Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


PRENDRE SA RETRAITE ?

Faisant partie de ces privilégiés qui touchent déjà une retraite plus que correcte, je suis frappé par le nombre de personnes de mon âge ou plus (nous, les seniors !) qui en touchent une minuscule et sont obligées de travailler pour obtenir un revenu décent.

Follohoueurs, follohoueuses, la vie n'est pas forcément facile pour vous et je ne vais pas vous faire pleurer en ces jours d'arrivée du muguet (très joli bouquet offert par Mrs. A. !), mais trois petites histoires pour illustrer :

  1. En cette veille de printemps, le chauffeur de taxi qui m'amène gare de Lyon pour un salutaire cap au sud engage la conversation. Hassan[1] vient d'avoir quatre-vingts ans et il pense, peut-être, prendre sa retraite d'ici son prochain anniversaire. Tout ça, dit-il, c'est pas grave, ce qui l'embête vraiment c'est son fils : il fait taxi, comme lui, il a le dos en compote, comme tous les chauffeurs, et à quarante-sept ans il a déjà dû se faire opérer - mais quelle retraite aura-t-il et dans quel état sera-t-il quand il la prendra ?
  2. Sur le marché du vendredi, au village[2], je rencontre Jean-Marie. Quarante ans de jardinage, des plaques en fer dans le dos qui le font souffrir dès que les températures montent, ce qui a tendance à se produire assez souvent par chez nous ; retraite à 900 euros et s'il se met en grève ou décrète « le jour de colère des jardiniers », ses clients ne lui paieront pas ses journées et il n'y a pas pour le défendre de syndicat de « gilets verts ».
  3. À sept ans, en pleine guerre, Momo gardait sur le Causse un troupeau de brebis - et lorsque la nuit on entendait le hurlement du loup, sa tante les envoyait le chasser, équipés d'un bâton, son frère aîné (dix ans) et lui. Après la guerre, Momo a découvert l'école, puis l'apprentissage : artisan ébéniste installé au village, il a cotisé beaucoup plus que les 172 trimestres réglementaires. Aujourd'hui qu'il est devenu un vaillant octogénaire dont la vie saine inclut un whisky quotidien, je suis heureux que Momo ait encore la santé pour s'adonner à ses passions d'homme simple : nourrir chaque matin les taureaux, pêcher de nuit, aller cueillir des champignons en Lozère ; je trouve injuste qu'il soit contraint de travailler à son atelier pour réparer des chaises ou des armoires plutôt que d'y pratiquer son art de la sculpture sur bois.

D'autres continuent non par besoin économique, mais par goût et par choix. Ainsi d'Anna : elle a été prof et vient de prendre sa retraite de prof. Sa dernière année d'enseignement a duré un trimestre. Elle pourrait vivre tranquillement en donnant quelques cours particuliers pour arrondir les fins de mois et se payer le restau, mais elle se trimballe de l'autre côté du Rhône pour apprendre le français à des saisonniers agricoles équatoriens. Mon amie LK, déjà citée ici, fait de même au Secours populaire, où elle apprend à un Bolivien que le B, ce n'est du tout pareil que le V, ainsi que les diaboliques différences de sens du mot Vert/Vers/Ver/Verre (verre, pas Berre, comme l'étang).

Peut-être qu'il faudrait arrêter d'écrire. Pour moi ce serait comme prendre ma retraite de la vie. Franchement, follohoueurs, follohoueuses, dans la mesure où ça dépend de moi et avec l'aide de mes thérapeutheszépotes, c'est pas demain la veille.

Références retraite, deux petits chefs-d'oeuvrenapoléonistes (fanatiques de l'Empereur, s'abstenir !) :

Le roman des Cent jours, de Joseph Roth (276 pages, traduction Blanche Gidon, éditions du Seuil)

La mort de Napoléon, de Simon Leys (125 pages, postface de Françoise Châtelain, édition de poche Ombres Blanches)

 



[1] Les prénoms ont été changés - ou pas - mais les récits sont véridiques, aille garantie itte.

[2] Toujours le même : Fontvieille (13990, Bouches-du-Rhône, région Bas-de-France).


VARIATIONS AMOUR ET HAINE

Le sujet de Stendhal, l'obsession de Stendhal, c'est l'amour. Et pourtant, dans la phrase qui me happe en pleine relecture de La Chartreuse de Parme il n'est pas question d'amour, mais de haine.

« Je n'ai point du tout de plaisir à haïr. »

Les mots que Stendhal met dans la bouche du tout jeune Fabrice Del Dongo m'avaient-ils frappé de la même manière lorsque, à quatorze ans, j'avais dévoré La Chartreuse ? De Fabrice je partageais l'obsession amoureuse et c'est avec une passion toute personnelle que je suivais ses complexes affaires de coeur. Si j'avais eu une tante belle comme la duchesse Sanseverina, j'en serais moi aussi tombé amoureux ; mes sens s'éveillaient pour des filles « faciles » comme Marietta, la comédienne un peu prostituée, ou Fausta, la chanteuse à la voix d'or et au coeur froid, et j'apprenais comme lui, mais de façon moins rude, que l'amour a ceci de commun avec l'art que si tout vient du rêve et de l'instinct, ardus sont les chemins pour parvenir au but. Je rêvais de rencontrer la belle Clélia Conti : d'elle j'aurais été fou - elle aurait à l'instant rejoint les autres héroïnes dont j'étais déjà amoureux - l'infidèle et sensuelle Anna Karénine, l'inatteignable princesse Natacha Bolkonski, la belle Mme Arnoux qui pour moi n'aurait jamais de cheveux gris.

L'amour, la littérature, c'était pareil? Par une fin d'été, nous nous étions lu Les Liaisons dangereuses entre jeunes gens des deuxsexes de dix-huità vingt ans ; entre deux lettres, parti dans la cuisine pour couper un morceau de pain, tout entier soumis à l'ivresse des sens, je m'étais entaillé un doigt jusqu'à l'os ; près de cinquante ans plus tard j'en ai la cicatrice à la base de l'index, histoire de ne jamais oublier que le vert paradis des amours enfantines n'existe pas, les amours adolescentes n'ont rien d'innocent, tout ce bouillonnement des sentiments et des désirs est dangereux. Comment vivre sans, pourtant ? Chez Balzac j'aurais toujours l'amour pur de Mme de Mortsauf, celui clandestin de Mme de Bargeton, je ne résisterais pas longtemps à l'attrait sensuel de Coralie ; de mon cher Stendhal, en tout cas de Julien Sorel du Rouge et le Noir, je partagerais la passion homicide pour Mme de Rénal et nourrirais l'illusion de m'échapper dans les bras de Mathilde de La Mole. Qu'on ne me croie pas voué aux princesses russes et à la petite noblesse provinciale française, je me porterais volontaire pour désennuyer Emma Bovary, je tomberais bientôt sous le charme des ouvrières de Zola, de ses filles de petite vertu. À propos de « petite vertu », c'est-à-dire de prostituées, moi, à la différence des passagers de la diligence, j'aurais consolé la pauvre Boule de Suif, je l'aurais tenue contre moi, embrassée - qui sait si nous n'aurions pas passé quelques nuits ensemble ? Et Becky Sharp, la jolie méchante fille du Vanity Fair de Thackeray, est-ce qu'elle n'était pas aussi irrésistible que la Tess de Thomas Hardy ! Comme j'avais aimé les Filles du feu de Nerval ! et les femmes vénéneuses de Baudelaire, celles d'Apollinaire, d'Eluard ! Bientôt je serais fou de Bérénice, que l'Aurélien d'Aragon séduisait avant d'en être séparé par l'abîme des conventions bourgeoises. Je n'ai même pas dédaigné les James Bond girls, les attirantes traîtresses des romans de Chase ou de Jim Thompson, les dangereuses jolies de chez Chandler ou Hammett ; à l'occasion j'ai même eu - je n'en suis pas fier mais il faut l'admettre - de furtifs rapports avec les ravissantes troussées à la hussarde par le prince Malko, plus connu sous le nom de S.A.S.

Dans la vraie vie, sans me « ranger[1] », j'ai l'espoir d'avoir rencontré celle qui sera ma « dernière moitié » (l'expression est de Sacha Guitry qui, à cinquante ans, épousa en cinquièmes noces une jeune femme qui en avait vingt-cinq) ; mon incurable polygamie littéraire, quant à elle, durera aussi longtemps que me tiendra le goût passionné de lire : je retomberai amoureux des mêmes femmes qui ne me tiendront pas rigueur d'avoir vieilli alors qu'elles sont restées dans l'éclat de leur jeunesse ; nos étreintes ne m'empêcheront pas de faire de nouvelles rencontres platoniques ou violemment érotiques.

Revenons à nos moutons, c'est-à-dire à la haine.

Magnifique, la formulation de Stendhal, et si juste ! « Je n'ai point de plaisir ? » Chez ceux qui haïssent, on devine le plaisir, la passion, l'addiction parfois. Il y a peu de personnes que je déteste ainsi : une seule crois, de qui je préfère me tenir à distance quoiqu'il m'adresse de loin en loin des signes d'une « amitié » à laquelle je ne crois pas (comparaison facile : j'ai quelques vrais amis et je sais la différence : je peux toujours compter sur eux, ils peuvent toujours compter sur moi). J'ai préféré réserver la passion des sentiments à quelques femmes ; quant à ceux que je n'aime pas beaucoup (voire pas du tout), le plus souvent une forme de curiosité amusée recouvre spontanément l'émotion détestatrice. Je ne me fais nulle gloire et ne tire nulle vanité de ce trait de mon caractère qui n'est pas du daltonisme psychologique, car je vois, je ressens les raisons qui pourraient me conduire à l'hostilité et c'est sans effort particulier, sans injonction morale, que je les laisse s'estomper, inapte que je suis, en général, au plaisir de vivre intensément la haine de l'autre. Qu'on n'appelle pas cela sagesse, ce serait prêter à cette immobilité naturelle de mon âme une intention qui m'est étrangère. Cet Autre qui m'a blessé ou fait un tort, je ne l'aime pas, je le méprise et au moment de le haïr vraiment une vague d'indifférence me submerge : au fond je m'en fous et s'il s'attarde dans mes pensées, laissons-le végéter dans la région reculée des souvenirs anciens et je m'ennuierais moi-même à le laisser occuper le premier rang au balcon de mon coeur.

Y a-t-il des gens qui me haïssent ? Pendant les vingt ans de ma vie d'éditeur, j'ai donné la main sans états d'âme à des mesures impopulaires, à quelques licenciements. Je n'avais pas l'impression d' « obéir aux ordres » mais de faire ce que j'avais à faire sans état d'âme particulier, car si j'étais le plus souvent d'accord avec mon boss, ce n'était pas systématiquement le cas ; il avait la sagesse de ne pas m'impliquer dans des décisions que j'aurais pu juger révoltantes  Bref, j'étais dans ma fonction et je comprends que du point de vue de certains, jugeant la mesure injuste, ils avaient besoin de détester aussi ma personne. Tout ce que je peux en dire se trouve dans une formule attribuée à La Hire, le compagnon de batailles de Jeanne d'Arc, qu'aimait à citer Piere Schoendoerffer: « J'ai fait tout ce qu'un soldat a l'habitude de faire en temps de guerre ; et pour le reste, j'ai fait ce que j'ai pu. »

Références

Hors La Chartreuse de Parme  et de Boule de Suif, les héroïnes citées viennent du Rouge et le Noir, du Lys dans la vallée, des Illusions perdues, de Guerre et Paix, de L'Éducation sentimentale etd'Aurélien - tous ces romans en diverses collections de poche.



[1] Que je n'aime pas ce mot, qui fait de l'être humain un casier, une étagère !


GÉNÉROSITÉ

Dans son regard sur l'éternelle « affaire homme », le grand Tzvetan Todorov était doué au plus haut point du sens de la complexité et de la nuance, deux qualités qui l'éloignaient des plateaux télés où ne s'échangent pas des arguments, mais où s'assènent des « punch lines ». Lecteur et admirateur de Romain Gary, Tzvetan était l'ami de son neveu Paul Pavlowitch, qui avait servi à Gary de « faux nez » lorsqu'il avait créé Émile Ajar.

En lisant le dernier et magnifique livre de M. Pavlowitch, que je n'ai jamais rencontré et n'avais pas lu auparavant, j'ai mieux compris l'amitié de ces deux hommes.
Les quelque 500 pages de Tous immortels (je sais, c'est un peu effrayant) se lisent avec une émotion et une admiration croissantes.

C'est d'abord un vrai tour de force (littéraire, mais pas que) que de faire vivre les figures de « stars » comme Gary (en vrai, non pas son oncle, mais son cousin) et l'actrice Jean Seberg (À bout de souffle, entre autres), sans doute la femme que l'écrivain a le plus aimée, dans une intimité qui ne sombre jamais dans le voyeurisme. Comment rester profondément honnête et résolument pudique, comment dire ce qui fut comme cela fut sans tout dire ? À ces toujours redoutables questions, Tous immortels répond avec une parfaite élégance de style et de sentiments.

Le récit vaut peut-être encore plus de ce qu'il intègre ces deux figures pivots au sein d'une chronique familiale où ne sont pas moins importantes et attachantes les silhouettes de grands-mères nées à Marshalltown, Iowa, dans le Lot ou à Vilnius.

Au terme de cette plongée dans des temps oubliés, le mot qui me vient c'est « générosité » : comment qualifier autrement cette qualité d'âme de l'auteur, à qui son impossible et génial cousin a joué tous les tours de cochon imaginables, y compris une tentative de lui piquer sa jeune et jolie épouse, et qui pourtant persiste dans son admiration pour l'oeuvre comme dans son amour pour l'homme. Peut-être bien est-ce cela même qui l'attachait à Tzvetan, être rare chez qui la lucidité d'esprit et la générosité de coeur cohabitaient.

Références

Tous immortels, de Paul Pavlowitch, Buchet-Chastel, 480 pages,23,50 euros.

Pour Tzvetan, je renvoie une fois de plus à la collection de textes, préfaces et articles que j'ai eu l'honneur de compiler avec l'aide de ses enfants Léa et Sacha et que son ami André Comte-Sponville a généreusement préfacée : Lire et vivre, de Tzvetan Todorov, Robert Laffont/Versilio, 450 pages, 22 euros.

L'Affaire homme, de Romain Gary, Folio/Gallimard, 368 pages, 9,20 euros.

Pour Todorov comme pour Gary, nous avons la chance qu'un bon nombre de leurs oeuvres majeures soient disponibles dans des collections de poche. Renseignez-vous auprès de vos libraires.


C'EST QUOI, UN ÉDITEUR ?

Ma vie aura été dominée, dévorée, par la passion des mots.

Promotion gratuite : c'est le sujet et la matière d'un remarquable ouvrage paru il y a quelques mois dont je recommande l'achat en nombre et la lecture par le petit nombre (ze happy fioux) de mes follohoueurs et follohoueuses qui ne l'auraient pas encore. Il s'intitule Au commencement et comporte 480 pages de réflexions sur la littérature, d'anecdotes fascinantes, de blagues zilarantes et de commencements zépatants d'ouvrages zadmirables - tout ça pour 28,50 euros, ce qui est littéralement donné pour un tel trésor de kulture et d'amusement.

Mais ce n'est pas tout : pour vous spécialement, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, et gratuitement, je complète mes conseils à ceuzécelles qui rêvent d'être publiés (voir mon slog du 5 décembre 2022, So you want to write ?) par quelques réflexions sur ce qui a été longtemps mon métier - celui d'éditeur.

Le mot en français désigne deux personnes auxquelles on donne en anglais deux noms différents : le publisher et l'editor.

Un éditeur est, à l'origine, une personne (publisher) qui prend le risque d'éditer des livres, c'est-à-dire de transformer des manuscrits en livres, de les faire imprimer et de les diffuser à ses frais, moyennant rémunération de leurs auteurs. Exemples français anciens : MM.  Michel Lévy, Louis Hachette, Albin Michel, Joseph Arthème Fayard, René Julliard, Ernest Flammarion, Pierre Larousse, Robert Denoël, Gaston Gallimard, Robert Laffont, Pierre Seghers sont des éditeurs. Exemples plus récents : Mmes Liana Levi, Odile Jacob, Anne-Marie Métailié, MM. Bernard Fixot, Olivier Cohen sont des éditrices/teurs.

L'éditeur est aussi (deuxième sens) l'editor, celui ou celle qui, sous l'autorité du publisher, s'occupe de la qualité générale du texte.

Publisher et editor travaillent au sein d'une entité juridique et commerciale rassemblant les autres services nécessaires à la production et à la diffusion des livres : on désigne cette entité du même mot d'éditeur ou maison d'édition ; le plus souvent, mais pas toujours (les éditions de Minuit ne s'appellent pas éditions Jérôme Lindon), cette entité porte le nom de son/sa fondateur/trice, même si celui-ci/celle-ci ou sa famille n'en sont plus les propriétaires. Dans la vaste majorité des cas, cette entité prend un risque économique, puisqu'elle assume les investissements nécessaires à la publication et à la diffusion ; cette notion de risque m'apparaît comme consubstantielle à la véritable activité d'édition et c'est par paresse ou abus de langage qu'on appelle « éditeurs » ces « éditeurs à compte d'auteur » qui proposent un service payant aux auteurs non publiés par les premiers, mais qui ont le désir (et les moyens, car c'est en général pas donné) de transformer leur prose (ou leurs vers) en un livre qu'ils puissent donner fièrement à leur famille et à leurs amis ou vendre au compte-gouttes. J'en connais certains qui se baladent avec leur stock dans le coffre de leur voiture en vue des signaturzéfestivals où, assis derrière leur petite table, ils attendent le chaland et, tels les commerçants qui « font » les marchés, ils rivalisent d'imagination pour l'appâter (« pas frais, mon poisson ? ! »), voire, l'alpaguer. L'un de ces courageux juge d'ailleurs tout véhicule automobile non à sa consommation d'essence, ses performances sur la route, sa sécurité, sa technologie, son empreinte environnementale, mais au nombre d'exemplaires de ses ouvrages que peut contenir le coffre.

Pour en finir avec cette divagation et en revenir aux maisons d'édition, les vraies, signalons que le publisher est celui qui dirige la maison et prend les décisions essentielles. Il s'agit donc d'une personne humaine, propriétaire (ou non) de la maison d'édition, l'ayant ou non fondée, mais assumant sa responsabilité éditoriale et économique. Certains d'entre eux pratiquent le « micro-management » à un point comique : selon le témoignage d'un de ses anciens salariés, il fallait passer par le bureau de M. Georges Dargaud, fondateur des célèbres éditions du même nom (Tintin, le magazine Pilote, Astérix, etc.), afin d'obtenir son autorisation personnelle pour chaque photocopie. Obsédé de l'ordre autant qu'économe, il passait dans les bureaux le soir après la fermeture et bazardait à la poubelle tous les papiers qui traînaient sur les tables.

Le publisher est un chef d'entreprise, un gestionnaire garant de sa viabilité vis-à-vis de son banquier ou de ses actionnaires, un patron entretenant des relations sociales (empathiques ou conflictuelles, paternalistes ou non) avec les salariés de la maison qu'il dirige. C'est d'abord et surtout la personne qui donne le la du style éditorial de la maison, de ses collections, celle qui est garante de sa fidélité à une tradition, à une identité, et de sa capacité à évoluer tout en restant elle-même.

Le « petit monde de l'édition », constitué autrefois de quelques bourgeois fortunés sensibles à la littérature, a bien changé à l'ère des médias et des réseaux sociaux : le publisher exerce plus que jamais une fonction de représentation : quand sa maison est en vue ou qu'un de ses auteurs fait controverse, il « monte au créneau » pour glorifier ou justifier. Ce n'est pas sans danger, car certains, sous couvert de défendre « la maison », développent des tendances à l'hubris, voire s'« aulassisent[1] » face aux micros et caméras. Cette fonction n'est pas négligeable et suppose un grand discernement, car il faut au publisher savoir quand l'ouvrir et quand la fermer, quand se montrer et quand se cacher. Ceux que l'on voit et entend le plus ne sont pas nécessairement les plus efficaces et les plus discrets sont parfois les plus malins.

Là, pourtant, n'est pas l'essentiel : le publisher est d'abord et surtout une personne qui fait des choix et en assume les conséquences.

Même s'il s'entoure de conseillers ou d'un comité de lecture, c'est la personne qui, en dernier recours, choisit, décide, s'engage et indique les priorités de publication. Devant ses auteurs, ses responsables de collection, le véritable publisher dit « oui » ou « non » et, s'il prend le temps de la réflexion, ne laisse pas indéfiniment ses interlocuteurs patauger dans les marécages du doute. Tout le monde a envie d'entendre un « oui » enthousiaste plutôt qu'un « non » méprisant, mais c'est comme dans le reste de la vie : rien n'est pire que « rien », « bof » ou « on verra ». Un bon « non » bien argumenté vaut mieux qu'un « oui » mollasson : au cours de ma longue vie d'auteur, quelques « non » m'ont été très utiles, m'ont obligé à reprendre un manuscrit, voire à le mettre de côté pour de bon. Savoir dire non clairement, mais sans brutalité inutile est un des attributs auxquels on reconnaît le véritable publisher. J'ajoute que pour dire oui avec efficacité, il est nécessaire d'avoir eu le courage de dire non assez souvent.

Faire une première synthèse de ce qui précède, c'est aboutir au portrait d'un être paradoxal. Pour le définir, je cite pour la première fois (mais pas la dernière) Bernard Fixot, fondateur (avec l'aide de votre serviteur et de la regrettée Anne Gallimard) des éditions Fixot, puis de XO Éditions (« Lire pour le plaisir ! ») : « Un éditeur, c'est quelqu'un qui est capable de discuter le matin avec un poète et l'après-midi avec son banquier. »

Là-dessus me reviennent en mémoire deux autres définitions du métier, volontiers données par mon ancien partenaire-et-patron. La première est assez magnifique : « Être éditeur, c'est publier les livres qu'on aime et en vendre assez pour pouvoir continuer. » J'ai ici souligné les trois mots-clés : aimer, vendre et continuer.

Parlons donc d'amour, de vente et de continuité.

I. - L'amour toujours.

Sans amour (coup de foudre ou non), pas d'édition.

Il en est des amours littéraires comme des amours humaines. Après une rencontre fortuite (un manuscrit pioché dans la pile des envois, ça n'est pas fréquent, mais ça existe) ou préparée (quelqu'un connaît quelqu'un chez X et lui recommande un ami - ça n'est pas tout le temps comme ça, mais ça existe aussi et c'est même fréquent) naît un sentiment.

Ce peut être un coup de foudre qui débouchera sur une liaison brûlante, aussi passionnée que fugace. Née dans l'embrasement, l'histoire s'achèvera mal, parfois dans le ressentiment, voire la haine ; j'ai connu ça, je l'ai observé comme editor, l'ai vécu comme auteur.

Ce peut être aussi une « vraie histoire d'amour » débouchant dans certains cas sur un mariage ou un concubinage durable. Dans ce cas, le publisher ne devrait pas oublier l'adage selon lequel « il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour ». Alors il sait dans la durée apporter à l'auteur soutien psychologique et matériel, dans des domaines parfois bien éloignés de la littérature. Bernard (Fixot, plus haut cité) aimait à relater une anecdote. La scène se passe au comité de lecture de la maison Gallimard dont il est alors le (très jeune) directeur commercial. C'est une grand-messe hebdomadaire et les membres du Comité, souvent écrivains de renom, se plient à sa discipline monastique. Y veille Mme Odette Laigle, qui fait respecter la règle inflexible : on n'interrompt le comité de lecture sous aucun prétexte. Pourtant, ce matin-là, Odette enfreint la règle et vient chuchoter quelques mots à l'oreille de Gaston Gallimard, le légendaire fondateur de la maison et à cette époque encore son maître absolu. Sur ce, Gaston se lève, s'adresse à l'assistance : « Je vous prie de m'excuser, j'ai un appel urgent à prendre. » Gaston disparaît quelques minutes avec Odette, revient. « Je vais devoir vous laisser. C'était Montherlant. Il y a une fuite dans sa salle de bains. Il faut que je lui trouve un plombier. »

L'éditeur se trouve ainsi mêlé intimement aux soucis de la vie pratique de ses auteurs, comme aux aléas de sa vie sentimentale. Je me souviens d'un écrivain (l'excellent Alphonse Boudard) dont la double vie amoureuse générait de complexes problèmes contractuels et comptables, car il fallait payer une partie de ses droits d'auteur à sa légitime épouse et l'autre à sa régulière maîtresse.

Quoi qu'il en soit de ces aspects annexes, on en revient toujours aux bases : l'amour d'un auteur non pas forcément pour ses qualités humaines (certains sont de véritables fripouilles), mais pour la qualité de ce qu'il/elle écrit. J'ai eu[2] connu un éditeur (toujours en activité) qui toute sa vie a par amour de ses livres (et amitié aussi, je crois) publié et aidé financièrement un auteur (aujourd'hui décédé) dont les livres non seulement n'entraient jamais dans les listes de best-sellers et rarement dans les sélections des prix littéraires, même mineurs, mais ne faisaient qu'à l'occasion l'objet de consistantes recensions critiques. J'ajoute que l'aussi sympathique que talentueux Jacques A. Bertrand ne « réseautait » pas et ne faisait partie d'aucun jury, d'aucune académie, d'aucune commission distribuant les subventions. Il n'y avait donc aucune sorte d'intérêt, direct ou indirect, à Bernard Barrault à lui apporter son soutien : y suffisaient la foi fidèle dans son talent et la conscience de ses difficultés au quotidien.

Pour refermer ce premier chapitre, je crois (je crois vraiment) que l'édition devrait toujours rester cet engagement passionné ; il est triste, il est affligeant, de voir des éditeurs publier par habitude, en suivant des procédures routinières. Comme l'écrivait autrefois Georges Brassens : « Il vaut mieux ne pas faire les choses que les faire sans passion. »

2. - Parlons chiffres.

« J'aimerais pousser une longue plainte jusqu'à 100, 150 000 exemplaires », dit un personnage de Sempé assis dans le bureau de son éditeur. Vendre ! même les auteurs qui disent s'en moquer en sont obsédés autant que de la reconnaissance critique. Plus, même, si par malheur ils sont dépendants du montant de leurs droits d'auteur pour payer leur loyer et leurs factures. Quant aux éditeurs eux-mêmes, qu'ils veuillent vendre c'est heureux et souhaitable - c'est leur métier, c'est ce qu'on attend d'eux. Encore faut-il qu'au moment où ce livre, tant aimé six mois plus tôt, sort, ils s'y emploient et s'en donnent les moyens. C'est loin d'être toujours le cas, car l'amour des éditeurs est comme celui de certains séducteurs, fondamentalement polygame. Il est plus facile et moralement acceptable d'aimer plusieurs livres en même temps que d'avoir plusieurs partenaires amoureux, mais si ces objets de désir sont trop nombreux, plus aucun ne peut bénéficier de cette concentration absolue, de cette détermination qui sont les conditions du succès. Trop d'éditeurs publient trop de titres et, affolés devant leur propre programme, restent passifs à l'heure de la sortie. Tel l'homme qui a trop d'amantes pour les satisfaire toutes, ils se dispersent sans procurer de plaisir, attendant que les attachées de presse accomplissent des miracles ou que « quelque chose » se passe ». Ce « quelque chose » se produit parfois, mais c'est rare.

Pour clore ce chapitre « vente », je ne résiste pas au plaisir un peu taquin de citer une autre définition du métier (la troisième et dernière) estampillée Fixot : « Il n'y a que deux raisons de publier un livre. Soit il s'agit d'un chef-d'oeuvre, soit on va le vendre. »

C'était dit en manière de provocation aux « directeurs de collection » de Laffont, la maison dont il venait de prendre la direction avec son fidèle adjoint (moi). Ça couinait beaucoup dans les couloirs, mais c'était bien envoyé, car ils avaient (pas tous, mais presque tous) tendance à proposer à la publication un nombre déraisonnable de titres sans sérieuse considération des moyens de les vendre. J'ai même entendu l'un d'eux, mis en face de l'évidence des pertes sur un de ses titres (à-valoir important, ventes faibles) dire sans perdre son sérieux : « On perd oui, mais on se rattrape sur la quantité. »

Je dois reconnaître qu'à prendre la formulation fixotienne au pied de la lettre, je n'aurais jamais dû être publié, car si je n'ai jamais (à ma connaissance) écrit de chef-d'oeuvre, aucun de mes livres n'a été un best-seller ; seuls deux (sur la quinzaine que j'ai publiés en quarante-cinq ans) sont entrés, à faible altitude, les classements où ils ne sont pas restés longtemps ; j'espère néanmoins avoir écrit quelques bons livres que mes différents éditeurs ne regrettent pas d'avoir publiés et dont les lecteurs conservent un bon souvenir. 

Pour clore ce chapitre « ventes », une phrase entendue dans la bouche d'un de ces « petits hommes gris » qui venaient nous contrôler, chez Laffont, à l'époque où un grand capitaine de la finance et de l'industrie avait repris le groupe d'édition dont la maison faisait partie et entendait nous inculquer les sains principes de l'économie moderne auxquels nous étions rétifs. « Pourquoi, demanda ce sage, publier dix livres qui se vendent à 10 000 exemplaires alors qu'il serait beaucoup plus simple et rationnel d'en publier un seul diffusé à 100 0000 ? » Pourquoi, en effet ?

A. - Parce que, sauf exception, il est assez difficile à un éditeur, même s'il est aussi avisé qu'optimiste, d'avoir des certitudes de cette nature. « Le premier ouvrage de fiction d'un éditeur », disait l'un d'entre eux, « c'est son budget ». Combien de succès arrivent de nulle part, déclenchés par un battement d'ailes de papillon ? À l'inverse, combien de « best-sellers » annoncés se cassent-ils la gueule dans les grandes largeurs ? « Rien n'est plus triste », disait un de mes camarades auteurs, « qu'un best-seller qui ne se vend pas ». Boutade, mais pas que?

B. - Parce que, sauf pour un écrivain qui s'impose dans la durée et « a son public », les conditions d'un succès de librairie sont complexes et fluctuantes. Un bon éditeur tâche de les flairer, de les anticiper, de les favoriser, mais il ne peut ni les créer ex nihilo, ni maîtriser ces imperceptibles et inquantifiables facteurs « chance », « humeur du temps » dont le rôle est essentiel, pas plus qu'il ne peut mesurer l'intensité de l'indispensable bouche-à-oreille qui fait les grands succès.

3. - L'amour dure-t-il deux ans ?

Ayant détourné un titre (pas lu, rien à dire dessus) de M. Beigbeder, reprenons et filons la métaphore amoureuse : l'édition ce n'est pas (à mon sens en tout cas) une étreinte furtive, c'est un amour qui dure. Croire en un auteur, c'est l'accompagner jusqu'à ce qu'il trouve un public, si cette rencontre ne se fait pas immédiatement. C'est rester à ses côtés dans les phases plus difficiles de sa vie éditoriale. Être le meilleur ami de Machin(e), no 1 des ventes, c'est facile ; continuer à lui témoigner affection, confiance et soutien quand ielle n'est plus au sommet, plus à la mode, c'est autrement plus important. Auteur, je suis content que mon éditeur soit présent quand je reçois honneurs et reconnaissance ; mais c'est quand je me retrouve seul, attaqué ou détesté, ignoré, oublié, que sa présence m'est précieuse et que l'« amitié » qu'il m'a témoignée aux temps heureux est autre chose qu'un « bruit qu'on fait avec sa bouche » (l'expression, dans un autre contexte, est du poète René Daumal).

Être éditeur, c'est donc aussi dire la vérité à l'auteur, si l'on pense qu'il s'est égaré ou n'a pas assez travaillé. Ce n'est pas une vérité d'évangile, car l'éditeur n'est pas Dieu, pas plus qu'il n'est dépositaire d'une science ou d'un sixième sens infaillibles qui lui permettraient de juger en absolue certitude de la qualité des manuscrits.

C'est encore ne jamais oublier un paradoxe : dans la « chaîne économique » du livre, les libraires vivent (médiocrement ou mal, en général), les maisons d'édition, diffuseurs et distributeurs connaissent des hauts et des bas ; à quelques notables exceptions près, les auteurs ont intérêt à avoir une autre source de revenus pour tenir le coup - sans en faire des salariés ou des « assistés », il serait bon que les éditeurs se souviennent parfois que les écrivains aussi ont des fins de mois à boucler ; si iels travaillent et deviennent de chroniques insomniaques par « amour de l'art » ou parce qu'ils n'ont aucun talent ni aucun goût pour une autre activité, ce n'est pas une raison pour se désintéresser de leur situation économique.

 

Fermons le chapitre « maisons d'édition » et ouvrons celui du deuxième sens d'« éditeur », celui que les Anglo-Saxons appellent l'editor.

L'editor est celui ou celle qui, au sein de la maison d'édition, suit l'auteur(e), échange plus régulièrement avec iel[3], suit ses projets, lit la première version d'un nouveau manuscrit, formule un premier jugement critique, des suggestions éditoriales parfois générales, parfois plus détaillées. Ce dernier point me paraît essentiel, car il est vrai que le diable est dans les détails : rien n'est plus précieux pour l'auteur(e) qu'une lecture critique attentive et rien n'est plus triste que ces livres qui ont été confiés directement à un(e) correcteur/trice avant d'être imprimés. Lorsque le livre est accepté et programmé, c'est l'editor qui va donner le ton à l'intérieur de la maison, partager son enthousiasme. L'editor est aussi celui/celle qui reste là dans les périodes difficiles, qui n'oublie pas, celui/celle dont la présence ne dépend pas des aléas commerciaux ou critiques.

Certains publishers sont parfois en même temps d'excellents editors, capables à l'occasion de se plonger dans un texte avec une extrême concentration et de mettre de côté leurs autres obligations pour accompagner l'auteur du début à l'aboutissement du processus éditorial. J'ai connu cela deux ou trois fois dans ma vie : pour mon roman L'Arabe, pour les éditions française et québécoise de mon récit Partie gratuite et, plus récemment, pour ma compil Au commencement[4]. Dans les trois cas, la suite, comme disent les footeux, a été plus « compliquée », mais je garde de ces heures de travail en commun un souvenir reconnaissant et ébloui.

Je m'aperçois en me relisant que mon double portrait est assez éloigné de ce que je comprends du manager dans l'édition moderne : devenue une « industrie », celle-ci n'a plus le temps, elle est dominée par l'obsession de la performance, du résultat immédiat et les editors eux-mêmes sont soumis à l'obligation de rendement. On a l'impression que les grands groupes traitent leurs maisons d'édition comme les milliardaires leurs clubs de football, recrutant de nouveaux entraîneurs sans leur donner le temps ou la sérénité de construire dans la durée. En termes de contenus, à force de chercher du chiffre à court terme, même de bons editors finissent par intérioriser une sorte de « formatage » généralisé et tentent d'imiter ce qui vient de marcher. Jadis, on se tournait vers la télévision ou la radio pour générer de nouveaux auteurs, quitte à leur trouver des « nègres » s'ils étaient incapables d'écrire ; aujourd'hui on va du côté d'Internet, des influenceurs, de ceuzécelles qui génèrent des millions de « likes ». « Le pape, combien de divisions ? » demandait Staline. « Tel auteur, combien de followers, combien de vues ? », demandera le publisher modern style.

Il est vrai qu'un éditeur qui ne vend pas (ou pas assez) est en danger de mort ou d'être racheté par un plus gros.

Il est vrai aussi que si peu à peu, au lieu de publier des textes, on publie des « contenus » hâtivement rédigés, plus ou moins interchangeables et « marketés » avec précipitation, l'édition existera encore comme un processus mécanique sans foi ni sens et sera accomplie la prophétie annoncée il y a près de trente ans par André Schiffrin[5] de « l'édition sans éditeurs » - ni auteurs, d'ailleurs, car les textes seront produits sur ces plateformes d'écriture qu'on voit fleurir un peu partout, voire générés par des moteurs d'Intelligence artificielle.

Reste à espérer qu'ici et là, quelques « résistants » parviennent à garder curiosité, passion et sens de l'aventure intacts - et à tenir assez longtemps. Peut-être sommes-nous condamnés, comme à la fin de Fahrenheit 451, à devenir des « hommes-livres » qui se cachent dans les bois en nous passant des exemplaires recopiés à la main de livres aimés - car ce n'est pas l'édition qui compte, sa rentabilité, son économie générale, mais les émotions, les réflexions, le bris de solitude que provoquent au plus profond de nous les textes que nous lisons.

 



[1] Néologisme tiré du nom de l'indéracinable président de l'Olympique lyonnais, M. Jean-Michel Aulas, connu non seulement pour les résultats brillants de ses clubs, mais aussi pour sa mauvaise foi extrême et sa tendance, lorsque ça tourne mal, à faire sauter des fusibles plutôt qu'à assumer ses responsabilités.

[2] Provençalisme fautif, mais qui me plaît bien.

[3] Je sais, c'est pas ça, iel, mais pour « il ou elle » ça me semble efficace et plus ou moins dans l'esprit - et pas blessant pour iel.

[4] Follohoueurs, follohoueuses, qu'on se le dise ! On peut trouver ces trois ouvrages remarquables, le premier en poche (collection Folio), les deux autres dans leur édition d'origine (Robert Laffont pour Partie gratuite et Phébus pour Au commencement.

[5] Le fils de Jacques Schiffrin, fondateur des éditions de la Pléiade rachetées par Gaston Gallimard, avait lui-même fondé Pantheon Books, aujourd'hui part du groupe Penguin Random House, filiale du groupe allemand Bertelsmann.


BIOGRAPHIE OFFICIELLE

Après mûre réflexion j'ai décidé de réviser ma biographie selon les principes créatifs suivis par M. George Santos, un élu républicain de l'État de New York dont une enquête vient de révéler qu'il avait joyeusement pratiqué la « vérité du dimanche » chère à feu Yvan Audouard, mon père : M. Santos se disait descendant de juifs déportés par les nazis, ses grands-parents étaient en réalité nés au Brésil où quelques nazis sont bien arrivés, mais après la guerre ; se disant diplômé d'une université qui n'a aucun souvenir de son passage, ni aucune trace dans ses registres, M. Santos a également enrichi son profil d' « immigré qui illustre le rêve américain » en prétendant avoir travaillé pour deux banques qui ne retrouvent pas trace de son nom dans leurs livres de comptes. Passons sur quelques zones d'ombre de sa vie privée et de ses finances, actuellement sous investigation par la justice ; lorsque les premières informations sont sorties sur son inventivité biographique, M. Santos a commencé, selon une tactique éprouvée par M. Trump et la grande majorité des athlètes dopés pris la main dans le sac : il a nié et accusé ses accusateurs de mensonge. Ayant peu à peu dû concéder qu'en effet il en avait un peu rajouté dans son curriculum, il ne voit pas de raison de démissionner de la Chambre des représentants où il vient d'être élu un peu à la surprise générale. Quoi ? mentir à des millions d'électeurs, où est le problème ? Il faut être un démocrate de mauvaise foi pour prétendre qu'il y a une sérieuse question d'éthique dans cette élection. Côté républicain, certains en parlent et les chefs se taisent courageusement. Il y a donc fort à parier que M. Santos fera partie de la majorité à la Chambre qui votera les projets républicains de suppression de l'impôt sur les sociétés et de coupes franches dans les aides sociales aux plus défavorisés.

De mon côté, je trouve une belle inspiration dans cet exemple et voici, chers follohoueurs chères follohoueuses, en exclusivité, quelques points clés de ma biographie que vous ne trouverez pas (pas encore) sur ma page Wikipédia. Né en 1956 à Paris, j'ai grandi dans un arrondissement périphérique de la capitale [le XVIe], puis une de ses banlieues pauvres [Neuilly-sur-Seine], juste à côté de Levallois dont le maire a longtemps été communiste et qui était en effet une commune démunie. Champion de France d'escrime catégorie minimes en 1966 [participant, j'ai été éliminé au premier tour], j'ai par conviction politique et fidélité à mes parents et grands-parents résistants refusé de participer aux JO de Munich en 1972, année où j'ai obtenu le premier prix au concours général de français [j'ai concouru en histoire, non en français, et n'ai obtenu aucune récompense] ; l'année suivante j'ai obtenu mon baccalauréat (A4) avec mention très bien [assez bien] ; pour gagner ma vie et par solidarité avec le prolétariat, j'ai travaillé à la chaîne dans une coopérative agricole [un mois de job d'été] avant de refuser d'entrer à Sciences Po, toujours pour raisons politiques ; j'ai préféré étudier l'économie politique à Nanterre en suivant les cours de marxistes grecs ; l'année suivante, à l'insistance de Sciences Po dont la direction m'appelait chaque jour pour me supplier [j'ai passé un examen d'entrée et je suis passé ras des fesses, avec 10 de moyenne], j'ai fini par accepter de rejoindre la rue Saint-Guillaume ; je suis sorti premier de l'IEP en 1977 [lauréat, j'étais bien parmi les premiers, mais certainement pas le premier], année où j'ai publié mon premier roman, Marie en quelques mots, qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens [n'existait pas à l'époque] ; ont suivi deux autres romans, Abeilles, vous avez changé de maître m'a valu le Goncourt et le Renaudot, que j'ai refusés pour raisons politiques. Admissible à l'ENA en 1978, j'ai sabordé mon grand oral en traitant les membres du jury de fascistes, de laquais à la solde du grand capital, de fifres, de gredins et de paltoquets. Au cours d'un voyage au Liban, j'ai pris l'initiative des premières tentatives de rapprochement entre Israël et la Palestine [au cours de mes trois mois de séjour à Beyrouth, j'ai rencontré un Palestinien et j'ai vu passer les Mirage israéliens au-dessus du terrain où je prenais des cours de conduite auto].

La politique m'ayant déçu, j'ai choisi l'édition : à vingt-trois ans, je dirigeais déjà une maison [j'étais correcteur], à vingt-six je refusais pour raisons politiques la direction éditoriale du groupe Hachette. PDG des éditions Robert Laffont pendant cinq ans [directeur général, oui, mais le président y en avait qu'un, c'était Bernard Fixot], j'ai démissionné de mes fonctions pour raisons politiques. Mon retour à la littérature(Adieu, mon unique, 2000), traduit en 94 langues [14, c'est déjà pas mal]a été salué par le prix Nobel de littérature, que j'ai refusé pour raisons politiques. Depuis vingt ans je vis retiré dans un ashram du sud de l'Inde [j'ai fait trois séjours dans un hôpital de médecine ayurvédique], et je refuse les demandes d'interview [j'adorerais répondre à des questions, mais on ne m'en pose pas tant que ça]. Malgré mes préventions politiques, je travaille à l'édition de mes oeuvres complètes dans la collection La Pléiade [quelqu'un peut-il mettre M. Antoine Gallimard au courant que je vais rejoindre Chateaubriand, Balzac et Tchekhov ?].

Si quelques jaloux trouvent que je galèje un peu, qu'ils sachent que je suis l'exemple de mon modèle, M. Santos : moi non plus, je ne démissionnerai pas.


CHACUN SON TOUR

À la télé ils montrent le blizzard et des tonnes de neige, d'Europe nous recevons des messages angoissés (« ça va ? ») mais sur New York pas un flocon, ciel bleu et fraîcheur hivernale. Ce n'est  donc pas en raison des conditions météo que, pour la deuxième fois de la semaine, je me retrouve en difficulté sur un trottoir.

Les circonstances sont comparables : il y a pas mal de monde et je cherche un endroit qui ne se trouve pas là où je pensais (la dernière fois c'était mon magasin de chaussettes favori, là c'est un CVS Pharmacy). Il y a du monde, je tourne la tête dans tous les sens, je suis perdu, un peu fatigué et ça fait trois personnes qui me donnent des indications différentes ou ne sont pas du quartier (un type en salopette bleue avec une sacoche vient du Bronx et il me demande si je n'ai pas du travail pour lui, il en cherche - il ne peut rien pour moi, je ne peux rien pour lui, c'est la vie). Les New-Yorkais ont dans le reste des États-Unis à peu près la réputation des Parisiens en France : des gens toujours pressés, toujours énervés et pas serviables, voire dangereux.
L'autre jour, bloqué, à la limite de perdre l'équilibre avant de traverser la 5e Avenue, j'ai dû crier « Help ! » pendant trois bonnes minutes avant qu'un monsieur s'arrête et m'aide à traverser. Là je suis en panique à force de chercher cette putain de boutique, je trébuche et je tombe en plein milieu du trottoir : aussitôt trois personnes se précipitent pour m'aider à me relever. Un monsieur et deux dames. Me voici debout, soulagé et perturbé, gêné aussi. CVS Pharmacy se trouve bien au niveau de la 14e Rue, pas vers la 7e Avenue où nous sommes, mais vers la 8e d'où je viens - putain de randonnée que je viens de m'infliger pour rien. Sur ce, question de Jack : « tu es sûr que tu veux aller à CVS ? parce que là, juste en face, il y a Duane Reade ». Une des deux dames est repartie, l'autre se montre ferme : « je ne sais pas ce que vous avez besoin d'acheter » (info exclusive : des lames de rasoir et des piles) « mais ils ont sûrement des cannes et vous devriez en avoir une - ou un déambulateur ». Moi, à peine aimable : « déambulateur ! mais c'est pour ma grand-mère? » Elle n'a pas trop à insister pour la canne, car je sais qu'elle a raison. En plus c'est elle qui explique à Jack que pour m'aider il faut me soutenir par le côté droit, pas le gauche, un truc que Jack n'a pas intégré d'emblée quand je le lui ai dit. Nous traversons la rue tous les trois, Jack part vivre sa vie en me conseillant de prendre un taxi pour rentrer chez moi ; la dame m'accompagne dans le magasin, désigne une chaise et avec l'autorité tranquille dont elle a fait preuve depuis qu'elle est entrée dans ma vie me dit : « Assieds-toi là et attends, je reviens.» J'attends quelques minutes, car elle doit faire le tour du magasin pour trouver les cannes. Elle revient et me pose deux modèles sur les genoux : 25 dollars ou 40 dollars ? J'examine les deux. C'est pas une question esthétique, car de ce côté-là j'ai paumé les trois cannes ayant quelque valeur à mes yeux : la canne à pommeau argenté à motif angkorien offerte par mon ami médecin Philippe, la canne à tête de cobra sculptée par un artisan jamaïcain, et le bâton pique-taureaux transformé en canne par mon vieil ami Momo, vaillant octogénaire fontvieillois qui chaque matin va les nourrir (les taureaux) avant de gagner son atelier d'ébéniste de la Grand-Rue. Les deux cannes sont en alu, l'une noire et l'autre rouge, mais la rouge a un petit trépied à la base, ce qui sécurisera mes appuis en cas de besoin. J'annonce mon choix à ma bonne Samaritaine : 40 dollars ! « Let me get this for you ! », dit-elle en filant vers la caisse où je la rejoins et tente de la dissuader. En vain : « Quelqu'un a aidé ma maman, donc maintenant c'est mon tour. » J'ai remercié Janine. Pas le temps de lui péter la bise, car elle filait et un jeune homme prénommé Jocko qui avait un faux air de Jean-Michel Basquiat et n'était pas un employé de Duane Reade mais semblait y être comme chez lui, m'a aidé à trouver les lames de rasoir et les piles. Arrivé à la caisse je me suis souvenu de Janine et j'ai demandé à Jocko si je pouvais faire quelque chose pour lui. Jocko n'avait besoin de rien, je n'oublie pas que Janine m'a, comme ils disent ici, passé le bâton (la canne plutôt) et que maintenant, c'est à mon tour d'aider quelqu'un d'autre.

Note à destination de mes follohoueurs et follohoueuses de la famille.

Honnêtement, c'est pas la première fois que je me casse la binette depuis mon AVC et c'est toujours pareil : fatigue, précipitation, panique. Cette fois pas de bobo (ni genou abîmé, ni doigt cassé, comme les deux dernières chutes) et je ferai plus attention, promis. Si je peux anticiper, vérifier l'adresse exacte avant de partir, ça ne pourra pas faire de mal. En plus, j'ai ma belle canne que j'ai appelée Janine. Et puis finalement oui, je vais parler de tout ça à mes hautes autorités post-avécistes : Peggy ma neurologue, mon capitaine Denis, ma gouroute du yoga Édith, sans oublier mon maestro coach sportif Dramane.

 

Références

Réminiscence :   ce magasin ne vend pas que des chaussettes mais des tas de trucs marrants, plus pas mal de vêtements vintages. C'est tout près de Union Square, 74, 5th Avenue entre la 13e et la 14e Rue.

CVS Pharmacy : 81, 8th Avenue.

Duane Reade : 77, 7th Avenue.


SO YOU WANT TO WRITE ?

So follohoueurs, follohoueuses of my heart, you want to write a fugue ?

Le génial Glenn Gould en a écrit une que je vous recommande, car elle est délicieuse d'humour et empreinte d'un amour profond du Kapellmeister J.-S. Bach que le Crazy Canuck a si glorieusement servi. Franchement c'est pas facile - et quoiqu' arrière-petit-fils d'un compositeur et petit-neveu d'un pianiste, je ne suis pas la personne indiquée pour vous conseiller dans un genre que peu de modernes ont osé suivre depuis Liszt, Ravel et le génial Chostakovitch. On passe, donc.

So, follohoueurs, follohoueuses of my heart, you want to be a rock'n'roll star!

Nothing I can do for you non plus : après avoir assisté à mon premier concert de rock (Rolling Stones, 1971, Palais des Sports de Paris), ayant observé toutes ces jeunes filles qui jetaient leurs tee-shirts sur scène pour faire danser leurs jolies poitrines nues sous les yeux de Mick Jagger, je trouvais que rock star c'était assez cool, mais j'ai raté le coche. J'ai été le bassiste (médiocre mais enthousiaste) puis le guitariste rythmique (médiocre mais enthousiaste) d'un groupe qui n'avait pas de nom, pas de jeu de scène et un répertoire limité. Pour ne rien arranger à notre cas, nous avions tous dépassé la trentaine lorsque nous avons débuté et c'étaient pas des minettes déchaînées qui nous attendaient à la sortie, mais nos légitimes épouses et nos petits nenfants. So meutche pour les rock,n'roll dreams.

À la place j'ai fait écrivain. Mon heure de staritude littéraire s'est produite il y a un peu plus de quarante ans en Grèce : mon amoureuse au bras, mon sac sur le dos, j'entrais dans un modeste établissement hôtelier d'Athènes lorsque le réceptionniste s'est précipité vers moi. Sky ! étais-je en présence d'un Hellène francophile ayant lu un de mes deux premiers romans ? Non? simplement, observant une machine à écrire Hermès Baby verte au bout de ma main, cet être de culture n'avait pu résister à un élan d'admiration : au pays d'Homère, l'apprenti scribouillard que j'étais, reconnaissable non à son regard enflammé, mais à son outil de travail, jouissait d'un prestige inouï. Me laissant le sac sur le dos, le jeune homme m'arracha littéralement la machine de la main et, la portant comme si c'eût été un objet sacré, nous escorta jusqu'à notre chambrette. De ma longue carrière dans le monde des lettres, je n'ai jamais été aussi « cool » qu'à ce moment-là.

So, après mûre réflexion, you want to write a book?

You know what ? Don't ! Il y a de par le monde trop de livres et trop peu de forêts. Trop peu de lecteurs également, si on excepte les moutons de Panurge qui vont en masse acheter le dernier bête-seller ou le dernier prix - prix Zunic, prix Magaz, prix Zonier, prix Mystère, Mono prix ou Fran prix. Anyway les prix vous vous en battez léc' ou lézov',[1] vos ambitions sont ailleurs, vous rêvez d'écrire Ze Book.

Souvenez-vous de l'inscription d'un scribe (égyptien, assyrien, chais plus) il y a quelques milliers d'années : tout a déjà été écrit, tout a été dit, à quoi bon en rajouter ? La plainte a été reprise au xviie siècle par M. de La Bruyère sous une forme à peine différente.

Vous insistez quand même pour l'écrire, ce putain de livre ? Tant pis pour vous.
Parce que j'ai été longtemps éditeur, parce que j'ai publié une quinzaine de livres, des aspirants écrivains débutants me supposent doté d'une science et d'une sagesse dont je suis dépourvu - sans compter de relations que je n'ai pas cultivées hors un microscopique jardin d'amitiés.

Étant établi que je ne sais pas les secrets de la réussite d'une entreprise d'écriture, pas plus que je ne connais les ficelles pour être publié, je vous propose néanmoins, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, quelques fragments glanés au fil d'une vie dominée par les mots.

 

PROLOGUE
« Bien faire la cuisine » ne signifie pas qu'on ait la compétence d'ouvrir un restaurant ; de même « bien écrire » ne signifie pas qu'on soit capable d'écrire un livre. Dans les deux cas, ne pas oublier que des clients vont être invités à payer? Ça y est, vous êtes au courant, l'édition est un commerce ; malgré votre faible sens des affaires, vous en êtes sûr(e) : vous avez un livre à écrire, ça fait des années que vous y pensez et c'est le moment? Sur ce, blague raciste (précision : c'est un copain malien de bistrot qui me l'a racontée) : « Qu'est-ce qui est long et dur chez les Noirs[2] ? » Quel est le rapport, me direz-vous ? Vous voulez écrire un livre ? Spoiler alert : si vous croyez que ça va être facile, parce qu'on vous l'a dit cent fois, « toi qui écris si bien, tu devrais écrire un livre », quittez cette vaine espérance, car ça va être long et dur. Ça vous fait peur ? Laissez tomber tout de suite : franchement, si vous avez du temps libre, il y a des tas de trucs sympas à faire, des balades en forêt, des expos, des randos, des séries Netflix, des films, des livres, l'apprentissage d'une langue étrangère, ou d'un instrument de musique, la danse, la calligraphie, le jardinage, le repassage, la cuisine, la masturbation, le macramé, sans oublier la sieste, élément majeur de l'essentiel, l'ineffable Rien?

Capish ? Vous êtes décidé malgré tout à vous lancer ? Alors fasten your seat belts !

 

CHAPITRE 1. - MISE EN ROUTE

Deux anges à garder dans le viseur, que vous soyez croyant ou pas.

Mon amie allemande Karin, rencontrée en Inde au cours d'un séjour ayurvédique, était une impossible réac qui insistait pour me convaincre d'une évidence : que je le veuille ou non, que j'y croie ou non, Dieu veille sur moi aussi. Elle nourrissait une passion païenne pour le grand Roger Federer et, quoique adversaire résolue de toutes technologies modernes, inventions sataniques, elle m'empruntait mon téléphone pour vérifier les derniers résultats de son chéri. Sans prosélytisme, lourdingue, avec un humour surprenant pour une extrémiste, elle partageait avec moi ses convictions religieuses profondes. Karin me dit un jour espérer être accueillie au Ciel par deux anges. Je lui demandai leurs noms.

Le premier, dit-elle, s'appelle « fais de ton mieux ».

Quant au deuxième, il s'appelait « sois patient ».

Que les deux anges qui attendent Karin fassent l'effort de se rapprocher de la planète Terre et vous accompagnent !

Deux axiomes à n'oublier sous aucun prétexte :

Axiome no 1 : « Ne parle pas de ce que tu ne connais pas et ne comprends pas » (Docteur Anton Pavlovitch Tchekhov).

Corollaire : lorsque votre sujet s'éloigne de ce dont vous avez une expérience directe, prenez le temps de la connaissance, non pas en ingérant à toute vitesse le maximum de données sur Internet, mais en vous imprégnant en profondeur, de la façon la plus sensorielle possible : pour faire vivre des lieux nouveaux il faut en avoir tourné la terre entre ses doigts, les avoir respirés, arpentés, le jour, la nuit, en avoir longuement absorbé les vibrations. Pour les humains réels ou imaginaires il faut afin de les comprendre un peu les fréquenter longtemps, lire ce qu'ils ont lu, voir ce qu'ils ont vu, écouter ce qu'ils ont écouté et éviter de porter sur eux des jugements hâtifs - éviter de les juger tout court.

En complément, j'espère que vous avez suivi depuis longtemps un autre conseil du docteur Tchekhov, celui d'observer, d'écouter et de noter les détails frappants de la vie quotidienne. Vous avez donc depuis longtemps un petit carnet - ou bien un fichier sur votre téléphone - pas la peine de photographier, car sauf si on est photographe, quand on prend une photo on ne regarde pas vraiment. L'ancien légionnaire Loup Durand, excellent nègre de Paul-Loup Sulitzer et bon écrivain populaire, poussait à la manie le goût des noms propres : il  les notait  dès qu'il  en voyait un à  son goût et  en  conservait des collections entières dans des petits carnets, dans lesquels il allait pêcher lorsqu'il avait besoin de nommer un de ses personnages. Si vous n'avez pas acquis la bonne habitude du carnet de notes, il n'est jamais trop tard pour commencer.

Axiome no 2 : « N'enveloppe pas tes écrits dans le sucre »(Docteur Anton Pavlovitch Tchekhov).

L'avantage d'écrire en restant proche d'émotions familières est une forme de justesse qui ne trompe pas et à l'évidence de la sincérité. Ses risques sont un sentimentalisme à tendance larmoyante et un exhibitionnisme satisfait. La souffrance est chez beaucoup une des conditions de la création ; elle ne doit pas être un laissez-passer pour le n'importe quoi auto-apitoyé, ; même si vous parlez de vous-même. C'est affreux qu'on vous ait fait du mal, mais ça ne vous donne pas de talent pour autant. Je me souviens d'un primo-auteur dont le manuscrit était particulièrement long et ennuyeux et qui, à toute critique répondait au bord des larmes par cette triste et épouvantable phrase : « Mais c'est vrai ! Tout s'est passé exactement comme ça. »  L'expression sans filtre de la vérité de vos sentiments ne présente pas d'intérêt par elle-même.

Un dernier conseil de cette nature - pas une interdiction, une supplication à genoux : de grâce tenez-vous à l'écart des clichés. Ok, la fiction est une exploration de l'inconnu, mais quand vous n'y connaissez rien et que vous croyez inventer, en réalité vous ne faites que recycler des images vues à la télé.

Avant de poursuivre

Si vous voulez perdre du temps, allez voir sur Internet avec les mots clés « comment écrire un best-seller ? ». Ça ne sert à rien. Si vous voulez en plus perdre de l'argent, vous pouvez même acheter des formations en ligne.

Si vous insistez pour perdre du temps et de l'argent vous pouvez en plus vous inscrire à un « atelier d'écriture » : certains sont proposés par des auteurs, d'autres par des éditeurs. Si vous nourrissez l'espoir qu'un stage dans l'atelier Galligraseuil vous offrira un accès privilégié chez Galli, Gra ou Seuil, laissez tomber.

À part ça, je ne doute pas qu'on y rencontre des gens sympas, voire un(e) chéri(e).

And now, without further ado, au boulot 

1 Respirez.
Même si vous êtes un spécialiste de la plongée en apnée, il ne faut pas oublier de respirer quand vous pratiquez (la course à pied, la musique, l'amour, l'écriture).

2 Inspirez-vous, ne pastichez pas.
Si vous voulez écrire, il y a fort à parier que vous êtes déjà un(e) lecteur(trice) passionné(e). Il n'y a pas de mal à ça, au contraire. Comme le rappelait l'excellente et bien nommée Francine Prose il y a quelques années à ceux qui craignent d'être « influencés » dans leur écriture par de grands écrivains : « Personnellement, je ne vois pas d'inconvénient à être influencée par Tolstoï ou Dostoïevski. »
N'oubliez pas, toutefois que vous ne vous lancez pas dans cette incertaine entreprise pour écrire « comme » ceux que vous admirez ou à leur manière : le pastiche peut être un genre amusant, mais vous ne ferez pas preuve d'une excessive prétention en ayant simplement l'ambition de trouver votre voix/voie à vous. Que vos goûts personnels soient plutôt « littéraires » ou plus « grand public » - ou les deux, c'est pas interdit -, gardez-vous d'imiter ceux que vous aimez.

 3 . Soyez bête.
Combien de romans sont gâchés par les prétentions à l'intelligence de leur        auteur, à son envie débordante de délivrer des messages, d'exposer ses              idées. Récit personnel ou roman, vous n'écrivez pas une thèse, vous racontez une histoire. Quitte à passer pour niais aux yeux des esprits forts et des  malins[3], racontez-la le plus simplement, le plus honnêtement possible.

4 . Trouvez le chemin le moins parcouru[4].
L'industrialisation et la mondialisation de l'édition font du livre un marché qui impose des « formatages » plus ou moins clairs, plus ou moins explicites. N'oubliez pas que si le thriller a tendance à se standardiser sous l'influence de John Grisham, l'horreur sous celle de Stephen King, le roman historique celle de Dan Brown, le polar celles de Harlan Coben ou Michael Connelly, l'autofiction celle d'Annie Ernaux, la littérature jeunesse celle de J. K. Rowling[5], tous ces auteurs majeurs dans des genres divers ont imposé leur voix et tracé leur voie à leur façon. Do it your way, Frankie - et you too, Franca !

5. Soyez ambitieux.
Vous en avez longtemps rêvé donc ne soyez pas petit bras, allez-y à fond en suivant votre instinct. Si vous vous plantez, que ce ne soit pas dans la médiocrité.

6. Soyez humble.
Vous êtes le douze milliardième humain à croire qu'il/elle a quelque chose d'intéressant à raconter. Ayez l'humilité de savoir que chaque ligne de votre littérature n'est pas forcément ce truc génial qui n'a jamais été dit avant. Autant que possible, restez clair et concis.

7. Laissez s'exprimer l'impatience.
Un texte littéraire n'est ni une bonne idée, ni un bon sujet, ni un bon titre, ni une bonne première phrase. C'est une nécessité intérieure, une obligation physique : il vous est impossible d'y échapper, vous ne pouvez pas faire autrement. Si vous pouviez, vous ne seriez pas en train de lire ces conseils.

8. Soyez patient.
La Chartreuse de Parme a, nous dit-on, été écrite en cinquante-deux jours. Vous n'êtes pas Stendhal, ni Alexandre Dumas, qui avait de plus la chance d'avoir dans son ombre un certain Auguste Maquet, coauteur reconnu ou ignoré de nombre de ses grands livres, dont Monte-Cristo? Même si on a vu des livres, des chefs-d'oeuvre à l'occasion, s'écrire à toute vitesse, tout le monde n'est pas Georges Simenon, connu pour sa vitesse d'exécution insensée, et il est rare qu'un bon livre s'écrive en une semaine ou deux. Sauf exception, l'écriture n'est pas un sprint, mais une longue randonnée en terrain accidenté. Et comme disait la conseillère financière américaine Suze Ormond, « there are no shortcuts ». In french,  il n'y a pas de raccourcis.

9. Soyez discipliné.
Quand vous vous mettez à votre table de travail, travaillez. Ne consultez pas Internet toutes les cinq minutes et laissez votre téléphone à distance. N'allez pas boire un café tous les quarts d'heure.

10. Laissez faire.
Les contraintes que vous vous imposez (nombre d'heures, style « ce matin quand les gosses sont à l'école, vendredi parce que j'ai pris mes RTT, cette semaine parce que j'ai posé mes congés pour ça ») peuvent être un piège. Si vous avez décrété que vous vous y mettiez à neuf heures et qu'à neuf heures vous êtes sec, ou crevé, mieux vaut vous allonger et faire une courte sieste que de piocher désespérément dans une mémoire ou une imagination rétives.

11. Est-il préférable d'écrire le jour, ou la nuit ?
Un exemple au hasard : moi. Longtemps je me suis couché de bonne heure (ça vous rappelle un truc ? bingo, oui, un écrivain de l'ancien temps a commencé un livre comme ça) : mes journées étant occupées par un travail salarié passionnant, je me levais au milieu de la nuit pour écrire ce que mon père appelait ses « petites couillonnades ». Un AVC a mis fin prématurément à ma vie de salarié ; insomniaque chronique, j'ai continué à écrire la nuit parce qu'on est peinard et qu'il arrive qu'une ombre tentante se dessine derrière une fenêtre éclairée et stimule l'imagination ; depuis que ma neurologue m'a gentiment engueulé en m'interdisant de faire un deuxième AVC, j'essaie de rester couché la nuit et d'écrire pendant la journée. Quand une idée géniale me vient la nuit, je ne bondis plus pour la noter : soit elle a disparu le matin et elle n'était peut-être pas si géniale que ça, soit elle s'est accrochée aux parois et il est toujours temps de la noter quand il fait jour.

 12. Les « trucs ».
Vous avez sûrement lu des dossiers sur le thème « Comment écrivez-vous ? ». Ça ne vous sert à rien. Qu'untel écrive sur un cahier ligné, un bloc Rhodia, un cahier Clairefontaine, sur des feuilles blanches ou à l'ordinateur, ça ne vous indique en rien le support qui vous convient le mieux ; idem pour les questions de stylo à encre, pointe Bic, feutre, crayon, voire plume sergent-major. Surtout n'achetez aucun des (nombreux) ouvrages qui vous révèlent les secrets de l'écriture, comment créer des personnages, comment construire une histoire. Tout ça, c'est drouille, arnaque et compagnie. Vous avez votre papier, votre écran, ce truc à écrire qui vous fouaille.  Go !

13. Un lieu où écrire.
Là encore, pas de règle. Certains préféreront la tranquillité d'une pièce fermée, d'autres s'installeront à la table de la cuisine, au bistrot du coin avec leur ordinateur ou leur cahier.

Un piège
« Je peux pas écrire parce que j'ai pas d'endroit, pas de table, pas la bonne lumière? » c'est du bidon : aménagez le possible, ou bien démerdez-vous. Ou bien vous cherchiez seulement une excuse pour exprimer vos regrets futurs de n'avoir pas écrit ce que vous rêviez d'écrire?

14. Musique ?
Y en a ki sont pour, d'autres contre. Moi chais pas, y a des  jours avec et des jours sans.

 15. Des rituels ?
Chais pas. Chacun son truc. Moi j'en ai pas, ni d'objet fétiche à part deux : un petit outil inca offert par mon camarade Jean-Daniel Baltassat ; une des deux cornes d'un taureau que j'ai vu mourir à l'abattoir de Tarascon.

 16. Assis, debout, couché ?
Peu importe, du moment que l'installation permet une posture confortable. Si c'est assis (mon habitude), un bon choix de chaise est important, et n'oubliez pas les appuis : chaise face à la table, pas de travers, pieds posés au sol, bien parallèles, largeur de bassin, posture de la montagne assise, mes lecteurs yogis et yoginis comprendront. Et puis l'appui intérieur, situé à peu près au-dessous du nombril : le chi des arts martiaux et de l'énergie sexuelle est aussi celui de l'élan créatif? Ready ? Au taf !

 

CHAPITRE 2. - J'ÉCRIS MON LIVRE

1. Un plan ?

Chais pas, faut voir. P'têt' ben qu'oui, p'têt' ben qu'non !

Non : écrire, c'est la liberté, on n'est pas à l'école.

Oui : certes un livre n'est pas un film, qui a besoin d'un séquencier précis et détaillé scène par scène, mais il y a des avantages à préparer le terrain. Blaise Cendrars, l'auteur du magnifique Poème du transsibérien, disait ainsi planifier ses romans dans le détail et n'avoir plus ainsi qu'à rédiger pour « remplir », ce à quoi il prétendait ne pas  prendre spécialement de plaisir Menteur !.

Conclusion : perso chuis plutôt pour le plan, avec un caveat[6] : qu'il ne soit pas un carcan, plutôt une main courante qui vous guide en vous laissant l'occasion de ces courtes excursions qu'on appelle digressions et qui sont parfois le meilleur du parcours.

2. Deux trucs qu'on ne vous dit pas - ou trop rarement. Au début d'un livre, les deux questions stylistiques fondamentales sont : « à quel temps l'histoire est-elle racontée ? » et « qui la raconte ? ». Dans les deux cas les réponses ont des conséquences, car chacune présente des contraintes spécifiques ; de plus, il faudra rester au long du texte en cohérence avec les choix de départ. En respectant vos propres choix, vous allez éviter la confusion inutile et dangereuse chez le lecteur :

a)   Le temps

-     écrire au présent est naturel et tentant, mais présente de redoutables inconvénients ;

-     le couple passé simple/imparfait est un classique qui a l'avantage de la souplesse et permet de créer sans effort des « plans » temporels différents ; l'imparfait doublé de l'imparfait du subjonctif pour la concordance des temps peut vous sembler bitrange autant qu'ézarre[7] (m'enfin, Léopoldine, putain de nonne, ne le comprîtes-vous point ? Il fallait afin que je connusse votre état que vous m'en informassiez) ;

-     le passé composé a son charme, mais il est malaisé à manier pour certaines scènes, et il devient vite lourd ;

-     le futur a eu sa mode (qui allait avec le « tu » - voir ci-dessous), mais dans la durée il présente de gros inconvénients ;

-     le conditionnel : il y a eu des tentatives en ce sens, me semble-t-il, mais je n'ai aucun exemple probant en tête.

b)  qui raconte ?

-     je, pourquoi pas ? Mais de quel « je » s'agit-il ? Un narrateur témoin ? Un protagoniste narrateur ? et puis ce « je » est-il fiable ? Le meurtre de Roger Ackroyd, le premier roman d'Agatha Christie que j'ai lu, est un bon exemple du potentiel diaboliquement efficace d'un narrateur à la première personne à qui le naïf lecteur n'a pas forcément raison de faire confiance ( je suis gentil, je ne spoile pas pour les chanceux qui n'ont pas  encore lu)

-     « il » ou « elle » présuppose le narrateur omniscient. S'il est tellement courant, c'est qu'il est souple, pratique et favorise la clarté du récit ;

-     « tu » a eu sa mode dans les années 1970, mais je le trouve très vite lassant ;

-     « nous » ou « vous » : compliqué, nous éviterions, vous aussi, donc ;

-     « ils », « elles » ou « ielles » : idem.

3. Bougez.

Pas toutes les trente secondes, mais même en ayant adopté une bonne posture vous avez besoin de bouger de temps en temps, ne serait-ce que pour vous décontracter les épaules et le dos, ou secouer vos neurones qui s'engourdissent dans l'immobilité.

4. Buvez.

Balzac c'était le café, pour d'autres c'est le vin rouge ou blanc, le whisky, le Coca, le thé à la menthe fraîche, l'absinthe, la bière, l'Orangina? Si vous en tenez pour les boissons excitantes, soyez prêt à assumer les conséquences pour votre foie et votre santé en général. Moi c'est l'eau - une gourde que je remplis plusieurs fois dans la journée.

5. Faites pas (pas trop) chier vos proches.

OK vous écrivez et c'est très important, vous n'êtes pas toujours aussi disponible que d'habitude pour les tâches ou les conversations du quotidien, mais votre conjoint(e) et vos enfants n'ont pas à être punis parce que l'écriture n'a pas avancé comme vous vouliez aujourd'hui. A la question « Tu as eu une bonne journée ? » vous n'avez pas besoin de répondre en détail, mais quelques mots seront mieux qu'un « mmm » agacé ou - pire - un aboiement. Pendant les repas vous avez des absences parce qu'il vous arrive de penser à un passage du livre en cours et vous êtes d'une humeur bizarre, ardue à déchiffrer pour les autres : à la fois vous ne pensez qu'à ça et voudriez ne parler que de ça, et en même temps vous refusez de raconter ce que vous écrivez parce que c'est votre voyage secret et si vous en dites un mot tout va s'évanouir et vous ne pourrez plus écrire. Souvenez-vous : c'est pas de leur faute si cette étrange obsession s'est emparée de vous - et ils n'ont pas tort de vous regarder comme un malade atteint de symptômes difficiles à comprendre.

 

CHAPITRE 3. - EH BIEN DANSONS MAINTENANT

1. Écrire c'est comme la valse ou le tango, il y a trois temps à respecter.

Temps 1 : la maturation. Il n'y a pas de loi sur sa durée : entre le moment où le désir d'écrire naît, commence à prendre forme, et le début de l'écriture proprement dite, il peut se passer quelques heures, quelques jours, quelques semaines, des mois, des années. Le projet que nous réalisons actuellement avec mon jumeau tamoul Léonard Anthony attend depuis vingt ans?

Temps 2 : l'écriture. Si ça jaillit, ça jaillit et tant mieux si c'est du goutte à goutte, let it be.

Temps 3 : la révision. Ça y est, vous avez un manuscrit. C'est fini ? Non, ça commence? Avant de le confier pour avis à qui que ce soit, relisez, révisez. Le diable, comme on dit, est dans les détails. Coupez : tout est toujours trop long, sauf Homère, Tolstoï et Proust - +et on répète toujours dix fois les mêmes choses.

Prêtez une attention particulière au début : première phrase, premier paragraphe, première page. Pas plus qu'il n'existe un manuel de « l'art d'écrire », il n'existe une « règle universelle des premières lignes », mais il est préférable de se tenir à l'écart des généralités mollassonnes (mon éditrice/agente d'épouse cite souvent un exemple catastrophique : « depuis les origines de l'homme? »).

Corrigez. D'accord, on n'est pas à la dictée de Pivot, mais vous voulez éviter que vos premiers lecteurs aient la vue obscurcie par une multitude pagailleuse de coquilles typographiques et de fautes d'orthographe ou de français. La révision comprend la ponctuation, évidemment, mais aussi le soin de la présentation : paragraphes, espaces, chapitres? le texte n'est pas seulement dans les mots et les phrases, il est dans les respirations intérieures qui lui donnent son rythme.

Ne surcorrigez pas non plus. Une certaine maladresse dans la spontanéité vaut mieux qu'un français correct, mais empesé.

2. Parfait n'existe pas. N'oubliez pas la phrase de Shakespeare (si vous ne la connaissiez pas, c'est cadeau) : « Il n'est d'excellente beauté sans quelque étrangeté de proportions. » Même si vous avez respecté les trois temps ci-dessus, votre texte aura encore des défauts - et s'il est publié il en aura encore.

3. Posez-vous à nouveau les deux questions fondamentales, celles des anges de Karin : ai-je fait de mon mieux ? Ai-je été assez patient ? Si vous répondez « non » en conscience à l'une des deux questions, peu importe que vous ayez passé un mois, un an ou dix ans sur votre texte, remettez-vous au travail.

4. Si vous répondez « oui », choisissez bien vos premiers lecteurs. Dans l'idéal ce sont des lecteurs/trices ; bien disposés à votre égard, vous leur faites assez confiance pour savoir qu'ils/elles ne se contenteront pas d'un « c'est super » ou « c'est génial », mais partageront sincèrement leur opinion, fût-elle critique. Par « opinion sincère », la plupart des auteurs (professionnels ou amateurs) entendent en réalité la reconnaissance de leur talent - si ce n'est de leur génie- mais si quelqu'un vous a lu avec attention et exprime sans vindicte particulière des réserves de détail ou d'ensemble, c'est important et toujours mieux que « c'est sympa ». Si vous n'êtes pas prêt à l'entendre, gardez le manuscrit pour vous.

5. N'écoutez personne. Vous me direz : à quoi ça sert d'avoir des lecteurs si on ne les écoute pas ? Je maintiens : si votre texte a quelque valeur il est probable qu'il sera plus ou moins déroutant, bizarre, différent, non conforme. Rappel : Vous n'écrivez pas pour entrer dans une case, ressembler à ce qui se fait déjà. Et vous ne pouvez pas plaire à tout le monde. Une réaction de lecteur en dit autant - et même parfois plus, je crois - sur ce lecteur que sur le texte qu'il lit.

6. Écoutez les bons conseils. Vous me direz : tu viens de dire de n'écouter personne, mec. Ouais? Vous me direz aussi : « Admettons ; mais alors comment distinguer les bons conseils des mauvais ? La règle est simple : un bon conseil c'est un truc que vous saviez déjà ; un mauvais c'est quelque chose que vous ne comprenez pas, qui ne résonne pas en vous. Il en est du conseil littéraire comme du conseil sentimental. Si la phrase commence par « à ta place, je ferais ci ou ça? » c'est mauvais signe. L'autre n'est pas à votre place, pas plus que vous n'êtes à la sienne. Sa bienveillance à votre endroit, son intuition ou sa lucidité peuvent vous aider à formuler une intention enfouie ou réprimée - et cela seul est précieux.

7. N'obéissez pas aux ordres.

L'écriture passe à tort pour une activité intellectuelle alors que c'est en réalité une activité éminemment corporelle. Souvenez-vous de ce que dit mon ami le capitaine Denis : « Le corps n'aime pas les injonctions, il réagit mieux aux suggestions. »

8. N'envoyez pas votre manuscrit à des écrivains connus dont vous espérez le soutien. Sauf coup de bol extraordinaire, ils ont autre chose à faire, ça les emmerde et ils n'ont pas le temps.

9. N'envoyez pas votre manuscrit au hasard. Vous me direz : « mais je ne connais personne dans le monde de l'édition, je n'ai pas de ?réseau? », souvenez-vous des exemples - ils sont nombreux - d'auteurs, classés « littéraires » ou « commerciaux », qui ont commencé par envoyer leur premier manuscrit par la poste ou à le déposer chez l'éditeur comme une bouteille à la mer. Certes, ils sont plus nombreux encore, les anonymes qui ont fini anonymes. Pourtant eux aussi avaient tiré les mots du coeur des nuits, du fond de la souffrance, eux aussi y avaient mis tout leur coeur, toute leur foi. Qu'est-ce qui leur a manqué ? Un peu de chance, peut-être ? Se cache-t-il parmi ces égarés jaunissant dans un fond de tiroir des chefs-d'oeuvre que le monde aura ignorés [8]? Peut-être : de toute façon, comme le pensait Tchekhov de ses propres oeuvres - et Luis Buñuel de ses films -, le célébré, l'ignoré, le beau, le laid, le sublime, l'atroce, tout ça sera soumis à l'universelle entropie et terminera en poussière dans la vaste malle de l'oubli.

10. Si après tout ça vous n'êtes pas découragé et souhaitez quand même tenter le coup, observez les noms des éditeurs de livres que vous avez achetés, lus et appréciés.

11. Préparez-vous au refus. Vous avez écrit pour vous-même et il peut se produire que les choses en restent là. Vous étiez seul au début de l'écriture, vous vous trouverez souvent seul dans la suite. Stephen King raconte qu'à ses débuts il avait planté dans la caravane où il vivait avec sa femme un clou qui tenait les lettres de refus de ses nouvelles par des magazines. Le premier roman de l'auteur de best-sellers mondiaux John Grisham a été refusé par plusieurs éditeurs avant d'être publié avec un premier tirage très modeste. Avant de publier son premier livre, Amélie Nothomb a essuyé beaucoup de refus. Avant le triomphe mondial de Harry Potter, le premier volume de la saga de J. K. Rowling, une mère célibataire qui ne connaissait personne, a été refusé un bon nombre de fois.

12. Oubliez tout ce qui précède. À part Tchekhov et les anges de Karin. Ce que j'en dis, moi?

Voilà. Bonne chance !



[1] Quoique?

[2] Les études.

[3] La peste soit de cette engeance !

[4] Titre d'un best-seller de Scott Peck inspiré d'un poème de Robert Frost : The Road Less Traveled.

[5] Exemples parmi d'autres, liste non exhaustive of course.

[6] cadeau du petit latiniste: mise en garde.

[7] contrepèterie lamentable  mais classique, en hommage à la mémoire de Vladimir  Kouzmine Karavaieff, père de mon meilleur ami de jeunesse Stéphane, mort il y a cinq  ans avec un foie bien abîmé.

[8] Note de Malcampo : Michel Tournier prétendait que les vrais écrivains étaient ceux qui n'avouaient jamais et gardaient leurs manuscrits (éventuellement chefs-d'oeuvre) dans leurs tiroirs.

 


ADIEU, MON BEL EDMOND !

 

(Yvan Audouard, écrivain, polémiste, conteur provençal,

avec son ami de jeunesse Edmond Volponi. )

 

L'homme qui est mort cette nuit n'avait pas sa page chez mon ami Ouiqui, ce n'était pas un « monsieur », un « important », mais un modeste minot marseillais dont la superbe moustache blanche ne dissimulait pas le sourire et dont les yeux, après plus de quatre-vingt-dix ans de pratique, continuaient à s'ouvrir avec émerveillement sur le monde.

Mon père s'était auto-interdit de conduite depuis qu'il s'était endormi au volant et avait percuté un camion ; invité dans des festivals littéraires ou des signatures en Provence, lorsqu'il avait épuisé la patience de son épouse, ma mère, chroniqueuse à L'Auto-Journal et conductrice au style très (trop) sportif, il faisait appel à des chauffeurs bénévoles. Edmond fut l'un de ceux-là et leur amitié fraternelle naquit dans les longs trajets aller-retour entre Fontvieille et Fuveau ou Valensole.

Brancardier, coursier, télétypiste pour Le Provençal à Avignon, puis à Paris, Edmond était devenu chef de différentes agences du quotidien régional. Surtout, sa passion pour la photographie en avait fait le photographe historique du festival d'Avignon, créé après la guerre par Jean Vilar. Marseillais l'un et l'autre, Edmond et Yvan mon père n'étaient séparés que d'une quinzaine d'années. Descendants l'un et l'autre d'immigrés italiens, c'étaient d'authentiques « fils du peuple » qui aimaient à évoquer l'atmosphère des quartiers de leur enfance : la Belle de mai, le Panier, Saint-Mauront. Les Volponi et les Audouard s'adoptèrent mutuellement ; Edmond et sa femme Marie-Thé (« la meilleure des Nîmoises », disait mon père, pour qui « nîmois » était en général un qualificatif injurieux) venaient aussi régulièrement à Fontvieille que nous allions leur rendre visite dans leur belle maison de Villeneuve-lès-Avignon.

Ayant vu les rangs se clairsemer autour de lui, mon père presque octogénaire appela un jour Edmond et lui annonça qu'il venait de le désigner comme son « meilleur ami de jeunesse ».
Au cours des derniers mois de la vie de mon père, début 2004, j'allais lui rendre visite presque tous les jours à l'hôpital Georges Pompidou ; et tous les soirs à la même heure, le téléphone sonnait. Je n'avais pas besoin d'écouter pour savoir qui appelait, je passais donc directement l'appareil à mon père. Où qu'il soit, en France ou en Italie, Edmond appelait.

Notre amitié s'est forgée au cours de ces mois difficiles et les années suivantes n'ont fait que l'approfondir.
Il y a en nous un besoin d'admiration effrité par le spectacle quotidien des hypocrites, des menteurs, des tricheurs, sans parler des corrupteurs ou des malfaisants. Cet homme-là je l'aimais, je l'admirais aussi, pour sa bonté, sa simplicité, son humour guérisseur - toutes qualités que l'on retrouve dans ses photos.

Autodidacte complet, il avait découvert la photographie et sans jamais en étudier l'art en était devenu un maître. Qu'il s'agisse du portrait (une de ses photos de Gérard Philipe est la photo du célèbre acteur), d'un enfant à une fontaine ou d'un paysage, il savait capter l'instant décisif d'un regard, d'un mouvement ou d'une lumière.

Adolescent, il avait développé sa passion de l'opéra au « poulailler » de l'opéra de Marseille, loin des mélomanes délicats, parmi les « populaires » qui hurlent leur enthousiasme ou leur fureur.

Il y a deux soirs, dans sa chambre d'hôpital où se relayaient ses filles et son amie Françoise, Claudia lui a fait écouter quelques-uns de ses airs favoris. Il ne parlait plus depuis quelques jours, mais le sourire s'est esquissé et les yeux ont brillé ; la bougie a été soufflée dans la nuit. Pour moi, pour nous, sa lumière brille toujours.

Adieu et merci pour tout, mon bel Edmond ; adieu, petit, comme tu l'as écrit, « tu t'es bien régalé ».

 

Edmond Volponi (1928-2022)

Référence : Edmond m'a gentiment enguirlandé un jour parce que je n'avais pas lu Beaumarchais,  son auteur fétiche, dont il avait découvert la langue via Rossini, car à l'époque,  à  l'opéra de Marseille, les récitatifs du Barbier de Séville étaient dits en français.


RENTRÉE LITTÉRAIRE

Va savoir pourquoi, au mois de juin, l'idée m'a pris de commander à ma libraire chérie Brouillard sur le pont de Tolbiac, un livre de Léo Malet que je n'avais pas lu, mais dont mon incertaine mémoire avait gardé la trace.

Indice no 1 : il y a des titres comme ça - Brouillard dans la rue Corvisart, le duo Dutronc/Hardy (paroles de Michel Jonasz, musique de Gabriel Yared) est une chanson dont je ne me lasse pas.

Indice n2 : Guy Marchand n'a pas forcément marqué l'histoire du cinéma français quoiqu'il occupe d'excellents rôles secondaires dans Garde à vue, Une belle fille comme moi, et dans Loulou, mais il était Nestor Burma dans la vieille série télé qui adaptait et transposait les aventures du personnage le plus connu de Malet.

Indice n3 : ancien anarchiste et surréaliste, Malet avait été proche d'André Breton ; mon grand-père André Thirion le cite à plusieurs reprises, sans beaucoup de considération, dans ses mémoires Révolutionnaires sans révolution.

Indice n4 : avec le changement climatique, tous ces attributs typiquement parisiens - le brouillard, la pluie - auront bientôt disparu, ne laissant de traces que dans les livres et les films de ces temps révolus où il faisait moche et froid. Il pleut sur Paris dans les Burma comme il neige sur l'Anatolie dans les films du grand Nuri Bilge Ceylan. Différence : les livres de Malet sont longs d'une paire de centaines de pages en moyenne, alors que les films du génial Turc durent trois heures - spoiler alert : la neige se met à tomber au bout d'une heure et demie à deux heures.

Brouillard ne m'a pas déçu et mon été s'est poursuivi avec les Burma que je vous invite, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, à commander chez votre libraire favori, soit dans les éditions de poche (Fleuve noir), soit dans les trois volumes de la collection « Bouquins ».

Je lis doucement, car je prends des notes, j'essaie de faire le tri des adresses réelles ou imaginaires où Nestor m'entraîne dans ses enquêtes : le bar L'île de la Tortue, rue Daunou, a-t-il jamais existé ? et la maison de haute couture Irma et Deniserue de la Paix ? l'hôtel des deux Jumeaux rue de la Tour d'Auvergne ?

De rue en rue, je trouve des traces de ma propre existence.

Dernier indice avant que tu passes commande : moi, je lis pas vite (l'âge, le côté obsessionnel), mais ça se dévore aussi : action rapide, dialogues vifs et drôles, le gars ne traînait pas en route.

 

Références

Brouillard sur le pont de Tolbiac et 120 rue de la Gare (le premier publié en 1943 dans une maison tout juste créée, les éditions Robert Laffont) sont disponibles en Fleuve noir.

Les trois volumes de la collection « Bouquins » proposent les livres plus ou moins dans l'ordre, non de leur publication, mais de la biographie reconstituée de Burma, depuis sa première enquête (Gros plan sur macchabée)jusqu'à la dernière (Nestor Burma dans l'île). L'édition, dirigée par Francis Lacassin et à laquelle Malet lui-même avait participé, est un modèle : le travail de la maîtresse d'oeuvre, Mme Nadia Dhoukar, éclaire et enrichit sans alourdir et les documents complémentaires sont un trésor pour qui, au-delà des romans et du détective, veut sonder la personnalité multiple et fascinante de son créateur.

PS. Au cas où le caractère obsessionnel de ma nature ne vous serait pas apparu dans toute son effroyable netteté, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, sachez que je ne me contente pas de lire attentivement : je note les plaques d'immatriculation des autos, les numéros de téléphone en lettres, comme « à mon époque » : Stéphane mon meilleur ami, c'était MAI (Maillot) 28 99. Pas encore de MAI dans Malet, ni de SAB (Sablons, comme chez moi) mais des GUT(enberg), des ETO(ile), des BOL(ivar), des ELY (sées). En conséquence de quoi, poursuivant mes lectures, je vais peut-être soigner mon nestorburmisme en vous en digressant les merveilles. Sur ce, bonne rentrée - et allez l'OM ! Baille ze ouais, cela n'est pas hors sujet, car les enquêtes de Burma l'emmènent aussi à Marseille.

 


LA LUMIÈRE DE ROMY

Pourquoi tant de jeunes parents donnent-ils à leur petite fille le prénom « Romy » ?

Est-ce par admiration de l'athlète Romy Müller[1], championne olympique en relais 4 × 100 mètres est-allemand, de la basketteuse Romy Bär, de la patineuse artistique Romy Kermer ?

Ce n'est pas impossible, mais la bonne réponse a toutes les chances d'être autre : la Romy qui fait rêver les géniteurs de petites princesses est née Rosemarie Magdalena Allbach et a fait carrière au cinéma sous le prénom de Romy et le nom de sa mère, l'artiste de music-hall et actrice Magda Schneider. Enfant star à quinze ans pour ses rôles dans les films Sissi, Romy échappa vite à ce que M. Tulard dans son Dictionnaire du cinéma nomme le risque d'une carrière désastreuse ; entre les bons artisans, les faiseurs et quelques grands, elle sut ne jamais être vulgaire à l'écran comme dans la vie où ses idylles (avec Delon, avec Trintignant, avec Dutronc?) et ses souffrances privées étaient scrutées avec avidité par les paparazzis et confondues avec celles des personnages qu'elle interprétait. Romy n'avait jamais connu d'éclipse[2] lorsqu'on la retrouva morte chez elle, à quarante-trois ans - il y a quarante ans presque jour pour jour.

Ses qualités d'actrice, que je trouve éminentes, sont parfois débattues, et les meilleurs films où elle a joué ne sont pas toujours ceux dont elle était la vedette, mais de 1958, date de son premier film français, Christine, le mélo qui lança la carrière d'un certain Alain Delon, au début des années 1980, au travers des passions et déboires sentimentaux, elle est restée celle qui attire la lumière dans tous les films où elle jouait. Truffaut, qui admirait les stars, ne s'y était pas trompé. La caméra de l'enfant de Pigalle s'attardait sur les visages des hommes, mais elle tombait amoureuse des femmes, de Jeanne Moreau à Fanny Ardant en passant par les soeurs jumelles Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, Julie Christie et Isabelle Adjani. Que serait-il advenu s'il avait mené à bien ce projet mentionné dans une lettre de 1964 d'une comédie dramatique sur un couple jeune qui se sépare et se réconcilie, avec Belmondo et Romy ? Comme disait Sacha Guitry, faisons un rêve?

Dans Mado (Sautet, 1976), ce n'est pas Romy qui interprète le rôle-titre, mais l'assez charmante Ottavia Piccolo (excellente dans La Veuve Couderc où elle est l'objet de lahainede SimoneSignoret) ; pourtant c'est Romy que l'on voit. Même dans un de ses films qui ont le plus mal vieilli, L'important c'est d'aimer (Zulawski, 1975), elle irradie et, aux côtés de Jacques Dutronc, fait passer le style outré des situations et des dialogues d'un film qui se veut un hymne romantique et ne nous apparaît aujourd'hui que comme un mélo verbeux et faux de part en part.

Si le cinéma reste « l'art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes » (la phrase de Jean-Georges Auriol, des Cahiers du cinéma, a si souvent été citée par Truffaut et correspond si bien à une bonne partie de son propre art qu'elle lui est souvent attribuée), Romy était le cinéma. Si c'est l'histoire d'une princesse qui a des malheurs, elle l'était aussi, car entre les épreuves fictives vécues par ses personnages et celles qu'elle affrontait dans la vraie vie, on ne pouvait qu'être ému à voir tant de beauté mariée à tant de souffrances et tant de désir d'aimer s'achever dans pareille solitude.

Mon top 10 Romy (dans le désordre)

Le Vieux Fusil (Robert Enrico, 1975) est un drame qui a bien vieilli : la partie d'action où Noiret se débarrasse un à un des méchants nazis fait un peu jeu vidéo et c'est quand même gonflé, au moment où il va appuyer sur la gâchette de son vieux fusil, d'interrompre la scène pour un flash-back sur le bonheur passé avec Romy, qui n'apparaît pour l'essentiel qu'évoquée. Le scénariste Pascal Jardin a raconté qu'il a écrit le film en proie à l'émotion violente d'un chagrin amoureux. Il voulait à la fois tuer le maximum de personnages (la folie meurtrière vengeresse de Noiret, c'est la sienne) et ressusciter les moments heureux vécus avec une femme aimée. Noiret superbe comme toujours, Bouise épatant second rôle, comme toujours : à près d'un demi-siècle de distance, ça vaut son César (le premier, en 1976, remis par M. Gabin et Mme Morgan, excusez du peu) et le César des Césars Garde à vue (Claude Miller, 1981). Romy est l'épouse malheureuse, frustrée et accusatrice du méchant notaire innocent Michel Serrault. Elle est superbe de beauté et d'ambiguïté.

Le Procès (Orson Welles, 1962). Quel nez, la petite ! Elle est déjà une star naissante quand elle accepte le rôle de Leni, la petite salope allumeuse du Procès de Kafka revu et corrigé par Orson Welles. Voici notre ex-Sissi au milieu d'un casting international de haute volée : côté hommes Anthony Perkins et Welles lui-même, côté femmes Jeanne Moreau, Suzanne Flon et Madeleine Robinson. Pour les séquences où elle apparaît, elle est plus que parfaite dans un rôle trouble qui ne ressemble à aucun de ceux qu'elle a joués. Pas mal pour une petite princesse qui n'a jamais appris, n'est jamais montée sur les planches avant que sa mère ne la sorte du pensionnat pour son premier rôle.

César et Rosalie est un des films de Sautet qui a le mieux vieilli et son personnage de femme libre amoureuse de deux hommes (César c'est Yves Montand, et David, l'autre, c'est Sami Frey, « le beau Sami », très bien) est moderne par ses ambivalences. Quant au plan final, son regard posé sur ses deux amoureux qui boivent ensemble, il est superbe et propose au spectateur la seule fin qui vaille dans ce genre d'histoires : la fin ouverte qui nous permet de supposer qu'elle va en choisir un (plutôt César), aucun, ou continuer avec les deux. Comme l'écrit l'excellentissime Léonard Anthony dans un ouvrage à paraître dont je ne vous donne pas le titre pour faire monter le suspense : « L'inachevé est la forme la plus aboutie de toute création. »

Pour rester avec Sautet, j'aime beaucoup le rôle de Romy dans Max et les ferrailleurs, où elle est cette jeune prostituée manipulée par Piccoli - aussi antipathique qu'attachant, aussi attachant qu'antipathique, dans le sens que tu préfères. Là encore, il y a un regard d'elle sur lui, vers la fin, quand elle a tout compris, qui est plus fort que des kilomètres de dialogues.

La Banquière, même si cela agaçait son réalisateur, est le film de Francis Girod dont on se souvient. Remarquable la performance de Romy en aventurière et femme d'affaires bisexuelle en butte à l'hostilité d'hommes de pouvoir qu'elle dérange ; superbement construit le scénario ; plaisir des merveilleux seconds rôles joués par des comédiens de premier plan (Trintignant un méchant épatant, Auteuil, Marie-France Pisier, Brialy, Claude Brasseur?).

La Passante du Sans-Souci. J'avoue que c'est assez récemment que j'ai vu le film de Jacques Rouffio tiré d'un roman de Kessel que je n'ai pas lu. Ça vaut bien au-delà du voyeurisme de voir Romy, toujours aussi belle, marquée par la mort récente de son fils David, suivie du suicide du père du garçon, son ex-mari l'homme de théâtre Harry Meyen. Montand, qui a toujours eu de la prestance et une présence, était à ses débuts un comédien limité et je le trouve souvent moyen dans ses films des années 1950 et 1960, même les plus connus. À force de tourner avec des bons, comme Sautet ou Costa-Gavras, il est devenu bon lui aussi et il donne une vraie densité à son personnage d'homme d'affaires philanthrope qui commet un meurtre pour solder les comptes de son enfance chamboulée par les nazis. L'histoire tient la route, la cinématographie est belle et les acteurs de soutien sont excellents : Gérard Klein n'est pas encore l'instit popularisé par la télé, Dominique Labourier (la délicieuse partenaire de la non moins délicieuse Bulle Ogier dans Céline et Julie vont en bateau) prouve sa versatilité, on a du plaisir à retrouver Véronique Silver (la mémorable narratrice de La Femme d'à côté de Truffaut) en présidente du tribunal. Fun facts révélés par mon ami Ouiqui : le jeune comédien excellent qui interprète le personnage de Montand jeune n'a plus jamais tourné : il est devenu un mathématicien de haut niveau qui a obtenu la médaille Fields, l'équivalent du Nobel pour les maths. Vers la fin du film, apparition pour une scène de deux méchants qui agressent Montand et le menacent : l'un des deux est Jean Reno.  Fun fact rapporté par Malcampo, qui ne se contente pas de relire et corriger : Dans une interview, Klein a raconté que Romy et lui s'étaient très bien entendus, ils parlaient beaucoup ensemble pendant le tournage et Romy l'avait prévenu dès le départ : il faut que tu saches que je n'ai aucun humour? 

Clair de femme : encore Montand/Romy, quelques années après César et Rosalie mais ce n'est ni du Sautet, ni le Gavras que l'on visualise en pensant à Z ou à L'Aveu - un film poétique et rêveur sous son apparence d'intrigue politico-policière, un film romantique sur la renaissance du sentiment amoureux chez des êtres qui, pour des raisons différentes, n'y croient plus.

Le Train, de Granier-Deferre, vient en bout de cette liste, mais c'est l'un de mes préférés. Par un dédoublement courant au cinéma, on devine sans avoir eu l'info que l'amour impossible entre les deux protagonistes, Romy et son partenaire masculin, le toujours supérieur Jean-Louis Trintignant, n'est pas de l'ordre de la pure fiction. Tirée d'un roman de Simenon, l'intrigue a pris de la texture dans les souvenirs d'enfance du réalisateur, qui raconte avec une belle surprise rétrospective de modeste indécrottable que c'est Romy, déjà grande star, qui vient le voir pour lui proposer de tourner avec elle ; il mentionne avec humour le goût prononcé de la star à se montrer nue. Excellents seconds rôles de Nike Arrighi (la maquilleuse de La Nuit américaine),Régine, prostituée à l'âme généreuse, Maurice Biraud, Anne Wiazemsky (la jeune fille de l'inoubliable Au hasard Balthazar), Paul Le Person et autres.

Je suis embarrassé pour parler d'un film à succès (le plus grand de Sautet, je crois) et qui a beaucoup fait pour la légende de Romy : Les Choses de la vie. Les rôles principaux(Piccoli, Romy, Lea Massari) sont formidables, bons rôles secondaires de Jean Bouise et Dominique Zardi, un de ces acteurs qu'on voit souvent dans les bons films français de ces années-là, mais qu'on ne reconnaît pas toujours ; petit rôle de Boby Lapointe, que Sautet a fait tourner à trois reprises, mais jamais chanter, à la différence de Truffaut - l'apparition du grand Boby dans Tirez sur le pianiste a d'ailleurs relancé sa carrière de chanteur. Ça m'a semblé parfois un peu long pour un film court (1 h 29, dit mon ami Ouiqui) et au bout de cinquante ralentis sur l'accident de voiture, avec la roue détachée qui tourne ou Piccoli allongé dans l'herbe, on se lasse.

Embêté pour La Mort en direct, le film anglais de Bertrand Tavernier, merveilleux réalisateur qui, à mon sens, s'est égaré dans une sorte de Truman Show auquel manquerait tout humour. Du début à la fin, j'ai eu du mal à y croire, malgré le talent de Romy et celui de son protagoniste Harvey Keitel.



[1] Fun fact, mon ami Ouiqui m'informe que le nom de naissance de cette sprinteuse était Schneider. À peu de chose près, deux Romy Schneider auraient coexisté, ou bien notre Romy aurait fait carrière sous le nom de Allbach.

[2] Sinon une assez brève, d'où son ex Alain Delon la sortit généreusement pour qu'elle co-stare avec lui dans La Piscine.


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