Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


CHÈRE MME LA PRÉSIDENTE DE LA RATEUPEUH

Madame la Présidente,

Je vous fais cette bafouille que vous lirez sans doute pas, vu que :
1 - Je la poste sur mon slog, auquel vous n'êtes peut-être pas abonnée.
2 -  Vous avez des milliards de trucs à faire.
3 - Je voulais poster une lettre à Mme Couillard au moins une fois dans ma vie et c'est pas votre nom, donc ça risque de pas arriver par la poste qui, d'ailleurs, marche plus comme dans le temps.

Alors voilà, Madame la Présidente, après ce bref préambule qui vous aura (au moins) arraché un sourire crispé, j'te raconte l'affaire, sans plus digresser :
Hier j'ai pris le métro. Vous me direz, si chaque personne qui emprunte le métro à Paris m'écrit pour me raconter son trajet, alors que j'ai le Covid à gérer, les incivilités, la fraude, les travaux urgents, les syndicats, l'arrivée des J.O., on va pas s'en sortir.

Pour vous situer le bonhomme, je suis un PMR[1] (invalidité de niveau 2 - pas un UFR[2] car j'ai lâché le fauteuil roulant il y a quelque temps, à la différence de mon Fred qui, lui, y aura droit jusqu'à la fin de ses jours. Donc je marche - pas bien, pas vite, mais je marche et j'accomplis mon fantasme hospitalier (n'aie pas peur, c'est pas sexuel) de 2012 : je prends le métro. Pas que j'aime pas le bus (j'adore !) mais faut pas être pressé - ou le tram (épatant mais y en a pas près de chez moi) -  et puis les taxis c'est cher -  et putain que ça roule mal dans notre belle ville ! Hier, devant me rendre à un rendez-vous près de la BNF, j'ai pris le métro par la ligne 7 à la station Louis Blanc. Deux volées d'escaliers mais avec la rambarde ça va, en y allant doucement, pas de clodo assis sur les marches ni de jeunes textotant pile au milieu. 7 bien chargée, quoiqu'on soit en milieu de journée, mais je trouve un strapontin peinard - j'aime pas geindre pour réveiller les sourds-aveugles (surtout les mecs, vous avez remarqué !) assis plongés dans leur dossier ou leur vidéo, et j'ai renoncé à l'idée de me balader avec une copie plastifiée de ma carte d'invalidité autour du cou. Changement à Pyramides. Je vais au bout du quai et je vois un escalier. Miracle : à côté de l'escalier une porte vitrée donnant sur une cage qui n'a pas l'air d'être une cellule de dégrisement pour clodo bourré, ni un studio d'enregistrement pour un musicien de génie ou un trou noir de la CIA pour des tortures, un ascenseur  plutôt - je suis déjà passé là il y a six mois et il n'y avait pas d'ascenseur derrière la porte. Il n'y en a toujours pas. J'ai pas l'intention de me retrouver comme Bruce Willis dans Die-Hard, donc j'ai pas essayé d'ouvrir la porte pour voir ce qui se passait.

Je monte donc l'escalier (montée symétrique ; attends j't'esplique: une marche un pas ; en descente c'est asymétrique, j't'esplique encore : une marche, un pied, un deuxième pied ; est-ce que ça va vite ? non). Après des escaliers en montée, encore des escaliers en descente ce coup-là  (z'auraient pas pu faire un plat ?) pour arriver sur le quai de la 14, direction Olympiades. It is  définitivement my lucky day : 1 mn d'attente, arrivée du train, fanfare, une dame se pousse pour me faire de ma place sur une banquette, comme j'aime, à droite, là où c'est plus facile de se lever sans te cogner à tout le monde au moment de sortir.
Arrivée BNF. Mon plan Gougle (quoique senior j'essaie d'être moderne, tu vois, je parle à Gougle[3])  me  dit d'emprunter la sortie rue René Goscinny (marrant, c'était le meilleur pote de notre pédiatre Julien Cohen Solal - et je suis content que mes enfants aussi aiment Le Petit Nicolas - mais je digresse, au fait !). Escaliers, escaliers. En vrai il y a bien des escalators et des ascenseurs mais c'est sur l'autre sortie (avenue de France) ; au retour c'était plus simple car, coaché par ma vieille wonderful camarade Lydia LaKing j'étais au jus - en plus elle m'a accompagné jusqu'au quai pour être sûre que je me perdais pas. En changeant à Pyramides, juste quand j'avais dans le viseur la cage d'ascenseur où y a pas d'ascenseur, une dame m'a arrêté dans mon élan. Elle était très aimable, je te rassure, d'autant que j'ai pas mis trois plombes à retrouver ma carte Navigo Easy ( je sais pas  si c'est toi, Delphine[4], mais très bonne initiative ça, j'adore !) prouvant que je faisais pas partie du gang des invalides fraudeurs. Re-strapontin, vu que la 7 commençait à se remplir. Je suis[5] descendu à Château Landon (je te dis tout, on habite à équidistance entre Louis Blanc et Château Landon, et il y a un des points de vue familiaux très tranchés sur quelle station on préfère. Là, j'ai choisi Château Landon, pas parce que c'est l'ancienne adresse de M. Mélenchon qui, comme moi, avait ses habitudes chez ce vieux réac rital de Giacomo, mais parce qu'après un escalier et un couloir, il y a deux escalators (ouais, quand ils sont pas en panne ou en réfection parce que là c'est galère et on se souvient en montant que la station Louis Blanc est moins en profondeur). Bref, ça marchait et je te rassure car là, je te sens inquiète : je m'en suis sorti. Il m'a fallu le reste de l'après-midi (avec binge watching de Platane) pour m'en remettre et aujourd'hui encore je suis cané, mais ça va.

Si tu m'a pas lâché depuis le deuxième ligne j't'esplique encore : tu te souviens qu'en 2005 il y a eu une loi votée à l'unanimité sur l'accessibilité aux handicapés. On va pas faire des manifs devant la station Invalides (where else ?) avec mon Fred et mes autres potes UFR, PMR ou autres mais j't'esplique encore, Madame la présidente : à part la 14, tu en es à 3% de stations de métro  parisien en accessibilité, et il te reste du taf  - la loi te donnait dix ans et ça fait quinze?

Bisous bisous
Ton tonio qui t'aime

Ps. 1000 escuses pour la fôte à ton nom mais j'ai vraiment cru que tu t'appelais Couillard, mais dans ce cas-là ton prénom aurait été Delphine, pas Catherine. De toute façon jamais ils auraient nommé une Couillard à la tête de la Rateupeuh - surtout après une «  Borne », tu as raison Gouillard, c'est ce que c'est mais tu vis avec depuis la maternelle et ils t'ont même prise à l'ENA  avec un blase comme ça, alors comme ils disent à la MTA, tes cousins new yorkais : hang  tough, baby ! A part ça, ma Cathounette jolie, je suis hyper-sérieux !

 



[1] Personne à mobilité réduite

[2] Utilisateur de fauteuil roulant

[3] J'ai vu, tu as une belle appli Rateupeuh mais je crois pas qu'on lui parle et qu'elle réponde?.

[4] Pas Delphine, patate, Catherine !

[5] Promo gratuite : chez Giacomo, 8 rue du Château  Landon, ouvert tous les jours sauf quand c'est fermé. Prix à débattre avec Giacomo avant de manger. Ne pas essayer les  lasagnes, même sous la menace.


GRACE A DIEU ?

Sans rien de politique ou de personnel, je ressentais une certaine méfiance à l'endroit de M. Christophe Girard, (« l'homme-culture » de la maire de Paris pendant vingt années de gestion Delanoë- Hidalgo), depuis qu'il s'était avéré qu'il était intervenu pour obtenir à l'infâme Matzneff le soutien financier de la Ville de Paris. « Un de plus ! », avais-je soupiré, «  qui dans la cohorte des hypocrites a passé ses turpitudes au pseudo sulfureux grantécrivain » [1] et « découvre aujourd'hui ses crimes » alors que ceux-ci étaient en détail relatés (et fièrement !) par l'intéressé dans une série d'ouvrages publiés - non sous le manteau dans un samizdat pédocriminel, mais chez Gallimard qui a si courageusement  lâché  ce sale type quand ses ventes - jamais très élevées -  tournaient à quelques dizaines d'exemplaires et que le magistère moral de M. Sollers ou l'adoubement des jurés du prix Renaudot  (2013, c'est si loin?) avaient cessé d'être suffisants pour le protéger. 

Là-dessus, quelques activistes s'arment de banderoles, forcent le quidam à la démission, et je m'interroge? pas plus qu'un autre je n'ai envie de hurler avec les loups mais la défense de l'intéressé, comme celle de Madame la Maire me semblent d'abord curieusement embarrassées - et curieusement virulente l'hostilité aux « néo-féministes » qui mènent la charge. Serait-ce qu'en accusant la mairie d'être au fil des ans devenue plus qu'un sanctuaire, un repaire pour la pédocriminalité chicos, elles ne délirent pas complètement, ces enragées modernes, filles ou petites filles des éternelles « salopes » ou « mal baisées » des combats féministes du siècle dernier ?

Or voici qu'aujourd'hui, de la presse étrangère (le New York Times, les filles, pas le crapoteux Sun de Murdoch), comme souvent, sortent des accusations suffisamment précises et crédibles pour que la presse française les reprenne et qu'une information judiciaire soit ouverte. Si l'on en croit M. Annis Hmaïd, un jeune Tunisien (pauvre Tunisie, où nos élites éclairées et libérées ont été se fournir impunément en chair fraîche de garçons pendant des années), M. l'ex-adjoint (mais toujours élu, quoique « en retrait ») n'aurait pas seulement été abusé intellectuellement par « Gaby le dégueulasse », il aurait été lui-même un prédateur sexuel. Son avocate écarte les déclarations d'un « individu » (un « individu », dans les faits divers, c'est en général le type qui a écrasé un gamin et pris la fuite à bord d'un véhicule) et M. Girard nie toute infraction.  Selon les déclarations, il nie l'existence d'une relation sexuelle ou déclare que celle-ci a été « consentie » (que vaut le consentement d'un « individu » tunisien de quinze ans ?). Dans les démentis féroces de l'intéressé et de sa défenseure, un argument m'a sauté aux yeux :  les faits (allégations de « l'individu ») seraient de toute façon « prescrits ».  M. Girard ne va pas, comme le cardinal Barbarin dans l'affaire du prêtre pédocriminel Preynat[2] à ajouter « grâce à Dieu » - mais on entend son chuchotement bruyant de soulagement.

Il nous reste à souhaiter que l'enquête en cours débouche sur une justice : soit les accusations sont infondées et M. Girard, innocenté, devra se contenter, comme tant d'autres, de vivre avec le déshonneur moral d'avoir « couvert » un mauvais écrivain doublé d'un criminel récidiviste et de lui avoir servi la soupe avec nos sous ; soit les accusations portées sont solides et il doit être jugé, puis, si reconnu coupable, condamné selon les termes de la loi.

Comme dans les affaires Ramadan et Darmanin, le peu de sympathie que l'on peut ressentir pour le bonhomme ne devrait pas entacher le principe de la présomption d'innocence - mais il faut bien avouer qu'avec son silencieux « grâce à Dieu » de la prescription M. Girard ne nous incline pas à la compréhension.  Par ailleurs il faudra bien un jour regarder de plus près ce qui s'est passé dans les arrière-cuisines des combats fin de XXe siècle pour la « libération sexuelle » et le mouvement LBGT.  On ne peut que se réjouir (moi, en tout cas !) de la liberté dont, après des décennies de silence, de honte et de souffrance, jouissent les homosexuels pour vivre leur sexualité sans terreur. Il faut bien reconnaître qu'au nom de cette lutte bien des confusions se sont installées et ont été entretenues par des cyniques à la Matzneff qui, toutes tendances politiques confondues, ont trop souvent pu faire appel à la complaisance d'une partie du « petit milieu parisien ».  De la même façon que les musulmans « pacifiques » (la majorité) et respectueux des lois républicaines doivent reconnaître qu'il existe au coeur de leur religion des sources ou des ambiguïtés visant à justifier l'intolérance, la violence sur les « mécréants » ou l'oppression des femmes, les homosexuels doivent reconnaître qu'au sein d'une petite minorité haut placée à droite comme à gauche, la pédocriminalité a été pratiquée, tolérée, encouragée, voire « glamourisée »

P.S. L'avocate de M. Girard, qui juge anormal et suspect que « l'individu » Hmaïd ait parlé aux médias avant de porter plainte, a dû trouver formidable la même démarche de la part de « La parole libérée », association rassemblant les victimes du père Preynat dont le film de François Ozon (voir ci-après) retrace le parcours. Il faut dire que dans certains milieux « autorisés » on s'autorise à penser que taper sur l'Eglise catholique est légitime alors que s'attaquer à des prédateurs ayant pignon (médiatico-littéraire, financier, politique) sur rue, c'est vilain et rétrograde.

Références :

  1. Ce n'est pas en jouant les « pères-la-vertu » cherchant la sympathie du mouvement « #Metoo » qu'on peut se dispenser de voir les derniers films de Polanski mais parce que, un peu à l'image de Woody Allen, ce cinéaste qui fut audacieux et créatif vieillit mal et devient conventionnel et chiant.  C'est tout le contraire de Costa Gavras - et pas seulement parce qu'il s'est rarement trompé de combat : voici un homme chez qui l'indignation - source de tant de ses films- n'a jamais entravé le talent.  On regarde (ou revoit) son récent Amen avec la même émotion que ses classiques Z ou l'Aveu. Je suis surpris de découvrir la même vertu chez François Ozon, que je prenais pour un cinéaste propret vaguement à la mode et dont je viens seulement de voir l'excellent et poignant Grâce à Dieu. Pas si fréquent de découvrir une oeuvre d'intervention qui n'est pas phagocytée par sa « juste cause » indignée. Indigné, Ozon l'est certainement mais il n'en oublie jamais de raconter une histoire - ou plutôt des histoires car il a l'audace et le talent de tisser les fils de destins différents réunis dans le combat contre la chaîne de complicités actives ou silencieuses, qui a permis à l'institution catholique de se protéger contre la vérité des crimes pédophiles commis en son sein pendant des décennies. Son impossible façon de faire me rappelle le génial « Fine Balance » (« L'équilibre du mode en français) dont j'ai déjà dû parler ici et témoigne d'une liberté créative rare et précieuse.
  2. A propos du « consentement » des mineurs, il n'est jamais trop tard pour acheter (et lire) le superbe livre de Vanessa Springora, que j'ai souvent mentionné ici. Le consentement (Grasset, 216 pages, 18 euros)

 



[1] C'est curieux, plus personne ne se présente pour vanter son style?

[2] Cinq ans de prison ferme

 

 


LE MONDE EST BEAU !

Virus mortels, ouragans, incendies, explosions meurtrières, coulées de boue, inondations - si l'on s'en tient aux apparences, il ne nous manque plus que les tornades de sauterelles, la réélection de Trump et le triomphe de Marine - sans parler d'une victoire du Paris St Germain en Ligue des Champions de football[1]- pour que les malheurs de notre pauvre monde aient pris la proportion de catastrophe biblique annoncée par certains (Enid, je te vois !) en punition de nos trop nombreux péchés.

En attendant, nous prenons des vacances, plus ou moins masqués, nous réjouissant de l'absence de pluie - baignant dans ce bleu éternel dont après les grisâtres pluies hollandiennes, nous jouissons sous la gouvernance éclairée et joyeuse du jeune Macron.

Non, ce n'est pas par inconsciente imbécillité, ni par manque de foi, que nous restons optimistes en dépit des visions tragiques des prophètes de la fin du monde : pleins d'espoir, les plus « seniors » d'entre nous peuvent partager avec les plus jeunes membres de notre « start-up nation » les paroles de la chanson de Jean Yanne, philosophe sous-estimé des temps anciens : « Dans la douceur de la nuit, le ciel m'offre son abri et je pense à Jésus-Christ, celui qu'a dit : Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ! »
A quoi on ne saurait rien ajouter que (restons seventies) le célèbre « c'est ben vrai, ça ! » de la mère Denis, pythie des temps modernes dont la sagesse s'étend bien au-delà des recommandations de machines à laver le linge.

P.S. Né onze ans jour pour jour après la largage de la première bombe atomique sur Hiroshima, et constatant la prolifération incontrôlée des « Jérémie », « Isaïe » et autres prophètes de malheur, je ne saurais relayer que de bonnes, d'excellentes nouvelles.

PPS. Références : de Jean Yanne, acteur spécialisé dans les rôles de salauds où il est toujours d'une inquiétante crédibilité, on ne saurait trop recommander les réalisations : «  Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » (1972) et  le prophétique « Les Chinois à Paris » (1974)



[1]  Note de l'association des supporters de l'O.M.  (antenne crétoise):  Le reste si tu veux mais non, pas ça !


VENGEANCES MARINES

 

Les grands romans offrent plusieurs lectures possibles qui ne rélèvent pas forcément à l'occasion de la première découverte. Qui plus est nous avons changé, vécu, depuis notre première prise de contact et les mêmes mots ne touchent plus notre coeur et notre âme de la même façon.

Relisant Moby Dick quelque temps après Vingt mille lieues sous les mers, je vois entre ces deux « romans d'aventures » un point commun que je n'avais pas perçu : leurs personnages centraux, les capitaines Nemo et Achab, protagonistes/antagonistes des narrateurs fictifs (Ismaël/le professeur Aronnax), sont à bord du Nautilus ou du Pequod pour assouvir une vengeance dont l'objet même et la poursuite obsessionnelle finissent par constituer une menace pour leur propre équipage - et l'humanité elle-même dans le cas de Nemo.

La lecture de Frankenstein, le chef-d'oeuvre de Mary Shelley[1]  encouragea, semble-t-il, Melville dans la folle entreprise de l'écriture de Moby Dick. Est-ce donc un hasard que la première vision de l'infortuné Victor Frankenstein, fuyant la vengeance de la créature qu'il a imprudemment lâchée dans la nature, apparaît au narrateur au milieu des icebergs, pendant une exploration maritime ?

L'océan, lieu privilégié des rêveries et des méditations philosophiques, n'est pas un lieu hors du monde : les massacres et crimes en tout genre s'y déroulent et à son horizon se déploient des libertés sans frein : celles de la poésie comme celles des passions rouge sang.

 



[1] Encore un de ces livres à la fois très connus et jamais lus. Cf ma note de blog du 22 janvier dernier


BREF ÉLOGE DES LIVRES TROP LONGS

Ayant consacré mon été 2018 à la lecture des Voyages de Gulliver et mon hiver à celle de Frankenstein, mon été 2019 s'est lancé avec le Nautilus du capitaine Nemo, au cours de ses Vingt mille lieues sous les mers.

Que c'est long ! Que c'est bon !

Il y a bien des étés, ma passion de la lecture s'est forgée dans les longueurs de Jules Verne, celles de Dumas, des insupportables attentes qui rythment Robinson Crusoé, Ivanhoé, Moby Dick ; tant de chefs-d'oeuvre de la littérature mondiale, du Quichotte à Proust en passant par Tolstoï.

Un des effets de la crétinisation mise en oeuvre par Google et autres Netflix est de nous rendre inaccessibles les délices de ce genre de lectures où la soumission volontaire au temps d'un autre nous réapprend à nous laisser glisser dans la texture profonde du nôtre. Là où le capitalisme moderne crie : « vite ! vite ! plus vite ! », voici notre temps retrouvé : lent, interminable parfois (ah ! les pages de classification des poissons ou des coraux, ah ! les détails de la chasse aux perles), rapide quand l'action s'enclenche ou que les passions s'attisent et nous font battre le coeur - il est comme le temps de nos vies mêmes qui tour à tour se traînent, ensablées, et filent sous nos pas à une allure où nous perdons le souffle.

Alors cet été, profitez des heures rendues à la rêverie, à la sieste en toutes ses versions, aux joies du corps en leurs diverses formes, mais aussi n'hésitez pas à vous immerger dans un de ces gros livres, un de ces livres trop longs qui distillent leurs enchantements bien au-delà des saisons.


PARFOIS LA TRISTESSE ET LA RAGE

Dans la plupart des cas, c'est Tchekhov qui a raison et il faut pour écrire développer en soi une capacité d'indifférence pour nous tenir à distance des émotions brutes qui, exprimées littéralement, ne produisent qu'une littérature de la confusion.

Quoique...[1]

Dans La Suspension, Géraldine Collet raconte l'histoire d'une jeune femme, petite fille du déporté 21055 à Buchenwald, qui prend le train pour se rendre rue Gaston Gallimard dans l'espoir de recueillir du PDG de la célèbre maison, des explications sur la réédition projetée des pamphlets antisémites de Céline.

La mise en parallèle des fragments du récit d'un grand-père plutôt taiseux avec la part d'ombre du passé de la prestigieuse maison où j'ai publié la plupart de mes livres serre les tripes et le coeur. On y découvre (ou redécouvre) que le fondateur de la collection la Pléiade était juif et que, sa petite maison ayant été rachetée par GG, il a été écarté de sa direction pour complaire aux nazis au profit de Drieu la Rochelle, à qui le suicide a sans doute évité le peloton d'exécution, e dont les oeuvres ont aujourd'hui l'honneur de la collection en reliures cuir dorées à l'or fin. Récit et enquête, ce petit livre nous entraîne dans les méandres nauséabonds d'un passé qui, décidément, ne passe pas. Plongeant dans les solides traditions de l'antisémitisme français, ayant connu ses heures les plus noires sous l'occupation allemande, il trouve ses prolongements contemporains bien au-delà du cercle de quelques douteux intellectuels pratiquant l'entrisme cynisme dans les médias et l'édition, mais aussi au coeur de la montante extrême droite européenne, et jusqu'au radical-islamisme chicos ripoliné à la Tariq Ramadan.

Dans la production de la modeste et courageuse maison Rue de l' Échiquier, vous pouvez courir chez votre libraire et investir 10 euros, et même plusieurs fois 10 euros, pour l'acquisition de ces 64 pages atroces où Mlle (ou Mme) Collet démontre avec force que la tristesse et la rage peuvent parfois générer des oeuvres poignantes, salutaires, nécessaires.

Référence : La Suspension, de Géraldine Collet, éditions de l'Échiquier, 64  pages, 10 euros.



[1] Ceci en hommage au merveilleux Guy Leverve, gone but not forgotten comme on  dit en patois grenoblois


MIROIR DIS-MOI

L'écrivain face à ses critiques est un peu comme la méchante reine de Blanche Neige : « Miroir, dis-moi que je  suis la belle ! »

Quand le miroir lui dit ce qu'elle veut entendre, tout va bien. S'il  ose lui dire qu'elle est moche - ou alors pas mal mais tout de même avec des défauts - là, c'est la crise.

Je suis contraint d'avouer que je ne fais pas exception à la règle. J'en reçois un cruel et salutaire rappel grâce à un ami bienveillant qui a pris le soin et le temps de ressortir des archives quelques-uns des articles consacrés à ce que mon père appelait  avec tendresse «  mes petites couillonnades ».

Treize livres en un peu plus de quarante ans, on ne peut pas dire que c'est de la surproduction chronique.

A  parcourir ces documents, je retrouve les mêmes plaisirs et les mêmes colères - ces dernières à peine atténuées par le filtre du temps. Je lis aussi avec intérêt les reproches amicaux adressés à mes deux premiers livres (1977 et 1979, ça ne nous rajeunit pas). Le premier est apprécié par son lecteur qui note que, encouragé par mon éditeur, j'aurais pu raturer quelques passages. Pour le deuxième, un autre lecteur note qu'amoureux de mon style j'ai peut-être oublié de raconter une histoire. Je me souviens que j'étais embarrassé de devoir avouer à une lectrice libanaise que «  le Voyage au Liban » ne traitait en rien de son pays mais d'un personnage  qui n'y part jamais. De cela, j'étais à l'époque assez fier. Je ne me rendais pas compte que l'émotion amoureuse et la passion de la littérature ne suffisaient pas à produire un bon livre. Allons : je n'en ai pas honte aujourd'hui mais je dois simplement vivre avec cette version de moi-même, l'accepter avec tendresse et un peu d'ironie, réservant le critique en moi au manuscrit tout juste achevé - avant publication car après, n'en déplaise à mon cher Bizot, c'est imprimé et  - bien ou mal - c'est ainsi.

En conclusion  cette phrase entendue dans la bouche d'un confrère (je ne sais plus qui). « Maintenant, assez parlé de moi. Vous avez lu mon dernier livre ? »

 


FIN DE SURVEILLANCE

 

Il en est des livres qu'on a publiés comme des actes de la vie. Si l'on fait son examen de conscience, on dit à la vérité de dire que si l'on accepte tout, l'on n'est pas forcément fier de tout.

 

La mort de Vesselin (Vesko) Branev me donne l'occasion de me rappeler à quel point, grâce à notre ami commun Tzvetan Todorov, j'ai été heureux de contribuer à l'édition française de son livre « L'homme surveillé ».

 


ÉCLOSION

Un jour de décembre 2010, à la fin du cours de journalisme narratif que je donnais à l'école de journalisme de sciences Po, une de mes étudiantes, celle qui ne parlait presque jamais, est venue me demander si ça ne m'ennuyait pas trop de jeter un coup d'oeil au manuscrit d'un de ses amis. C'est ainsi que je suis entré dans l'univers de Sabri Louatah pour n'en plus sortir. A l'époque son projet s'appelait « nous les enfants d'Algérie » avant de devenir «  Les Sauvages ». J'en ai lu le premier tome - le seul écrit à l'époque même si Sabri, comme tous les artistes, avait des visions très précises de ce que serait l'ensemble achevé. J'ai été épaté, soufflé par l'ambition, le rythme, l'écriture - pas ordinaire un « débutant » imprégné de Nabokov et de Saul Bellow qui avoue que son but est de retrouver la grande tradition du feuilleton romanesque du XIXe européen avec les moyens des séries américaines modernes, parvenir à cet effet hypnotique de « dépendance » addictive où le spectateur  est obsédé par une seule chose : savoir la suite?


ÉCRIVAINS MAUDITS : AND THE WINNER IS...

Tous les ans en septembre - les grandes manoeuvres ayant commencé avant l'été - les éditeurs et les journaux se
livrent à un jeu bien distrayant - celui de l'écrivain maudit. 


Le bien maudit a toutes les chances de grimper sur les listes de best-sellers, voire d'obtenir le prix que sa stature maudite lui interdit.

 

Longtemps M. Houellebecq fut le premier de nos maudits. Gageons qu'il brûle de le rester longtemps et que, pour cette raison, il retarde indéfiniment la rédaction de son opus majeur : le guide des paradis fiscaux en Europe et dans le monde (préface de Jérôme Cahuzac, ministre maudit).


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