Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


QUAND J'AVAIS TON ÂGE

 

(À Ulysse, pour ses seize ans)

 

Toute phrase qui commence par
« Quand j'avais ton âge »
Et à plus forte raison, tout poème
Devrait être bannie sans ambages.
Ça sent le début de chantage
A tout le moins la tromperie.
Quand j'avais ton âge, donc,
Ou à peu près,
Avec mon copain Bernard,
Natif de Levallois-Perret
Qui sur les murs dessinait très bien de menaçants CRS,
Le dimanche nous traversions Paris
Pour atterrir, boulevard de la Villette,
Dans un coin de Mali, un hôtel de semi-clandestins
Où nous partagions dans une chambre avec vue sur les rails du métro aérien un couscous relevé
Avec de jeunes gars qu'on n'appelait pas encore sans-papiers,
Quoiqu'ils n'en eussent pas.


LE POINT DE VUE DES BALEINES

Depuis qu'en pleine obsession baleinière romanesque, j'ai visité le «Whaling museum » de Nantucket, j'y retourne à chaque fois que nous avons l'occasion de séjourner sur l'ancienne capitale des baleiniers américains et le centre mondial de cette chasse - l'équivalent, si j'ose la comparaison, de l'île de Gorée pour le commerce des esclaves africains.

1700 marins périrent au XIXe siècle dans cette pêche dangereuse, nous dit un jeune et sympathique conférencier, ce dont témoignent en effet les images en noir en blanc d'un documentaire projeté derrière lui : la chose a peu en commun avec une promenade en barque sur le lac de Central Park. Comme il nous a demandé de réserver nos questions pour la fin, je remballe celle qui me brûle les lèvres : combien de baleines ? En conclusion de son exposé (20 minutes pour 200 ans d'histoire, pas mal !) le chiffre tombe : on estime à trois millions le nombre des baleines tuées dans le monde au XXe siècle. Les rares survivantes ne sont pas rancunières ou, malgré leurs grosses têtes n'ont pas des mémoires d'éléphant : dans les zones où elles sont à l'abri des baleiniers norvégiens ou japonais, les derniers à les pourchasser pour les besoins de la « recherche scientifique », non seulement elles ne fuient pas le contact avec les hommes mais on a observé qu'elles le recherchent. Peut-être sont-elles en mesure, enfin, d'exprimer leur point de vue - voire d'exiger via leur syndicat (SYBACEC : Syndicat des Baleines et Cachalots en Colère, branche française de l'AWU ( Angry Whales United) excuses publiques et réparations ?

Homme (nm): seule espèce animale ayant le désir (et l'inventivité technologique) de massacrer quand ça lui chante non seulement des sous-groupes de sa propre espèce mais aussi des espèces entières

Références :
The Whaling Museum, 13 Broad Street, Town , Nantucket
20 dollars pour les adultes, 5 dollars pour les enfants de moins de 17 ans.

Et bien sûr, toujours, Moby Dick : post à venir sur ce slog.

Mon roman L'Arabe ( l'Olivier, 2009, disponible en collection Folio) décevra les amateurs de romans d'aventures maritimes à la recherche de hardis harponneurs ou d'activisme transocéanique : la seule baleine représente est échouée.


DIEU SANS LE SON

   

 

Quand on a une fois encore survécu à l'expérience des aéroports américains et, qu'essoufflé, on s'assis à sa place, on est prêt à croire au miracle.

Est-ce pour cette raison que Jet Blue, qui nous offre la télévision à bord, me propose la chaîne Fox News à l'heure où des télé évangélistes  nous présentent leurs services. Fasciné ( peut-être, après des décennies de  crasse mécréantise, suis-je enfin mûr pour l'appel du Seigneur ) je néglige de zapper vers les résumés des matches de baseball de la veille et  reste scotché aux shows successifs de Joel Osteen et de David Jeremiah. Déjà un bon point, qui prouve que Dieu n'est pas forcément un mauvais choix de business : ils sont l'un et l'autre leurs propres sponsors (c'est écrit au débutet à la fin)

Joel a un peu la tête d'un type qui  essayé d'être Keanu Reeves et n'a pas réussi à percer. Comme le héros de Speed et de Matrix il dispose d'un répertoire de trois expressions : engageant, intense, et neutre. Là il a un peu la tête du type qui fait une nouvelle photo pour son book afin de relancer sa carrière. Son pote photographe lui a dit « cheese », il a souri de son mieux et son visage s'est figé dans une expression crispée qu'il n'arrive pas à détendre pendant qu'il s'active sur scène.

Joel a son mot clé : HOPE, et après la pub, en bas à droite de l'écran on voit  son adresse web, un numéro de téléphone pour réserver des places pour son prochain grand raout le 5 octobre à Newark.
La botte secrète de Joel c'est sa femme : Victoria, une blonde avenante qu'on aperçoit dans la salle, concentrée, et qui sera sur scène avec lui le 5 octobre, c'est promis. Au cas où on ne l'aurait pas encore compris, Joel croit aux valeurs familiales et cet automne ce n'est pas son show à lui, c'est Osteen family.

Après Joel, c'est la pub, la météo - et puis vient le tour de David.
Après Hollywood, nous voici dans un mix entre le monde médical et l'entreprise. Le docteur David Jeremiah a les cheveux blancs et la bonhomie de votre médecin de famille, celui qui ne prend pas sa retraite et continue à venir à faire ses visites à domicile. S'il a une mauvaise nouvelle à vous annoncer au sujet des dernières analyses de sang, vous sentez qu'il le fera avec autant de délicatesse que d'honnêteté. Avec lui, ça va s'arranger. En plus, Docteur David sait se servir du power point et tout ce qu'il dit, avec des gestes ressemblant un peu à ceux de Joel (bras écartés christiquement, menton en avant) est appuyé par des messages qui apparaissent à l'écran. Pour David, il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions. Dans la vie tout est simple comme 1-2 où 2 est la prière. Pour montrer son sérieux doctoral, David nous offre dans un coin d'écran les sources bibliques de ses citations : Mathieu, certes, mais quel verset ? le veux-tu ? le voici ! et Paul, épatant , j'adore! voici l'épître !

Avant et après la pub, David n'omet pas - comme Joel - de communiquer son site web, un numéro en 1 855.
David aussi a son mot clé : lui, c'est JOY. A vendre, son livre Call it joy, également disponible en CD et DVD ; A venir : The  Joy of Unity, après quoi je subodore l'arrivé de The Joy of forgiveness, en attendant, peut-être coécrit avec Joel, the Joy of family. (inspiré par Dieu, je leur fais cadeau de ma créativité - toutefois s'ils insistent pour une donation, je ne m'y opposerai pas)

Hélas, trois fois hélas[1], le programme de David s'achève - on peut toujours en retrouver la version intégrale sur son site.
Là-dessus, histoire de nous administrer en live la preuve qu'il faut croire aux miracles, l'avion décolle à l'heure.  Pas besoin d'un troisième homme de Dieu, nous avons eu les meilleurs. A la place, Fox nous balance en direct et en exclusivité (c'est écrit en gros en bas de l'écran : EXCLUSIVE) la conseillère vedette du président Trump, Mme Kellyanne Conway. C'est une blonde qui ressemble un peu à Victoria. Je ne sais pas ce qu'elle dit ( la télé sans le son, c'est addictif) mais là où la femme de Joel était ange de douceur et d'harmonie familiale,  Kellyanne a l'air - comme son boss - de la jouer « si t'es pas content tu vas voir ta gueule ». Je ne veux pas discuter le charme un peu prussien de ton autorité naturelle, chère Kellyanne, mais il faudrait pas oublier Dieu dans tout ça. Si tu veux, on peut aller ensemble au show de Joel - pardon : Osteen family) à Newark cet automne. Et en attendant je vais te commander un exemplaire de «  Call it Joy » et te l'envoyer chez  Fox News - tu m'as l'air d'en avoir besoin.

 

Promotion gratuite :

www.joelosteen.com

et le 5 octobre au Prudential center de Newark ( New Jersey) avec Victoria ; @joelosteen(twitter) pour ceux qui sont pris le 5 octobre, il y a toujours sermons.love/joelosteen

DavidJeremiah.org

 



[1] Ceci en hommage à mon ex-compagnon de chambre d'hôpital et ami Valentin, qui peut avoir tendance à commencer ses phrases par «  Hélas » - même si c'est pour commander des pâtes aux cèpes.


VENGEANCES MARINES

 

Les grands romans offrent plusieurs lectures possibles qui ne rélèvent pas forcément à l'occasion de la première découverte. Qui plus est nous avons changé, vécu, depuis notre première prise de contact et les mêmes mots ne touchent plus notre coeur et notre âme de la même façon.

Relisant Moby Dick quelque temps après Vingt mille lieues sous les mers, je vois entre ces deux « romans d'aventures » un point commun que je n'avais pas perçu : leurs personnages centraux, les capitaines Nemo et Achab, protagonistes/antagonistes des narrateurs fictifs (Ismaël/le professeur Aronnax), sont à bord du Nautilus ou du Pequod pour assouvir une vengeance dont l'objet même et la poursuite obsessionnelle finissent par constituer une menace pour leur propre équipage - et l'humanité elle-même dans le cas de Nemo.

La lecture de Frankenstein, le chef-d'oeuvre de Mary Shelley[1]  encouragea, semble-t-il, Melville dans la folle entreprise de l'écriture de Moby Dick. Est-ce donc un hasard que la première vision de l'infortuné Victor Frankenstein, fuyant la vengeance de la créature qu'il a imprudemment lâchée dans la nature, apparaît au narrateur au milieu des icebergs, pendant une exploration maritime ?

L'océan, lieu privilégié des rêveries et des méditations philosophiques, n'est pas un lieu hors du monde : les massacres et crimes en tout genre s'y déroulent et à son horizon se déploient des libertés sans frein : celles de la poésie comme celles des passions rouge sang.

 



[1] Encore un de ces livres à la fois très connus et jamais lus. Cf ma note de blog du 22 janvier dernier


UN COMMERÇANT DU VILLAGE

 

 

Jeune écrivain, par un mélange d'arrogance et de timidité, je ne participais qu'à regret aux signatures et « fêtes du livre », le côté « marché » de la chose me mettait mal à l'aise et, mi-envieux, mi-méprisant,  je regardais mon père se régaler de ces journées. Je ne suis toujours pas heureux dans ces vastes foires, ces sonores halles au grain où de longues files de fans patientent pour avoir la signature ou la bise des stars du moment, tandis que le vulgum pecus (nous), appelé pour faire masse (moins il y a de lecteurs, plus il semble y avoir d'écrivains) prend son mal en patience. Quoique?[1]

Il y a deux mois - le dimanche 2 juin pour être précis - l'association des commerçants du village de Fontvieille ( Bouches du Rhône) tenait sa fête annuelle autour de la ravissante petite chapelle Saint - Jean, annexe privée du moulin à huile (excellente) du même nom et que ses propriétaires ouvrent avec bienveillance à des manifestations culturelles ou d'intérêt local. C'est ainsi que je me suis retrouvé à l'ombre généreuse d'un vieil olivier, juste derrière le bar tenu par Jean-Marie, à  faire de la retape pour la camelote littéraire audouardienne à des chalands a priori plus attirés par les nourritures terrestres que par celles de l'esprit. J'avais préparé ma caisse - un petit porte-monnaie chargé de pièces et petites coupures - et disposé les ouvrages. Instruit par l'expérience, je savais qu'il existe un nombre d'or de la signature champêtre : trop peu de livres en exposition et la table offrira le triste aspect d'un magasin d'alimentation soviétique ; trop, et l'on aura l'impression désastreuse d'une tête de gondole dans un hypermarché quand la promo ne marche pas - pas du tout. Parlant promo, j'avais la mienne, concoctée avec mon voisin bistroquet : « un livre acheté, un verre offert ! ». Mon aboyeur, Thierry Vieillevigne, dont la belle fontaine de pierre avait été vendue à l'ouverture, détaillait pour les curieux les beautés des ouvrages Audouard père ou fils. Il faisait beau, pas trop chaud ; ma recette était modeste mais je voyais des amis du village ou d'ailleurs et, de temps en temps, Patricia Vidal, dont la table était en face de la mienne, traversait pour m'alimenter en fraises. J'avais mon élégant polo noir préparé spécialement pour l'occasion par Marie qui, en sus du sigle Saint-Jean et de mon nom, avait pris l'initiative de me broder une petite plume, histoire d'indiquer mon aire d'activité. De jeunes étudiantes me prirent pour un libraire et, se poussant du coude (« toi ! non,  vas-y, toi ! ») me demandèrent si j'engageais des stagiaires pour l'été. Elles étaient si charmantes que je les aurais volontiers engagées toutes les trois mais je fus contraint d'avouer les limites familiales de mon offre commerciale. L'indispensable pause déjeuner fut assurée (délicieusement) par nos amis Fanny et Yohann, nos jolis amoureux du village que n'usent pas les contraintes et la routine de la cuisine et du service à « l'Ami provençal ». Il y eut le défilé de mode, la photo de tous les commerçants, les derniers verres, les deniers livres, les dernières bises. Aucun commerçant - moi compris - n'avait vu son chiffre d'affaires « exploser » ce jour-là, mais nous gardions le sourire un peu idiot du simple enchantement d'une belle journée.

C'est par erreur que l'édition au XXe siècle est devenue une industrie ; aujourd'hui dépassés par de plus puissants qu'eux, les groupes peinent et les écrivains, sauf exception ou malentendu plus ou moins durable, reviennent à leur condition antérieure d'excentriques sociaux et de marginaux économiques.

 

Promotion gratuite :

http://www.moulin-saintjean.com

 

Thierry Vieillevigne, tailleur de pierres, sculpteur, créateur d'antiquités, route d'Arles, 13990 Fontvieille

Tailleur de pierre, sculpteur et marbrerie à Fontvieille, Quart Calade Castelet 13990 Fontvieille 

04 90 97 29 28

 

Chez Marie, mercerie, broderie, place de l'Eglise, 13990 Fontvieille https://www.facebook.com/chezmariebroderie/

 

L'Ami Provençal, place de l'Eglise 13990 Fontevieille
04 90 54 68 32

 

 


[1] Une fois encore mon ami envolé et délicieux Guy Leverve me glisse à l'oreille sa conjonction  fétiche.


ADOLESCENTS HEROS

 

Mlle Greta Thunberg, 16 ans, est-elle la Jeanne d'Arc de l'écologie ? Après le  seul et émouvant discours qui lui a valu une immédiate gloire médiatique, avec son cortège de tweets et retweets, il est un peu tôt pour en juger.

Mais on est en droit (naïvement) d'espérer que, pour les jeunes gens de son âge dans le  monde, cette activiste recueille plus d'attention que M. Kyle Giersdorf, 16 ans également, qui vient d'empocher trois millions de dollars en remportant le championnat du monde de Fortnite. Entre les deux mon coeur de « sixtyeen » ne balance pas : ancien nul au flipper, et père d'amateurs de jeux vidéo, je n'ai rien contre les artistes de la manette. Mais quand  la jeune Greta, invitée à s'exprimer devant l'ONU, refuse de prendre l'avion qui lui est offert et préfère se trimballer  à travers l'Atlantique sur un bateau propulsé à l'énergie solaire, je me dis que cette cohérence personnelle, qu'on peut juger démonstrative, pourrait en inspirer plus d'un.


COMMENCEMENTS

 

Des quelques années où, à défaut d'enseigner ce que je ne savais pas, je tentais avec des succès divers de faire partager ma passion de la lecture attentive à  des étudiants appelés à devenir journalistes, il me prit l'envie de collectionner les premières phrases. J'eus à ce sujet plusieurs conversations délicieuses, dont l'une avec l'éditeur Olivier Cohen. Nous comparions nos souvenirs : la précision presque entomologique de certaines entrées en matière, le flou rêveur de certaines autres. Pour la précision, sa favorite, je crois, était le début de La Chartreuse de Parme : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. » J'avais du goût pour deux débuts d'Aragon : « La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva laide. Franchement, elle lui déplut. » et : « Cela ne fit rire personne quand Guy appela M. Romanet papa. » - où Aragon dit plus tard qu'en l'écrivant il n'avait aucune idée de qui pouvait être ce « Guy » et ce « M. Romanet ».

Dans le flou méditatif,  Olivier prisait particulièrement la première phrase  de Moby Dick : « Call me Ishmael. » La traduction française donne : « Appelez-moi Ismaël », qu'on ne saurait contester, mais qui ne rend pas le halo d'incertitude qui entoure la phrase du chef-d'oeuvre américain.

Si j'ai bonne mémoire, Olivier proposait un « Appelez-moi Ismaël, mettons », qui  se discute mais ne manque pas d'audace. Il n'est pas interdit de suggérer: « Vous pouvez (ou « pourriez ») m'appeler Ismaël », une invite imprécise dont le seul inconvénient est que Melville aurait pu l'écrire ainsi en anglais (« you may » ou « you might as well ») si telle eût été son intention. Or, des grands prosateurs américains, Melville est l'un des plus poétiques, donc l'un des plus précis : c'est donc qu'il a souhaité qu'autour de ce « call me » flotte un ruban de brume marine.  Il n'y avait pas d'urgence  romanesque à  révéler au lecteur le nom de son narrateur. Alors est-ce juste comme ça, au pif, qu'a débuté la chasse à la baleine ? Que nenni ! Ce serait oublier que, comme plusieurs personnages centraux du livre - dont le célèbre capitaine Achab -, son inspiration générale et son substrat sont bibliques - Moby Dick elle-même n'est-elle pas un avatar de la baleine qui avala l'infortuné Jonas ? - dont il est d'ailleurs longuement question au cours d'un des premiers chapitres du livre dans le sermon d'un tonnant prédicateur. Un éditeur moderne parlerait paternellement à l'auteur : « Herman, vous avez du talent et votre histoire est intéressante, mais vous me proposez un roman d'aventures dont les premiers chapitres sont encombrés de références religieuses. Vos lecteurs connaissent moins bien l'Ancien Testament que vous, mon vieux, et vous allez les décourager avant même de les avoir embarqués à bord du  Pequod. Alors de grâce, accélérez ! »  Au contraire - et bien heureusement - Melville ralentit : c'est que - ainsi qu'il le dit, explicitement cette fois, la méditation et l'eau lui paraissent intimement liés et que son livre, sans doute écrit  en état d'auto hypnose, est une belle, une profonde et terrifiante promenade méditative sur les océans à laquelle,  une vingtaine d'années plus tard, le vagabondage  subaquatique  mystique de Jules Verne fera écho.  Histoire de finir par un autre commencement, j'en donne la magique première phrase : « L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. »

 

 


BREF ÉLOGE DES LIVRES TROP LONGS

Ayant consacré mon été 2018 à la lecture des Voyages de Gulliver et mon hiver à celle de Frankenstein, mon été 2019 s'est lancé avec le Nautilus du capitaine Nemo, au cours de ses Vingt mille lieues sous les mers.

Que c'est long ! Que c'est bon !

Il y a bien des étés, ma passion de la lecture s'est forgée dans les longueurs de Jules Verne, celles de Dumas, des insupportables attentes qui rythment Robinson Crusoé, Ivanhoé, Moby Dick ; tant de chefs-d'oeuvre de la littérature mondiale, du Quichotte à Proust en passant par Tolstoï.

Un des effets de la crétinisation mise en oeuvre par Google et autres Netflix est de nous rendre inaccessibles les délices de ce genre de lectures où la soumission volontaire au temps d'un autre nous réapprend à nous laisser glisser dans la texture profonde du nôtre. Là où le capitalisme moderne crie : « vite ! vite ! plus vite ! », voici notre temps retrouvé : lent, interminable parfois (ah ! les pages de classification des poissons ou des coraux, ah ! les détails de la chasse aux perles), rapide quand l'action s'enclenche ou que les passions s'attisent et nous font battre le coeur - il est comme le temps de nos vies mêmes qui tour à tour se traînent, ensablées, et filent sous nos pas à une allure où nous perdons le souffle.

Alors cet été, profitez des heures rendues à la rêverie, à la sieste en toutes ses versions, aux joies du corps en leurs diverses formes, mais aussi n'hésitez pas à vous immerger dans un de ces gros livres, un de ces livres trop longs qui distillent leurs enchantements bien au-delà des saisons.


SEPT ANS DE REFLEXION

Il y a sept ans jour pour jour, je me suis retrouvé aux urgences neurologiques de l'hôpital Lariboisière, victime d'un AVC massif. Sept ans plus tard, même si c'est à un doigt, j'écris ces lignes, donc je suis.

 Comme je l'ai exprimé dans « Partie gratuite », j'en ressens de la reconnaissance pour tous ceux dont c'était le métier de m'aider (pompiers, brancardiers, médecins et tous soignants) et qui ont réussi leur coup - pour ma famille et mes amis, qui ont uni leurs forces pour me garder avec eux.

Qu'ai-je appris  de l'expérience ? Ai-je aperçu une lueur divine, ai-je été touché de l'aile de la sagesse et baigné-je aujourd'hui dans la zénitude de ceux que rien des fracas du monde ne peut perturber ?

No, no, no !

L'événement n'a pourtant pas été sans conséquence : en dehors des quelques livres que ces années supplémentaires m'ont donné l'occasion d'écrire, je dois bien reconnaître une évolution : j'apprécie toujours à sa valeur «  ce qui compte » (l'amour, l'amitié) mais j'ai découvert que « ce qui ne compte pas vraiment » (le quotidien, la familiarité superficielle d'un voisin, l'étrangeté d'un visage croisé dans la rue ou le métro) faisait aussi partie de l'élan créatif et donnait du prix à la vie - cette misérable vie terrestre. « On n'est pas sur terre pour être heureux », me dit souvent un ami cher. A quoi je réponds plus volontiers qu'avant : «  Ni pour être malheureux. »

Profitez de la chaleur : l'hiver approche !


PARFOIS LA TRISTESSE ET LA RAGE

Dans la plupart des cas, c'est Tchekhov qui a raison et il faut pour écrire développer en soi une capacité d'indifférence pour nous tenir à distance des émotions brutes qui, exprimées littéralement, ne produisent qu'une littérature de la confusion.

Quoique...[1]

Dans La Suspension, Géraldine Collet raconte l'histoire d'une jeune femme, petite fille du déporté 21055 à Buchenwald, qui prend le train pour se rendre rue Gaston Gallimard dans l'espoir de recueillir du PDG de la célèbre maison, des explications sur la réédition projetée des pamphlets antisémites de Céline.

La mise en parallèle des fragments du récit d'un grand-père plutôt taiseux avec la part d'ombre du passé de la prestigieuse maison où j'ai publié la plupart de mes livres serre les tripes et le coeur. On y découvre (ou redécouvre) que le fondateur de la collection la Pléiade était juif et que, sa petite maison ayant été rachetée par GG, il a été écarté de sa direction pour complaire aux nazis au profit de Drieu la Rochelle, à qui le suicide a sans doute évité le peloton d'exécution, e dont les oeuvres ont aujourd'hui l'honneur de la collection en reliures cuir dorées à l'or fin. Récit et enquête, ce petit livre nous entraîne dans les méandres nauséabonds d'un passé qui, décidément, ne passe pas. Plongeant dans les solides traditions de l'antisémitisme français, ayant connu ses heures les plus noires sous l'occupation allemande, il trouve ses prolongements contemporains bien au-delà du cercle de quelques douteux intellectuels pratiquant l'entrisme cynisme dans les médias et l'édition, mais aussi au coeur de la montante extrême droite européenne, et jusqu'au radical-islamisme chicos ripoliné à la Tariq Ramadan.

Dans la production de la modeste et courageuse maison Rue de l' Échiquier, vous pouvez courir chez votre libraire et investir 10 euros, et même plusieurs fois 10 euros, pour l'acquisition de ces 64 pages atroces où Mlle (ou Mme) Collet démontre avec force que la tristesse et la rage peuvent parfois générer des oeuvres poignantes, salutaires, nécessaires.

Référence : La Suspension, de Géraldine Collet, éditions de l'Échiquier, 64  pages, 10 euros.



[1] Ceci en hommage au merveilleux Guy Leverve, gone but not forgotten comme on  dit en patois grenoblois


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