il sorti ?  Mieux, à n'en pas douter, que le pékin moyen qui, phobique ou non, commet la même erreur. À droite, nous assistons au spectacle réjouissant et pitoyable du feuilleton Balkany ; nous pouvions penser raisonnablement qu'instruit par ces affaires, M. Macron veillerait à ce que la « transparence » ne soit pas un vain mot - ni une Haute Autorité à géométrie éthique variable. Lorsqu'il a demandé à M. Ferrand, mis en examen pour « prise illégale d'intérêt », de démissionner de son poste de ministre, il avait semblé cohérent avec ses principes. 

          Empêtrée dans de confuses affaires immobilières, Mme Nyssen a dû, à son tour, quitter ses fonctions. Défaut technique dans le « filtrage », a-t-on expliqué au peuple étonné. Cela ne se reproduira pas. M. Ferrand, pas assez « irréprochable » pour rester ministre, l'était suffisamment   pour être recyclé en président de l'Assemblée Nationale, rien que ça, le troisième poste le plus important de la République... un job quasiment bénévole : : sept mille euros  par mois plus les frais, un plan de retraite   sans doute un peu plus spécial que celui des autres parlementaires... Et qui, à la veille de la première grande manifestation contre la réforme, intervient pour traiter les protestataires de « pleurnichards » ? Nul autre que ce même M. Ferrand !

          Sur ce, M. Delevoye - ministre en charge de la réforme dont on ne peut dire qu'il soit novice en politique - « oublie » de déclarer une bonne partie de ses mandats rémunérés, mais aussi  le principe qu'il ne peut occuper un emploi privé en même temps qu'une fonction publique.  La faute à  sa femme, nous dit-il. Ah ! Ces gonzesses !    A l'âge  de #metoo,   c'est devenu n'importe quoi. Après une telle séquence, on pourrait en souriant s'interroger sur ce que son successeur aura pu « oublier ». Gageons qu'il aura été correctement « filtré » pour n'avoir pas à être furtivement exfiltré.

Le sens des symboles, c'est un peu comme le bon sens : on l'a... ou on ne l'a pas.

          Il est curieux et regrettable de constater qu'à l'heure où l'on demandait au peuple de faire un effort  supplémentaire pour s'assurer une vieillesse, sinon dorée, du moins paisible, le chef de l'État n'ait pas perçu que le symbole de l'éternel « eux et nous » serait pris pour ce qu'il est : un signe de mépris et une offense aux « vraies gens ». On nous dit que les parlementaires sont à l'oeuvre pour faire entrer leurs propres régimes spéciaux dans le régime général - le tout, sans doute, avec des aménagements particuliers justifiés par la pénibilité de leur tâche. Mais quid des anciens ministres, des anciens présidents ?  M. Macron, qui - même réélu-, n'aura pas 50 ans lorsqu'il  quittera l'Elysée,  a fait savoir qu'il renonçait à sa retraite présidentielle, ainsi qu'à siéger au Conseil Constitutionnel, assurance d'un revenu consistant pour une tâche qu'on perçoit peu écrasante.  Le bal des hypocrites a  aussitôt repris (cesse-t-il jamais réellement ?) : les   âmes  vertueuses  ont  vociféré que, assuré de confortables revenus complémentaires dans les milieux financiers où il retournerait  sans doute, cette promesse ne lui coûtait pas grand-chose. Elle a le mérite d'indiquer un début de  prise de conscience : M. Macron en profitera-t-il pour glisser un mot à ses prédécesseurs, leur suggérant que, par égard pour l'esprit républicain et au-delà de toute querelle partisane, , il serait heureux qu'ils prissent la même décision   que lui et se contentassent pour vivre de leurs droits d'auteur, de leurs cachets de conférenciers, complétés par le montant généré par les points de leur retraite qui dépassera, n'en doutons pas, les 1000 balles minimum promis à la masse de ceux qui auront bossé toute leur vie. Il est vrai que  sont choquantes les conditions  de vie  accordées aux « ex » encore vivants, M. Giscard d'Estaing, qui aura été non président beaucoup plus longtemps que ministre et président, et MM. Sarkozy et Hollande, dont l'essentiel de l'énergie est consacrée à une campagne électorale permanente ayant pour objet de nous les faire regretter - voire de nous convaincre de faire à nouveau  appel à leurs services pour sauver la patrie en danger.  Les sommes en question, nous opposera-t-on, sont une goutte d'eau dans l'océan des déficits que, courageusement, des dirigeants éclairés comblent avec les sous de ceux qui ne bénéficient d'aucun de leurs avantages.  Et puis ces privilèges ne sont rien en comparaison de  ceux cumulés, légalement ou pas, par les  Ghosn  et autres efficaces et douteux  champions du capitalisme.. Certes !   On nous citera des exemples d'élus locaux ou régionaux ayant servi fidèlement leurs concitoyens pendant des décennies. Mais pour un Lassalle, combien d'opportunistes,  de roués faisant passer le sens de la manoeuvre et les tapes dans le dos  pour  l'amour du service public, combien d'artistes du clientélisme ?

Aménagements partiels à l'appui, on sortira de cette crise et pendant quelques jours, les millions de passagers de la RATP ou de la SNCF auront le sourire et seront polis les uns avec les autres. Comme pour « Nuit debout », comme pour les « gilets jaunes », on soupirera : « ouf, c'est fini. » et dans un mois dans un an, à l'occasion d'une autre réforme sur un autre sujet (ou le même), ça recommencera.

Qui s'attaquera au symbole ? Qui désensablera enfin les portugaises de nos Olympiens gauchistes, droitistes ou marchistes ?

Allez, Manu, encore un effort pour être révolutionnaire !

Ps. Ceci écrit avant l' « important discours » que notre président va prononcer à l'occasion des voeux du Nouvel An.


CHRONIQUE D'UN BONHEUR ANNONCE

Le retour des enfants à la maison après l'école a souvent été pour moi l'occasion d'un triomphe.

-Papa, est-ce qu'on a ?

Cochez la case :

Carmen, de Prosper Mérimée

La Ronde de nuit, de Patrick Modiano

Les Justes, d'Albert Camus

 

Le plus souvent on a et - plus fort !- je sais plus ou moins où le bouquin a pu atterrir après ma dernière tentative de rangement.

Récemment mon plus jeune fils s'était vu assigner en espagnol un volume de contes de Garcia Marquez. « Chouette ! » me suis-je exclamé, soulagé pour lui qu'on ne lui imposât pas le théâtre complet de Lope de Vega (rien contre mais ça doit être coton).

« Tu l'as lu ? ». « Je crois. » Vérification faite, j'avais bien lu les  nouvelles rassemblées sous le titre Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique », mais pas les Doce Cuentos peregrinos autour duquel mon jeune Ivan tournait comme autour d'un sac contenant du poisson périmé. Sur ce, miracle, je l'ai trouvé : Douze contes vagabonds, une petite édition en Livre de Poche que j'avais achetée, mais jamais lue.

Préface de l'auteur. Livre-concept : les personnages centraux sont tous des Latino-Américains en exil et chacun des contes se déroule dans une ville ou une île d'Europe.

Je suis affecté en lecture comme en écriture d'un ralentissement heureux : c'est entre autres pourquoi il m'a fallu plus d'un mois pour lire les 160 pages du volume. Il se promenait partout avec moi, et je devais souvent m'interrompre pour souligner un passage ou une image qui m'enchantaient (Genève : « Il était un inconnu de plus dans la ville des inconnus célèbres. Sa présence à mes côtés était pour moi la chronique d'un bonheur annoncé.») Je viens de le refermer sur La trace de ton sang dans la neige. Ce dernier conte est, explique le grand GGM dans sa préface, un des premiers écrits. Chacun illustre à merveille cette expérience d'écrivain que l'auteur décrit dans sa préface : « L'écriture est devenue si fluide que par moments je me sentais emporté par le simple plaisir de la narration, qui est peut-être l'état de l'homme qui s'apparente le plus à la lévitation. »

 

Référence : Douze contes vagabonds, de Gabriel Garcia Marquez, traduction d'Annie Morvan. Edition originale chez Grasset, réédition collection le Livre de Poche.


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