Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


PRÉSENCE D'UN GUETTEUR

 

C’était en 1971 : un tribunal ordonnait l’interdiction de diffusion et la destruction d’un livre : à la demande d’une ligue de protection de l’enfance et de la jeunesse et après enquête de police, André Hardellet se trouvait – comme Baudelaire – condamné pour pornographie et atteinte aux bonnes mœurs.

Cinquante ans plus tard, si on lit encore Lourdes, lentes, ce n’est pas pour s’abandonner au frisson masturbatoire de l’illicite, mais comme une pièce majeure de l’œuvre d’un poète ; n’ayant jamais – hors cette circonstance dont il se fût passé – été sous les feux des sunlights, « Dédé le guetteur »,  au civil fabricant des alliances Nuptia mais qui prétendait n’avoir exercé qu’un seul vrai métier, celui de braconnier, est resté tapi sous la braise de l’inactualité.

Il faut l’imaginer à l’affût – dans les broussailles d’un bois ou un dédale de  petites rues parisiennes –, guettant une faille dans l’espace-temps, mince ouverture par où se glisser et capter un instant magique où souvenir et rêve s’unissent et jettent une vive lueur avant de disparaître.

Dans cette quête, les censeurs de Lourdes, lentes auraient-ils pu apercevoir que l’éblouissement de l’expérience sexuelle était un vecteur comme un autre, que tous les sens s’éveillaient au froissement de deux jambes soyeuses, ainsi qu’à la croisée de deux sentes en forêt ou de deux rues sans nom  dans un quartier perdu? Il aurait fallu pour cela commencer par noter un indice : Steve Masson, l’auteur présumé de l’ouvrage licencieux, n’était autre que le nom du narrateur favori d’Hardellet, présent dans plusieurs de ses livres dont l’inclassable et envoûtant Seuil du jardin, récit initiatique, roman policier, promenade dans Paris et les faubourgs, conte fantastique.

« Steve Masson » alla se présenter au commissariat de police sous sa véritable identité d’André Hardellet. Il eût été nécessaire et suffisant d’enquêter dans sa mince bibliographie pour découvrir le pot aux roses : que l’adoré « con » féminin (son mot favori de la langue française) n’était pas seulement la toujours scandaleuse « origine du monde » chère à Gustave Courbet, mais aussi la plus mystérieuse, la plus délicieuse voie d’accès pour résoudre pendant une fraction de seconde la « contradiction » proustienne entre le souvenir et le vivant. De prestigieux témoins, dont Julien Gracq, vinrent témoigner devant le juge qu’il n’avait pas devant lui un pornocrate digne des arrière-salles des sex-shops proches de Pigalle, mais un poète de la plus rare espèce. Rien n’y fit. Dans une de ces logiques particulières dont la cohérence nous échappe, le juge interdit à la diffusion et condamna à la destruction tous les exemplaires d’une édition à tirage limité, laissant dans le commerce l’édition courante des éditions Jean-Jacques Pauvert.

Chaque poème, chaque page de « Dédé le guetteur » témoigne de cette quête : c’est celle de Nerval, celle de Baudelaire, celle du Peter Ibbetson de George Du Maurier, celle de Breton et des surréalistes. À chaque instant de nos vies nous pouvons nous retrouver au seuil du jardin, à l’entrée du passage dérobé, à l’orée du merveilleux « rêver vrai » dont le manque nous serre le cœur mais auquel nous aspirons toujours sans renoncer – malgré la peur, malgré les masques, malgré l’emprise de la nécessité.

Références :

Lourdes, lentes, Le Seuil du jardin, Les Chasseurs et Le Parc des archers sont disponibles dans la collection « L’Imaginaire » chez Gallimard.

Les œuvres complètes d’André Hardellet sont publiées en trois tomes aux éditions de L’Arpenteur.


UN HÉROS TRÈS DISCRET

 

Nous sommes des enfants qui refusent de grandir ; ceux que nous avons admirés dans nos teens - athlètes, artistes -, nous les transformons en héros et lorsque nous découvrons leurs trop humaines faiblesses, nous nions, ou nous pleurons. Rares sont les exemples de ceux qui ne nous déçoivent jamais. Le grand joueur de baseball Hammerin' Henry « Hank » Aaron (qui vient de mourir à quatre-vingt-six ans) semble avoir été de ceux-là : le début de sa carrière, au milieu des années 1950, correspond au moment où, dans la foulée de Jackie Robinson, les joueurs de couleur commençaient à être acceptés dans les équipes de baseball professionnelles - quatre-vingts ans après l'abolition de l'esclavage, après la Seconde Guerre mondiale où tant de soldats afro-américains étaient tombés pour leur pays, les joueurs de couleur étaient confinés dans les negro leagues. Les Blancs amoureux du national pastime célébraient Babe Ruth ou Lou Gehrig, ignorant que des joueurs de la même trempe jouaient pour les Kansas City Monarchs ou les Birmingham Black Barons devant des publics noirs ; tout ne fut pas changé avec l'arrivée de Jackie Robinson (# 42) aux Brooklyn Dodgers en 1947 ; lorsque Hank, natif de Mobile (Alabama), fit connaître sa longue silhouette et ses talents, ce fut dans les negro leagues agonisantes ; puis il fut engagé chez les Braves d'Atlanta, où il passa l'essentiel d'une exceptionnelle carrière. Un de ses coéquipiers se souvient que lors d'un déplacement, l'équipe se trouva, au début des années 1960, logée dans un hôtel « réservé aux Blancs » - par solidarité avec leurs camarades de couleur, les joueurs décidèrent de quitter l'établissement pour aller se reloger dans une lointaine banlieue. Racisme ou pas, « King Henry », aka « The Hammer », saison après saison, alignait les records, faisant tout bien, sur le terrain et hors du terrain. Un des bad boys de cette époque du sport, le grand Yankee Mickey Mantle, disait qu'il était le plus grand joueur qu'il ait affronté ; Mickey, centerfielder adoré des supporters des Yankees pour ses talents, sa hargne et ses frasques, était en rivalité pour l'affection des fans de baseball new-yorkais avec Willie Mays - un autre grand « champ centre ». Pour l'anecdote, Hank (champ droit) et Willie furent à deux doigts d'être réunis dans la même équipe : l'affaire échoua pour raisons financières. Quelques millions ? Non ! 50 dollars.

Si l'on en croit les témoignages, il n'y eut pas plus antihéros que ce héros qui parlait peu en dehors des vestiaires où il blaguait et « chambrait » autant que n'importe qui. Si Mohammed Ali était the greatest, Aaron aurait pu être surnommé the humblest. Objet de courriers de haine raciale et de menaces de mort alors qu'il approchait du record de home runs de Babe Ruth, il appliquait tranquillement son principe (« every at-bat is another day »), ignorant la haine comme l'attente qui l'entouraient, hermétique à toute forme de « pression » à l'idée de se trouver tout seul en tête de la liste. Lorsqu'il frappa le 715e « coup de circuit », cent cinquante mètres plus loin, un de ses coéquipiers (un lanceur remplaçant qui s'échauffait) l'attrapa et traversa le terrain en courant pour rendre la balle record à son juste détenteur acclamé par les fans géorgiens, Blancs et Noirs unis dans une de ces rares liesses qui nous laissent l'illusion que nous sommes enfin tous frères - on connaît ça, braves et bravettes[1] : « Et 1 et 2 et 3-0 ! » - juillet 1998, pas la peine de vous faire un dessin.

Je ne connaissais que son nom lorsque je l'entendis, vieil homme déjà, parler à la radio des héros sportifs de sa jeunesse, trois joueurs : un Noir, Jackie Robinson bien sûr, dont l'exemple l'avait encouragé, lorsqu'il avait treize ans, à se dire « moi aussi », et deux Blancs : le premier était Joe DiMaggio, le Yankee connu hors baseball pour avoir été un des maris de Marilyn Monroe et être cité dans Mrs. Robinson, la chanson de Simon and Garfunkel. Le deuxième s'appelait Stan « The Man » Musial, un autre joueur de légende - des Saint Louis Cardinals. En 1955, à l'issue du premier des nombreux all-star games auxquels il est convié, Hank, encore un peu timide, est dans le club-house après le match et joue au poker avec ses camarades noirs, tandis que les Blancs sont assis, jouant au même jeu mais à une autre table. Officiellement, la ségrégation n'existe plus, mais l'esprit de ségrégation règne encore : sur le terrain on se mélange, mais en dehors pas trop. Stan Musial entre, s'approche de la table des Noirs, salue, puis s'assied au milieu d'eux avant de dire calmement : « Deal me in. »

« De ce moment, racontait Aaron, il n'a plus seulement été mon héros, il était l'homme que je voulais être. »

« The Man » a dû envoyer un télégramme de félicitations au « King » lorsque celui-ci, après avoir égalé, comme Willie Mays, son record de participations au all-star game, l'a battu : 25 pour le Roi, 24 pour l'Homme, à égalité pour l'éternité avec le « Say-Hey Kid », un gamin qui, à près de quatre-vingt-dix ans, est avec le lanceur Sandy Koufax (l'ace des Los Angeles Dodgers, juif très pratiquant qui déclina le rare honneur de « starter » le « game 1 » des world series 1965 parce que le match tombait le jour de Yom Kippour), un des rares survivants d'une époque glorieuse et troublée.

Hank Aaron était dans sa gloire naissante lorsque je naquis et je ne me suis passionné pour le baseball que depuis une vingtaine d'années, mais l'enfant qui refuse de mourir en moi s'est trouvé un héros qui ne le décevra jamais. Il est mon Tchekhov du sport.

Fun facts

Tchekhov est mort à quarante-quatre ans, comme Spinoza, Stevenson, Scott Fitzgerald, Carlos Gardel, Marvin Gaye et? Pablo Escobar.

Aaron portait le numéro 44 aux Milwaukee Brewers comme aux Atlanta Braves, les deux équipes pros pour lesquelles il a joué (après ses débuts aux Indianapolis Clowns). Au cours de ses vingt-trois ans de carrière, il a frappé un total de 755 home runs, dont quatre saisons à 44 (pour information, 10 dans une saison est respectable, 20 remarquable, 40 exceptionnel - que dire de 44 ? et à quatre reprises !).

Fun fact personnel : j'avais quarante-quatre ans lorsque, en l'an 2000, après vingt ans d'une interruption due à mon activité d'éditeur et à l'université de la vie, j'ai publié Adieu, mon unique, mon deuxième « premier roman » - le quatrième dans le décompte officiel. Vingt et un ans plus tard, j'en suis à 14, avec des projets pouvant m'amener jusqu'à 132 (3 × 44) ans, sauf si mon coeur, le Seigneur, dame Nature ou un scooter en folie en décident autrement.



[1] En hommage à l'excellent Didier Roustan, dont l'amour et la connaissance du football s'expriment dans un blog où chaque minute vaut de l'or.


L'ECHEC DE TCHEKHOV

Comme il le prévoyait avec une certaine lucidité, l'oeuvre entière d'Anton Pavlovitch Tchekhov ( Taganrog 1860 - Badenweiler 1904)  a été oubliée dans les deux années suivant sa mort. Tout juste, ici ou là, un théâtre en mal de programmation monte-t-il de loin en loin une de ses pièces.

Dommage... si seulement il avait connu l'autofiction !  Quels livres n'aurait-il pas écrit ! enfant battu, père alcoolique, folie rodant autour de lui, sexualité troublée par un lien incestueux avec sa soeur, - avec une telle matière, dont seules de discrètes traces subsistent dans son oeuvre, il eût été le précurseur des maîtres français du genre, Mmes Ernaux, Laurens et Angot, MM. Houellebecq, Moix et Carrère, pour n'en citer que quelques-uns. Las !  Tout au long de sa carrière il s'est cantonné dans une prudente réserve quant à ce qui fait vraiment mal, ce qui dérange, ce qui choque. Or il n'est de véritable littérature, d'art authentique, sans ce scandale à l'écart duquel il s'est obstinément tenu, préférant toujours laisser deviner la misère et la souffrance plutôt  que d'en asperger ses lecteurs à longs jets, comme c'était possible. C'est pire qu'un échec - à le lire on a le coeur étreint d'un sentiment de frustration d'abord, de désolation bientôt.

Ce que la pudeur, un sens démesuré des conventions et la peur du qu'en-dira-t'on ont pu faire de mal à la littérature, la vraie, celle qui  dit tout, celle qui étale la viande crue du corps et  dépouille l'âme jusqu'à la trame,

Contrairement aux idées reçues il faut avoir le courage de le dire : il y a une marche du progrès en littérature : l'obscur Tchekhov aurait pu être un pionnier de ce progrès et serait aujourd'hui célébré mais, tels ces personnages de l'histoire étant passés à côté de leur destin, il s'est barré à lui-même le chemin, avec ses personnages qui balbutient leurs misérables petits rien au lieu de crier, de hurler, avec ses émotions toujours tenue en laisse, ses désespoirs silencieux, ses petites comédies voilant le tragique de la vie.


LES BOURREAUX MEURENT AUSSI

 A ceux que rassure la pensée d'un bourreau barbare ou pathologiquement amoureux de la souffrance, il faut rappeler quelques données biographiques concernant Kaing Kek leu, alias Douch, l'ancien tortionnaire en chef de la prison khmer rouge S 21, qui vient de mourir à Phnom Penh à l'âge de soixante-dix-sept ans. Sans avoir fréquenté la Sorbonne, comme Pol Pot et Khieu Sampan et d'autres leaders révolutionnaires, ce fils de paysan avait à force de zèle rejoint les bancs du lycée Sissowath ; instituteur, puis professeur de mathématiques, il était féru de littérature et pouvait, à plus de soixante ans de distance, citer au cours de son procès les vers finaux de « La Mort du Loup », d'Alfred de Vigny. Idéaliste, voulant le bien et l'émancipation pour son peuple, il s'était engagé  dans le mouvement révolutionnaire de façon désintéressée et altruiste : chef de M 16, le camp de jungle où François Bizot avait été détenu, et plus tard de S 21, il était persuadé d'avoir la garde de dangereux ennemis de la révolution, d'espions au service de la CIA, tous éléments dangereux dont il était nécessaire de nettoyer la société en émergence, non sans les avoir fait avouer leurs crimes auparavant par les moyens adaptés. Que Bizot, miraculeusement libéré, ait par la suite assuré que ce bourreau responsable de milliers de tortures et d'exécution n'était pas un « monstre  extraterrestre », mais un être humain bien représentatif de notre espèce a fait naître toutes sortes d'ambiguïtés, auprès de certaines familles de survivants notamment, qui ont vu dans cette position philosophique ce qu'elle n'était en rien - une tentative d'exonération des crimes commis. La seule peine adaptée à Douch, affirmait au contraire Bizot en ouverture du procès de son ancien  geôlier, aurait été à la mesure de la souffrance de ses victimes.  On peut se demander si, en le condamnant à la vie plutôt qu'à la mort, les juges de Phnom Penh n'ont pas inconsciemment atteint cet objectif, laissant à ce bourreau-otage une éternité de jours et de nuits à ruminer inutilement sur l'étendue des horreurs auxquelles il avait prêté son ardeur à la tâche son sens de l'obéissance et son amour du travail bien fait. Avant de renoncer et se taire, Douch avait parlé honnêtement à ses juges et demandé pardon à ses victimes. Cela lui fut imputé à crime : comment l'être insensible et froid qui avait établi les listes, coché les noms, organisé logistiquement les tortures pouvait-il ressentir un regret ? N'était-il pas toujours le même, cet homme qui avait tracé les mots « tuez-lez tous » à côté d'une colonne de noms d'enfants ? Attendait-il l'indulgence de ses juges, une compréhension qu'il savait impossible de la part des familles des victimes ? On ne pourra plus lui poser la question et Bizot lui-même, le seul être au monde qui ait survécu à son zèle révolutionnaire et s'est penché vers lui comme vers un miroir, préfère répondre qu'il n'a rien de particulier à dire aux journalistes qui le sollicitent du monde entier en quête d'un commentaire.  A quoi bon alimenter la vaine « roue de l'info » par quelques mots de plus ? Elle aura tourné demain, laissant entière l'énigme du mal, renvoyant ceux qui sont sûrs à leurs certitudes et ceux qui doutent à leur Douch (si j'entends bien Bizot, le nom Douch en khmer a une sonorité  du style « douït » et « non « douche »).

 Je me souviens de la question d'un journaliste français  (du Figaro-magazine, je crois) au docteur  Haing Ngor, un survivant des camps khmers rouges où toute sa famille  avait péri : « Vous racontez dans votre livre qu'à l'arrivée des troupes vietnamiennes qui ont fait chuter le régime polpotiste, vous vous êtes, avec un groupe de prisonniers, saisi d'un gardien de camp et l'avez battu et mis à mort. Je dois vous dire, en tant que catholique, j'ai trouvé cela très choquant.» Long silence de celui qui, émigré aux Etats-Unis, était devenu par hasard l'interprète cambodgien central du film The Killing Fields. Puis vient sa réponse, difficile à comprendre car sa voix est basse, sourde presque inaudible, et  le français  qu'il parlait couramment autrefois s'est presque effacé de sa mémoire après des années de vie sur la côte Ouest américaine ( by the way son anglais est à peine meilleur): « Vous comprenez, monsieur, ces gens avaient tué tous ceux qui nous étaient chers, ils nous avaient maltraités, persécutés, affamés. Vous vouliez que nous allions leur chercher un avocat ?» Je me souviens du regard d'incompréhension de ce bon chrétien. Lui, il n'aurait jamais fait une chose pareille.

Douch non plus, d'ailleurs - et pourtant il est devenu l'ordonnateur  zélé de crimes innombrables dont à trente années de distance, il ressentait l'abomination avec une perceptible horreur de lui-même doublée d'une étonnante lucidité sur les mécanismes politiques humains et politiques qui les avaient engendrés - mécanismes au coeur desquels il avait été beaucoup plus qu'un rouage, un vulgaire, grisâtre et méprisable Eichmann, ce degré zéro du bourreau, mais un acteur conscient et enthousiaste, habité par l'amour du travail bien fait. Bien loin des nazis qui, dans la débâcle tentaient de faire disparaître toutes les traces de leurs crimes, ce fonctionnaire avait avec le même sens du devoir préservé les archives dans le détail desquelles ses futurs juges trouveraient les preuves de son engagement personnel quotidien dans les pires abominations d'un régime de « purs », d'incorruptibles qui, dans leur obsession de la poursuite du Bien, avaient accouché d'un cauchemar. Ses chefs morts ou mourants, Douch s'est trouvé seul face à une justice aux buts incertains : s'agissait-il de juger un homme, d'offrir une consolation aux victimes, une leçon d'histoire dont la nécessité restait étrangère à la grande majorité d'une population trop occupée par la tâche de la survie au quotidien pour se payer le luxe d'un « devoir de mémoire » ?  Pris entre les injonctions souvent contradictoires de ce procès, le bourreau a peut-être parois regretté de n'avoir pas subi la vengeance qu'un Haing Ngor et ses camarades lui auraient infligée ; une « justice internationale » imposée au régime corrompu de Phnom Penh l'a jugé et condamné à mourir dans la couche d'une cellule sommaire mais décente. On l'imagine murmurant peut-être une dernière fois les vers où Vigny conserve son loup mourant :

 

« Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,

Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Et, sans daigner savoir comment il a péri,

Refermant ses grands yeux,

Meurt sans jeter un cri. (?) 

Gémir, pleurer, prier, est également lâche. 

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

 

Références

Le cinéaste Rithy Panh a tiré de ses heures de face à face avec Douch un documentaire fascinant : Duch, le maître des forges de l'enfer (2012) ; ce film complète son premier et justement célèbre documentaire, S 21, la machine de mort khmère rouge (2003).

Pour Bizot lui-même, il n'est jamais trop tard pour lire ou relire Le Portail (La Table Ronde, 2000, réédition en collection Folio/Gallimard, édition révisée chez Versilio, 2014), amer et bouleversant récit à compléter par la méditation inspirée au même Bizot dans la foulée de son témoignage en ouverture du procès de Douch (Le Silence du Bourreau, Flammarion/Versilio, 2011, réédition en collection Folio Gallimard).

Sur le procès de Douch, le livre de mon ami Thierry (« Tio ») Cruvellier, Le Maître des Aveux (Gallimard/Versilio, 2011) est plus qu'un précieux compte rendu du procès auquel ce journaliste est le seul à avoir assisté de bout en bout : une évocation puissante de cette comédie humaine où s'échouait la tragédie d'un peuple.

 


LA GRANDEUR DE LITTLE JANE

Dans la lignée des grandes Jane de l'histoire culturelle occidentale, on connaît l'admirable Jane Austen - la voluptueuse rivale de Marylin Monroe, Jayne Mansfield, la pétulante Jane Fonda, Lady Jane et Sweet Jane - et peut-être même Jane the Virgin.

Des oublis ? Janet Jackson sans doute, Jane Birkin si on veut.

Mais il en est un, majeur, presque impardonnable, que je viens seulement de réparer :

Pour moi, Jane Eyre, ça devait être un truc de gonzesses, une sorte de bluette un tantinet longuette et larmoyante.

Quel choc !

Si la lecture m'a pris trois mois ce n'est pas parce que je m'ennuyais et me forçais à piocher dans mon bocal de patience, acharné à l'idée de cocher un classique  de plus dans la liste des « lus ». De la première à la dernière page, j'ai été ébloui par la force, la beauté, l'étrangeté de ce livre inclassable dont l'héroïne-narratrice s'est, pour moi, instantanément rangée au côté de ces personnages littéraires si réels qu'ils entrent dans nos vies et n'en sortent plus. Little Jane, ou Janet, comme la nomme parfois le séduisant et terrible Mr. Rochester, a beau être dotée d'un physique de garçonnet et se juger «  pauvre, obscure, ordinaire », elle est suprêmement aimable, humaine dans ses faiblesses, ses emportements, l'obstination démente de son amour, sa générosité, sa simplicité aussi. Elle n'a peut-être pas ce côté « cul » d'Anna Karénine mais elle est également inoubliable. On se plaît à l'aimer  plus fort qu'on aimait détester la délicieusement odieuse Becky Sharp, de Vanity Fair.

Roman d'éducation, roman d'amour, roman gothique, religieux, féministe, roman hors genre se promenant entre le campagnard anglais et le fantastique, roman féministe, Jane Eyre, après Frankenstein, évoqué ici récemment, est une preuve de plus que la femme (anglaise en tout cas) n'a pas attendu sa « libération » du XXe siècle pour exprimer son génie littéraire. Comme la plupart des héroïnes de Jane Austen à qui son prénom est sans nul doute emprunté, elle parvient au mariage désiré - au travers d'embûches et d'avanies de toute sortes, chemin au long duquel nous suivons son accouchement d'elle-même : page après page, notre Cendrillon, notre Cosette, notre vilaine petite canette (en tout cas c'est ainsi qu'elle se voit) démontre tant de courage, de détermination et de foi qu'elle finit par mettre la chance de son côté et à nous apparaître dans toute la majesté de sa beauté. Charlotte Brontë  inflige à ses lecteurs/trices de délectables souffrances, car elle mène son intrigue avec l'indispensable cruauté vis-à-vis de son héroïne. Pour couronner le tout, elle est également dotée de ce don rare chez les prosateurs : une poésie naturelle, raffinée qui fait de chacune de ses phrases un trésor de précision et de justesse.

Tolstoï jugeait le bonheur familial uniforme et bien peu romanesque ; il faut bien reconnaître que bien des grands romans qui nous ont marqués  ne se concluent pas sur un happy end - ainsi des célèbres Hauts de Hurlevent, le chef d'oeuvre d'un autre soeur Brontë,  Emily.  Avec sa succession de « coups de théâtre » au-delà des limites du vraisemblable, de coïncidences et d'interventions divines, le  dénouement peut nous faire sourire.  Pour attendu qu'il soit, le bonheur conjugal final de little Jane, né de combien d'épreuves et de souffrances, conquis par une furieuse et  folle série  de lutte, nous console de bien des malheurs réels et il nous rassérène. En conclusion, choisies à la volée de mes notes, quelques-unes des phrases qui m'arrêtaient sans cesse dans la lecture : original d'abord, puis traduction personnelle :

« It is vain to say human beings should be satisfied with tranquility. Millions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in silent revolt against their lot.?
" Il est vain de dire que les humains devraient se satisfaire de la tranquillité. Des millions sont condamnés à un destin tragique plus tranquille que le mien, et des millions sont en silencieuse révolte contre leur sort. »

 

Références

Jane Eyre, texte français de Charlotte Maurat (Livre de poche classique)

Pour les films, aucun souvenir du film de 1944 avec Joan Fontaine et Orson Welles, ignoré celui de Zeffirelli avec Charlotte Gainsbourg (1996) et pas vu l'adaptation plus récente (2012) de Cary  Fukunaga, bien reçue par la critique.

Les Soeurs Brontë, film d'André Téchiné (1979) avec Isabelle Adjani, Marie-France Pisier et Isabelle Huppert.

La Foire aux Vanités, édition française présentée par Sylvie Monod, traduction de Georges Guiffrey (collection Folio, Gallimard)

Jane Fonda dans un de ses plus beaux rôles : On achève bien les chevaux (Sydney Pollack, 1969)

Jane the Virgin, série avec Gina Rodriguez: les quatre premières saisons disponibles sur Netflix, la 5e en cours de diffusion sur Teva, la 6e en instance.

Sans oublier tout, absolument tout Jane Austen.


PHILOSOPHIE DANS UN FOUR A PAIN

 

J'ai découvert Pierre Cleitman, « chercheur indépendant dans le XXe arrondissement », comme il aime à se présenter, en attendant mes linguine aux cèpes (pas les lasagnes, jamais les lasagnes !) chez mon ami Giacomo, restaurateur dans le coin du Xe arrondissement, dont je suis un des plus récents résidents (vingt-cinq ans seulement). Pour patienter, on a le choix entre regarder les courses de chevaux sur la chaîne Equidia ou parcourir l'un des quelques ouvrages littéraires alignés sous le comptoir : ainsi ai-je découvert L'amour platonique dans les trains, que je me suis promis de commander pour un ami dont l'amour platonique est la passion cachée. J'ai noté titre, auteur, nom d'éditeur et me suis rendu chez une de mes deux librairies chéries  (digression : autant avoir deux femmes est peu recommandable et mauvais pour la santé, autant on peut avoir plusieurs amis, plusieurs librairies et plusieurs bistrots). Las ! la base de données de Corinne restait obstinément sourde à mon cri d'amour ! Désespéré, je me suis rendu sur un site de vente en ligne. Rien !

Retour chez Giacomo : « Ne t'en fais pas, Antonio, je vais le commander à Pietro, ton livre ! » (Giacomo ne veut ni que je lui donne mes livres, ni les commander chez une de nos libraires, il veut me les acheter à moi). Je passe une commande de deux exemplaires : le premier pour mon ami platonique à défaut d'être platonicien, le second pour moi car la lecture des premières pages de l'ouvrage m'a réjoui et laissé entrevoir des promesses : ainsi un joli mollet printanier nous suggère-t-il une fête des sens.

Les semaines passent, pas plus d'amour platonique que de baisse de la pollution à Paris Je traite Giacomo d'escroc (je le traite toujours d'escroc, à l'entrée et à la sortie) lorsque survient un sautillant et sexagénaire lutin : Giacomo délaisse une grande tablée (ça arrive) pour accomplir son devoir d'aubergiste : « Antonio, je te présente Pietro. » A défaut de l'amour platonique, en cours de réimpression m'informe-t-il, l'auteur m'offre un exemplaire d'un autre de ses ouvrages, Le sens de l'humour chez Descartes, suivi de deux conférences extravagantes : Quel avenir pour l'étonnement ? et Le yin et le yang dans les relations franco-allemandes.

Ayant conservé une terreur sacrée de mon année de cours de philo (terminale A4, lycée Pasteur de Neuilly, année scolaire 1972-73), j'associe le mot à l'interminable étude (un trimestre pour un chapitre) des Fondements de la métaphysique des Moeurs de Kant et au décorticage du mot « umsteigen » chez Heidegger ; des rencontres, voire des amitiés, avec des philosophes d'une rigueur moins germanique que celle de mon prof d'alors ne m'ont pas guéri de mon effroi adolescent. Autant dire que j'ai sauté sur l'occasion lorsque ce philosophe entré dans ma vie par la cuisine m'a invité à une conférence au thème alléchant : La place du mécontentement dans les énergies renouvelables. Ainsi, piloté et encadré par Giacomo et sa remarquable épouse Ada en ce dimanche après-midi pluvieux inaugurant notre mois de mars, me suis-je retrouvé dans le four à pain où Pierre Cleitman faisait dorer les miches de son jubilant esprit.

Comme dirait Lucchini, on sait vite qu'on est dans un spectacle de gauche : les hommes et les femmes de mon âge ont de longs cheveux gris et un air de contrariété qui ne trompe pas, les chaises et les bancs destinés à l'assistance  sont aussi inconfortables que celle réservée au conférencier, malgré le chauffage électrique il règne dans l'air une certaine humidité. Et pourtant qu'il fait bon ! Semblant multiplier les coqs à l'âne, semant son exposé d'anecdotes délicieuses et de gags, qu'une préparation minutieuse fait paraitre improvisés, ce boulanger philosophe nous fait rire et nous fait cuire à son rythme. Entrés en quête du mécontentement, nous avons au fil de l'heure de cuisson traversé des états divers (sourire, hilarité, agacement occasionnel, trouble, etc.) et désormais informés (spoiler alert : n°1 le mécon) du nom de l'unité internationale de mesure du mécontentement, et de l'évolution de la composition du sirop de fraise croate, nous nous retrouvons stimulés, réveillés, contents. Imaginons une randonnée en forêt avec des inconnus : à la fin de la balade, ayant humé les mêmes odeurs, parcouru les mêmes sous-bois ; entrevu le même ciel à travers les mêmes feuillages, nous nous sourions et demandons seulement quand a lieu la prochaine promenade. A parcourir la réjouissante liste des titres «  à paraître » de l'auteur, on est certain de n'être pas déçu du voyage, réchauffement climatique ou pas. Sera-ce Le sentiment d'autrui chez le Dodo, Comment la poussière a illuminé ma vieLe plombier du Titanic, (spoiler alert n°2 : il était polonais), « La place du sourire en coin dans la formation de l'esprit de système ou Climatisation et pensée unique ? L'irrémédiable et ses dérivés sulfureux, peut-être ?

Références :
Ouvrage épuisé ; L'esprit du labyrinthe dans le cappuccino européen.

Disponibles aux dernières nouvelles :

L'amour platonique dans les trains (le volume contient la conférence sur La place du mécontentement dans les énergies renouvelables.

Le sens de l'humour chez Descartes

Les deux ouvrages à 12 euros pièce (réduction pour les commandes importantes)

Editions le Soliloque

5 impasse Rolleboise

75020 Paris

Pierre.cleitman@gmail.com

Ou passer commande chez Giacomo

8 rue du Château Landon 75010 PARIS

Librairies  du quartier :

Litote en tête (rue Alexandre Parodi)

La librairie du Canal (rue Eugène Varlin)

Rien contre l'Invit' à lire, rue du Château Landon à quelques mètres au-dessus de chez Giacomo, mais je n'ai jamais osé entrer.


NUANCES

Le diable est dans les détails et, quand il est question de mots, il est souvent dans les nuances - ou leur absence.

C'est ainsi qu'au sujet du Consentement et de ses qualités littéraires, j'ai utilisé le néologisme « houellebecqophile » ; je ne le retire pas mais j'aurais été mieux inspiré de suggérer « houellebecqomane ». Sachant que je ne suis pas un « houellebecqophobe » primaire, (parce qu'il a de belles pages, un humour décalé, un look décavé, et que sa maman  a été méchante avec lui quand il était petit), c'est la houellebecqomanie qui me pose problème - et la secte des houellebecqomanes avec ses mantras tournants :  Houellebecq « le visionnaire », le « nauséabond », le « maudit », le « grantécrivain » français.

Une chère amie allemande, horrifiée par l'affaire GM, m'écrit que Gallimard  y perd sa crédibilité. Minute, papillon ! Nuance : le gouvernement français, ayant mal préparé sa « grande réforme » des retraites, a perdu  de sa crédibilité. Les éditions Gallimard, ayant soutenu pendant des décennies un serial pédocriminel (et peut-être bien deux, si est exact ce qu'écrit GM d'un des membres du comité de lecture de la rue GG), se couvrent de honte.

Pour clore ce chapitre, j'entends que GM « regrette » ses nombreux voyages aux Philippines.  On peut s'interroger sur la sincérité de ces regrets - voire leur objet(avoir contribué à la déchéance de dizaines de garçons et de filles mineurs ?  Ne pas avoir eu de discount au-delà de la millième sodomisation ?  Ne pas avoir bénéficié d'un upgrade pour sa chambre lors de sa dernière visite ?  Voir la justice s'intéresser enfin à son cas ?) mais cela ne change rien.

Par ailleurs le même GM persiste à répéter   dans  chaque  micro tendu qu'il a vécu une « belle histoire d'amour » avec une jeune fille qu'il a séduite et mise sous emprise à l'âge de treize ans. Il aurait peur d'en salir le délicieux souvenir en lisant son livre, qui exprime un point de vue légèrement divergent.

De son côté (quelle terrible époque de délation !),  M. Gilles Beyer, alias M. O., un entraîneur de patinage artistique n'a « pas les mêmes souvenirs » qu'elle de ses relations intimes avec la jeune  sportive  qu'il a violée régulièrement  quand elle avait entre quinze et dix-sept ans mais lui présente néanmoins ses excuses - l'aurait-il bousculée accidentellement dans un ascenseur  avant une compétition?

Je dois reconnaître que lorsque j'entends des saloperies pareilles, j'ai tendance à soudain manquer de nuance. Sans me prendre pour Vanessa ou Sarah, après leur avoir  retourné une tarte, j'aurais envie de dire à ces deux dégueulasses : vos regrets à la con, vos excuses bidon, vous pouvez vous les mettre dans le tarfion.

 


CHRONIQUE D'UN BONHEUR ANNONCE

Le retour des enfants à la maison après l'école a souvent été pour moi l'occasion d'un triomphe.

-Papa, est-ce qu'on a ?

Cochez la case :

Carmen, de Prosper Mérimée

La Ronde de nuit, de Patrick Modiano

Les Justes, d'Albert Camus

 

Le plus souvent on a et - plus fort !- je sais plus ou moins où le bouquin a pu atterrir après ma dernière tentative de rangement.

Récemment mon plus jeune fils s'était vu assigner en espagnol un volume de contes de Garcia Marquez. « Chouette ! » me suis-je exclamé, soulagé pour lui qu'on ne lui imposât pas le théâtre complet de Lope de Vega (rien contre mais ça doit être coton).

« Tu l'as lu ? ». « Je crois. » Vérification faite, j'avais bien lu les  nouvelles rassemblées sous le titre Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique », mais pas les Doce Cuentos peregrinos autour duquel mon jeune Ivan tournait comme autour d'un sac contenant du poisson périmé. Sur ce, miracle, je l'ai trouvé : Douze contes vagabonds, une petite édition en Livre de Poche que j'avais achetée, mais jamais lue.

Préface de l'auteur. Livre-concept : les personnages centraux sont tous des Latino-Américains en exil et chacun des contes se déroule dans une ville ou une île d'Europe.

Je suis affecté en lecture comme en écriture d'un ralentissement heureux : c'est entre autres pourquoi il m'a fallu plus d'un mois pour lire les 160 pages du volume. Il se promenait partout avec moi, et je devais souvent m'interrompre pour souligner un passage ou une image qui m'enchantaient (Genève : « Il était un inconnu de plus dans la ville des inconnus célèbres. Sa présence à mes côtés était pour moi la chronique d'un bonheur annoncé.») Je viens de le refermer sur La trace de ton sang dans la neige. Ce dernier conte est, explique le grand GGM dans sa préface, un des premiers écrits. Chacun illustre à merveille cette expérience d'écrivain que l'auteur décrit dans sa préface : « L'écriture est devenue si fluide que par moments je me sentais emporté par le simple plaisir de la narration, qui est peut-être l'état de l'homme qui s'apparente le plus à la lévitation. »

 

Référence : Douze contes vagabonds, de Gabriel Garcia Marquez, traduction d'Annie Morvan. Edition originale chez Grasset, réédition collection le Livre de Poche.


LA VOIX DU POÈTE

 Au pays du business roi, les poètes sont souvent respectés, admirés, révérés, aimés.  Ainsi ne suis-je pas surpris de voir pleine la grande salle du 92nd Sreet Y pour un hommage au poète récemment disparu WS Merwin.

Né à New York, ayant grandi dans le New Jersey et en Pennsylvanie, ce fils de pasteur presbytérien qui, à cinq ans, composait des hymnes, avait obtenu une bourse d’études à Princeton. Il avait vécu dans le Greenwich Village quand c’était encre le phare et le havre des poètes et musiciens désargentés. Puis l’appel de la forêt avait commencé à sonner en lui et il s’était transporté dans le Lot, avant de trouver un sanctuaire sur une île de Hawaï.

Mon merveilleux ami l’écrivain John Burnham Schwartz ouvre la séance. C’est chez John que nous avons rencontré William, compagnon de vie de sa mère Paula. Comme beaucoup des « grands » que j‘ai croisés dans ma vie, j’ai été frappé par sa simplicité, la chaleur humaine spontanée qui émanait de lui, son absence totale de pose – aussi l’attention mutuelle constante que Paula et lui se portait avait quelque chose de rare et de bouleversant.

Plus tard, toujours grâce à John, nous avons assisté à une lecture de William dans le cadre de la « Writers conference » de Sun Valley (Idaho), dont John est le directeur littéraire. L’homme était frêle, les mots clairs et mystérieux, la présence discrète et formidable.

Nous ne l’avons revu qu’une fois à Brooklyn – avec Paula ils passaient l’essentiel de leur temps à Hawaï, répugnant à revenir vers une civilisation qu’il voyait destructrice de tout ce qui selon lui donnait du prix à la vie. Sur son île de Maui, il écrivait ses poèmes (il avait appris le hawaïen pour recueillir des légendes locales et composer une étonnante épopée de l’île, (The Folding Cliffs ), et plantait une petite forêt de palmiers avec Paula. John, qui leur rendait visite le plus souvent qu’il le pouvait – William devenait aveugle et Paula était malade – les voyait allongés ou assis l’un à côté de l’autre, silencieux, se tenant la main. Quand il eut presque complètement perdu la vue, il y avait encore de la poésie en lui : son dernier volume fut dicté. Ensuite il se tut.

John parle de lui. Je sens qu’il contient toute l’émotion en lui – et plusieurs fois je vois les larmes qui lui montent aux yeux, sa voix pourtant habituée à parler en public qui tremble légèrement, son corps qui se crispe. Pour finir, il lit deux poèmes, le second consacré à Paula.

Toute la soirée nous avons entendu des témoignages : éditeurs, poètes, amis, qui s’achevaient par la lecture d’un ou deux poèmes. C’était émouvant, drôle parfois – Paula était presque toujours présente. Et puis après le dernier témoin, une voix a retenti : c’était celle de William, enregistré il y a une quinzaine d’années. Il a lu trois poèmes. Ci-dessous le deuxième :

 

Yesterday

Mon ami dit

Je n’étais pas un bon fils, tu comprends

Et je dis Oui, je comprends

Il dit, je n’allais pas voir mes parents très souvent, tu sais

Et je dis Oui, je sais

Même quand nous habitions la même ville

J’y allais peut-être une fois par mois

Peut-être encore moins

Je dis Oh oui...

Il dit : la dernière que j’ai été voir mon père

Je dis, la dernière fois que j’ai vu mon père

Il dit, la dernière fois que j’ai vu mon père,

Il me posait des questions sur ma vie,

Comment je me débrouillais,

Et puis il est passé dans la pièce à côté

Pour chercher quelque chose qu’il voulait me donner

Oh, dis-je,

Sentant à nouveau le froid de la main de mon père

La dernière fois

Il dit, Et mon père s’est retourné dans l’embrasure de la porte,

M’a vu regarder ma montre

Et il a dit

Tu sais je voudrais que tu restes

Pour parler avec moi

Oh oui, je dis

Mais si tu es occupé, il a dit,

Je ne veux que tu te sentes obligé

Juste parce que je suis là

Je ne dis rien

Il dit : Mon père a dit

Peut-être que tu as un travail important à faire

Ou bien quelqu’un à voir

Et je ne veux pas te retenir

Je regarde par  la fenêtre

Mon ami est plus âgé que moi

Il dit : Et j’ai dit  à mon père que oui, c’était bien ça,

Je me suis levé et je suis parti,

Tu sais,

Alors que je n’avais nulle part où aller

Et rien à faire.

Ensuite la voix de William a dit « Good night » et beaucoup ont cru  qu’il nous disait aurevoir – mais c’était encore un poème – et encore, toujours, pour Paula.

Good Night

Dors doucement, mon vieil amour,

Ma beauté dans l’obscurité

La nuit est un rêve que nous faisons,

Tu le sais, tu le sais,

La nuit est un rêve, tu le sais,

Un vieil amour dans l’obscurité

Qui sans fin t’enveloppe quand tu vas,

Tu le sais

Dans la nuit où tu vas

Dors doucement

Sans fin dans l’obscurité

Dans l’amour que tu sais.

Et puis la voix du poète s’est tue sans s’éteindre. Elle résonnera encore longuement dans les cœurs, réveillant leurs amours vieux ou jeunes et les accompagnant sans fin dans les nuits obscures.

PS. Les deux traductions ci-dessus sont personnelles. Le traducteur français attitré de WS Merwin est Luc de Goustine.


Melville chez son éditeur

 

 

Avec l'âge, « retiré » de l'édition réelle, je me suis mis à pratiquer l'édition imaginaire. Ainsi puis-je me permettre des dialogues avec quelques écrivains et leur donner mon avis sans gants - ils sont encore jeunes et modestes. Pour les besoins de ma rencontre avec Herman Melville (200 ans cet été - un enfant !), je me suis réincarné en Dan[1].

Dan : Mon cher Herman, je viens de finir ton manuscrit et tu as failli me rendre fou !
Herman : Je suis désolé de contredire un éditeur que j'admire - et qui a notamment aidé mon grand ami Hawthorne à publier sa  merveilleuse Lettre Ecarlate - mais c'est moi qui ai failli devenir fou. Et d'ailleurs, sans doute le suis-je devenu?

- Mon jeune ami, tu as écrit un chef-d'oeuvre. Toutefois?

- Toutefois ?

- C'est un livre impossible, aux limites de l'illisible, et il n'aura aucun succès, donc?

- Donc vous ne voulez pas le publier.

- Au contraire ! C'est mon souhait le plus ardent ! Depuis Frankenstein, je n'ai rien lu d'aussi étrange et diaboliquement puissant. Toutefois?

- Cher Dan, avec toute la considération que vous dois, vos « toutefois » commencent à m'inquiéter?

- Herman, tu as connu des débuts brillants et je dois t'avouer qu'en découvrant le sujet de ton manuscrit, je m'attendais à quelque chose de plus.

- ...classique ?

- Non. Commençons par ta première phrase. « Call me Ishmael. » Ça veut dire quoi exactement ? C'est flou, angoissant pour le lecteur. Tu ne pourrais pas être plus précis et direct, écrire « My name is Ishmael », par exemple ?

- Oui, Dan, je pourrais, mais je préfère ne pas? et j'ai mes raisons, qui ne sont pas un caprice.

- Passons : l'auteur - surtout un grand auteur comme toi - a toujours raison. Quoique? tes premiers chapitres sont intéressants, ils laissent entrevoir une aventure, mais pourquoi cette ambiance biblique, comme si tu  écrivais non un roman, mais un livre de l'Ancien Testament !

- C'est exactement cela, Dan : pas seulement ça, mais en premier lieu. Je voudrais que le lecteur pénètre dans ce livre comme un pécheur pénètre dans une église : avec la crainte de Dieu.

- Mais toutes ces références sont-elles nécessaires ? Jonas encore, je comprends, ça va de soi, mais les lecteurs modernes n'ont pas comme toi fréquenté la Bible depuis l'enfance !

- Ils auraient dû !

- Soit. Mais ces allusions à des moeurs de sauvages, ne sont-elles pas choquantes pour un chrétien ?

- Vous voulez parler de la petite idole de Queequeg ?

- Drôle de nom d'ailleurs, il ne pourrait pas s'appeler « Mardi », par exemple ? Excuse-moi, j'oubliais : tu viens d'utiliser ce titre. Alors « Samedi », ou « Dimanche » ? Un nom que les lecteurs puissent retenir.

- Je vous le redis : je pourrais, mais je préfère ne pas. Et puis j'aime le nom, on dirait un oiseau qui chante sur deux tons : le « quee » long suivi du « queg » bref. Et quand arrivent les deux autres harponneurs, quelle belle musique cela fait ! Daggoo - brève-longue? et Tashtego : brève, brève, brève. Est-ce que cela ne chante pas comme dans un opéra ?

- Mais l'idole, cette répugnante petite tête !

- Dan,  je l'ai apportée de mes voyages dans le Pacifique. Le sauvage, c'est moi.

- Il y a cela, mais ce n'est qu'un détail : dès  tes  premières pages,  tu  sembles  te  complaire dans les allusions à des amours sodomites.

- Parce qu'Ishmael et Queequeg dorment dans le même lit ?

- Et qu'ils se marient selon un rituel païen.

- Melville, je ne peux pas m'arrêter sur chaque détail, sinon notre rendez-vous va être aussi long que ton livre. Toutefois?

- Encore votre « toutefois ».

- Toutefois  tu avoueras qu'il y a beaucoup de pages avant que  ton Pequod ne prenne enfin la mer. Quelques scènes assez vives et plaisamment tournées, mais aussi ce sermon, ces prophéties, ces dialogues?  tu ne pourrais pas couper un peu là-dedans ?

- Oui, je pourrais, mais je préfère ne pas ! 

- Et ensuite, tous ces détails sur la classification des cétacés, tu es sûr qu'ils sont nécessaires ? On a parfois l'impression que tu te prends pour un Cuvier, un Buffon, un Linné.

- Et quand cela serait ? Le lecteur a droit à la plus grande précision.

- Si tu as tant de considération pour eux, pourquoi t'acharner à  les décourager?

- S'ils ne tiennent pas, qu'ils se découragent et quittent le navire !  Nous n'avons pas besoin d'eux.

- À force de le fréquenter, tu as fini par t'identifier à ton capitaine fou !

- Sans aucun doute? comment oserais-je créer le personnage d'un  dément si je ne l'étais moi-même ?

- Revenons-en aux longueurs. Je t'ai  concédé la bible et la cétologie et je te passerai les interminables détails techniques de la chasse à la baleine, car après un effort raisonnable ils permettent d'éclairer d'excellentes scènes d'action. Mais le cours d'économie fait-il partie de ce que le lecteur doit supporter pour mériter ton livre ?

- Le lecteur doit tout supporter, sinon qu'il aille au diable !

- Tu as raison, Achab, c'est toi ! Autre chose : tu as écrit un roman, n'est-ce pas ?

- Je le crois.

- Pas une pièce de théâtre !

- Non? quoique ..

- Pourquoi alors ces chapitres où, se prenant pour Hamlet, tes personnages soliloquent ou se perdent (et nous perdent) dans des dialogues philosophiques ?

- Parce que.

- Et pourquoi, aussi, faut-il tant de chapitres avant d'arriver à apercevoir, enfin, cette fameuse baleine ? Pourquoi également ces innombrables petits romans dans le roman ? On a l'impression qu'à chaque bateau croisé par le Pequod un autre récit s'ouvre et se referme alors que nous, nous attendons toujours cette satanée baleine !

- Dan, vous être un être de culture, sinon nous ne serions pas ici tous les deux à boire de la bière et à discuter? Avez-vous lu les romans anglais et français du XVIIIe siècle ?

- Tu le sais bien sinon tu ne poserais pas la question.

- Vous souvenez-vous de Gil Blas de Santillane ?

- Comment oublier ce chef-d'oeuvre  ?

- Alors vous savez que Le Sage ne se contente pas de raconter les aventures de son héros, il sème son récit de digressions, où les personnages rencontrés s'avancent et racontent à leur tour leur histoire. N'est-ce pas ?

- Si. Et cela donne lieu à quelques longueurs qui peuvent être exaspérantes.

- Ne voyez-vous pas, cher et respecté Dan, qu'il en est de la littérature comme de l'amour : c'est l'attente qui est essentielle, le délice insupportable  des  jours, des heures qui précèdent l'accomplissement charnel. Il faut mériter le plaisir de voir enfin Moby Dick pour mourir avec lui - comme il faut mériter de s'approcher de la conque d'une femme avant de mourir en elle.

- Quand même, Melville,136 chapitres ! Vous ne pourriez pas en couper quelques-uns ?

- Avez-vous déjà désiré une femme ?

- Celle que j'ai épousée.

- Vous est-elle tombée dans les bras au premier regard ?

- Non, il a fallu la convaincre? et sa famille, qui nourrissait des préjugés contre les catholiques et les Irlandais.

- Combien de temps entre votre rencontre et le mariage ?

- Trois ans, je crois.

- Combien de temps dure le voyage du Pequod ? Trois mois ?

- Non, trois ans.

- Et vous voudriez que j'expédie trois ans en trois chapitres ?

- Non ! mais je voudrais éviter que les lecteurs les mieux disposés ne mettent trois ans à lire ton livre.

- J'ai mis trois ans à l'écrire - ils pourraient bien mettre trois ans à le lire, ça ne me dérangerait pas.

- Pour reprendre ton expression favorite, je ne préférerais pas.

- Tant pis.

- Alors tu ne changeras rien ?

- Rien, Dan, désolé, rien de rien.

- Reste le titre : tu ne pourrais pas faire un effort. Puisque ta baleine est dotée de cette effrayante mâchoire, pourquoi pas Les Dents de la mer ?

- Bonne idée, mais décidément je préfère ne pas. Le titre est Moby Dick ou la Baleine et c'est le titre.

- Melville, nous courons à l'échec !

- Dan, courons-y, marchons-y, allons-y.

- Aw right, Herman, let's do this.

 

Référence
Il n'est jamais trop tard pour dire ce que ces petits textes doivent à l'oeil amical et acéré d'une éditrice : chez Susanna Lea Associates/Versilio, Emmanuelle Hardouin prend sur son temps pour les relire, les corriger, les polir et me suggérer d'utiles corrections. Qu'elle en soit remerciée.



[1] Ceci en clin d'oeil  à l'ami Dan Halpern, poète , éditeur, fan des New York Yankees,  et  surtout grand lecteur de Moby Dick et de  Melville.  Selon Dan,  « We dickheads should stick together »


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