Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


BIOGRAPHIE OFFICIELLE

Après mûre réflexion j'ai décidé de réviser ma biographie selon les principes créatifs suivis par M. George Santos, un élu républicain de l'État de New York dont une enquête vient de révéler qu'il avait joyeusement pratiqué la « vérité du dimanche » chère à feu Yvan Audouard, mon père : M. Santos se disait descendant de juifs déportés par les nazis, ses grands-parents étaient en réalité nés au Brésil où quelques nazis sont bien arrivés, mais après la guerre ; se disant diplômé d'une université qui n'a aucun souvenir de son passage, ni aucune trace dans ses registres, M. Santos a également enrichi son profil d' « immigré qui illustre le rêve américain » en prétendant avoir travaillé pour deux banques qui ne retrouvent pas trace de son nom dans leurs livres de comptes. Passons sur quelques zones d'ombre de sa vie privée et de ses finances, actuellement sous investigation par la justice ; lorsque les premières informations sont sorties sur son inventivité biographique, M. Santos a commencé, selon une tactique éprouvée par M. Trump et la grande majorité des athlètes dopés pris la main dans le sac : il a nié et accusé ses accusateurs de mensonge. Ayant peu à peu dû concéder qu'en effet il en avait un peu rajouté dans son curriculum, il ne voit pas de raison de démissionner de la Chambre des représentants où il vient d'être élu un peu à la surprise générale. Quoi ? mentir à des millions d'électeurs, où est le problème ? Il faut être un démocrate de mauvaise foi pour prétendre qu'il y a une sérieuse question d'éthique dans cette élection. Côté républicain, certains en parlent et les chefs se taisent courageusement. Il y a donc fort à parier que M. Santos fera partie de la majorité à la Chambre qui votera les projets républicains de suppression de l'impôt sur les sociétés et de coupes franches dans les aides sociales aux plus défavorisés.

De mon côté, je trouve une belle inspiration dans cet exemple et voici, chers follohoueurs chères follohoueuses, en exclusivité, quelques points clés de ma biographie que vous ne trouverez pas (pas encore) sur ma page Wikipédia. Né en 1956 à Paris, j'ai grandi dans un arrondissement périphérique de la capitale [le XVIe], puis une de ses banlieues pauvres [Neuilly-sur-Seine], juste à côté de Levallois dont le maire a longtemps été communiste et qui était en effet une commune démunie. Champion de France d'escrime catégorie minimes en 1966 [participant, j'ai été éliminé au premier tour], j'ai par conviction politique et fidélité à mes parents et grands-parents résistants refusé de participer aux JO de Munich en 1972, année où j'ai obtenu le premier prix au concours général de français [j'ai concouru en histoire, non en français, et n'ai obtenu aucune récompense] ; l'année suivante j'ai obtenu mon baccalauréat (A4) avec mention très bien [assez bien] ; pour gagner ma vie et par solidarité avec le prolétariat, j'ai travaillé à la chaîne dans une coopérative agricole [un mois de job d'été] avant de refuser d'entrer à Sciences Po, toujours pour raisons politiques ; j'ai préféré étudier l'économie politique à Nanterre en suivant les cours de marxistes grecs ; l'année suivante, à l'insistance de Sciences Po dont la direction m'appelait chaque jour pour me supplier [j'ai passé un examen d'entrée et je suis passé ras des fesses, avec 10 de moyenne], j'ai fini par accepter de rejoindre la rue Saint-Guillaume ; je suis sorti premier de l'IEP en 1977 [lauréat, j'étais bien parmi les premiers, mais certainement pas le premier], année où j'ai publié mon premier roman, Marie en quelques mots, qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens [n'existait pas à l'époque] ; ont suivi deux autres romans, Abeilles, vous avez changé de maître m'a valu le Goncourt et le Renaudot, que j'ai refusés pour raisons politiques. Admissible à l'ENA en 1978, j'ai sabordé mon grand oral en traitant les membres du jury de fascistes, de laquais à la solde du grand capital, de fifres, de gredins et de paltoquets. Au cours d'un voyage au Liban, j'ai pris l'initiative des premières tentatives de rapprochement entre Israël et la Palestine [au cours de mes trois mois de séjour à Beyrouth, j'ai rencontré un Palestinien et j'ai vu passer les Mirage israéliens au-dessus du terrain où je prenais des cours de conduite auto].

La politique m'ayant déçu, j'ai choisi l'édition : à vingt-trois ans, je dirigeais déjà une maison [j'étais correcteur], à vingt-six je refusais pour raisons politiques la direction éditoriale du groupe Hachette. PDG des éditions Robert Laffont pendant cinq ans [directeur général, oui, mais le président y en avait qu'un, c'était Bernard Fixot], j'ai démissionné de mes fonctions pour raisons politiques. Mon retour à la littérature(Adieu, mon unique, 2000), traduit en 94 langues [14, c'est déjà pas mal]a été salué par le prix Nobel de littérature, que j'ai refusé pour raisons politiques. Depuis vingt ans je vis retiré dans un ashram du sud de l'Inde [j'ai fait trois séjours dans un hôpital de médecine ayurvédique], et je refuse les demandes d'interview [j'adorerais répondre à des questions, mais on ne m'en pose pas tant que ça]. Malgré mes préventions politiques, je travaille à l'édition de mes oeuvres complètes dans la collection La Pléiade [quelqu'un peut-il mettre M. Antoine Gallimard au courant que je vais rejoindre Chateaubriand, Balzac et Tchekhov ?].

Si quelques jaloux trouvent que je galèje un peu, qu'ils sachent que je suis l'exemple de mon modèle, M. Santos : moi non plus, je ne démissionnerai pas.


CHACUN SON TOUR

À la télé ils montrent le blizzard et des tonnes de neige, d'Europe nous recevons des messages angoissés (« ça va ? ») mais sur New York pas un flocon, ciel bleu et fraîcheur hivernale. Ce n'est  donc pas en raison des conditions météo que, pour la deuxième fois de la semaine, je me retrouve en difficulté sur un trottoir.

Les circonstances sont comparables : il y a pas mal de monde et je cherche un endroit qui ne se trouve pas là où je pensais (la dernière fois c'était mon magasin de chaussettes favori, là c'est un CVS Pharmacy). Il y a du monde, je tourne la tête dans tous les sens, je suis perdu, un peu fatigué et ça fait trois personnes qui me donnent des indications différentes ou ne sont pas du quartier (un type en salopette bleue avec une sacoche vient du Bronx et il me demande si je n'ai pas du travail pour lui, il en cherche - il ne peut rien pour moi, je ne peux rien pour lui, c'est la vie). Les New-Yorkais ont dans le reste des États-Unis à peu près la réputation des Parisiens en France : des gens toujours pressés, toujours énervés et pas serviables, voire dangereux.
L'autre jour, bloqué, à la limite de perdre l'équilibre avant de traverser la 5e Avenue, j'ai dû crier « Help ! » pendant trois bonnes minutes avant qu'un monsieur s'arrête et m'aide à traverser. Là je suis en panique à force de chercher cette putain de boutique, je trébuche et je tombe en plein milieu du trottoir : aussitôt trois personnes se précipitent pour m'aider à me relever. Un monsieur et deux dames. Me voici debout, soulagé et perturbé, gêné aussi. CVS Pharmacy se trouve bien au niveau de la 14e Rue, pas vers la 7e Avenue où nous sommes, mais vers la 8e d'où je viens - putain de randonnée que je viens de m'infliger pour rien. Sur ce, question de Jack : « tu es sûr que tu veux aller à CVS ? parce que là, juste en face, il y a Duane Reade ». Une des deux dames est repartie, l'autre se montre ferme : « je ne sais pas ce que vous avez besoin d'acheter » (info exclusive : des lames de rasoir et des piles) « mais ils ont sûrement des cannes et vous devriez en avoir une - ou un déambulateur ». Moi, à peine aimable : « déambulateur ! mais c'est pour ma grand-mère? » Elle n'a pas trop à insister pour la canne, car je sais qu'elle a raison. En plus c'est elle qui explique à Jack que pour m'aider il faut me soutenir par le côté droit, pas le gauche, un truc que Jack n'a pas intégré d'emblée quand je le lui ai dit. Nous traversons la rue tous les trois, Jack part vivre sa vie en me conseillant de prendre un taxi pour rentrer chez moi ; la dame m'accompagne dans le magasin, désigne une chaise et avec l'autorité tranquille dont elle a fait preuve depuis qu'elle est entrée dans ma vie me dit : « Assieds-toi là et attends, je reviens.» J'attends quelques minutes, car elle doit faire le tour du magasin pour trouver les cannes. Elle revient et me pose deux modèles sur les genoux : 25 dollars ou 40 dollars ? J'examine les deux. C'est pas une question esthétique, car de ce côté-là j'ai paumé les trois cannes ayant quelque valeur à mes yeux : la canne à pommeau argenté à motif angkorien offerte par mon ami médecin Philippe, la canne à tête de cobra sculptée par un artisan jamaïcain, et le bâton pique-taureaux transformé en canne par mon vieil ami Momo, vaillant octogénaire fontvieillois qui chaque matin va les nourrir (les taureaux) avant de gagner son atelier d'ébéniste de la Grand-Rue. Les deux cannes sont en alu, l'une noire et l'autre rouge, mais la rouge a un petit trépied à la base, ce qui sécurisera mes appuis en cas de besoin. J'annonce mon choix à ma bonne Samaritaine : 40 dollars ! « Let me get this for you ! », dit-elle en filant vers la caisse où je la rejoins et tente de la dissuader. En vain : « Quelqu'un a aidé ma maman, donc maintenant c'est mon tour. » J'ai remercié Janine. Pas le temps de lui péter la bise, car elle filait et un jeune homme prénommé Jocko qui avait un faux air de Jean-Michel Basquiat et n'était pas un employé de Duane Reade mais semblait y être comme chez lui, m'a aidé à trouver les lames de rasoir et les piles. Arrivé à la caisse je me suis souvenu de Janine et j'ai demandé à Jocko si je pouvais faire quelque chose pour lui. Jocko n'avait besoin de rien, je n'oublie pas que Janine m'a, comme ils disent ici, passé le bâton (la canne plutôt) et que maintenant, c'est à mon tour d'aider quelqu'un d'autre.

Note à destination de mes follohoueurs et follohoueuses de la famille.

Honnêtement, c'est pas la première fois que je me casse la binette depuis mon AVC et c'est toujours pareil : fatigue, précipitation, panique. Cette fois pas de bobo (ni genou abîmé, ni doigt cassé, comme les deux dernières chutes) et je ferai plus attention, promis. Si je peux anticiper, vérifier l'adresse exacte avant de partir, ça ne pourra pas faire de mal. En plus, j'ai ma belle canne que j'ai appelée Janine. Et puis finalement oui, je vais parler de tout ça à mes hautes autorités post-avécistes : Peggy ma neurologue, mon capitaine Denis, ma gouroute du yoga Édith, sans oublier mon maestro coach sportif Dramane.

 

Références

Réminiscence :   ce magasin ne vend pas que des chaussettes mais des tas de trucs marrants, plus pas mal de vêtements vintages. C'est tout près de Union Square, 74, 5th Avenue entre la 13e et la 14e Rue.

CVS Pharmacy : 81, 8th Avenue.

Duane Reade : 77, 7th Avenue.


SO YOU WANT TO WRITE ?

So follohoueurs, follohoueuses of my heart, you want to write a fugue ?

Le génial Glenn Gould en a écrit une que je vous recommande, car elle est délicieuse d'humour et empreinte d'un amour profond du Kapellmeister J.-S. Bach que le Crazy Canuck a si glorieusement servi. Franchement c'est pas facile - et quoiqu' arrière-petit-fils d'un compositeur et petit-neveu d'un pianiste, je ne suis pas la personne indiquée pour vous conseiller dans un genre que peu de modernes ont osé suivre depuis Liszt, Ravel et le génial Chostakovitch. On passe, donc.

So, follohoueurs, follohoueuses of my heart, you want to be a rock'n'roll star!

Nothing I can do for you non plus : après avoir assisté à mon premier concert de rock (Rolling Stones, 1971, Palais des Sports de Paris), ayant observé toutes ces jeunes filles qui jetaient leurs tee-shirts sur scène pour faire danser leurs jolies poitrines nues sous les yeux de Mick Jagger, je trouvais que rock star c'était assez cool, mais j'ai raté le coche. J'ai été le bassiste (médiocre mais enthousiaste) puis le guitariste rythmique (médiocre mais enthousiaste) d'un groupe qui n'avait pas de nom, pas de jeu de scène et un répertoire limité. Pour ne rien arranger à notre cas, nous avions tous dépassé la trentaine lorsque nous avons débuté et c'étaient pas des minettes déchaînées qui nous attendaient à la sortie, mais nos légitimes épouses et nos petits nenfants. So meutche pour les rock,n'roll dreams.

À la place j'ai fait écrivain. Mon heure de staritude littéraire s'est produite il y a un peu plus de quarante ans en Grèce : mon amoureuse au bras, mon sac sur le dos, j'entrais dans un modeste établissement hôtelier d'Athènes lorsque le réceptionniste s'est précipité vers moi. Sky ! étais-je en présence d'un Hellène francophile ayant lu un de mes deux premiers romans ? Non? simplement, observant une machine à écrire Hermès Baby verte au bout de ma main, cet être de culture n'avait pu résister à un élan d'admiration : au pays d'Homère, l'apprenti scribouillard que j'étais, reconnaissable non à son regard enflammé, mais à son outil de travail, jouissait d'un prestige inouï. Me laissant le sac sur le dos, le jeune homme m'arracha littéralement la machine de la main et, la portant comme si c'eût été un objet sacré, nous escorta jusqu'à notre chambrette. De ma longue carrière dans le monde des lettres, je n'ai jamais été aussi « cool » qu'à ce moment-là.

So, après mûre réflexion, you want to write a book?

You know what ? Don't ! Il y a de par le monde trop de livres et trop peu de forêts. Trop peu de lecteurs également, si on excepte les moutons de Panurge qui vont en masse acheter le dernier bête-seller ou le dernier prix - prix Zunic, prix Magaz, prix Zonier, prix Mystère, Mono prix ou Fran prix. Anyway les prix vous vous en battez léc' ou lézov',[1] vos ambitions sont ailleurs, vous rêvez d'écrire Ze Book.

Souvenez-vous de l'inscription d'un scribe (égyptien, assyrien, chais plus) il y a quelques milliers d'années : tout a déjà été écrit, tout a été dit, à quoi bon en rajouter ? La plainte a été reprise au xviie siècle par M. de La Bruyère sous une forme à peine différente.

Vous insistez quand même pour l'écrire, ce putain de livre ? Tant pis pour vous.
Parce que j'ai été longtemps éditeur, parce que j'ai publié une quinzaine de livres, des aspirants écrivains débutants me supposent doté d'une science et d'une sagesse dont je suis dépourvu - sans compter de relations que je n'ai pas cultivées hors un microscopique jardin d'amitiés.

Étant établi que je ne sais pas les secrets de la réussite d'une entreprise d'écriture, pas plus que je ne connais les ficelles pour être publié, je vous propose néanmoins, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, quelques fragments glanés au fil d'une vie dominée par les mots.

 

PROLOGUE
« Bien faire la cuisine » ne signifie pas qu'on ait la compétence d'ouvrir un restaurant ; de même « bien écrire » ne signifie pas qu'on soit capable d'écrire un livre. Dans les deux cas, ne pas oublier que des clients vont être invités à payer? Ça y est, vous êtes au courant, l'édition est un commerce ; malgré votre faible sens des affaires, vous en êtes sûr(e) : vous avez un livre à écrire, ça fait des années que vous y pensez et c'est le moment? Sur ce, blague raciste (précision : c'est un copain malien de bistrot qui me l'a racontée) : « Qu'est-ce qui est long et dur chez les Noirs[2] ? » Quel est le rapport, me direz-vous ? Vous voulez écrire un livre ? Spoiler alert : si vous croyez que ça va être facile, parce qu'on vous l'a dit cent fois, « toi qui écris si bien, tu devrais écrire un livre », quittez cette vaine espérance, car ça va être long et dur. Ça vous fait peur ? Laissez tomber tout de suite : franchement, si vous avez du temps libre, il y a des tas de trucs sympas à faire, des balades en forêt, des expos, des randos, des séries Netflix, des films, des livres, l'apprentissage d'une langue étrangère, ou d'un instrument de musique, la danse, la calligraphie, le jardinage, le repassage, la cuisine, la masturbation, le macramé, sans oublier la sieste, élément majeur de l'essentiel, l'ineffable Rien?

Capish ? Vous êtes décidé malgré tout à vous lancer ? Alors fasten your seat belts !

 

CHAPITRE 1. - MISE EN ROUTE

Deux anges à garder dans le viseur, que vous soyez croyant ou pas.

Mon amie allemande Karin, rencontrée en Inde au cours d'un séjour ayurvédique, était une impossible réac qui insistait pour me convaincre d'une évidence : que je le veuille ou non, que j'y croie ou non, Dieu veille sur moi aussi. Elle nourrissait une passion païenne pour le grand Roger Federer et, quoique adversaire résolue de toutes technologies modernes, inventions sataniques, elle m'empruntait mon téléphone pour vérifier les derniers résultats de son chéri. Sans prosélytisme, lourdingue, avec un humour surprenant pour une extrémiste, elle partageait avec moi ses convictions religieuses profondes. Karin me dit un jour espérer être accueillie au Ciel par deux anges. Je lui demandai leurs noms.

Le premier, dit-elle, s'appelle « fais de ton mieux ».

Quant au deuxième, il s'appelait « sois patient ».

Que les deux anges qui attendent Karin fassent l'effort de se rapprocher de la planète Terre et vous accompagnent !

Deux axiomes à n'oublier sous aucun prétexte :

Axiome no 1 : « Ne parle pas de ce que tu ne connais pas et ne comprends pas » (Docteur Anton Pavlovitch Tchekhov).

Corollaire : lorsque votre sujet s'éloigne de ce dont vous avez une expérience directe, prenez le temps de la connaissance, non pas en ingérant à toute vitesse le maximum de données sur Internet, mais en vous imprégnant en profondeur, de la façon la plus sensorielle possible : pour faire vivre des lieux nouveaux il faut en avoir tourné la terre entre ses doigts, les avoir respirés, arpentés, le jour, la nuit, en avoir longuement absorbé les vibrations. Pour les humains réels ou imaginaires il faut afin de les comprendre un peu les fréquenter longtemps, lire ce qu'ils ont lu, voir ce qu'ils ont vu, écouter ce qu'ils ont écouté et éviter de porter sur eux des jugements hâtifs - éviter de les juger tout court.

En complément, j'espère que vous avez suivi depuis longtemps un autre conseil du docteur Tchekhov, celui d'observer, d'écouter et de noter les détails frappants de la vie quotidienne. Vous avez donc depuis longtemps un petit carnet - ou bien un fichier sur votre téléphone - pas la peine de photographier, car sauf si on est photographe, quand on prend une photo on ne regarde pas vraiment. L'ancien légionnaire Loup Durand, excellent nègre de Paul-Loup Sulitzer et bon écrivain populaire, poussait à la manie le goût des noms propres : il  les notait  dès qu'il  en voyait un à  son goût et  en  conservait des collections entières dans des petits carnets, dans lesquels il allait pêcher lorsqu'il avait besoin de nommer un de ses personnages. Si vous n'avez pas acquis la bonne habitude du carnet de notes, il n'est jamais trop tard pour commencer.

Axiome no 2 : « N'enveloppe pas tes écrits dans le sucre »(Docteur Anton Pavlovitch Tchekhov).

L'avantage d'écrire en restant proche d'émotions familières est une forme de justesse qui ne trompe pas et à l'évidence de la sincérité. Ses risques sont un sentimentalisme à tendance larmoyante et un exhibitionnisme satisfait. La souffrance est chez beaucoup une des conditions de la création ; elle ne doit pas être un laissez-passer pour le n'importe quoi auto-apitoyé, ; même si vous parlez de vous-même. C'est affreux qu'on vous ait fait du mal, mais ça ne vous donne pas de talent pour autant. Je me souviens d'un primo-auteur dont le manuscrit était particulièrement long et ennuyeux et qui, à toute critique répondait au bord des larmes par cette triste et épouvantable phrase : « Mais c'est vrai ! Tout s'est passé exactement comme ça. »  L'expression sans filtre de la vérité de vos sentiments ne présente pas d'intérêt par elle-même.

Un dernier conseil de cette nature - pas une interdiction, une supplication à genoux : de grâce tenez-vous à l'écart des clichés. Ok, la fiction est une exploration de l'inconnu, mais quand vous n'y connaissez rien et que vous croyez inventer, en réalité vous ne faites que recycler des images vues à la télé.

Avant de poursuivre

Si vous voulez perdre du temps, allez voir sur Internet avec les mots clés « comment écrire un best-seller ? ». Ça ne sert à rien. Si vous voulez en plus perdre de l'argent, vous pouvez même acheter des formations en ligne.

Si vous insistez pour perdre du temps et de l'argent vous pouvez en plus vous inscrire à un « atelier d'écriture » : certains sont proposés par des auteurs, d'autres par des éditeurs. Si vous nourrissez l'espoir qu'un stage dans l'atelier Galligraseuil vous offrira un accès privilégié chez Galli, Gra ou Seuil, laissez tomber.

À part ça, je ne doute pas qu'on y rencontre des gens sympas, voire un(e) chéri(e).

And now, without further ado, au boulot 

1 Respirez.
Même si vous êtes un spécialiste de la plongée en apnée, il ne faut pas oublier de respirer quand vous pratiquez (la course à pied, la musique, l'amour, l'écriture).

2 Inspirez-vous, ne pastichez pas.
Si vous voulez écrire, il y a fort à parier que vous êtes déjà un(e) lecteur(trice) passionné(e). Il n'y a pas de mal à ça, au contraire. Comme le rappelait l'excellente et bien nommée Francine Prose il y a quelques années à ceux qui craignent d'être « influencés » dans leur écriture par de grands écrivains : « Personnellement, je ne vois pas d'inconvénient à être influencée par Tolstoï ou Dostoïevski. »
N'oubliez pas, toutefois que vous ne vous lancez pas dans cette incertaine entreprise pour écrire « comme » ceux que vous admirez ou à leur manière : le pastiche peut être un genre amusant, mais vous ne ferez pas preuve d'une excessive prétention en ayant simplement l'ambition de trouver votre voix/voie à vous. Que vos goûts personnels soient plutôt « littéraires » ou plus « grand public » - ou les deux, c'est pas interdit -, gardez-vous d'imiter ceux que vous aimez.

 3 . Soyez bête.
Combien de romans sont gâchés par les prétentions à l'intelligence de leur        auteur, à son envie débordante de délivrer des messages, d'exposer ses              idées. Récit personnel ou roman, vous n'écrivez pas une thèse, vous racontez une histoire. Quitte à passer pour niais aux yeux des esprits forts et des  malins[3], racontez-la le plus simplement, le plus honnêtement possible.

4 . Trouvez le chemin le moins parcouru[4].
L'industrialisation et la mondialisation de l'édition font du livre un marché qui impose des « formatages » plus ou moins clairs, plus ou moins explicites. N'oubliez pas que si le thriller a tendance à se standardiser sous l'influence de John Grisham, l'horreur sous celle de Stephen King, le roman historique celle de Dan Brown, le polar celles de Harlan Coben ou Michael Connelly, l'autofiction celle d'Annie Ernaux, la littérature jeunesse celle de J. K. Rowling[5], tous ces auteurs majeurs dans des genres divers ont imposé leur voix et tracé leur voie à leur façon. Do it your way, Frankie - et you too, Franca !

5. Soyez ambitieux.
Vous en avez longtemps rêvé donc ne soyez pas petit bras, allez-y à fond en suivant votre instinct. Si vous vous plantez, que ce ne soit pas dans la médiocrité.

6. Soyez humble.
Vous êtes le douze milliardième humain à croire qu'il/elle a quelque chose d'intéressant à raconter. Ayez l'humilité de savoir que chaque ligne de votre littérature n'est pas forcément ce truc génial qui n'a jamais été dit avant. Autant que possible, restez clair et concis.

7. Laissez s'exprimer l'impatience.
Un texte littéraire n'est ni une bonne idée, ni un bon sujet, ni un bon titre, ni une bonne première phrase. C'est une nécessité intérieure, une obligation physique : il vous est impossible d'y échapper, vous ne pouvez pas faire autrement. Si vous pouviez, vous ne seriez pas en train de lire ces conseils.

8. Soyez patient.
La Chartreuse de Parme a, nous dit-on, été écrite en cinquante-deux jours. Vous n'êtes pas Stendhal, ni Alexandre Dumas, qui avait de plus la chance d'avoir dans son ombre un certain Auguste Maquet, coauteur reconnu ou ignoré de nombre de ses grands livres, dont Monte-Cristo? Même si on a vu des livres, des chefs-d'oeuvre à l'occasion, s'écrire à toute vitesse, tout le monde n'est pas Georges Simenon, connu pour sa vitesse d'exécution insensée, et il est rare qu'un bon livre s'écrive en une semaine ou deux. Sauf exception, l'écriture n'est pas un sprint, mais une longue randonnée en terrain accidenté. Et comme disait la conseillère financière américaine Suze Ormond, « there are no shortcuts ». In french,  il n'y a pas de raccourcis.

9. Soyez discipliné.
Quand vous vous mettez à votre table de travail, travaillez. Ne consultez pas Internet toutes les cinq minutes et laissez votre téléphone à distance. N'allez pas boire un café tous les quarts d'heure.

10. Laissez faire.
Les contraintes que vous vous imposez (nombre d'heures, style « ce matin quand les gosses sont à l'école, vendredi parce que j'ai pris mes RTT, cette semaine parce que j'ai posé mes congés pour ça ») peuvent être un piège. Si vous avez décrété que vous vous y mettiez à neuf heures et qu'à neuf heures vous êtes sec, ou crevé, mieux vaut vous allonger et faire une courte sieste que de piocher désespérément dans une mémoire ou une imagination rétives.

11. Est-il préférable d'écrire le jour, ou la nuit ?
Un exemple au hasard : moi. Longtemps je me suis couché de bonne heure (ça vous rappelle un truc ? bingo, oui, un écrivain de l'ancien temps a commencé un livre comme ça) : mes journées étant occupées par un travail salarié passionnant, je me levais au milieu de la nuit pour écrire ce que mon père appelait ses « petites couillonnades ». Un AVC a mis fin prématurément à ma vie de salarié ; insomniaque chronique, j'ai continué à écrire la nuit parce qu'on est peinard et qu'il arrive qu'une ombre tentante se dessine derrière une fenêtre éclairée et stimule l'imagination ; depuis que ma neurologue m'a gentiment engueulé en m'interdisant de faire un deuxième AVC, j'essaie de rester couché la nuit et d'écrire pendant la journée. Quand une idée géniale me vient la nuit, je ne bondis plus pour la noter : soit elle a disparu le matin et elle n'était peut-être pas si géniale que ça, soit elle s'est accrochée aux parois et il est toujours temps de la noter quand il fait jour.

 12. Les « trucs ».
Vous avez sûrement lu des dossiers sur le thème « Comment écrivez-vous ? ». Ça ne vous sert à rien. Qu'untel écrive sur un cahier ligné, un bloc Rhodia, un cahier Clairefontaine, sur des feuilles blanches ou à l'ordinateur, ça ne vous indique en rien le support qui vous convient le mieux ; idem pour les questions de stylo à encre, pointe Bic, feutre, crayon, voire plume sergent-major. Surtout n'achetez aucun des (nombreux) ouvrages qui vous révèlent les secrets de l'écriture, comment créer des personnages, comment construire une histoire. Tout ça, c'est drouille, arnaque et compagnie. Vous avez votre papier, votre écran, ce truc à écrire qui vous fouaille.  Go !

13. Un lieu où écrire.
Là encore, pas de règle. Certains préféreront la tranquillité d'une pièce fermée, d'autres s'installeront à la table de la cuisine, au bistrot du coin avec leur ordinateur ou leur cahier.

Un piège
« Je peux pas écrire parce que j'ai pas d'endroit, pas de table, pas la bonne lumière? » c'est du bidon : aménagez le possible, ou bien démerdez-vous. Ou bien vous cherchiez seulement une excuse pour exprimer vos regrets futurs de n'avoir pas écrit ce que vous rêviez d'écrire?

14. Musique ?
Y en a ki sont pour, d'autres contre. Moi chais pas, y a des  jours avec et des jours sans.

 15. Des rituels ?
Chais pas. Chacun son truc. Moi j'en ai pas, ni d'objet fétiche à part deux : un petit outil inca offert par mon camarade Jean-Daniel Baltassat ; une des deux cornes d'un taureau que j'ai vu mourir à l'abattoir de Tarascon.

 16. Assis, debout, couché ?
Peu importe, du moment que l'installation permet une posture confortable. Si c'est assis (mon habitude), un bon choix de chaise est important, et n'oubliez pas les appuis : chaise face à la table, pas de travers, pieds posés au sol, bien parallèles, largeur de bassin, posture de la montagne assise, mes lecteurs yogis et yoginis comprendront. Et puis l'appui intérieur, situé à peu près au-dessous du nombril : le chi des arts martiaux et de l'énergie sexuelle est aussi celui de l'élan créatif? Ready ? Au taf !

 

CHAPITRE 2. - J'ÉCRIS MON LIVRE

1. Un plan ?

Chais pas, faut voir. P'têt' ben qu'oui, p'têt' ben qu'non !

Non : écrire, c'est la liberté, on n'est pas à l'école.

Oui : certes un livre n'est pas un film, qui a besoin d'un séquencier précis et détaillé scène par scène, mais il y a des avantages à préparer le terrain. Blaise Cendrars, l'auteur du magnifique Poème du transsibérien, disait ainsi planifier ses romans dans le détail et n'avoir plus ainsi qu'à rédiger pour « remplir », ce à quoi il prétendait ne pas  prendre spécialement de plaisir Menteur !.

Conclusion : perso chuis plutôt pour le plan, avec un caveat[6] : qu'il ne soit pas un carcan, plutôt une main courante qui vous guide en vous laissant l'occasion de ces courtes excursions qu'on appelle digressions et qui sont parfois le meilleur du parcours.

2. Deux trucs qu'on ne vous dit pas - ou trop rarement. Au début d'un livre, les deux questions stylistiques fondamentales sont : « à quel temps l'histoire est-elle racontée ? » et « qui la raconte ? ». Dans les deux cas les réponses ont des conséquences, car chacune présente des contraintes spécifiques ; de plus, il faudra rester au long du texte en cohérence avec les choix de départ. En respectant vos propres choix, vous allez éviter la confusion inutile et dangereuse chez le lecteur :

a)   Le temps

-     écrire au présent est naturel et tentant, mais présente de redoutables inconvénients ;

-     le couple passé simple/imparfait est un classique qui a l'avantage de la souplesse et permet de créer sans effort des « plans » temporels différents ; l'imparfait doublé de l'imparfait du subjonctif pour la concordance des temps peut vous sembler bitrange autant qu'ézarre[7] (m'enfin, Léopoldine, putain de nonne, ne le comprîtes-vous point ? Il fallait afin que je connusse votre état que vous m'en informassiez) ;

-     le passé composé a son charme, mais il est malaisé à manier pour certaines scènes, et il devient vite lourd ;

-     le futur a eu sa mode (qui allait avec le « tu » - voir ci-dessous), mais dans la durée il présente de gros inconvénients ;

-     le conditionnel : il y a eu des tentatives en ce sens, me semble-t-il, mais je n'ai aucun exemple probant en tête.

b)  qui raconte ?

-     je, pourquoi pas ? Mais de quel « je » s'agit-il ? Un narrateur témoin ? Un protagoniste narrateur ? et puis ce « je » est-il fiable ? Le meurtre de Roger Ackroyd, le premier roman d'Agatha Christie que j'ai lu, est un bon exemple du potentiel diaboliquement efficace d'un narrateur à la première personne à qui le naïf lecteur n'a pas forcément raison de faire confiance ( je suis gentil, je ne spoile pas pour les chanceux qui n'ont pas  encore lu)

-     « il » ou « elle » présuppose le narrateur omniscient. S'il est tellement courant, c'est qu'il est souple, pratique et favorise la clarté du récit ;

-     « tu » a eu sa mode dans les années 1970, mais je le trouve très vite lassant ;

-     « nous » ou « vous » : compliqué, nous éviterions, vous aussi, donc ;

-     « ils », « elles » ou « ielles » : idem.

3. Bougez.

Pas toutes les trente secondes, mais même en ayant adopté une bonne posture vous avez besoin de bouger de temps en temps, ne serait-ce que pour vous décontracter les épaules et le dos, ou secouer vos neurones qui s'engourdissent dans l'immobilité.

4. Buvez.

Balzac c'était le café, pour d'autres c'est le vin rouge ou blanc, le whisky, le Coca, le thé à la menthe fraîche, l'absinthe, la bière, l'Orangina? Si vous en tenez pour les boissons excitantes, soyez prêt à assumer les conséquences pour votre foie et votre santé en général. Moi c'est l'eau - une gourde que je remplis plusieurs fois dans la journée.

5. Faites pas (pas trop) chier vos proches.

OK vous écrivez et c'est très important, vous n'êtes pas toujours aussi disponible que d'habitude pour les tâches ou les conversations du quotidien, mais votre conjoint(e) et vos enfants n'ont pas à être punis parce que l'écriture n'a pas avancé comme vous vouliez aujourd'hui. A la question « Tu as eu une bonne journée ? » vous n'avez pas besoin de répondre en détail, mais quelques mots seront mieux qu'un « mmm » agacé ou - pire - un aboiement. Pendant les repas vous avez des absences parce qu'il vous arrive de penser à un passage du livre en cours et vous êtes d'une humeur bizarre, ardue à déchiffrer pour les autres : à la fois vous ne pensez qu'à ça et voudriez ne parler que de ça, et en même temps vous refusez de raconter ce que vous écrivez parce que c'est votre voyage secret et si vous en dites un mot tout va s'évanouir et vous ne pourrez plus écrire. Souvenez-vous : c'est pas de leur faute si cette étrange obsession s'est emparée de vous - et ils n'ont pas tort de vous regarder comme un malade atteint de symptômes difficiles à comprendre.

 

CHAPITRE 3. - EH BIEN DANSONS MAINTENANT

1. Écrire c'est comme la valse ou le tango, il y a trois temps à respecter.

Temps 1 : la maturation. Il n'y a pas de loi sur sa durée : entre le moment où le désir d'écrire naît, commence à prendre forme, et le début de l'écriture proprement dite, il peut se passer quelques heures, quelques jours, quelques semaines, des mois, des années. Le projet que nous réalisons actuellement avec mon jumeau tamoul Léonard Anthony attend depuis vingt ans?

Temps 2 : l'écriture. Si ça jaillit, ça jaillit et tant mieux si c'est du goutte à goutte, let it be.

Temps 3 : la révision. Ça y est, vous avez un manuscrit. C'est fini ? Non, ça commence? Avant de le confier pour avis à qui que ce soit, relisez, révisez. Le diable, comme on dit, est dans les détails. Coupez : tout est toujours trop long, sauf Homère, Tolstoï et Proust - +et on répète toujours dix fois les mêmes choses.

Prêtez une attention particulière au début : première phrase, premier paragraphe, première page. Pas plus qu'il n'existe un manuel de « l'art d'écrire », il n'existe une « règle universelle des premières lignes », mais il est préférable de se tenir à l'écart des généralités mollassonnes (mon éditrice/agente d'épouse cite souvent un exemple catastrophique : « depuis les origines de l'homme? »).

Corrigez. D'accord, on n'est pas à la dictée de Pivot, mais vous voulez éviter que vos premiers lecteurs aient la vue obscurcie par une multitude pagailleuse de coquilles typographiques et de fautes d'orthographe ou de français. La révision comprend la ponctuation, évidemment, mais aussi le soin de la présentation : paragraphes, espaces, chapitres? le texte n'est pas seulement dans les mots et les phrases, il est dans les respirations intérieures qui lui donnent son rythme.

Ne surcorrigez pas non plus. Une certaine maladresse dans la spontanéité vaut mieux qu'un français correct, mais empesé.

2. Parfait n'existe pas. N'oubliez pas la phrase de Shakespeare (si vous ne la connaissiez pas, c'est cadeau) : « Il n'est d'excellente beauté sans quelque étrangeté de proportions. » Même si vous avez respecté les trois temps ci-dessus, votre texte aura encore des défauts - et s'il est publié il en aura encore.

3. Posez-vous à nouveau les deux questions fondamentales, celles des anges de Karin : ai-je fait de mon mieux ? Ai-je été assez patient ? Si vous répondez « non » en conscience à l'une des deux questions, peu importe que vous ayez passé un mois, un an ou dix ans sur votre texte, remettez-vous au travail.

4. Si vous répondez « oui », choisissez bien vos premiers lecteurs. Dans l'idéal ce sont des lecteurs/trices ; bien disposés à votre égard, vous leur faites assez confiance pour savoir qu'ils/elles ne se contenteront pas d'un « c'est super » ou « c'est génial », mais partageront sincèrement leur opinion, fût-elle critique. Par « opinion sincère », la plupart des auteurs (professionnels ou amateurs) entendent en réalité la reconnaissance de leur talent - si ce n'est de leur génie- mais si quelqu'un vous a lu avec attention et exprime sans vindicte particulière des réserves de détail ou d'ensemble, c'est important et toujours mieux que « c'est sympa ». Si vous n'êtes pas prêt à l'entendre, gardez le manuscrit pour vous.

5. N'écoutez personne. Vous me direz : à quoi ça sert d'avoir des lecteurs si on ne les écoute pas ? Je maintiens : si votre texte a quelque valeur il est probable qu'il sera plus ou moins déroutant, bizarre, différent, non conforme. Rappel : Vous n'écrivez pas pour entrer dans une case, ressembler à ce qui se fait déjà. Et vous ne pouvez pas plaire à tout le monde. Une réaction de lecteur en dit autant - et même parfois plus, je crois - sur ce lecteur que sur le texte qu'il lit.

6. Écoutez les bons conseils. Vous me direz : tu viens de dire de n'écouter personne, mec. Ouais? Vous me direz aussi : « Admettons ; mais alors comment distinguer les bons conseils des mauvais ? La règle est simple : un bon conseil c'est un truc que vous saviez déjà ; un mauvais c'est quelque chose que vous ne comprenez pas, qui ne résonne pas en vous. Il en est du conseil littéraire comme du conseil sentimental. Si la phrase commence par « à ta place, je ferais ci ou ça? » c'est mauvais signe. L'autre n'est pas à votre place, pas plus que vous n'êtes à la sienne. Sa bienveillance à votre endroit, son intuition ou sa lucidité peuvent vous aider à formuler une intention enfouie ou réprimée - et cela seul est précieux.

7. N'obéissez pas aux ordres.

L'écriture passe à tort pour une activité intellectuelle alors que c'est en réalité une activité éminemment corporelle. Souvenez-vous de ce que dit mon ami le capitaine Denis : « Le corps n'aime pas les injonctions, il réagit mieux aux suggestions. »

8. N'envoyez pas votre manuscrit à des écrivains connus dont vous espérez le soutien. Sauf coup de bol extraordinaire, ils ont autre chose à faire, ça les emmerde et ils n'ont pas le temps.

9. N'envoyez pas votre manuscrit au hasard. Vous me direz : « mais je ne connais personne dans le monde de l'édition, je n'ai pas de ?réseau? », souvenez-vous des exemples - ils sont nombreux - d'auteurs, classés « littéraires » ou « commerciaux », qui ont commencé par envoyer leur premier manuscrit par la poste ou à le déposer chez l'éditeur comme une bouteille à la mer. Certes, ils sont plus nombreux encore, les anonymes qui ont fini anonymes. Pourtant eux aussi avaient tiré les mots du coeur des nuits, du fond de la souffrance, eux aussi y avaient mis tout leur coeur, toute leur foi. Qu'est-ce qui leur a manqué ? Un peu de chance, peut-être ? Se cache-t-il parmi ces égarés jaunissant dans un fond de tiroir des chefs-d'oeuvre que le monde aura ignorés [8]? Peut-être : de toute façon, comme le pensait Tchekhov de ses propres oeuvres - et Luis Buñuel de ses films -, le célébré, l'ignoré, le beau, le laid, le sublime, l'atroce, tout ça sera soumis à l'universelle entropie et terminera en poussière dans la vaste malle de l'oubli.

10. Si après tout ça vous n'êtes pas découragé et souhaitez quand même tenter le coup, observez les noms des éditeurs de livres que vous avez achetés, lus et appréciés.

11. Préparez-vous au refus. Vous avez écrit pour vous-même et il peut se produire que les choses en restent là. Vous étiez seul au début de l'écriture, vous vous trouverez souvent seul dans la suite. Stephen King raconte qu'à ses débuts il avait planté dans la caravane où il vivait avec sa femme un clou qui tenait les lettres de refus de ses nouvelles par des magazines. Le premier roman de l'auteur de best-sellers mondiaux John Grisham a été refusé par plusieurs éditeurs avant d'être publié avec un premier tirage très modeste. Avant de publier son premier livre, Amélie Nothomb a essuyé beaucoup de refus. Avant le triomphe mondial de Harry Potter, le premier volume de la saga de J. K. Rowling, une mère célibataire qui ne connaissait personne, a été refusé un bon nombre de fois.

12. Oubliez tout ce qui précède. À part Tchekhov et les anges de Karin. Ce que j'en dis, moi?

Voilà. Bonne chance !



[1] Quoique?

[2] Les études.

[3] La peste soit de cette engeance !

[4] Titre d'un best-seller de Scott Peck inspiré d'un poème de Robert Frost : The Road Less Traveled.

[5] Exemples parmi d'autres, liste non exhaustive of course.

[6] cadeau du petit latiniste: mise en garde.

[7] contrepèterie lamentable  mais classique, en hommage à la mémoire de Vladimir  Kouzmine Karavaieff, père de mon meilleur ami de jeunesse Stéphane, mort il y a cinq  ans avec un foie bien abîmé.

[8] Note de Malcampo : Michel Tournier prétendait que les vrais écrivains étaient ceux qui n'avouaient jamais et gardaient leurs manuscrits (éventuellement chefs-d'oeuvre) dans leurs tiroirs.

 


ADIEU, MON BEL EDMOND !

 

(Yvan Audouard, écrivain, polémiste, conteur provençal,

avec son ami de jeunesse Edmond Volponi. )

 

L'homme qui est mort cette nuit n'avait pas sa page chez mon ami Ouiqui, ce n'était pas un « monsieur », un « important », mais un modeste minot marseillais dont la superbe moustache blanche ne dissimulait pas le sourire et dont les yeux, après plus de quatre-vingt-dix ans de pratique, continuaient à s'ouvrir avec émerveillement sur le monde.

Mon père s'était auto-interdit de conduite depuis qu'il s'était endormi au volant et avait percuté un camion ; invité dans des festivals littéraires ou des signatures en Provence, lorsqu'il avait épuisé la patience de son épouse, ma mère, chroniqueuse à L'Auto-Journal et conductrice au style très (trop) sportif, il faisait appel à des chauffeurs bénévoles. Edmond fut l'un de ceux-là et leur amitié fraternelle naquit dans les longs trajets aller-retour entre Fontvieille et Fuveau ou Valensole.

Brancardier, coursier, télétypiste pour Le Provençal à Avignon, puis à Paris, Edmond était devenu chef de différentes agences du quotidien régional. Surtout, sa passion pour la photographie en avait fait le photographe historique du festival d'Avignon, créé après la guerre par Jean Vilar. Marseillais l'un et l'autre, Edmond et Yvan mon père n'étaient séparés que d'une quinzaine d'années. Descendants l'un et l'autre d'immigrés italiens, c'étaient d'authentiques « fils du peuple » qui aimaient à évoquer l'atmosphère des quartiers de leur enfance : la Belle de mai, le Panier, Saint-Mauront. Les Volponi et les Audouard s'adoptèrent mutuellement ; Edmond et sa femme Marie-Thé (« la meilleure des Nîmoises », disait mon père, pour qui « nîmois » était en général un qualificatif injurieux) venaient aussi régulièrement à Fontvieille que nous allions leur rendre visite dans leur belle maison de Villeneuve-lès-Avignon.

Ayant vu les rangs se clairsemer autour de lui, mon père presque octogénaire appela un jour Edmond et lui annonça qu'il venait de le désigner comme son « meilleur ami de jeunesse ».
Au cours des derniers mois de la vie de mon père, début 2004, j'allais lui rendre visite presque tous les jours à l'hôpital Georges Pompidou ; et tous les soirs à la même heure, le téléphone sonnait. Je n'avais pas besoin d'écouter pour savoir qui appelait, je passais donc directement l'appareil à mon père. Où qu'il soit, en France ou en Italie, Edmond appelait.

Notre amitié s'est forgée au cours de ces mois difficiles et les années suivantes n'ont fait que l'approfondir.
Il y a en nous un besoin d'admiration effrité par le spectacle quotidien des hypocrites, des menteurs, des tricheurs, sans parler des corrupteurs ou des malfaisants. Cet homme-là je l'aimais, je l'admirais aussi, pour sa bonté, sa simplicité, son humour guérisseur - toutes qualités que l'on retrouve dans ses photos.

Autodidacte complet, il avait découvert la photographie et sans jamais en étudier l'art en était devenu un maître. Qu'il s'agisse du portrait (une de ses photos de Gérard Philipe est la photo du célèbre acteur), d'un enfant à une fontaine ou d'un paysage, il savait capter l'instant décisif d'un regard, d'un mouvement ou d'une lumière.

Adolescent, il avait développé sa passion de l'opéra au « poulailler » de l'opéra de Marseille, loin des mélomanes délicats, parmi les « populaires » qui hurlent leur enthousiasme ou leur fureur.

Il y a deux soirs, dans sa chambre d'hôpital où se relayaient ses filles et son amie Françoise, Claudia lui a fait écouter quelques-uns de ses airs favoris. Il ne parlait plus depuis quelques jours, mais le sourire s'est esquissé et les yeux ont brillé ; la bougie a été soufflée dans la nuit. Pour moi, pour nous, sa lumière brille toujours.

Adieu et merci pour tout, mon bel Edmond ; adieu, petit, comme tu l'as écrit, « tu t'es bien régalé ».

 

Edmond Volponi (1928-2022)

Référence : Edmond m'a gentiment enguirlandé un jour parce que je n'avais pas lu Beaumarchais,  son auteur fétiche, dont il avait découvert la langue via Rossini, car à l'époque,  à  l'opéra de Marseille, les récitatifs du Barbier de Séville étaient dits en français.


RENTRÉE LITTÉRAIRE

Va savoir pourquoi, au mois de juin, l'idée m'a pris de commander à ma libraire chérie Brouillard sur le pont de Tolbiac, un livre de Léo Malet que je n'avais pas lu, mais dont mon incertaine mémoire avait gardé la trace.

Indice no 1 : il y a des titres comme ça - Brouillard dans la rue Corvisart, le duo Dutronc/Hardy (paroles de Michel Jonasz, musique de Gabriel Yared) est une chanson dont je ne me lasse pas.

Indice n2 : Guy Marchand n'a pas forcément marqué l'histoire du cinéma français quoiqu'il occupe d'excellents rôles secondaires dans Garde à vue, Une belle fille comme moi, et dans Loulou, mais il était Nestor Burma dans la vieille série télé qui adaptait et transposait les aventures du personnage le plus connu de Malet.

Indice n3 : ancien anarchiste et surréaliste, Malet avait été proche d'André Breton ; mon grand-père André Thirion le cite à plusieurs reprises, sans beaucoup de considération, dans ses mémoires Révolutionnaires sans révolution.

Indice n4 : avec le changement climatique, tous ces attributs typiquement parisiens - le brouillard, la pluie - auront bientôt disparu, ne laissant de traces que dans les livres et les films de ces temps révolus où il faisait moche et froid. Il pleut sur Paris dans les Burma comme il neige sur l'Anatolie dans les films du grand Nuri Bilge Ceylan. Différence : les livres de Malet sont longs d'une paire de centaines de pages en moyenne, alors que les films du génial Turc durent trois heures - spoiler alert : la neige se met à tomber au bout d'une heure et demie à deux heures.

Brouillard ne m'a pas déçu et mon été s'est poursuivi avec les Burma que je vous invite, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, à commander chez votre libraire favori, soit dans les éditions de poche (Fleuve noir), soit dans les trois volumes de la collection « Bouquins ».

Je lis doucement, car je prends des notes, j'essaie de faire le tri des adresses réelles ou imaginaires où Nestor m'entraîne dans ses enquêtes : le bar L'île de la Tortue, rue Daunou, a-t-il jamais existé ? et la maison de haute couture Irma et Deniserue de la Paix ? l'hôtel des deux Jumeaux rue de la Tour d'Auvergne ?

De rue en rue, je trouve des traces de ma propre existence.

Dernier indice avant que tu passes commande : moi, je lis pas vite (l'âge, le côté obsessionnel), mais ça se dévore aussi : action rapide, dialogues vifs et drôles, le gars ne traînait pas en route.

 

Références

Brouillard sur le pont de Tolbiac et 120 rue de la Gare (le premier publié en 1943 dans une maison tout juste créée, les éditions Robert Laffont) sont disponibles en Fleuve noir.

Les trois volumes de la collection « Bouquins » proposent les livres plus ou moins dans l'ordre, non de leur publication, mais de la biographie reconstituée de Burma, depuis sa première enquête (Gros plan sur macchabée)jusqu'à la dernière (Nestor Burma dans l'île). L'édition, dirigée par Francis Lacassin et à laquelle Malet lui-même avait participé, est un modèle : le travail de la maîtresse d'oeuvre, Mme Nadia Dhoukar, éclaire et enrichit sans alourdir et les documents complémentaires sont un trésor pour qui, au-delà des romans et du détective, veut sonder la personnalité multiple et fascinante de son créateur.

PS. Au cas où le caractère obsessionnel de ma nature ne vous serait pas apparu dans toute son effroyable netteté, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, sachez que je ne me contente pas de lire attentivement : je note les plaques d'immatriculation des autos, les numéros de téléphone en lettres, comme « à mon époque » : Stéphane mon meilleur ami, c'était MAI (Maillot) 28 99. Pas encore de MAI dans Malet, ni de SAB (Sablons, comme chez moi) mais des GUT(enberg), des ETO(ile), des BOL(ivar), des ELY (sées). En conséquence de quoi, poursuivant mes lectures, je vais peut-être soigner mon nestorburmisme en vous en digressant les merveilles. Sur ce, bonne rentrée - et allez l'OM ! Baille ze ouais, cela n'est pas hors sujet, car les enquêtes de Burma l'emmènent aussi à Marseille.

 


LA LUMIÈRE DE ROMY

Pourquoi tant de jeunes parents donnent-ils à leur petite fille le prénom « Romy » ?

Est-ce par admiration de l'athlète Romy Müller[1], championne olympique en relais 4 × 100 mètres est-allemand, de la basketteuse Romy Bär, de la patineuse artistique Romy Kermer ?

Ce n'est pas impossible, mais la bonne réponse a toutes les chances d'être autre : la Romy qui fait rêver les géniteurs de petites princesses est née Rosemarie Magdalena Allbach et a fait carrière au cinéma sous le prénom de Romy et le nom de sa mère, l'artiste de music-hall et actrice Magda Schneider. Enfant star à quinze ans pour ses rôles dans les films Sissi, Romy échappa vite à ce que M. Tulard dans son Dictionnaire du cinéma nomme le risque d'une carrière désastreuse ; entre les bons artisans, les faiseurs et quelques grands, elle sut ne jamais être vulgaire à l'écran comme dans la vie où ses idylles (avec Delon, avec Trintignant, avec Dutronc?) et ses souffrances privées étaient scrutées avec avidité par les paparazzis et confondues avec celles des personnages qu'elle interprétait. Romy n'avait jamais connu d'éclipse[2] lorsqu'on la retrouva morte chez elle, à quarante-trois ans - il y a quarante ans presque jour pour jour.

Ses qualités d'actrice, que je trouve éminentes, sont parfois débattues, et les meilleurs films où elle a joué ne sont pas toujours ceux dont elle était la vedette, mais de 1958, date de son premier film français, Christine, le mélo qui lança la carrière d'un certain Alain Delon, au début des années 1980, au travers des passions et déboires sentimentaux, elle est restée celle qui attire la lumière dans tous les films où elle jouait. Truffaut, qui admirait les stars, ne s'y était pas trompé. La caméra de l'enfant de Pigalle s'attardait sur les visages des hommes, mais elle tombait amoureuse des femmes, de Jeanne Moreau à Fanny Ardant en passant par les soeurs jumelles Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, Julie Christie et Isabelle Adjani. Que serait-il advenu s'il avait mené à bien ce projet mentionné dans une lettre de 1964 d'une comédie dramatique sur un couple jeune qui se sépare et se réconcilie, avec Belmondo et Romy ? Comme disait Sacha Guitry, faisons un rêve?

Dans Mado (Sautet, 1976), ce n'est pas Romy qui interprète le rôle-titre, mais l'assez charmante Ottavia Piccolo (excellente dans La Veuve Couderc où elle est l'objet de lahainede SimoneSignoret) ; pourtant c'est Romy que l'on voit. Même dans un de ses films qui ont le plus mal vieilli, L'important c'est d'aimer (Zulawski, 1975), elle irradie et, aux côtés de Jacques Dutronc, fait passer le style outré des situations et des dialogues d'un film qui se veut un hymne romantique et ne nous apparaît aujourd'hui que comme un mélo verbeux et faux de part en part.

Si le cinéma reste « l'art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes » (la phrase de Jean-Georges Auriol, des Cahiers du cinéma, a si souvent été citée par Truffaut et correspond si bien à une bonne partie de son propre art qu'elle lui est souvent attribuée), Romy était le cinéma. Si c'est l'histoire d'une princesse qui a des malheurs, elle l'était aussi, car entre les épreuves fictives vécues par ses personnages et celles qu'elle affrontait dans la vraie vie, on ne pouvait qu'être ému à voir tant de beauté mariée à tant de souffrances et tant de désir d'aimer s'achever dans pareille solitude.

Mon top 10 Romy (dans le désordre)

Le Vieux Fusil (Robert Enrico, 1975) est un drame qui a bien vieilli : la partie d'action où Noiret se débarrasse un à un des méchants nazis fait un peu jeu vidéo et c'est quand même gonflé, au moment où il va appuyer sur la gâchette de son vieux fusil, d'interrompre la scène pour un flash-back sur le bonheur passé avec Romy, qui n'apparaît pour l'essentiel qu'évoquée. Le scénariste Pascal Jardin a raconté qu'il a écrit le film en proie à l'émotion violente d'un chagrin amoureux. Il voulait à la fois tuer le maximum de personnages (la folie meurtrière vengeresse de Noiret, c'est la sienne) et ressusciter les moments heureux vécus avec une femme aimée. Noiret superbe comme toujours, Bouise épatant second rôle, comme toujours : à près d'un demi-siècle de distance, ça vaut son César (le premier, en 1976, remis par M. Gabin et Mme Morgan, excusez du peu) et le César des Césars Garde à vue (Claude Miller, 1981). Romy est l'épouse malheureuse, frustrée et accusatrice du méchant notaire innocent Michel Serrault. Elle est superbe de beauté et d'ambiguïté.

Le Procès (Orson Welles, 1962). Quel nez, la petite ! Elle est déjà une star naissante quand elle accepte le rôle de Leni, la petite salope allumeuse du Procès de Kafka revu et corrigé par Orson Welles. Voici notre ex-Sissi au milieu d'un casting international de haute volée : côté hommes Anthony Perkins et Welles lui-même, côté femmes Jeanne Moreau, Suzanne Flon et Madeleine Robinson. Pour les séquences où elle apparaît, elle est plus que parfaite dans un rôle trouble qui ne ressemble à aucun de ceux qu'elle a joués. Pas mal pour une petite princesse qui n'a jamais appris, n'est jamais montée sur les planches avant que sa mère ne la sorte du pensionnat pour son premier rôle.

César et Rosalie est un des films de Sautet qui a le mieux vieilli et son personnage de femme libre amoureuse de deux hommes (César c'est Yves Montand, et David, l'autre, c'est Sami Frey, « le beau Sami », très bien) est moderne par ses ambivalences. Quant au plan final, son regard posé sur ses deux amoureux qui boivent ensemble, il est superbe et propose au spectateur la seule fin qui vaille dans ce genre d'histoires : la fin ouverte qui nous permet de supposer qu'elle va en choisir un (plutôt César), aucun, ou continuer avec les deux. Comme l'écrit l'excellentissime Léonard Anthony dans un ouvrage à paraître dont je ne vous donne pas le titre pour faire monter le suspense : « L'inachevé est la forme la plus aboutie de toute création. »

Pour rester avec Sautet, j'aime beaucoup le rôle de Romy dans Max et les ferrailleurs, où elle est cette jeune prostituée manipulée par Piccoli - aussi antipathique qu'attachant, aussi attachant qu'antipathique, dans le sens que tu préfères. Là encore, il y a un regard d'elle sur lui, vers la fin, quand elle a tout compris, qui est plus fort que des kilomètres de dialogues.

La Banquière, même si cela agaçait son réalisateur, est le film de Francis Girod dont on se souvient. Remarquable la performance de Romy en aventurière et femme d'affaires bisexuelle en butte à l'hostilité d'hommes de pouvoir qu'elle dérange ; superbement construit le scénario ; plaisir des merveilleux seconds rôles joués par des comédiens de premier plan (Trintignant un méchant épatant, Auteuil, Marie-France Pisier, Brialy, Claude Brasseur?).

La Passante du Sans-Souci. J'avoue que c'est assez récemment que j'ai vu le film de Jacques Rouffio tiré d'un roman de Kessel que je n'ai pas lu. Ça vaut bien au-delà du voyeurisme de voir Romy, toujours aussi belle, marquée par la mort récente de son fils David, suivie du suicide du père du garçon, son ex-mari l'homme de théâtre Harry Meyen. Montand, qui a toujours eu de la prestance et une présence, était à ses débuts un comédien limité et je le trouve souvent moyen dans ses films des années 1950 et 1960, même les plus connus. À force de tourner avec des bons, comme Sautet ou Costa-Gavras, il est devenu bon lui aussi et il donne une vraie densité à son personnage d'homme d'affaires philanthrope qui commet un meurtre pour solder les comptes de son enfance chamboulée par les nazis. L'histoire tient la route, la cinématographie est belle et les acteurs de soutien sont excellents : Gérard Klein n'est pas encore l'instit popularisé par la télé, Dominique Labourier (la délicieuse partenaire de la non moins délicieuse Bulle Ogier dans Céline et Julie vont en bateau) prouve sa versatilité, on a du plaisir à retrouver Véronique Silver (la mémorable narratrice de La Femme d'à côté de Truffaut) en présidente du tribunal. Fun facts révélés par mon ami Ouiqui : le jeune comédien excellent qui interprète le personnage de Montand jeune n'a plus jamais tourné : il est devenu un mathématicien de haut niveau qui a obtenu la médaille Fields, l'équivalent du Nobel pour les maths. Vers la fin du film, apparition pour une scène de deux méchants qui agressent Montand et le menacent : l'un des deux est Jean Reno.  Fun fact rapporté par Malcampo, qui ne se contente pas de relire et corriger : Dans une interview, Klein a raconté que Romy et lui s'étaient très bien entendus, ils parlaient beaucoup ensemble pendant le tournage et Romy l'avait prévenu dès le départ : il faut que tu saches que je n'ai aucun humour? 

Clair de femme : encore Montand/Romy, quelques années après César et Rosalie mais ce n'est ni du Sautet, ni le Gavras que l'on visualise en pensant à Z ou à L'Aveu - un film poétique et rêveur sous son apparence d'intrigue politico-policière, un film romantique sur la renaissance du sentiment amoureux chez des êtres qui, pour des raisons différentes, n'y croient plus.

Le Train, de Granier-Deferre, vient en bout de cette liste, mais c'est l'un de mes préférés. Par un dédoublement courant au cinéma, on devine sans avoir eu l'info que l'amour impossible entre les deux protagonistes, Romy et son partenaire masculin, le toujours supérieur Jean-Louis Trintignant, n'est pas de l'ordre de la pure fiction. Tirée d'un roman de Simenon, l'intrigue a pris de la texture dans les souvenirs d'enfance du réalisateur, qui raconte avec une belle surprise rétrospective de modeste indécrottable que c'est Romy, déjà grande star, qui vient le voir pour lui proposer de tourner avec elle ; il mentionne avec humour le goût prononcé de la star à se montrer nue. Excellents seconds rôles de Nike Arrighi (la maquilleuse de La Nuit américaine),Régine, prostituée à l'âme généreuse, Maurice Biraud, Anne Wiazemsky (la jeune fille de l'inoubliable Au hasard Balthazar), Paul Le Person et autres.

Je suis embarrassé pour parler d'un film à succès (le plus grand de Sautet, je crois) et qui a beaucoup fait pour la légende de Romy : Les Choses de la vie. Les rôles principaux(Piccoli, Romy, Lea Massari) sont formidables, bons rôles secondaires de Jean Bouise et Dominique Zardi, un de ces acteurs qu'on voit souvent dans les bons films français de ces années-là, mais qu'on ne reconnaît pas toujours ; petit rôle de Boby Lapointe, que Sautet a fait tourner à trois reprises, mais jamais chanter, à la différence de Truffaut - l'apparition du grand Boby dans Tirez sur le pianiste a d'ailleurs relancé sa carrière de chanteur. Ça m'a semblé parfois un peu long pour un film court (1 h 29, dit mon ami Ouiqui) et au bout de cinquante ralentis sur l'accident de voiture, avec la roue détachée qui tourne ou Piccoli allongé dans l'herbe, on se lasse.

Embêté pour La Mort en direct, le film anglais de Bertrand Tavernier, merveilleux réalisateur qui, à mon sens, s'est égaré dans une sorte de Truman Show auquel manquerait tout humour. Du début à la fin, j'ai eu du mal à y croire, malgré le talent de Romy et celui de son protagoniste Harvey Keitel.



[1] Fun fact, mon ami Ouiqui m'informe que le nom de naissance de cette sprinteuse était Schneider. À peu de chose près, deux Romy Schneider auraient coexisté, ou bien notre Romy aurait fait carrière sous le nom de Allbach.

[2] Sinon une assez brève, d'où son ex Alain Delon la sortit généreusement pour qu'elle co-stare avec lui dans La Piscine.


LINO, CE HÉROS (3)

Mon Top 14-18 LINO (plus ou moins par ordre de préférence personnelle au moment où je conclus).

GARDE À VUE (aussi dans le top Michel Serrault, qui dans son rôle de notaire odieux, mais innocent réussit l'exploit de presque « voler la vedette » à Lino). Guy Marchand dans un coin de la pièce, passage de Romy, excellente en épouse frustrée, malheureuse et vengeresse.

DERNIER DOMICILE CONNU (excellent Giovanni servi par Marlène Jobert - très mimi, cheveux roux, yeux verts, mollets dynamiques à la limite de l'énervement -, et les superbes seconds Paul Crauchet - encore lui ! - et Michel Constantin).

L'ARMÉE DES OMBRES : un des meilleurs Melville, sans doute le plus personnel de l'homme au Stetson, et le film français sur la Résistance. Aux côtés de Lino, chef de réseau, que du lourd : Signoret, superbe, Paul Meurisse sobre et sombre, Serge Reggiani pour une séquence, Paul Crauchet bien sûr, toujours juste quoi qu'il joue (ici un traître).

LE DEUXIÈME SOUFFLE (top Delon aussi). Selon le témoignage de Giovanni, auteur du roman et coscénariste du film, pour la scène où Lino doit courir pour rattraper un train, Melville a, sans prévenir l'acteur, donné instruction de faire accélérer le train progressivement, afin qu'il n'y ait rien de joué dans l'essoufflement, l'épuisement de son acteur vedette.  « Il me prend pour qui ? »  se serait, selon José,  exclamé Lino. Au-delà de cet incident, Lino s'est très mal entendu avec le terrible Melville, au point de refuser de tourner dans Le Cercle rouge, préférant payer un dédit (le contrat était signé) pour ne pas avoir à supporter une autre fois les humeurs du réalisateur obsessionnel et notoirement difficile. À cette décision nous devons le choix heureux de Bourvil pour ce qui serait son dernier rôle - et le chef-d'oeuvre de Grumbach/Melville.

LES GRANDES GUEULES (top Bourvil aussi). J'ai rapporté plus d'une fois à mon ami Vincent « le King » un fun fact de tournage raconté par Giovanni, scénariste de l'excellent film d'Enrico. Dans le groupe de taulards employés dans la scierie reprise par Bourvil, figurait un des deux « costauds » américains du cinéma français : Jess Hahn (l'autre était Eddie Constantine). « En vrai », Lino, ancien boxeur et catcheur, frappait lourd ; en face de lui, l'autre dur du film c'était pas Hahn, mais Bourvil - un roc. Mon King, tu te fous de ma gueule parce que je la raconte une fois encore et tu la connais par coeur, mais peut-être pas mes adoré(e)s follohoueurs et follohoueuses.

LES AVENTURIERS (top Delon également) super fin dans le décor d'un endroit alors peu connu : le fort Boyard.

LE SILENCIEUX, excellent thriller de Pinoteau, même si on comprend toujours pas tout au scénario Pinoteau/Dabadie (bonheur de voir deux merveilleuses très différentes : Suzanne Flon et Lea Massari).

L'EMMERDEUR (vaut aussi pour Jacques Brel, génial). Fun fact : c'est le premier François Pignon du scénariste Francis Veber, futur réalisateur de La Chèvre, des Compères, du Dîner de cons et du Placard. Entre doux dingue, tête en l'air, et victime de la méchanceté des autres, il y aurait une étude sérieuse à mener de Pignon et de ses transformations dans l'opus vébérien.

UN PAPILLON SUR L'ÉPAULE, un des meilleurs Deray - la plus belle mort de Lino, excellents rôles secondaires, de Paul Crauchet notamment, mais aussi Nicole Garcia et Jean Bouise. Fun fact : il est pas mal question d'une mallette que des méchants très méchants veulent récupérer à tout prix. Lino qui aimait bien comprendre demandait sans cesse à Deray et à ses coscénaristes ce qu'il y avait dans cette fameuse mallette et la réponse revenait, agaçante, toujours la même : « Il y a ce que tu veux. » Et nous, on n'a toujours pas la réponse. Jolie métaphore de la vie, peut-être : il y a ce qu'on veut, ou ce qu'on y met ; et s'il n'y avait rien ?

TOUCHEZ PAS AU GRISBI. On comprend que Gabin ait aussitôt « adopté » Lino. René Dary (rien vu d'autre avec lui ou me souviens pas) et Paul Frankeur sont excellents, mais celui qui occupe l'écran avec Gabin, c'est Lino. La légende dit que, débutant absolu, il avait demandé par provocation un cachet énorme (1 million d'anciens francs, c'est énorme ?), presque équivalent à celui de Gabin, et qu'à sa surprise il l'aurait obtenu. Les producteurs en ont eu pour leur argent. Dora Doll et (surtout) Jeanne Moreau excellentes dans les rôles féminins secondaires.

LA SEPTIÈME CIBLE. Le scénario de ce thriller décalé, signé Pinoteau et Dabadie, est déroutant et parfois improbable, mais Lino est crédible et efficace ; en plus à ses côtés il y a Jean Poiret, Lea Massari, Elizabeth Bourgine ; ce ne sont pas les débuts de Jean-Pierre Bacri, qui deviendra bientôt le grincheux le plus sympathique et célèbre du cinéma français, mais il y est épatant en flic obstiné et pas gracieux.

UN TAXI POUR TOBROUK. Pendant une bonne partie du film, le ton est celui d'une comédie et il y a en effet des scènes comiques et de bonnes répliques « classiques Audiard ». C'est en réalité un film désenchanté, presque désespéré.

100 000 DOLLARS AU SOLEIL est un drôle de western où les chevaux sont remplacés par des camions. On pense à un Salaire de la peur devenu comédie. Le rôle secondaire de Bernard Blier est si distrayant que le duo Belmondo/Lino est en réalité un trio. Gert Fröbe est un des fidèles méchants Allemands du cinéma français.

CADAVRES EXQUIS. Ça finit mal pour Lino, flic acharné et qui pose les yeux là où il ne faut pas, mais c'est chouette de l'entendre en italien, et c'est dirigé par l'excellent Francesco Rosi. Plaisir de voir quelques figures du cinéma international : Alain Cuny (le compagnon d'Arletty dans Les Visiteurs du soir, où Jules Berry est l'inoubliable diable),Max von Sydow et Fernando Rey (l'acteur bunuélien par excellence - fun fact : il a aussi joué le rôle du prêtre dans Les Sept Mercenaires ; pas mal de nanars aussi, mais on oublie).

Pas vu l'autre film italien notable, Cent jours à Palerme (Giuseppe Ferrara, 1984), mais interviewé après sa sortie, Lino disait franchement que ça s'était mal passé entre lui et un metteur en scène dont il n'était pas sûr qu'il en soit réellement un. Habillé pour l'hiver, le mec.

ADIEU POULET. Épatant duo Lino/Patrick Dewaere. Trois « cadors » des seconds rôles Victor Lanoux, politicien salaud très convaincant, Françoise Brion troublante et méchante « Madame Claude », Julien Guiomar, cynique directeur de la police. Encore un (super) scénario signé Francis Veber.

ASCENSEUR POUR L'ÉCHAFAUD. Les rôles principaux du film sont l'ascenseur et la musique de Miles Davis, mais le scénario n'est pas si mal et le trio Jeanne Moreau/Maurice Ronet/Lino est franchement for-mi-da-ble.

LE RAPACE. Un vrai personnage pas clair, et donc intéressant, un vrai film d'aventures, même si le pays latino-américain imaginaire où Giovanni situe l'action est aussi improbable que ceux de René Clair (Le Dernier Milliardaire)ou Louis Malle (Viva Maria).

LE RUFFIAN. Un bon film d'aventures de Giovanni. Claudia Cardinale en « baronne » : magnifique, comme toujours. Très bon début - et très bonne fin aussi.

LA GIFLE marque également les débuts à l'écran d'une jeune actrice promise à un bel avenir : Isabelle Adjani. D'après elle, lorsque la scène de la fameuse gifle est arrivée, Lino n'y a pas été à moitié.

LE CLAN DES SICILIENS. Du pur divertissement, mais ça reste un grand plaisir plus d'un demi-siècle après. Le scénario (Verneuil/Pelegri/Giovanni) fonctionne jusque dans ses épisodes improbables. Delon épatant en traître, Gabin et Lino nickel, comme d'hab. Edward Meeks, l'un des Globe-trotters (l'autre était le jeune Yves Rénier) est le pilote de l'avion que le gang Gabin détourne. Je voyais le très sympathique Edward (un des Américains de la télé et du cinéma français) comme compagnon de vie de l'amie de mes parents Jacqueline Monsigny (autrice de Floris, mon amour). Ils ont même écrit des livres ensemble (notamment sur Grace Kelly, avec laquelle, me dit mon ami Ouiqui, il a tourné un court-métrage inédit) - et un scénario.

LA CAGE. Au premier abord, une curiosité : c'est un bon film qui ne vaut pas seulement par la présence mystérieuse, magique, inquiétante, d'Ingrid Thulin, une des actrices fétiches d'Ingmar Bergman. C'est en apparence un film de genre, un thriller, mais c'est aussi une comédie. Inclassable, donc, et assez jouissif.

125, RUE MONTMARTRE. Vaut aussi pour l'évocation du quartier de la presse, ainsi que les autres protagonistes : Robert Hirsch, qui laissera peu à peu le cinéma pour le théâtre, Andréa Parisy la vilaine et Dora Doll la gentille, Jean Desailly très bien en commissaire peu sympathique, mais efficace.

UN TÉMOIN DANS LA VILLE. Vaut aussi pour la poursuite finale des taxis 403. Pas plus que la poursuite de poids lourds vers la fin de Gas Oil, ce n'est répertorié dans les grandes poursuites du cinéma, mais c'en est une bonne - et qui sort de l'ordinaire - et tous ces phares braqués vers Lino, assassin en fuite, sont comme des yeux accusateurs.

 

À éviter : ESPION LÈVE-TOI. Le film d'Yves Boisset est à la fois d'un scénario improbable (Audiard paresseux à partir d'une Série noire dont je ne sais rien) et d'une exécution lourde ; il réussit l'exploit de rendre insipides des acteurs aussi bons que Michel Piccoli, Bruno Cremer et Heinz Bennent. Fun fact rapporté avec humour par Boisset (plût au ciel qu'il en eût fait preuve dans ses films) : pour les besoins d'une scène, Lino doit se rendre dans une boîte fréquentée majoritairement, si ce n'est exclusivement, par des gays. Ayant demandé si on ne pouvait changer ce lieu pour une boîte « normale », il accepta en maugréant, à condition qu'il n'ait pas à « leur » parler. Aujourd'hui, il serait « cancel » pour homophobie.

On peut aussi passer sur La Grande Menace (Jack Gold, 1978) où, flic français détaché à Londres, on l'entend à l'occasion parler un anglais potable (moins bon que celui de Gabin, à coup sûr) : le film est un polar fantastique au scénario invraisemblable (Lino flic n'y comprend rien et nous non plus d'ailleurs), et on a du mal à tenir, malgré la présence de la belle Lee Remick et le passage en méchante salope de la charmante Marie-Christine Barrault ; fun fact, j'ai  un temps « fréquenté» cette dernière (en tout bien tout honneur) quand elle enregistrait pour Édition no 1, où j'officiais « sous » Bernard Fixot, des spots de pub dans les studios d'Europe 1 rue François-Ier ; je l'ai revue plus tard, amoureuse épouse du très sympathique Vadim Plémiannikov, plus connu sous son nom français de Roger Vadim, découvreur (entre autres) au propre et au figuré de Brigitte Bardot.

Dans les premiers Lino tête d'affiche, on peut voir à la rigueur l'improbable et distrayant Le Gorille vous salue bien, où c'est un plaisir de voir Pierre Dux (de la Française, comme dit PPC) et Charles Vanel dans des rôles secondaires, mais Lino a eu le nez creux, malgré le succès, de décliner l'offre de poursuivre cette frenchy franchise sans grand avenir et de laisser le rôle à Roger Hanin (qui veut voir La Valse du Gorille ?Pas moi).

Le Fauve est lâché est assez radicalement grotesque, malgré la participation de Claude Sautet au scénario et la présence de bons acteurs secondaires : Paul Frankeur, Alfred Adam, François Chaumette, Estella Blain - cette dernière si je ne m'abuse se mangeant une bonne mornifle de Lino.

Boulevard du rhum est loin d'être le meilleur Enrico, mais c'est marrant de voir Bardot vamper Lino quand elle danse avec lui, tout en respectant la règle de base : ni bisou ni coucherie.


LINO, CE HÉROS (2)

De Gabin à Lino

C'est avec Gabin et Jacques Becker que débute à l'écran le sportif forcé à la retraite par une défaite et une mauvaise blessure.

Les fées Lumière, ayant cruellement ignoré le come-back Gabin/Dietrich, sont alignées pour que le grand retour de Gabin marque aussi le brillant début de celui qui devient son fils spirituel.

Lorsque Gabin expose sa conviction qu'on n'apprend pas à devenir comédien, c'est Lino qu'il cite en exemple : dès son premier film, Touchez pas au grisbi, l'ancien boxeur exprime une incroyable aisance, un naturel qui vont par étapes le sortir des rôles de second couteau. Truand et traître dans Grisbi, Becker lui confiera un rôle de galeriste salaud dans Montparnasse 19, pas un de ses chefs-d'oeuvre, le biopic où Gérard Philipe incarne Modigliani de façon assez théâtrale[1]. Lino impressionne pourtant : ici il n'est ni porte-flingue ni cogneur ; juste un marchand d'art cynique, jaloux et profondément antipathique. Entre-temps il a été de nouveau truand, puis flic (plutôt marrant de le voir se faire envoyer à terre sur une prise de judo par une fliquette fluette dans Maigret tend un piège). La filmo (merci encore à mon ami Ouiqui !) indique quelques titres qui doivent valoir leur pesant de confiseries Bahlsen (on aime), ou de glaces Miko, comme Les Mystères d'Angkor[2] (William Dieterle, 1960) ou Le Jugement dernier (Vittorio De Sica, 1961). Peu à peu, Lino peut abandonner son activité gagne-pain d'organisateur de combats de catch. Ça y est, il est devenu un acteur professionnel qui peut assurer le quotidien de sa famille.

C'est à partir du Gorille vous salue bien (Bernard Borderie, 1958) que Lino occupe le devant de la scène et, sans cesser d'incarner des personnages secondaires plus ou moins intéressants, enchaîne les premiers rôles : il rend potable celui à la base peu engageant qu'il occupe dans le médiocre Le Fauve est lâché (Maurice Labro, 1959), il est mari trompé et assassin dans l'excellent noir de Molinaro, Un Témoin dans la ville,1959), il est voleur volé par ses camarades de fric-frac et dupé par sa maîtresse dans la bonne adaptation de Boudard par Simonin/Audiard/Granier-Deferre (La Métamorphose des cloportes, 1959), un rôle qu'il a contribué à rendre moins odieux, mais qu'il a choisi pour son ambiguïté. Crieur de journaux embarqué dans un improbable imbroglio, il est injustement accusé d'un crime dans l'excellent 125 rue Montmartre (Grangier,1959). Déjà il met à profit sa notoriété naissante pour construire ce personnage qui s'imposera dans la suite de sa carrière, l'homme au grand coeur qui sait cogner s'il faut, mais ne trahit pas. Pour l'homme qui n'embrasse pas, il faudra attendre un peu, car dans Montmartre il embrasse Dora Dollet se retrouve même au lit avec elle? Truand en fuite aux côtés du tout jeune Belmondo dans l'excellent premier film de genre de Sautet Classes tous risques (1960), il traverse le désert en soldat héroïque dans le subtil et amer Un Taxi pour Tobrouk (Denys de La Patellière, 1961, scénario et dialogues d'Audiard, superbes seconds rôles de Charles Aznavour et Maurice Biraud, notamment) et surtout à partir des légendaires Tontons flingueurs (Georges Lautner, 1963) il est une tête d'affiche ; désormais, qu'il soit truand, tueur, flic, espion, juge ou honnête homme, il installe de film en film ce personnage d'un homme d'honneur fidèle à la parole donnée et qui, à l'écran du moins, ne se retrouve plus jamais au lit avec sa partenaire, si jolie soit-elle, un homme qui n'embrasse pas, mais qui gifle (à l'occasion) les vilaines filles menteuses. Ainsi devient-il « Lino », qu'un magazine français des années 1970 classe, sondage à l'appui, comme le Français le plus populaire, juste derrière le commandant Cousteau. Côté box-office, il atteint les sommets presque dans tous les genres. Avec 89 millions d'entrées dans les films où il tient le rôle principal, mon ami Ouiqui me dit qu'il pèse à lui seul plus de 60 % du box-office des films français de sa période d'activité. Je souris de le voir en bon flic français face à Gabin capo sicilien dans le film de Verneuil Le Clan des Siciliens. Le Rital et le Parigot-Normand d'adoption ont-ils songé à échanger les rôles ? Comme toujours ils sont impeccables l'un et l'autre, Gabin en voyou patriarche et Lino en flic têtu, secondés par un Delon particulièrement bon - comme toujours - dans le pas net. Prof d'histoire-géo dans La Gifle, romancier dans La Septième Cible où, fun fact, on voit l'entrée historique des éditions Robert Laffont place Saint-Sulpice[3], il a su sortir de sa zone de confort, celle où il excellait et se sentait à l'aise. Un scénariste et cinéaste aussi carré que mon ami José Giovanni lui a donné des rôles ambigus et subtils : le mercenaire du Rapace, l'aventurier du Ruffian ou des Aventuriers sont chargés d'ombre, comme le flic opiniâtre, désabusé et finalement cynique de l'excellent Dernier domicile connu.

Pour les amateurs du héros pur et dur, ils ont été troublés par la révélation post-mortem d'une double vie sentimentale : oui, Lino était bien ce mari attentif, ce père de famille exemplaire, cet ami fidèle, ce militant discret d'une association d'aide aux enfants handicapés. Tout ça, c'était pas de la frime. Mais non, il n'était pas cet homme parfait, cet être idéal qui n'a rien à cacher et a vécu une vie sans tache. Oui, mais non, mais oui, tout ça : un humain, en somme. Et « Lino », tout simplement.

 

 



[1] Et encore, on a échappé au pire. Dans la première version du script écrit par Jeanson, l'artiste passait une partie de son temps à déclamer des vers de Nerval ou de Rimbaud. En reprenant le projet prévu pour Max Ophüls, décédé avant le tournage, Becker a rapproché le script de sa manière à lui, plus sobre et moins bavarde. Ouf, même si Jeanson en a pris ombrage et a retiré son nom du générique.

[2] Bizot prétend que ce sont des lectures et des cours au Collège de France qui lui ont donné le désir d'Angkor, mais il faut que je lui demande si ce film n'a pas joué son rôle.

[3] Et même M. Robert Laffont in person pour une scène, ainsi que la longue silhouette de son fils Laurent.


LINO, CE HÉROS (1)

C'était Lino

On disait « Gabin », « Bébel » ou « Delon », mais pour le public Lino Ventura c'était « Lino », tout simplement - le cousin germain ou le pote costaud qu'on a envie d'appeler en cas de coup dur, celui sur qui on peut toujours compter, le « loyal », le « fidèle ».

Comme souvent dans les affaires humaines, c'était sûrement plus compliqué. Faut-il croire le réalisateur Denys de La Patellière, selon qui l'ancien boxeur et catcheur était un peu « truqueur » - que veut dire ce mot d'ailleurs, et ne le sommes-nous pas tous un peu ? On préfère la version de sa famille et de ses amis, où l'homme dans la vie correspond en tous points au personnage de l'écran tel qu'il s'est peu à peu dégagé dans les films policiers ou d'aventures dont il était le héros.


PAUVRE NONO

Meurtrier d'une petite fille, M. Nordahl Lelandais est voué à une condamnation lourde et incompressible ; de plus, comme il est fréquent en ces sortes de crimes, il est l'objet d'une détestation dégoûtée de la part de chaque citoyen/parent. À voir comment son propre frère, qui lui n'a rien fait de mal au regard de la loi, a été insulté et menacé, on frémit de penser aux sévices qu'il est susceptible de subir en prison de la part de ses gardiens et codétenus - ces derniers surtout.

Ni les jurés d'assises ni les jurés moraux que nous sommes ne sont convaincus par ses explications embarrassées : non, il n'a pas violé la petite Maëlys avant de l'assassiner et de dissimuler son cadavre, il s'agit d'un malheureux accident, un malentendu, une petite dispute qui a mal tourné. Il ne va quand même pas jusqu'à dire ce qu'une amie psychiatre à Fresnes avait entendu de la bouche d'un criminel sexuel : « Je vous jure, docteur, la petite m'a regardé d'un air provocateur. »

Salaud ! Monstre ! Menteur !

Si la peine de mort existait encore, la vox populi la lui infligerait aussi sec - et il ne manquerait pas de volontaires (et bénévoles, avec ça !) pour remplir le rôle noble et ingrat du bourreau.

Or tout cela est un affreux malentendu que je vais tenter de dissiper.

Tout d'abord, M. Lelandais n'est pas seulement le meurtrier accidentel d'une enfant, il est simplement victime de la malchance, une terrible scoumoune ; ainsi est-il probable, malgré ses dénégations, qu'il ait également tué involontairement un jeune militaire - majeur pour sa part et manquant terriblement de réflexes car sinon il aurait évité l'accident. Le garçon n'était pas fait pour l'armée, corps où M. Lelandais avait effectué une carrière de maître-chien plus qu'honorable.

Examinons maintenant les témoignages sur sa personnalité.

Mis en pension, il aurait été victime d'abus sexuels - ce qu'il nie avec vigueur.

Sommé de donner des signes de sa précoce perversité, son propre frère se dit incapable de se le représenter en « tueur froid » et émet l'hypothèse étrange qu'il « protège quelqu'un ». Sa soeur ne comprend pas.

Une ex-petite amie le décrit comme dangereux. Témoignage négligeable : l'ex est souvent vindicative et partiale, on le sait.

D'autres témoignages tout aussi incertains font état d'attouchements sexuels de sa part sur des petites filles. Ouais ! À l'époque « woke » où nous vivons, un câlin à une petite, c'est un début d'abus - et Lewis Carroll, l'auteur d'Alice au pays des merveilles, serait aujourd'hui mis en examen et écroué. On assiste à ce que les Anglo-Saxons appellent « character assassination ». Le coupable n'est pas seulement coupable de ses crimes, il est coupable d'être lui-même - coupable tout court. Dans le temps, une condamnation à mort aurait mis un terme à ses épreuves mais le progrès de la société n'autorise plus ce geste humanitaire et il va être condamné « à vie ». Il lui restera tout le temps de méditer cette grande pensée de Woody Allen : « L'éternité, c'est long, surtout vers la fin. »

Ces derniers jours, ont défilé à la barre ses potes de jeunesse. Ils ne connaissent pas le prédateur toujours à l'affût, le tueur froid, le monstre. Pour eux il est « Nono », le type sympa, toujours prêt à faire la fête, serviable et dévoué, le genre qu'on « appelle à deux heures du matin », dit l'un d'eux, si on en a besoin.

Ajoutons que M. Lelandais s'est déclaré désolé de tout cela et qu'il a présenté ses excuses à la famille de la victime. Il y a tout à parier que celle-ci ne les acceptera pas, ce qui est compréhensible mais bien malheureux. Pour une fois qu'avec une sincérité incontestable, un coupable regrette, on le rejette. Pauvre Nono?

P.-S. Sur la peine de mort, je viens de revoir le beau film de mon ami disparu José Giovanni, Deux hommes dans la ville, où un Jean Gabin âgé et qui n'y croit plus mais ne renonce pas tente de sortir d'affaire un Alain Delon persécuté par un flic obsessionnel joué avec une cruelle précision par le toujours suprême Michel Bouquet. Delon n'est pas ce bel indifférent qu'on a souvent vu à l'écran, mais un très convaincant rebelle sans cause qui finit par craquer - et le travelling arrière qui montre les quelques instants précédant son exécution est du pur cinéma. Tout condamné à mort aura la tête tranchée. La célèbre phrase de l'ancien Code pénal n'était pas pour rien la favorite de Stendhal et sa disparition laisse un vide littéraire : que peut-il y avoir de plus précis et définitif ? Dans le film, on ne voit pas cette belle tête rouler - et c'est pire. Jamais plaidoyer contre la peine capitale n'aura été aussi efficace en si peu de mots.


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