Antoine Audouard

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MES CARNETS NOIRS : INTEGRALE

C'est avec intérêt qu'éclairé par ma nouvelle amie Géraldine Collet, j'ai découvert que dans une édifiante interview de 2015, « Gaby le Magnifique » Matzneff annonçait avoir confié plusieurs années de ses « carnets noirs » à Antoine Gallimard afin qu'il les publiât après sa mort. Ce prestigieux éditeur ami des écrivains maudits s'est récemment déclaré « gêné » par le contenu des journaux de GM, que sa maison publiait depuis trente ans. Rougira-t-il à nouveau avant de livrer à la postérité ces moments secrets de la sulfureuse intimité matznévienne ou bien renoncera-t-il, atteint brutalement de compassion pour ces petits prostitués mâles à qui le poil (horreur !) a poussé et dont les vies ont été ruinées pour la grandeur de la littérature ? Lorsque GM le « philopède » s'enorgueillit de publier le détail de la  sodomisation de petits garçons âgés d'une dizaine d'années, qu'a-t-il gardé secret par détestation du qu'en-dira-t-on véhiculé par les épouvantables moralistes qui nous gouvernent, manipulés par des féministes « hystériques » (elles le deviennent toutes dès qu'elles sont en âge de « vêler ») et des père-la-pudeur s'étant masturbés en regardant du porno soft ou hard sur internet plutôt que de suivre audacieusement leur élan vital et de sauter dans un avion pour Manille afin de « libérer » de glabres garçonnets, biffetons à l'appui?

Pour ma part, j'annonce officiellement n'avoir confié aucun carnet noir à quiconque.
Je n'ai à cela aucun mérite car 1. Si j'ai quelques textes non publiés, ma femme et mes enfants ne trouveront dans mes placards aucun carnet noir, ni aucun disque noir à côté de mon ordinateur : tout au plus des cahiers de tailles et de couleurs diverses, remplis de mon écriture illisible (même pour moi-même). 2. Nettement moins « transgressif » que l'ex-poulain de Philippe Sollers, je n'ai jamais entretenu avec le patron de la rue GG, l'intimité que l'auteur des Moins de seize ans avait développée avec lui jusqu'à leur récente rupture.
 de plus, le sentiment de mon « importance » n'a jamais été très développé chez moi et n'a été en rien gonflé par de modestes succès et de fréquents échecs.  Cerises sur le gâteau de ma splendeur imaginaire,  je ne me sens en rien « maudit », l'expression « après ma mort » me fait sourire et je considère sans angoisse la perspective probable de l'oubli de mes écrits.

En annexe, sur le « grand style » du maudit du jour, dont les admirateurs (« certes il est sulfureux, mais quel écrivain ! ») sont plus silencieux ces temps-ci, je livre la phrase d'ouverture d'un de ses romans :

 

Que chacun se fasse son impression sur ce galimatias d'un écrivain que M. Yann Moix - un spécialiste s'il en est - jugeait récemment « classique mais vivant »-, mais il m'apparait qu'en sus de la pédocriminalité, GM devrait être poursuivi pour crime contre la langue française - et mis en examen ses correcteurs  et thuriféraires pour complicité aggravée.

Références :

 Pour les matznévos (s'il en reste), les  masos ou les  amateurs de curios littéraires, Les Lèvres Menteuses (Gallimard, 2001) ;
Les moins de seize ans (Julliard, 1974)a été retiré de la vente mais des sites en ligne vous le proposent à petit prix

www.Chronicart.com/livres/matzneff-toujours-rebelle pour l'interview.

 

Je ne me lasse pas d'offrir Le Consentement et je constate avec joie que son auteure est aussi sobre et juste dans ses interventions médiatiques que dans son ouvrage.  Certes, ce récit poignant n'est « pas  vraiment de la littérature » pour quelques fins becs houellebecquophiles, mais  pour les analphabètes ringards  dont je suis, c'est un sacré bouquin !

 Le Consentement, Vanessa Springora, (Grasset, 2020)


POURQUOI ?

POURQUOI ?

« Pourquoi a-elle attendu si longtemps » ai-je entendu une belle âme soupirer à propos du magnifique livre de Vanessa Springora ? La vraie question n'est pas là car V. (comme elle  a choisi de se nommer, reprenant  à son compte - l'initiale par laquelle M. Matzneff  -appelons-le GM- la désignait dans ses écrits) a  simplement attendu le temps de pouvoir écrire.

La vraie question serait : «  pourquoi ont-ils attendu si longtemps ? Ils : les éditeurs, les religieux hantés par le vertige de la débauche, les apôtres de la « libération sexuelle  - et jusqu'aux policiers et aux juges. Pourquoi alors tout était là, en pleine lumière - et depuis des années !- a-t-il fallu attendre qu'une femme courageuse  dise les choses  que beaucoup savaient?

A Paris, c'est un peu comme si pour se faire pardonner  leur indifférence ou leur soutien quand GM pouvait nuire, tous ses complices actifs et passifs  s'étaient entendus pour sonner l'hallali et lancer  la curée sur un commencement de cadavre

« On dit qu'il ne faut pas frapper un homme  à terre ; mais alors quand ? » le mot terrible (de Maurras ?) illustre bien la situation de GM.

Maintenant qu'il n'est plus qu'un vieillard égrotant et faible, tout le monde lâche courageusement M. Matzneff, devenu objet d'opprobre  et de  honte pour ceux-là même qui l'ont couvert,  financé, adoré,    subventionné, couronné du temps où, non content d'être  un prédateur sexuel de mineurs garçons et filles, il s'en vantait ouvertement et, quelque part entre Mauriac et Montherlant, passait pour un catholique « sulfureux ». Il faut admettre  pour un « paria », un « déclassé » il savait  faire du réseau, à droite comme à gauche, recrutant  tous azimuts ses hérauts, ses mécènes et ses VRP. Adoubé « grantécrivain »  côté  Nihil par Cioran et côté Nil par Mitterrand, il fallait Mme Bombardier, une vulgaire Québécoise, une mal-baisée sûrement, pour oser lui  rentrer dans la tronche.  Exhibant une missive d'estime présidentielle, il se débarrassait en un tournemain des peu curieux enquêteurs de la brigade des mineurs. D'un extrême l'autre (on retrouve d'ailleurs bien des noms communs avec les antisémites primaires ou secondaires cités par Mme Collet dans son remarquable petit ouvrage), tant de «gens-qui-comptent » ont été dans la combine, en toute connaissance de cause  - et pendant si longtemps- qu'on  ne sait ce qui de la honte, de la rage ou du fou rire l'emporte à les voir aujourd'hui jouer les vertueux. Gallimard annonce  avec une audace inouïe qu'il cessera de publier un « journal » détaillant fièrement depuis  des décennies  le catalogue des délits sexuels  d'un vieillard qui, même chargé au viagra et à la coke, ne doit plus être en état de déflorer  artistement les  délicieux culs  impubères de garçons de onze ans, comme il s'en vantait encore il y a peu. La décision éthique de la célèbre maison de la rue GG lui coûtera  peu car, signe que les  lecteurs sont souvent plus perspicaces que les « influenceurs », ces saletés dont on ne voudrait pas comme torche-cul  de peur d'attraper la gale, ne se vendaient presque plus. On est en droit d'espérer qu'aucune collection de type «  Bouquins » ne s'avisera  à l'avenir- sous couvert de la sacro-sainte liberté d'expression- de les rééditer, préfacées et annotées par un universitaire maurrassien. Comme je l'écrivais ici même il y a peu, il y a des « oubliés »  qu'on est heureux de  voir revenir à la vie ; en l'espèce,   nos enfants et petits-enfants  ne perdront rien à  ignorer cet oubliable.

Si l'on voulait s'indigner, on dirait : « c'est alors messieurs, du temps de la puissance de l'ogre GM, qu'il fallait prendre cette décision - et transmettre à la justice tous les éléments  qui auraient permis de le poursuivre pour les crimes commis et de l'empêcher de nuire à nouveau.

Pourquoi la police et la justice si ardentes aujourd'hui, ne se sont-elles pas déployées  quand il était temps ? Même sans  sombrer  dans le complotisme politico-littéraire, c'est un autre mystère. Mais alors, nous dit-on, c'étaient  « différent »- et M. Pivot, qu'on a connu plus avisé nous  rappelle qu'en ce temps-là, la littérature était au-dessus de la morale... de bien grands mots pour de  bien vilaines choses : les abus sexuels sur les  mineurs étaient punis par le Code Pénal dans les lointaines années 1970 et 80 comme aujourd'hui. «  Maladroit », présente comme excuse M.Beigbeider qui a contribué à couronner GM du Renaudot en 2013-  l'Antiquité, il y a sept ans. Entre les repentants qui présentent de balbutiantes excuses et les  non repentis qui prétextent « l'époque » - pas un pour maintenir ses positions  d'alors, ni même pour rappeler que GM, pour infréquentable qu'il soit, a « du style » ; on serait presque tenté, par  commisération, de commander un de ses livres chez son libraire - ou sur Amazon, qui continue à vendre (assez cher, j'ai regardé) le dernier tome du journal que GG le dégoûté à retardement ne diffuse plus.  Bah : la vie est trop courte pour lire les  livres majeurs qu'on n'a pas lus, relire ceux qui nous ont marqués ou, des nouveautés, lire ceux qu'on a envie de lire - je ne vais pas me tourner les sangs parce que je serai passé à côté de GM - comme de quelques autres, moins détestables certes, mais qui ne me tentent pas.

Il n'est pas impossible, comme  il le prophétisait-  qu'un jour peloter les petits garçons ou insérer un doigt dans le vagin des petites filles soit considéré comme un « initiation » au lieu d'un crime  - je suis soulagé d'avance  de ne pas avoir à vivre dans ces temps éclairés  de triomphe de la « philopédie » où des citations de Matzneff remplaceront dans les manuels scolaires les Diderot, Voltaire et autres Rousseau.

Revenons à notre livre et ne le quittons plus

Le  Consentement  ne serait, nous susurre-t-on  en provenance du  tabernacle tenu par   certains gardiens du temple littéraire,  « qu'un document » et  « pas vraiment de la littérature ».

Voire !

A supposer qu'un  individu éclairé ait la définition de ce qu'est la littérature, qu'il soit assez charitable pour me la faire passer : plus de quarante après avoir publié mon premier livre (au siècle dernier,  à l'époque où GM publiait  Les moins de seize ans où il annonçait la couleur), je ne la connais toujours pas.

Cela, les gardiens (une gardienne en l'occurrence) le savent : la littérature c'est Baudelaire, Nabokov,  Houellebecq. Rien à opposer aux deux premiers - quant au troisième qui a pour certains de ses livres exploré les  sites du tourisme sexuel, j'ai mes réserves.

Ce que je crois, ce que  ressens c'est que Mme Springora a écrit un beau livre, un livre fort où chaque mot sonne juste - n'est-ce pas assez proche de  l'idée (infiniment subjective) qu'on peut se faire de la littérature ?

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Avec la même « matière »,  nous dit-on, que n'eût pas fait un « véritable écrivain » ?   Qui prétend que le Consentement  est un oeuvre comparable à Souvenirs de la Maison des morts ?  Pas son auteure (autrice ? je ne sais plus) qui a pris le temps qu'elle pouvait pour écrire ce qu'elle a pu au mieux de ses aptitudes, au plus clair, au plus sobre ,en allant puiser au fond des couches de douleur enfouies en elle.

Dans mon ignorance crasse de la littérature (suis-je un écrivain, même ? il ne suffit pas de publier des livres pour en être un), au-delà de « l'affaire », du « scandale »,  j'ai été  touché en profondeur par Le Consentement, un document, si l'on veut, comme il en est peu et qui démontre, à partir d'une catastrophe initiale, annonciatrice d'une vie naufragée  de plus,   les ressources d'une mystérieuse, d'une merveilleuse aptitude au bonheur. Souhaitons à son auteure/autrice  santé,  succès, joies et longue vie. Quant à  GM et à ses sinistres  poteaux, que le cul leur pèle et, comme disent les Ecossais, hope your  next shit is a hedgehog - j'espère que ta prochaine merde sera un hérisson.

Références :

Le Consentement, de Vanessa Springora, éditions Grasset, 2020,  210 pages, 18 euros.

Insistons sur l'éditeur, qui persiste et signe son soutien à des femmes  qui ont une paire d'ovaires bien accrochées. Le livre de V vient après le très beau et émouvant récit la Petite Fille sur la Banquise, d'Adélaïde Bon, publié il y a deux ans et réédité l'année dernière en Livre de Poche.

Un rappel : les terrifiantes et superbes cent pages de la Suspension, de Géraldine Collet (rue de l'Echiquier, 10 euros)


QU'EST-CE QU'UN EDITEUR ?

        La mort de Sonny Mehta, le légendaire patron de la plus prestigieuse maison d'édition américaine, Alfred A. Knopf, me donne l'occasion d'une méditation de fin d'année sur ce métier, qu'à un modeste niveau j'ai exercé - et avec passion... Il ne touche pas seulement mon passé professionnel, mais aussi mon présent d'écrivain : « l'édition sans éditeurs », prophétisée il y a une vingtaine d'années par un pessimiste, est un cauchemar dans lequel nous sommes déjà.

        Je ne peux prétendre - comme beaucoup dans l'édition mondiale qui le pleurent aujourd'hui - avoir été un ami ou un proche, tout juste si je l'ai parfois croisé dans les allées de la foire de Francfort, moi apprenti timide, lui auréolé du prestige d'éditer Cormack McCarthy, Jim Harrison, Toni Morrison et tant d'autres géants de la littérature américaine du XXe siècle.

        Si ses goûts personnels étaient littéraires, il était aussi doté de ce « nez » qui lui permettait de ne pas dédaigner les bonnes affaires commerciales - de Michael Crichton, l'auteur de Jurassic Park, à Millénium et 50 nuances de Grey, il aimait vendre des livres à des gens qui en achètent ordinairement peu et savait mobiliser dans ce sens l'énergie d'une maison qui, quoiqu'ayant été absorbée dans un groupe international, conservait son aura  et son âme.

        Last but not least, dans un métier où tout se « formate », il savait faire des choix éditoriaux d'apparence improbable, comme publier les nouvelles d'un auteur inconnu ou - celui dont il se disait le plus fier - les 600 pages d'un roman à la structure complexe, à la limite de l'impossible : le merveilleux A Fine Balance, de Rohinton Mistry.

        Ce tyran - car tout passait par lui, rien ne se décidait hors de lui - savait écouter à l'occasion. Ainsi, une de ses plus anciennes collaboratrices le convainquit-elle de traduire un écrivain hongrois oublié, ayant vécu dans l'anonymat aux Etats-Unis : après les Européens, les Américains purent découvrir  les Braises et les romans du grand Sandor Marai.

        Bye bye, Sonny ! Au paradis des éditeurs tu pourras boire ton whisky et fumer ta clope tranquille en lisant l'un des (rares) bons livres qui ont échappé à ta vigilance.

Références : L'équilibre du monde, de Rohinton Mistry, édition originale chez Grasset, réédition en poche 2003

Les Braises, de Sandor  Marai : Albin Michel 1995, réédition le livre de poche/Biblio, 2003

 


ECRIVAINS MAUDITS, ECRIVAINS OUBLIES

        Il y a bien des points communs entre les écrivains « maudits » et les écrivains oubliés - à commencer, le plus souvent, par cette enfance malheureuse qui n'est pas donnée à tout le monde.

        Toutefois, si se faire maudire est simple comme, se faire oublier est un art subtil qui ne s'improvise pas et, même, demande l'application d'une vie entière.

        Même le regretté Cioran, qui prêchait l'oubli à longueur d'aphorismes, n'y est pas parvenu ; victime innocente des fréquentations fascistes de sa jeunesse roumaine, il a eu le malheur d'entrer dans le camp des maudits. Le voici aujourd'hui tout ce qu'il y a de plus officiel et acceptable : si l'on pouvait entrer à l'Académie Française à titre posthume, il serait élu au premier tour.

        Bientôt, le président Macron le citera dans ses éloges funéraires - ou encore ira-t-il piocher dans les pages les plus noires du joyeusement nommé De l'inconvénient d'être pour appuyer la prochaine réforme des retraites.

        En règle générale, le maudit finit dans la collection La Pléiade préfacé par un sorbonnard, tandis que l'oublié poursuit son après-vie dans sa patrie de choix : la reliure de ses quelques ouvrages publiés et leurs pages se délitent ; même à deux balles dans les bacs des marchés, des bouquinistes ou des libraires d'occase, ses livres stagnent ou s'enfoncent dans la vase.

        Facile de s'occuper des maudits - en fabriquer des modernes est même du dernier chic, et commercialement rentable, comme l'exemple de M. Houellebecq en témoigne Mais quid des oubliés ? 

Ne nous attardons pas sur une triste catégorie - les Maurras, les Rebatet, les Brasillach -   dont de pervers manipulateurs au programme idéologique précis tentent avec succès d'exhumer les malodorantes dépouilles de leurs décombres sous couvert universitaire...

Il s'agît des vrais oubliés, sous-estimés ou négligés de leur vivant, ascètes ou athlètes de la disparition, n'ayant même pas eu la bonne idée de se suicider ou de devenir fous mais morts bêtement, comme tout le monde, de maladies ordinaires- le cancer, l'alcoolisme ou la tristesse.  S'ils ont crevé dans la misère celle-ci n'aura même pas été atroce mais les aura lentement réduits en tas de poussière d'os sans qu'un appel à l'aide, un cri de protestation - ou même un gémissement - ne s'échappe de leur bouche.

Devrions-nous respecter leur choix de réclusion volontaire ? Il est heureux, au contraire, que des éditeurs cultivent le jardin rare et secret de ces artistes de l'auto-bannissement et se proposent à en offrir les fruits aux lecteurs dont l'oeil n'est rivé ni sur des émissions de polémiques télévisées, ni sur les listes des best-sellers ou des prix littéraires.

        « Rééditer, c'est beaucoup plus difficile qu'éditer », disait volontiers le défunt Guy Schoeller, étrange et légendaire fondateur de la collection « Bouquins ».

        Je n'ai pas cité la phrase à mon ami Eric Dussert qui, sans négliger les maudits, s'acharne à sortir de l'oubli des écrivains bien cachés au fond du fond des étagères où ils dorment. Recouverts d'une couverture de poussière humide. Ainsi, grâce à lui et à ses partenaires de l'enseigne de L'Arbre vengeur, a-t-on vu ressurgir plusieurs petits chefs d'oeuvre : d'abord l'admirable Aubervilliers, la fresque sociale de Léon Bonneff et, plus récemment, deux sommets de l'humour noir : le Monsieur Tristecon, chef d'entreprise, de François Caradec, ainsi que l'amère et réjouissante Grande Vie de Jean-Pierre Martinet, qui réussit le tour de force de tremper le tragique du médiocre quotidien dans le bain acide d'un sens comique qui ne recule devant rien.

        Si messieurs Caradec et Martinet ont travaillé avec une belle constance à se faire oublier, nous ne saurions qu'être reconnaissants envers l'éditeur qui se souvient d'eux et nous les fait découvrir.

 

Références :

Léon Bonneff, Aubervilliers, préface d'Éric Dussert, L'Arbre vengeur, collection l'Alambic, 2015.

François Caradec, Monsieur Tristecon, chef d'entreprise, postface d'Éric Dussert suivie d'un entretien avec l'auteur, l'Arbre vengeur, collection l'Alambic, 2018.

Jean-Pierre Martinet, La Grande vie, préface de Denis Lavant, postface d'Éric Dussert, L'Arbre Vengeur, collection l'Alambic, 2017.

 

 

 


TERRITOIRE DES FANTOMES

Rien en apparence - hormis la proximité de leur date de naissance (1943 pour l'Espagnol, 1945 pour le Français) - ne semble rapprocher deux de mes écrivains contemporains favoris, Patrick Modiano et Eduardo Mendoza. Là où le premier s'enfonce dans l'infini dédale des ruelles toujours plus sombres de la mémoire collective, le second s'ingénie avec un plaisir retors à voir tourner la roue cruelle de l'histoire de celle qu'il appela « la ville des prodiges » : Barcelone.

Mais entre le flâneur tragique français et le féroce amuseur espagnol, je découvre plus d'un point commun : l'amour passionné des rues non telles qu'elles sont, mais pour ce qu'elles portent des traces de ce qu'elles furent ; le goût obsessionnel d'une enquête dont l'enjeu échappe à celui qui la mène et apporte une perturbation mineure dans la marche d'un monde qui toujours crie « Oublie ! Oublie ! » et pour qui il faut à tout prix avancer.

        Qui sont ces deux hommes déjà âgés qui auront passé l'essentiel de leur vie à se démonter le cou pour apercevoir des ombres derrière leur épaule ? Impossible de réduire Modiano à l'obsession des « années noires » de l'Occupation, et réducteur de borner Mendoza à l'évocation d'un Barcelone qui n'est plus. Ce sont l'un et l'autre des chasseurs de fantômes : ceux de Mendoza sont volontiers farceurs et ceux de Modiano ont tendance à porter de longs manteaux gris ou, tout aussi inquiétants, d'épais  blousons de cuir - et chez les deux écrivains, de fuyantes vérités sont celées dans les pages arrachées d'agendas oubliés ou les feuillets écrits à l'encre sympathique ou barbouillés à l'urine des pauvres ou des chiens - et quand, finalement, à force d'obstination, les mots apparaissent, la part de ce qu'ils laissent dans l'ombre est plus vaste que celle qu'ils éclairent d'une lumière  grise - et les fantômes peuvent s'éloigner le long des murs dans le silence ouaté d'un crépuscule où nul n'aura l'étrange idée de les pourchasser.

Références récentes , dans une abondante bibliographie :

Patrick Modiano, Encre sympathique,Gallimard, 2019.

Eduardo Mendoza, Les Égarements de Mademoiselle Baxter, Éditions du Seuil, 2016.  

 

 


TOTÒ, NOTRE HEROS

          J'adore les histoires de Toto en général, mais celle qui suit n'en n'est pas une.

Il s'agît bien du grand Totò, le Totò majeur à qui nous sommes quelques-uns, constitués en une société secrète, à vouer un culte :  le Prince Antonio De Curtis, pour l'état civil, est le génie méconnu du cinéma italien et mondial ; à la fois Keaton et Chaplin, Louis de Funès et Fernandel (il a tourné avec les deux comiques français - pas ses meilleurs films, d'ailleurs) avec un registre allant de la farce vaudevillesque au cinéma « intellectuel ».

          Imagine-t-on le jeune Jean-Luc Godard allant chercher Fernandel ? C'est ce que fit Pasolini, qui exigeait Totò et nul autre pour l'un de ses premiers - et meilleurs - films : Uccellacci e uccellini (Des Oiseaux, petits et gros, en français).

          Dans la plupart de ses films comiques, Totò incarne un homme à la fois timide, délibérément lubrique et curieusement respectueux des femmes. Il faut le génie mimique de ce Napolitain pour passer en deux plans de l'expression du mâle libidineux face à une jeune femme aux formes appétissantes à celle d'un homme généreux et discret qui, touché par le malheur d'une jeune fille, intrigue à tout va pour l'arracher à un mariage arrangé où elle serait à coup sûr malheureuse.

          Quitte à me faire à nouveau allumer par l'anti-gazalisme forcené de mon lecteur-disputeur, je vois ce Totò-là comme une inspiration possible pour l'homme moderne désemparé face à la femme émancipée : il est possible d'être désirant sans être violent ou méprisant, et cet élan vital nous rend complices et amis de cette moitié du genre humain sans laquelle nous serions seuls - et ennuyés à périr.

Références :

          Que les authentiques totoistes - mon ami Nata Rampazzo en tête - me pardonnent, mais je ne peux citer que quelques-unes des oeuvres où brille ce merveilleux prince, clown, poète et philosophe :

- Le Pigeon (I soliti ignoti), du phénoménal Mario Monicelli, dans lequel, sur un toit romain, il donne un inoubliable cours d'ouverture de coffre-fort à ses comparses - parmi lesquels Vittorio Gassman et le jeune Marcello Mastroianni.

- Des Oiseaux, petits et gros, de Pier Paolo Pasolini, un road movie inattendu dans lequel la sensibilité sociale du jeune PPP se marie heureusement avec son humour poétique surréaliste.

- Un Turco Napoletano, de Mario Matolli, une « farce à la française » sans queue ni tête mais délicieuse.

Gendarmes et voleurs, un divertissement improbable, guignolesque et très humain, entre ces deux pôles opposés et complémentaires de l'ordre social.

Pour les italianistes et les puristes, il existe deux coffrets Tutto Totò en import, non sous-titrés mais délectables de bout en bout.

Dans une abondante filmographie, je suppose (peut-être à tort) qu'on peut négliger des titres comme Sexy TotòTotò et Cléopâtre ou encore Totò contre Maciste. Totò en couleurs est un film à sketches assez complètement oubliable, qui ne vaut que pour les moments où les origines vaudevillesques de notre héros sont mises en valeur.


A LA COUR DU PRINCE MALCOLM

Le nom de Malcolm de Chazal m’est familier depuis l’adolescence : mon père le mentionnait souvent, associé à celui de l’autre grand poète mauricien, Loÿs Masson. Dans une maison pourtant pleine de livres, on ne trouvait  pas leurs écrits sur les étagères. Il m’en est resté une musique à la noblesse mystérieuse.

En découvrant grâce à mon ami Denis Cellier, marin, karateka et « charlopathe » (le terme est de lui sinon je ne me permettrais pas) la véritable œuvre de Malcolm, je plonge en pleine lumière, c’est-à- dire en plein mystère.

André Breton et Jean Paulhan saluèrent « Sens Plastique » dès 1947. Le manuscrit en avait été expédié par la poste par un obscur ingénieur ayant développé des tendances mystiques sur son île lointaine. Découvrant peu à peu son œuvre, je ne cesse de m’éblouir. Sa poésie capte les choses et les êtres en leur matière même ; elle est parcourue d’un souffle divin – à condition de se souvenir que Chazal ne nomme ce Dieu nulle part – et moins encore ne lui accole une Eglise. A la différence de Sartre, à qui cet  anonyme adressa une lettre stupéfiante de hardiesse, il n’est le père d’aucun système ou antisystème. A la cour du prince Malcolm, on jouit de se tenir en silence pour écouter de merveilleux murmures  et se laisser porter par eux:

« Quand

Passe

Le vent

Les herbes

S’allongent

Pour

Faire

L’amour. » 

« La mer

Enceinte

Par ses vagues

Accouche

Sur

La plage. »

Références : Poèmes et apparadoxes (éditions Léo Scheer) ; Sens plastique et La Vie filtrée (Gallimard, collection l’Imaginaire)

 


LES MOTS INDISPENSABLES

Face aux épreuves ordinaires ou extrêmes de la vie, il en est de l'écrivain comme du simple quidam : les « m'as-tu-vu » de la douleur hurlent à la première égratignure et, prenant le monde à témoin de leurs souffrances, sondent jusqu'au détail leurs plaies avec une jouissance masturbatoire; les professionnels du flegme les considèrent avec une méfiance anglaise qui se traduit par l'ironie, un détachement d'apparence cynique - voire un mépris hautain. Pour les « taiseux »  ils s'enfouissent avec elles - mais quand un mot sort de leurs lèvres sa retenue, la gangue de gêne d'où il est extrait à peine, lui donnent une force inégalable.

La mort accidentelle par noyade de sa soeur ainée Annie - quand elle avait vingt ans et lui quinze - a été l'événement premier de la vie de Jean-Marie Laclavetine, ce qu'il appelle sa « naissance ». Difficile de savoir si ce fils d'un cheminot et d'une infirmière aurait écrit sans cela. Il aurait en tout cas été un écrivain bien différent. Tel qu'il est devenu, hanté au fil des ans par cette mort dont on ne parlait jamais dans sa famille, il est au-delà de l'élégance discrète, de l'humour tendre et caustique qu'on lui connaissait depuis longtemps : son écriture s'est libérée des exigences de pudeur qu'il s'imposait plus ou moins consciemment et il se lance avec hardiesse vers les incertitudes d'une « cartographie » qui est plutôt une enquête d'archéologique sous-marine  : qui était Annie, cette jeune fille quasi inconnue, sa propre soeur ?  Il exprime au fil de cette recherche des émotions qui, ne sombrant jamais dans l'effusion plaintive, n'en sont que plus bouleversantes. Dans sa façon de faire émerger un chagrin enfoui, il conserve une réticence intérieure où son amour fraternel prend une simplicité tragique. Nous ne saurons pas ce qu'il en eût été de la vie d'Annie si elle avait survécu à la vague qui l'a submergée près de la « chambre d'amour » sur la Côte Basque. Mais cette « chambre d'amour » littéraire que son frère lui a édifiée nous la rend avec ses tristesses, ses colères, les attentes d'un grand amour naissant, palpitant d'une vie unique et fragile, dont la vibration nous parvient et nous émeut jusqu'au plus profond. « Les mots ne réparent rien », écrit Laclavetine vers la fin de son récit. Certes - mais à ce degré de justesse, ils deviennent indispensables.

Référence :   Jean-Marie Laclavetine, Une amie de la famille (Gallimard, 190 pages, 18 euros)


AUX ECHELLES DE MIRO

 

Au-dessus des échelles de Miro passent, au fil des tableaux, une chèvre, des oiseaux, des étoiles, des soleils et des lunes. Dans cet objet du quotidien paysan, il a trouvé un outil pour monter vers le ciel, jusqu'à ce Bleu de rêve qui inonde les trois célèbres compositions du même nom.

Il fut le premier peintre que j'aimai - plus que les grands maîtres du passé, plus que Picasso ou Dali, que mon grand-père maternel avait côtoyé dans ses années surréalistes. Miro me semblait à ma portée - non que j'aie jamais nourri l'illusion de pouvoir en faire autant car, un crayon HB ou un pinceau à la main, je me  découvrais démuni, malhabile, impuissant - mais  son univers était à ma portée d'enfant, avec ses ballons multicolores, ses formes liquides, ces arrangements  de lignes qui librement délimitaient des visages, ses cornes flottantes, ses pieds isolés, ses sourires, ses mots glissant au ras de tâches couleurs de rêve.

Parfois aussi touchantes que les oeuvres elles-mêmes, sont les photos ou les documents vidéo présentés dans la rétrospective qui vient de fermer ses portes : à mille lieues de sa réputation de peintre abstrait intellectuel, on y voit le peintre dans son atelier : visage, mains, allure de paysan dans son champ, enfant rieur et facétieux, intenable, irréductible et qui, étant parvenu sans effort apparent  jusqu'au dernier barreau de l'échelle qui grimpe de la terre au ciel, contemple sourire aux lèvres le monde en sa beauté et son étrangeté, avec ses anges et ses monstres.

 


Admiration

 

Ceux que nous aimons ne sont pas tous admirables et ceux que nous admirons pas forcément aimables.
La vie nous fait parfois le cadeau de rencontrer un (petit) nombre d'êtres qui sont l'un et l'autre.

C'est donc un privilège plus qu'un devoir pour moi  - quelques mois après sa disparition - d'accompagner la publication d'un volume de textes courts (articles, préfaces, interventions dans des colloques) du merveilleux Tzvetan Todorov, « paysan du Danube » (comme il se désignait lui-même), devenu l'un des intellectuels français les plus respectés et lus en Europe et dans le monde. Ayant été peu prophète en un pays dont il avait adopté la langue, la cuisine et la partie des traditions intellectuelles privilégiant l'esprit de tolérance à celui de fureur, Tzvetan travaillait à distance des polémiques, attentif au monde par amour des êtres, mais préférant la tranquillité de l'étude et de la réflexion à l'agitation des phrases à l'emporte-pièce.

Quelques semaines avant sa mort, sa lucidité intellectuelle intacte, il mettait au point sur son lit d'hôpital la table des matières de ce volume, dans les moments de répit que la maladie lui laissait. L'aide de ses enfants Léa et Sacha, l'amitié du philosophe André Comte-Sponville et l'engagement sans réserve d'un éditeur vont rendre cette publication possible en février prochain, pour le premier anniversaire de sa mort. Pour ses lecteurs, comme pour d'autres qui ne le connaissaient pas, ce sera une belle occasion de découvrir l'univers de ce Bougre aimable et admirable.

 

Référence : Vivre et lire, de Tzvetan Todorov, édition préparée par Léa et Sacha Todorov, préface d'André Comte-Sponville (à paraître aux éditions Robert Laffont en février 2018)

 


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