Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


QU'EST-CE QU'UN EDITEUR ?

        La mort de Sonny Mehta, le légendaire patron de la plus prestigieuse maison d'édition américaine, Alfred A. Knopf, me donne l'occasion d'une méditation de fin d'année sur ce métier, qu'à un modeste niveau j'ai exercé - et avec passion... Il ne touche pas seulement mon passé professionnel, mais aussi mon présent d'écrivain : « l'édition sans éditeurs », prophétisée il y a une vingtaine d'années par un pessimiste, est un cauchemar dans lequel nous sommes déjà.

        Je ne peux prétendre - comme beaucoup dans l'édition mondiale qui le pleurent aujourd'hui - avoir été un ami ou un proche, tout juste si je l'ai parfois croisé dans les allées de la foire de Francfort, moi apprenti timide, lui auréolé du prestige d'éditer Cormack McCarthy, Jim Harrison, Toni Morrison et tant d'autres géants de la littérature américaine du XXe siècle.

        Si ses goûts personnels étaient littéraires, il était aussi doté de ce « nez » qui lui permettait de ne pas dédaigner les bonnes affaires commerciales - de Michael Crichton, l'auteur de Jurassic Park, à Millénium et 50 nuances de Grey, il aimait vendre des livres à des gens qui en achètent ordinairement peu et savait mobiliser dans ce sens l'énergie d'une maison qui, quoiqu'ayant été absorbée dans un groupe international, conservait son aura  et son âme.

        Last but not least, dans un métier où tout se « formate », il savait faire des choix éditoriaux d'apparence improbable, comme publier les nouvelles d'un auteur inconnu ou - celui dont il se disait le plus fier - les 600 pages d'un roman à la structure complexe, à la limite de l'impossible : le merveilleux A Fine Balance, de Rohinton Mistry.

        Ce tyran - car tout passait par lui, rien ne se décidait hors de lui - savait écouter à l'occasion. Ainsi, une de ses plus anciennes collaboratrices le convainquit-elle de traduire un écrivain hongrois oublié, ayant vécu dans l'anonymat aux Etats-Unis : après les Européens, les Américains purent découvrir  les Braises et les romans du grand Sandor Marai.

        Bye bye, Sonny ! Au paradis des éditeurs tu pourras boire ton whisky et fumer ta clope tranquille en lisant l'un des (rares) bons livres qui ont échappé à ta vigilance.

Références : L'équilibre du monde, de Rohinton Mistry, édition originale chez Grasset, réédition en poche 2003

Les Braises, de Sandor  Marai : Albin Michel 1995, réédition le livre de poche/Biblio, 2003

 


ECRIVAINS MAUDITS, ECRIVAINS OUBLIES

        Il y a bien des points communs entre les écrivains « maudits » et les écrivains oubliés - à commencer, le plus souvent, par cette enfance malheureuse qui n'est pas donnée à tout le monde.

        Toutefois, si se faire maudire est simple comme, se faire oublier est un art subtil qui ne s'improvise pas et, même, demande l'application d'une vie entière.

        Même le regretté Cioran, qui prêchait l'oubli à longueur d'aphorismes, n'y est pas parvenu ; victime innocente des fréquentations fascistes de sa jeunesse roumaine, il a eu le malheur d'entrer dans le camp des maudits. Le voici aujourd'hui tout ce qu'il y a de plus officiel et acceptable : si l'on pouvait entrer à l'Académie Française à titre posthume, il serait élu au premier tour.

        Bientôt, le président Macron le citera dans ses éloges funéraires - ou encore ira-t-il piocher dans les pages les plus noires du joyeusement nommé De l'inconvénient d'être pour appuyer la prochaine réforme des retraites.

        En règle générale, le maudit finit dans la collection La Pléiade préfacé par un sorbonnard, tandis que l'oublié poursuit son après-vie dans sa patrie de choix : la reliure de ses quelques ouvrages publiés et leurs pages se délitent ; même à deux balles dans les bacs des marchés, des bouquinistes ou des libraires d'occase, ses livres stagnent ou s'enfoncent dans la vase.

        Facile de s'occuper des maudits - en fabriquer des modernes est même du dernier chic, et commercialement rentable, comme l'exemple de M. Houellebecq en témoigne Mais quid des oubliés ? 

Ne nous attardons pas sur une triste catégorie - les Maurras, les Rebatet, les Brasillach -   dont de pervers manipulateurs au programme idéologique précis tentent avec succès d'exhumer les malodorantes dépouilles de leurs décombres sous couvert universitaire...

Il s'agît des vrais oubliés, sous-estimés ou négligés de leur vivant, ascètes ou athlètes de la disparition, n'ayant même pas eu la bonne idée de se suicider ou de devenir fous mais morts bêtement, comme tout le monde, de maladies ordinaires- le cancer, l'alcoolisme ou la tristesse.  S'ils ont crevé dans la misère celle-ci n'aura même pas été atroce mais les aura lentement réduits en tas de poussière d'os sans qu'un appel à l'aide, un cri de protestation - ou même un gémissement - ne s'échappe de leur bouche.

Devrions-nous respecter leur choix de réclusion volontaire ? Il est heureux, au contraire, que des éditeurs cultivent le jardin rare et secret de ces artistes de l'auto-bannissement et se proposent à en offrir les fruits aux lecteurs dont l'oeil n'est rivé ni sur des émissions de polémiques télévisées, ni sur les listes des best-sellers ou des prix littéraires.

        « Rééditer, c'est beaucoup plus difficile qu'éditer », disait volontiers le défunt Guy Schoeller, étrange et légendaire fondateur de la collection « Bouquins ».

        Je n'ai pas cité la phrase à mon ami Eric Dussert qui, sans négliger les maudits, s'acharne à sortir de l'oubli des écrivains bien cachés au fond du fond des étagères où ils dorment. Recouverts d'une couverture de poussière humide. Ainsi, grâce à lui et à ses partenaires de l'enseigne de L'Arbre vengeur, a-t-on vu ressurgir plusieurs petits chefs d'oeuvre : d'abord l'admirable Aubervilliers, la fresque sociale de Léon Bonneff et, plus récemment, deux sommets de l'humour noir : le Monsieur Tristecon, chef d'entreprise, de François Caradec, ainsi que l'amère et réjouissante Grande Vie de Jean-Pierre Martinet, qui réussit le tour de force de tremper le tragique du médiocre quotidien dans le bain acide d'un sens comique qui ne recule devant rien.

        Si messieurs Caradec et Martinet ont travaillé avec une belle constance à se faire oublier, nous ne saurions qu'être reconnaissants envers l'éditeur qui se souvient d'eux et nous les fait découvrir.

 

Références :

Léon Bonneff, Aubervilliers, préface d'Éric Dussert, L'Arbre vengeur, collection l'Alambic, 2015.

François Caradec, Monsieur Tristecon, chef d'entreprise, postface d'Éric Dussert suivie d'un entretien avec l'auteur, l'Arbre vengeur, collection l'Alambic, 2018.

Jean-Pierre Martinet, La Grande vie, préface de Denis Lavant, postface d'Éric Dussert, L'Arbre Vengeur, collection l'Alambic, 2017.

 

 

 


ADO QUI NE DIT MOT

On peut ne pas toujours goûter les positions de M. Finkielkraut sur certains sujets mais force est de reconnaître que, même enflammé par la passion argumentative, il écrit et parle un français qui peut être superbe et demeure subtil et précis en toutes circonstances. De plus, la haine antisémite crétine dont il a parfois été l'objet jusqu'à l'agression physique le signale à notre sympathie.

On n'en est que plus interloqué de découvrir l'étrange dialectique dans laquelle, interrogé sur LCI à propos de « l'affaire Duhamel », il s'est laissé entraîner. « Y a-t-il eu consentement ? À quel âge ça a commencé ? Y a-t-il eu ou non une forme de réciprocité ? ». Le journaliste lui ayant rappelé qu'on parlait d'un enfant de quatorze ans, le philosophe nous a rappelé qu'un adolescent, c'est quand même pas pareil qu'un enfant. On se croyait revenu à l'âge où, dans le sillage de M. Matzneff (que son vieux cul flétri lui pèle !), des figures intellectuelles françaises signaient des pétitions visant ouvertement ou vicieusement à la légalisation de ce qu'on appelait alors « pédophilie » - plus connue aujourd'hui comme pédocriminalité. Par une ironie cruelle, un des signataires de cette édifiante littérature se trouvait être Bernard Kouchner lui-même. Consentait-il ainsi à ce que le nouveau compagnon de la mère de ses enfants exerçât sur eux une emprise et donnait-il sa bénédiction anticipée, son blanc-seing aux épouvantables abus qui se dérouleraient une quinzaine d'années plus tard ? Non, il faisait comme beaucoup, surtout à gauche chez les soixante-huitards pour qui il était interdit d'interdire et qui vomissaient tout ce qui ressemblait à « l'ordre moral » : il signait sans lire ou en lisant vite, se contentant d'enregistrer les noms prestigieux, les Sartre, les Beauvoir, les Dolto, les Sollers. C'est une autre histoire -  il faudrait la raconter sans fausses pudeurs et en se gardant de l'esprit de dénonciation, car elle n'est pas simple.

Quelles que soient ses raisons, « Finkie » a été bien puni de sa façon très personnelle de vouloir disserter sur les « spécificités » de cette histoire. On lui est « tombé dessus » comme il le prévoyait et le voici licencié par un de ses employeurs. L'Académie dont il est membre ne peut mettre en congé un Immortel, mais sa présidente exprimera-t-elle sa réprobation ? Ce n'est pas impossible. Se voyant instantanément un objet d'opprobre, le penseur a dans un premier temps réagi à la manière des sportifs pris au contrôle antidopage, se disant victime d'une sanction injuste et dénonçant une forme de « police de la pensée » qui empêche le débat. Puis, découvrant l'étendue des dégâts, il s'est livré à un acte de contrition partiel et maladroit.

S'il voulait dire que, n'ayant pas lu le livre et ignorant les faits, il préférait ne pas aveuglément rejoindre la meute prête à déchiqueter un homme autrefois puissant mais aujourd'hui seul et haï, il n'a pas tort sur le principe mais il s'y est mal pris.

S'il voulait dire qu'il est regrettable que tout débat de société prenne les traits les plus caricaturaux du débat politique et exclue toute nuance, il n'a pas tort non plus mais il a mal choisi son exemple. Je ne sache pas que les prises de parole - même tardives - de victimes d'abus sexuels ou d'inceste nuisent en quoi que ce soit à la qualité des débats de société et participent au triomphe d'une molle « pensée unique » vaguement gauchisante.

Même exempt des soucis opposés de l'exonérer ou de l'accabler, l'on peut s'interroger sur ce qu'il a vraiment voulu dire et, plus généralement, sur la notion même de « consentement ».

De l'aveu des intéressés eux-mêmes, ils se sont longtemps tus et ont fait le choix de vivre dans l'étouffement du silence. Or, nous dit Alain Finkielkraut, ce n'étaient plus des enfants, mais des adolescents. Or ado qui ne dit mot consent, si ce n'est encourage. À part ça, circulez, y a rien à voir : c'est much ado about nothing. Ce n'est qu'à l'approche de l'âge adulte que Camille, nouée de souffrance, a pris l'initiative de parler. À son père qui voulait aller « casser la gueule » au coupable, les enfants eux-mêmes ont demandé de n'en rien faire. Déni et silence dans le reste de la « familia grande » ; autour d'elle, ce sont des murmures, des « secrets qu'on ne dit qu'à une personne la fois » ; « on dit que? », « surtout ne le répète pas mais? ». Bref, ne parlons pas de ce qui fâche. Comme Mlle Diallo a privé DSK de la présidence de la République qui lui était promise, les révélations de Mlle K. ont interdit la présidence du Conseil constitutionnel à M. D. Ingrate, briseuse de carrière, jalouse ! L'on songe à l'une des plus terrifiantes pages du livre où la mère des enfants, confrontée à la vérité du comportement de son compagnon, loin de les protéger et de les consoler, les accuse de vouloir lui « voler » l'homme de sa vie.

Revenons à notre philosophe en goguette : le coauteur du Nouveau Désordre amoureux (1977, comme la pétition Matzneff de sinistre mémoire) semble avoir oublié que les questions soulevées ici ne sont pas de convenance ou de morale bourgeoise mais de droit et qu'en droit un mineur est un mineur dont aucun adulte - à commencer par ses parents ou beaux-parents - n'a le droit de profiter sexuellement, consentement ou pas. Finkielkraut ne disait pas autre chose au début de son interview ; il aurait été mieux inspiré d'ignorer le Malin qui passait par là et de se taire ou de tourner sept fois sa langue sa bouche avant de continuer à parler.

 

Références : 

La Familia grande, de Camille Kouchner, fait vraiment partie de ces livres à recommander sans hésiter, y compris aux fins esprits agacés par la médiatisation et irrités par le succès (plus de 250 000 exemplaires déjà imprimés selon l'éditeur).

En ceci il est un cousin du Consentement, le beau livre de Vanessa Springora, plusieurs fois mentionné ici et dont l'édition de poche est sortie (8 euros) - même justesse, même écriture sobre et tenue.


INCONSOLABLE

Théorie générale de la lecture : les livres, à part ceux des amis,  peuvent attendre : les bons le bon moment ; les mauvais toute la vie.

Avec ce principe, je me tiens en général à distance de cette espèce proliférant à toutes les rentrées littéraires : le « livredontonparle ». Ce n'est donc pas sans une réticence extrême que j'ai approché le livre de Camille Kouchner.

J'ai rencontré son père au  Liban en 1978  ( une fois de plus, vieillissante chose que je suis devenue, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) et j'ai été impressionné,  plus que charmé - non tant par cet intense, ce féroce désir d'action qui émanait de lui, que par son coeur calme et ses mains tranquilles tandis que Beyrouth (déjà, toujours, pauvre Liban, si loin de Dieu, si proche de la Terre Promise) retentissait de l'écho des armes et des bombes ; il n'est pas devenu un ami mais nous nous sommes toujours croisé affectueusement ; plusieurs de mes proches sont aussi les siens et ils lui ont conservé estime, admiration, amitié vraie à travers les aléas d'une vie à remous ; vu la dignité, la constance de leurs engagements à eux, cela ne compte pas pour rien et cela évite les jugements hâtifs que l'on pourrait risquer sur un homme dont le défaut public majeur aura été de trop aimer être ministre. Sur sa vie privée je ne savais rien. Autant dire que je ressentais une gêne à l'idée d'y pénétrer par un périscope m'offrant en gros plan un scandale pédophile.

Résumons pour ceux qui n'auraient pas lu la presse ou écouté la radio :  Camille et son jumeau Victor sont les enfants d'un couple de « people de gôche » : le French doctor vedette et Evelyne Pisier, grande soeur de l'actrice Marie-France révélée par François Truffaut : petite taille pour Evelyne, mais gros calibre : juriste de haut niveau, puis directrice du Livre dans le ministère de la Culture de Jack Lang, elle est l'une des figures de la réussite politique et sociale de ces féministes qui, dans le sillage de Simone de Beauvoir,  ont fait de la liberté la valeur suprême et n'ont jamais rien lâché - de leurs engagements de jeunesse, de leurs choix amoureux, de leur désir d'être mères- quitte à  payer le prix des contradictions que cela comportait. Les histoires d'A, chantaient les Rita Mitsouko,  les histoires  d'amour finissent mal, en général. Divorce : voici Camille avec ses frères ( le jumeau, mais aussi l'ainé ) dotés de deux nouvelles familles : celle de son père est plus lointaine, plus froide, plus sévère ; le centre de chaleur est du côté de sa mère, avec un beau-père qu'elle adore et qui le lui rend bien.  Les filles ne portent pas de culottes, on fume et on boit  entre amis, il y a des nounous, le Jardin du Luxembourg, une maison d'été à Sanary où les enfants devenus ados sont invités à prendre part à la fête par des adultes portant  - presque tous - des noms connus  derrière leur prénom : ça fleure bon la libération sexuelle et la gauche caviar. C'est « la grande familia », bordélique, chahuteuse, alcoolisée, enfumée. Même si on n'avait rien lu avant sur le livre, on pressentirait que ça va mal tourner : lorsque le beau-père (son  nom n'est jamais écrit) se met à abuser sexuellement du jumeau de Camille, utilisant la jeune fille comme témoin indirect et complice involontaire, on voudrait lui crier :   Ne te laisse pas faire, Camillou ! tu as quatorze ans, c'est d'un crime que se rend coupable cet adulte et tu dois le crier pour t'en libérer et en libérer ton frère aimé. Mais des années durant, Camille se tait, comme son frère, comme sa mère, comme le beau-père confronté finalement à sa responsabilité, comme toute la grande familia lorsque le secret suinte.
Dans les familles où on discute de tout et où  « on se dit tout », les silences sont plus lourds qu'ailleurs, et porteurs de plus grandes souffrances. C'est à ce long et bruyant silence que Camille met fin,  avec la même sobre dignité que Vanessa Springora l'année dernière, la même retenue, le même courage.
La familia  grande, si sa colère est clairement dirigée contre un homme, est beaucoup plus et beaucoup mieux qu'un livre de vengeance et de révélations : on ne peut le lire ( d'une traite hier, dans mon cas) sans avoir le coeur serré et on voudrait à la fin prendre l'auteur dans ses bras, l'appeler  mon Camillou comme sa maman et la consoler.
Au-delà de l'odieuse figure du  « beau-père » dont le crime est prescrit mais qui se trouve aujourd'hui, comme Gabriel Matzneff, aussi seul qu'il avait été entouré, au-delà de la « schadenfreude »,  cette joie mauvaise d'assister au spectacle des « belles âmes » de gauche confrontées à leurs faiblesses ou leurs turpitudes, c'est un livre sur la tristesse où cruellement s'attardent des perles de rire et des odeurs de thym ;  c'est un livre sur le silence, un livre qui tour à tour murmure et hurle - un livre de colère et  d'amour , comme il y en a peu, un livre d'inconsolable qui parle à la part d'inconsolable en nous.

La  familia Grande , de Camille Kouchner ( Le Seuil, 204 pages, 18 euros)


DERRIERE UN RIDEAU DE LARMES

Un père âgé emmène son fils adulte pour des vacances sur une île où il a passé son enfance. Malade, il ignore la gravité de son état : L'Ile.

En Grèce pendant l'occupation allemande, un adolescent tombe amoureux de la fille de ses voisins juifs : Gioconda.

Dans un cas comme dans l'autre, il n'est pas difficile de deviner dès les premières pages que la chute n'entrera pas dans la catégorie « and they lived happily ever after ».

Le père de l'Ile est condamné par la maladie aussi irrémédiablement que la jolie Gioconda par la proximité des nazis. Dans l'intensité hypnotique de ces deux récits brefs n'entre donc aucun élément de suspense. Dès les premières lignes, nous savons : aucun miracle n'interviendra, le destin s'accomplira - et c'est le coeur étreint par cette certitude que nous lisons.

Ces deux livres m'ont été offerts. Nata m'a simplement mis L'Ile dans la poche ; en me parlant de Gioconda, ma vieille et merveilleuse amie Dominique, prévisionniste économique au coeur tendre et à l'âme romantique, m'a dit que sa lecture avait chamboulé une forme de théorie personnelle de la littérature qu'elle avait développée : dans un livre peu importe l'histoire, c'est le style, la manière de l'auteur qui vont me séduire, me happer. « Et pourtant », a-t-elle ajouté timidement, « j'ai lu ce petit livre dont la seule ambition est de raconter une histoire aussi exactement que possible « derrière un rideau de larmes »

Pourquoi ai-je lu L'Ile en premier ? il était à ma main, au sommet de la pile des dizaines de livres que je me suis promis de lire. C'est en lisant l'Ile que j'ai compris ce que Dominique voulait dire ; et je l'ai ressenti à nouveau en lisant Gioconda.

Je n'ai pas la tentation de faire une théorie - ou un principe - de ces deux expériences aussi brèves qu'intenses mais pour commencer l'année j'avais envie de les partager.

Références :

Giani Stuparich (traduit de l'italien et préfacé par Gilbert Bossetti : L'Ile. (96 pages, éditions Verdier, 5 euros)

Nikos Kokantzis  (traduit du grec par Michel Volkovitch): Gioconda (128 pages, l'Aube, 9 euros)

 


L'HEURE DES COMPTES

Non il ne s'agit pas des comptes auxquels tu penses spontanément, ô lecteur attentif à l'actualité :

-       la litanie de notre prière covidienne, non ! 

-       les douteux comptes de campagne de M. Sarkozy , non plus !

-      les déficits abyssaux des comptes publics creusés par l'incurie ou la crise sanitaire ? point !

-      les comptes, mécomptes et recomptes  des votes dans les états américains, non, non, trois fois non !

Aucun de ces comptes ne m'a empêché de dormir, au contraire de ceux auxquels je m'adonne alors qu'après quatre séries d'épreuves, je dois cesser de reprendre mon prochain livre  Au commencement (a not so small book of beginnings) », à ne pas chercher en librairie quand elles réouvriront, car il n'est pas destiné à la vente mais, imprimé à un petit nombre d'exemplaires, sera mon cadeau de Noël à mes enfants et à ceux de mes amis qui lisent assez de français, d'anglais, de franglais et même de frenglish pour apprécier ma promenade divagante au milieu de quelques dizaines des débuts de livres, de nouvelles ou d'articles qui ont accompagné ma vie et en ont été l'aliment principal, avec l'amour et l'amitié. Quand on approche les 400 pages et qu'on songe à tous les textes merveilleux qu'on n'a pas pu insérer (comme dans les ouvrages savants, une bonne part de l'espace est occupée par des notes, détails personnels, commentaires faciles, blagues à deux balles), il est temps de marquer une pause. Incapable de m'arrêter de compiler des index inutiles : quelles maladies ont affligé nos auteur(e)s, quels ont été leurs démêlés avc la justice ? ont-ils été confrontés à la prison, à la guerre ?  lesquels sont morts de mort violente ? Ou bien, absolument vain,  combien de titres avec des noms d'animaux ou de villes ? peut-être plus utile quelles furent les occupations extra-littéraires de ceux dont l'histoire  a retenu le nom ? tout ça m'occupe et m'obsède? Blaise Pascal, ayant inventé à seize ans la première machine à calculer, a-t-il également enseigné l'escrime, art dans lequel il était assez versé pour écrire un traité ? Anthony Trollope, comme je le croyais, a-t-il travaillé à la Chambre des Communes ? Non, mais à l'administration des Postes. René Descartes est-il mort de l'exposition au froid suédois ou de l'ingestion d'une hostie empoisonnée à l'arsenic ? Sur tous ces sujets mon ami Wiki vient à mon secours, me perturbant plus souvent qu'il n'apaise mes doutes, m'assommant de détails que je ne cherchais pas, ne me donnant pas ceux que je cherche. L'absence de but pratique rend la quête obsédante et m'empêche de reprendre le cours de mes lectures interrompues. J'ai la chance de ne pas avoir l'équipe Giuliani-Trump au cul, M. Biden et Mme Harris n'ont pas besoin de moi et aucun éditeur, ébloui par mon talent ou le compte de mes ventes mesuré par GFK ne me persécute de son amour, donc it's all cool, mais j'arrive pas à arrêter. Aussi, ça doit être l'âge, j'ai du mal à finir : mon roman qui est presque fini depuis deux ans, et même mon post de slog commencé il y a trois semaines sur la liberté et ses fantômes. Au moins celui-ci je l'arrête et je me remets à lire (pause dans Châteaubriand, Jorge Amado).

Rien à voir, mais souvenir d'une lecture de Simon Leys, je ne sais plus lequel de ses merveilleux petits essais non chinois : le bandit et révolutionnaire mexicain Pancho Villa fait face au peloton d'exécution, un événement auquel assistent des dizaines de journalistes. Au moment où l'on va lui bander les yeux, il se tourne vers les représentants de la presse, conscients de la solennité du moment : « Dites? » commence-t-il avant de s'interrompre. Pendant quelques secondes un silence religieux règne. « Dites? », reprend Pancho d'unevoix étranglée qui s'achève en sanglot : « Dites que j'ai dit quelque chose. »
Je ne saurais dire mieux.

 

Références :

Jorge Amado, Bahia de tous les saints (Folio n°1299)

Simon Leys  (Pierre Ryckmans) était le meilleur des Belges un peu comme Todorov était « le meilleur des Bougres : Le Studio de l'inutilité ; L'Ange et le cachalot ; Protée et autres essais ; Le bonheur des petits poissons, tous réédités en format de poche. Et comme tout est bon chez lui, il n'y a rien à jeter : La mort de Napoléon, Les Naufragés du Batavia et Les Essais sur la Chine.


ETHIQUES ET TIC ET TOC

Je l’ai écrit souvent ici, Tzvetan me manque et il ne se passe pas de jours sans que l’actualité ne me donne envie de décrocher mon téléphone pour entendre sa voix ou de sauter dans le métro (la ligne 7 était notre ligne de vie, de Jussieu à Louis-Blanc). Pour un homme à la voix douce et aux idées modérées, il était capable d’exprimer des points de vue forts – et pas nécessairement consensuels. On pouvait toujours essayer de s’engueuler avec lui si on ne les partageait pas mais c’était difficile car, d’accord ou pas d’accord, on ressentait que l’on apprendrait plus à l’écouter qu’à le contredire. Et puis il est très difficile de s’embrouiller avec un homme à qui il est indifférent d’asséner le « et toc » final d’une discussion, à qui il n’importe tant d’avoir raison que de discerner le plus clairement possible la lueur et les contours d’une incertaine vérité.

Je me souviens d’un diner chez lui (chez eux) quelque temps après l’attentat de Charlie. Nous étions également horrifiés de l’attentat et j’exprimais une version pas spécialement originale de ce qui se disait partout : il était insupportable de contester à Charlie, un journal dont l’histoire s’était construite dans la provocation et le défi aux institutions comme aux religions, le droit de publier ces caricatures, dessins dont la médiocre qualité était loin des géniales critiques sociales de Reiser, de la poésie déjantée de Cabu ou des tendres obsessions féminines de Wolinski. Au nom d’une liberté chèrement acquise par ses devanciers, Charlie bénéficiait du droit de les publier. Oui, dit Tzvetan en substance, Charlie et les journaux publiés en régime démocratique ont le droit de publier ces dessins et c’est un droit qui nous est cher. Mais renoncer à les publier, comme l’ont fait plusieurs journaux danois et d’autres en Europe et en Amérique, est-ce renoncer à l’exercice de la liberté ? Pour illustrer son propos, il revint à la distinction classique entre « éthique de liberté » et « éthique de responsabilité », une distinction théorisée par le sociologue Max Weber et que l’on peut traduire ainsi grossièrement : que j’aie la liberté d’accomplir un acte, de prononcer une parole, de publier un texte (ou des dessins) ne signifie pas que je doive le faire : je peux sans abjurer ma liberté décider au nom de ma responsabilité (morale, sociale) de ne pas le faire. La rédaction qui ne publie pas les caricatures est-elle victime de « l’islamiquement correct » rampant ou bien ses membres pensent-ils seulement à des musulmans qui pourraient en être inutilement blessés ? Cela ne signifiait pas (hier comme aujourd’hui) qu’en privilégiant le principe de liberté sur une interprétation du principe de responsabilité, que Charlie et ses journalistes « méritassent » en quoi que ce soit d’être attaqués et tués. Le paradoxe qui échappait à la paire de crétins endoctrinés comme au Pakistanais au hachoir est que ceux qui prétendent défendre l’islam ne sèment que la honte et l’horreur chez une majorité de ses adeptes et le dégoût, voire la haine, chez beaucoup d’autres. Quant à l’ambition de « tuer Charlie », les islamo-criminels tuent (ou blessent) des êtres humains mais font à leur corps défendant une promotion mondiale à ce qu’ils détestent. Il serait de mauvais ton, face à tous ceux qui clament leur amour de la liberté de rappeler que ce n’est pas l’aimer moins que se priver parfois de son exercice ou d’y fixer des limites en fonction des sensibilités et du moment. En ces circonstances, d’une éthique à l’autre, il n’y a pas de « et toc ! » qui tienne.

Références :

Tzvetan Todorov : Nous et les autres (Seuil, 1989, réédition collection Point Seuil);

La Peur des Barbares (Robert Laffont, 2008)

Et toujours : Lire et Vivre ( Robert Laffont, 2018)


CONTRADICTIONS ET DISTANCIATION

Si j'en crois les informations, c'est un jeune homme né au Pakistan qui vient de blesser des malheureux dont le seul crime était de travailler dans les anciens locaux de Charlie Hebdo, qui venait de republier les caricatures ayant fait couler tant d'encre et de sang il y a cinq ans.

Si j'en crois les mêmes informations, cet homme, arrivé chez nous comme « mineur isolé » et pris en charge comme tel, n'en aurait pas été un. Mineur, pas mineur, il revendique les faits - et en urdu s'il vous plaît !  Le « pays des purs », fondé pour être la terre de l'Islam par un mourant qui mangeait du porc, est devenu une marmite où mitonne un douteux brouet islamiste justifiant sur son territoire les crimes contre les apostats, de sexe féminin en particulier, et dans le reste du monde les fatwas contre les mal-pensants.

D'autre part, et à l'occasion de la même attaque, c'est un jeune homme né en Algérie qui a passé quelques heures en garde à vue. Complice ?  Que nenni : ce quidam a en réalité tenté d'arrêter l'assaillant - un réflexe qui comportait des dangers si l'on se souvient que le féroce défenseur de Mahomet tenait à la main non un téléphone portable ou un Coran, mais un hachoir de boucher.

On en connait (et pas seulement à « droite de la droite ») qui ne retiendront que la première partie de la nouvelle et réclameront la fin d'une immigration qui attire chez nous des meurtriers détestant nos valeurs de liberté et de laïcité. Pour tout arranger, on apprend que ce même jeune homme avait été il y a peu arrêté en possession du même outil, puis relâché après un simple avertissement - lui a-t-on donné en prime l'adresse de l'école de la Boucherie ou a-t-on craint pour lui les représailles des militants du bien-être animal ? Ces goûts tranchants pour un individu qui n'aime pas le saucisson auraient pu alerter.

Sur CNews et BFM TV, des voisins de l'assaillant témoigneront du fait qu'il avait, dans les jours précédant son geste, refusé de serrer la main à une jeune femme et de manger un sandwich jambon-beurre-cornichons à la Postale - un homme masqué jurera l'avoir vu cracher par terre, jeter le sandwich dans une poubelle  puis hurler Allahu Akbar ! », sous les yeux  indifférents d'un policier trop occupé à compléter sa grille de loto. Tout aurait donc pu être évité :

1. Pourquoi n'a-t-on renvoyé à fond de cale vers Karachi un faux mineur ignorant les Lumières et ne parlant pas la langue de Molière, Coluche, Pierre Dac et Maurice Chevalier ?

2. comment ne l'a-t-on pas fiché S  et collé au mur avec ses potes terroristes dès la première incartade ?

3. pourquoi nos sous gagnés à la sueur de nos fronts servent-ils à financer l'accueil trois étoiles de criminels en puissance -  sans compter les gras émoluments de traducteurs de langues non chrétiennes ?

Trêve d'âneries. (ça m'est difficile : un vieil âne de manège a trouvé refuge dans mon bureau et m'observe du coin de l'oeil).

Le fait est que l'on trouve parmi les Français issus de l'immigration ou les immigrés de plus ou moins fraîche date aussi bien des « Youssef » (le courageux qui s'interpose) que des « Ali »  ou « Zaheer » ( le jeune Pakistanais au hachoir), les frères Kouachi (les auteurs de l'attentat de Charlie) ou des « neutres » qui, comme la population « souchienne », se contentent de gagner leur croûte et de rentrer à la maison pour faire leurs prières (ou pas) quand le boulot est fini et regarder le docteur Damien Mascret nous donner des nouvelles covidiennes au journal télé. Ces contradictions sont le fruit de notre histoire, elles sont le quotidien de notre société et, au-delà des questions de police qui se posent à chaque attentat, de celles liées à l'immigration, à l'éducation ou à l'intégration, leurs mécanismes sont si complexes que nous devrions nous garder des jugements à l'emporte-pièce autant que des décisions hâtives.  L'émotion peut expliquer les premiers - et si l'un de mes enfants avait été attaqué au hachoir, je ne peux promettre que ne sortiraient de ma bouche que paroles de tolérance et d'amour de la justice ; quant aux secondes, on sait que les politiques ne peuvent ignorer les passions, mais c'est leur honneur de ne pas y céder ; écoutant ceux qui se sont fait profession de les manipuler avec cynisme, je  préfère pratiquer la distanciation sanitaire.


VÉRITÉ ET DÉMOCRATIE : LE CAS TRUMP

Si l'on suit Tzvetan Todorov, inspiré par l'exemple de Germaine Tillion, la vérité des faits n'est pas le fruit changeant, incertain, de la subjectivité personnelle ; le respect pour eux, au-delà des  émotions, des opinions et des jugements, est même considéré par ces auteurs comme une des conditions de l'exercice démocratique ;  leur distorsion systématique, à l'image des constantes retouches photographiques opérées par le régime stalinien, est l'une des caractéristiques des régimes totalitaires.

 Quand  les faits  et les chiffres  ne lui conviennent pas,  M.  Trump les qualifie de « fake news » ; le mépris qu'il affiche à ce sujet est un signe particulièrement inquiétant pour les Etats-Unis et pour le monde. Cette vedette de télé-réalité, faux self-made man et fils à papa, ressemble de plus en plus à un Arturo Ui, le héros  inspiré à  Bertolt Brecht par Adolf Hitler, à l'âge des réseaux sociaux. Il a développé une énergie inouïe à tenter de démentir deux adages  célèbres d'Abraham Lincoln, auquel il aime à se comparer favorablement : « Aucun homme n'a assez de mémoire pour réussir dans le mensonge. » et « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »

Dans ces conditions, quoique, à entendre les médias français, sa défaite aux prochaines élections soit inéluctable, on peut s'inquiéter de voir s'enclencher les mécanismes ayant abouti à son élection il y a quatre ans, aggravés par le fait qu'en sus du soutien de Fox News et de la complicité de facto des médias « libéraux » obsédés par lui, l'occupant de la Maison Banche s'est assuré  l'appui du Sénat, de nombre de gouverneurs, et de la majorité de la Cour Suprême. On peut néanmoins espérer que le plus grand président républicain de l'histoire U.S. - et l'un des plus grands tout court - aura raison malgré tout et que le peuple américain, abusé une fois il y a quatre ans (« un certain temps »), ouvrira les yeux sur la gestion catastrophique (chez nous c'est pas top, mais en comparaison c'est le rêve) de la pandémie Covid et des choix économiques et fiscaux dont les pauvres et la middle class sont les victimes. M. Biden n'est pas un candidat qui fait rêver - c'est ce que certains démocrates, à gauche, lui reprochent- mais c'est un mensonge sans vergogne de le présenter comme une marionnette à la botte des socialistes qui va mettre l'Amérique à feu et à sang - cela, M. Trump y contribue déjà largement lui-même en aggravant des tensions raciales explosives; certes leurs causes profondes remontent aux origines  même du pays  et traversent ses  plus de deux siècles d'histoire ; mais en jetant de l'huile sur le feu par ses déclarations à l'emporte-pièce[1], en mentant sur l'existence de complots gauchistes  afin de créer l'illusion d'une équivalence avec les forces  (très réelles, elles) des  tenants de la suprématie blanche, il est difficile à M. Trump, ignorant la géographie de son propre pays [2], de se présenter comme le candidat de l'équilibre, de l'ordre  et de la paix civile.

L'ensemble des peuples du monde, dont les vies sont influencées si profondément pour les décisions américaines, devrait en toute logique avoir un ou deux « grands électeurs » à  l'occasion de la présidentielle U.S ; il est finalement bon que cet amendement n'ait pas été voté, ni même  jamais envisagé : nul doute, si un Obama et un congrès à majorité démocrate l'avaient par extraordinaire  instauré, que Trump et son « gang du chou-fleur » prétendraient que l'élection s'en trouve faussée. S'agissant d'un homme dont l'élection a été favorisée par des manipulations russes et qui prétend sans la moindre preuve que le vote par correspondance est une source de fraude massive, on peut s'attendre à tout.  

Pour nous sortir de cette gadoue, on ne peut mieux faire que de citer Germaine Tillion elle-même : «  Je pense de toutes mes forces que la justice et la vérité comptent plus que n'importe quel intérêt politique. » Wish that it were, Germaine ! Que le peuple américain vous entende !

 

P.S.

Dans une interview au New York Times,  M. Trump avançait  sans honte un excellent argument en faveur de sa réélection : il fait vendre. Exact. D'après un ami journaliste new yorkais (vive l'apéro zoom !), le Times, le Washington Post et le Wall Street Journal enregistrent des records d'abonnements ; d'autre part plusieurs livres anti-Trump se trouvent sur la liste des best-sellers. L'actuel président U.S. est bien l'un de ces candidats de télé-réalité qu'on adore détester : avec lui les tirages et les audiences télé montent. Assez pour qu'il soit réélu ?  Souvenons-nous qu'en 2015, pendant la primaire républicaine il avait soulevé un tollé en rabaissant John McCain, homme politique critiquable mais salué pour son courage pendant sa longue détention aux main des Nord-Vietnamiens, affirmant que les vrais héros ne se faisaient pas prendre ;  Trump  avait  alors subi les foudres du New York Post, quotidien populaire démagogue appartenant à M. Murdoch, et beaucoup le donnaient pour fini. Quelques mois plus tard il devenait pourtant le quarante-cinquième président des Etats-Unis.

PPS. J'ai croisé Malik sur le faubourg : nouvelle animation musicale annoncée, au Bistrot du Canal cette fois.

 

Références :

La Résistible ascension d'Arturo Ui, pièce de Bertolt Brecht écrite en 1941 et publiée en 1958 (disponible aux éditions de l'Arche)

Germaine Tillion, Combats de guerre et de paix (Seuil, 2007)

Tzvetan Todorov, Lire et vivre, préface d'André Comte Sponville (Robert Laffont/Versilio, 2018)

Sur Abraham Lincoln, sauf erreur de ma part, le livre de référence est celui de Doris Kearns Goodwin, une historienne dont le seul défaut à mes yeux est d'être une fanatique de l'équipe des Red Sox de Boston, les ennemis favoris de mes chers Yankees. Team of rivals, the political genius of Abraham Lincoln (Simon and Shuster, 2005), livre qui a servi de support au (bon) film de Spielberg, Lincoln (2012) avec le toujours excellent Daniel Day Lewis. Pas une raison pour oublier le classique Young Mr. Lincoln, de John Ford avec Henry Fonda (1939) ; Abraham Lincoln chasseur de vampires (le livre et l'adaptation filmée de 2012) sont plus des curiosités qu'autre chose.

Sur ce qu'est une élection présidentielle américaine, il existe  notamment un (énorme et magnifique) ouvrage, What it takes, de Richard Ben Cramer (1047 pages, Random House, 1992) consacré à la présidentielle de 1988 -  celle qui a vu l'élection du premier George Bush ( pas W, les filles, H - et le jeune Biden faisait déjà partie des prétendants démocrates)  plusieurs de mes proches ont lu passionnément le presque aussi volumineux Game Change , de John Heilemann (Harper Collins, 2010) sur la première élection de Barack Obama, mais je ne l'ai pas lu moi-même - ni vu le film (2012) qui en a été tiré.



[1] Dernière illustration :  faut quand même le faire, quand le jeune Blake a pris sept balles dans le dos, de comparer le geste des policiers à un coup raté au golf.

[2] Il se targuait d'avoir engagé la construction d' un « beau mur » dans le Colorado pour le séparer du Mexique alors que cet état, à la différence du Nouveau Mexique, n'a pas de frontière commune avec ce pays (« Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si près des Etats-Unis », se serait lamenté Porfirio Diaz)


VENDREDI SOIR SUR LE FAUBOURG

Depuis vingt-cinq ans que nous y habitons, le prix du mètre carré a augmenté sur le faubourg St Martin, on croise quelques « peoples » aux terrasses et les pauvres sont repoussés toujours plus loin vers La Courneuve ( ligne 7) Bobigny (ligne 5) ou Saint-Denis et Creil (RER D) ; s'y attardent pourtant les derniers survivants du Paris populaire autrefois chanté par  Prévert, celui d'Eugène Dabit, de Bove, d'Henri Calet, écrivains faubouriens pour qui Notre Dame et son grand orgue étaient loin. Dans ce Paris-là, l'instrument-roi c'est encore l'accordéon, le « piano du pauvre », peu coté à Télérama sauf quand il s'appelle bandonéon et que c'est Astor Piazzolla qui en joue.

J'ai croisé Malik souvent au Bistrot du Canal où ; équipé d'une longue veste en cuir et d'une casquette du même métal il s'amuse à incarner un gestapiste en vadrouille - j'ai plaisir à lui donner la réplique en « pon vrançais » prêt à dénoncer les terroristes antiallemands. Le BdC étant fermé ( Kamel, Carole and co ont bien droit à quelques vacances), c'est au Château Landon que je l'ai croisé la semaine dernière : après notre petite saynète habituelle, Malik m'a invité timidement à une « animation » musicale (il n'a pas osé dire « concert ») du vendredi soir.  « Un peu d'accordéon », a-t-il seulement dit, sans m'annoncer qu'il jouait également de la flûte et du violon. Vendredi, peu après vingt heures, l'ayant écouté, d'instrument en instrument, se balader avec aisance et justesse du musette au jazz, j'avais les larmes aux yeux. Ce n'était pas de la « grande musique », peut-être, mis c'était la musique de l'émotion, celle qui réjouit les coeurs las et fait que deux inconnus de passage, pourtant fatigués, se lèvent et dansent au lieu de passer leur chemin et d'aller netflixer chez eux. Je ne connais pas Malik si bien que ça ; en quittant le bistrot je lui ai glissé que j'étais fier de lui, un peu étrange considérant que, s'il est plus jeune que moi, je n'ai tout de même pas l'âge d'être son père. « Tu sais », a-t-il eu le temps de me dire, toujours timide, «  je suis qu'un fils d'ouvrier et j'ai pas été au Conservatoire ». Je ne pense pas que Malik soit invité de sitôt pour un concert à la grande salle de la Philharmonie mais tant qu'un vendredi soir il pourra sortir sa flûte, son violon et son accordéon dans un bistrot du faubourg, quelque chose de Paris continuera à résonner dans nos coeurs et à enchanter nos vies.

Références
Le Château Landon , 187 rue du faubourg St Martin

Le Bistrot du Canal, 224 rue du faubourg St Martin


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