Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


LA FIN DU MONDE EST AVANCEE

Par préfectoral arrêté

Suivant un ministériel décret

Il a été décidé

Que suite à la résolution de l'ONU

Votée à l'unanimité

En harmonie et conformité

Avec l'avis rendu

Par la bruxelloise commission

En plénière session

Et en application

De l'article 49.3 alinéa b

De la french constitution

Complété par un secret traité

Vous, peuple fier et libre, enfant d'une historique révolution,

L'avez pour de bon dans le tarfion

Et je ne parle pas des admonestations,

Des arrestations, des coûteuses contraventions !

Cette fois-ci c'est pour de bon :

La fin du monde est avancée.

 

Tous les citoyens sont ici avisés, notifiés et priés

De ne surtout pas paniquer,

Les voies publiques de dégager

Et de remettre à la saint Mélenchon

Leurs éternelles tentations

De se grouper pour protester

En défilantes manifestations

Entre République et Nation.

Pour éviter contagion

Et définitive déflagration

Vaines sont les rébellions

Point d'autre médication

Qu'une macronante soumission.

Braves gens soyez de bons Français

Chez vous restez confinés !

Ce n'est qu'un mauvais moment à passer

La fin du monde est avancée.

 

Seuls les naïfs croyaient

Qu'humains on était programmés

Pour encore durer quelques millions d'années

Trop lourd est pour la terre à porter

Le poids de nos  mortels péchés

La fin du monde est avancée.

Il y aura du direct à la télé

Ne tardez point à vous connecter

Entre de nombreux écrans de publicité

pour vous renseigner, vous éclairer

CNews et BFM télé

Sur leurs plateaux ont rassemblé

Des experts patentés :

En virologie, épidémiologie, en biologie,

Ce sont des cadors inouïs

Capables de répondre à toutes les questions

Que par millions vous vous posez

Et même à celles auxquelles , niais,

Vous n'aviez pas pensé.

Certains d'entre eux - c'est tout nouveau dans le milieu

Sont mêmes capables d'humblement balbutier

Je sais pas, m'sieur,  je fais d'mon mieux

 

En positive conclusion

D'un débat dont l'intensité

Pourrait vous fatiguer, vous stresser,

Nos chaînes ont recruté

Un as de la sportive compétition

Qui vous dispensera ses conseils de santé

Tout est permis, dopez-vous sans modération !

Sans barguigner, sur le balcon, dans l'escalier

Allez  illico vous entraîner !

En fin de programme, oyez ! oyez !

Débarquera du dernier vol de Bombay

Un king hindhou de la méditation.

Grâce à ce barbu sur Facebook infiniment liké

vous allez respirer et clamecer, assurément, mais relaxés !

 

En avant et un genou à terre, vaillants  morituri,
La  compagnie saluez !

Quand faut y aller faut y aller !

La fin du monde est avancée.

 


L OMBRE DES ROIS

 Sicut nubes, quasi naves...   velut umbra
« Comme  un nuage... comme des navires, comme une ombre »

(Châteaubriand en exergue des Mémoires d’Outre-tombe) 

 

Ma vie m’a mis en contact avec quelques « puissants », sans me couper de la glèbe dans laquelle mes ancêtres ont vécu et travaillé pour que je naisse et vive libre. Ainsi, je l’espère, ai-je appris à ne mépriser ni craindre personne. «  Je n’étais bon, ni pour tyran, ni pour esclave », écrit Châteaubriand dans le livre II des Mémoires d’Outre-Tombe, « et tel je suis demeuré. »

Aristocrate sans fortune ni sens de la carrière, solitaire et mélancolique, Châteaubriand, exilé de sa Bretagne natale en 1788, a des mots sans tendresse pour décrire la cour finissante de Versailles – seuls le cou et les mains de Marie-Antoinette et les boucles blondes des enfants du couple royal éveillent en lui une compassion rétrospective – l’année suivante, c’est l’effarement qui s’empare de lui devant le spectacle presque comique des « vainqueurs de la Bastille », groupe dépenaillé qui l’a emporté sur des troupes invalides et un gouverneur timide, dignes symboles d’un régime en bout de course; quoiqu’il ait eu de la sympathie pour les « idées nouvelles », l’effarement du jeune chevalier tourne à l’effroi devant les premières têtes sur les piques brandies en triomphe. Au-delà de son horreur face aux crimes, commis au nom de la liberté, il exprime un dégoût aristocratique devant la vulgarité de ce peuple de poissardes et de sans culottes qui le gêne dans ses flâneries et l’oblige à désennuyer son ennui au fond d’une loge de théâtre où il trouve son « désert » chéri et observe à la dérobée une jeune fille dont il ne sait si elle lui plaît, s’il l’aime, mais qui lui fait si « terriblement peur » qu’il ose à peine lui adresser la parole.  Est-ce le même homme qui, revenant à Londres trente ans plus tard comme ambassadeur de la Restauration, se souvient des années qu’il y a passé, émigré sans le sou ? Sitôt  libéré du protocole, il fuit la pompe et les ors pour déambuler dans les rues pauvres, recherchant les portes « étroites et indigentes» où il trouvait refuge au temps de sa misère d’exilé.

Ce « noble sans vassaux ni fortune » et les enfants ou petits-enfants d’esclaves africains ne sauraient être plus différents ( j’aurais voulu voir la tronche de François René, habitué des  opéras aux Italiens, devant Howlin’ Wolf ou Koko Taylor). Ils ont pourtant un océan en commun : c’est sur l’Atlantique qu’ils embarquèrent pour l’Amérique, lui seul et libre pour une aventure longuement rêvée et choisie, eux battus et enchaînés pour aller se casser le dos dans les champs.

Combien d’aristos parmi les bluesmen and women retrouvés il y a une vingtaine d’années par Martin Scorsese et sa petite bande d’aficionados de la musique noire africaine-américaine ? Si les bluesmen ont souvent des noms – voire des surnoms – royaux, il est frappant de voir combien ont vraiment commencé leur existence en ramassant le coton, en nettoyant les fossés ou les chiottes. Le blues n’est pas né du souvenir de la souffrance, mais de cette souffrance elle-même. Mais pour le petit nombre de ceux qui ont suivi des carrières royales, comme B.B. King, combien sont morts au fond de la misère à laquelle ils s’étaient arrachés, comme Rosco Gordon, star des années 1950 qui acheta sa première Cadillac à dix-sept ans et termina sa vie dans une blanchisserie du Queens à New York ?

« Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé », écrit le vicomte de Châteaubriand, qui mentionne ensuite « cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence ».

Grâce à Scorsese and gang, une trace restera de ces beaux visages ravagés de tristesse et hantés par les crimes, de ces voix venues de l’oubli : leur monde a sombré presque aussi complètement que la société féodale dont Châteaubriand fut le dernier témoin.

Qui connaît encore les noms de Nehemiah « Skip » James , pasteur et bluesman mort à l’hôpital sans un sou, de J.B. Lenoir,  le Martin Luther King du blues, mort en 1967 après un accident de voiture, des suites d’une hémorragie interne négligée par les urgences à l’hôpital ?  Et Sister Rosetta Tharpe qui dirigeait son chœur de gospel une guitare électrique à la main ? Qui connaît la légende  de ces « Little », de ces « Big Joe », «  Big Johnny » ou « Big Sam », de ces « Fats » ?  Et qui, hors les Blues academies, a jamais entendu parler de Bobby Rush, qui, il y a vingt ans encore tournait, comme depuis ses débuts un demi-siècle plus tôt, dans les bars craspouilles du « Chitlin Circuit », déchaînant les foules avec son look gangsta rap avant la lettre et son « electric mud »,  impur de blues, de gospel et de funk ?   Bobby s’arrangeait toujours pour être de retour chez lui, à Jackson, Mississipi, à temps pour se changer et se rendre en famille la messe baptiste de 9h15 du dimanche matin : « on Saturday night, I dance for the babe – and on Sunday morning, I dance for Christ. »

Comme au temps de Châteaubriand, qui notait que les hommes et leurs monuments passent, ceux-là ont disparu, comme les rues qui étaient  pour eux haven and heaven », leur hâvre  et leur paradis : Beale à Memphis et Maxwell à Chicago – mais les ombres de ceux qui en furent les  rois, des reines, nous accompagnent – et leurs voix casées de chagrins et de joies…

 

Références

Je lis Châteaubriand en intégrale dans l’édition de la Pléiade  mais il existe une édition en 2 tomes dans la collection Le Livre de Poche.

The Blues (2003), coffret de sept films produits par Martin Scorsese, réalisés par Scorsese in person, Wim Wenders, Charles Burnett, Mike Figgis, Richard Pearce, Marc Levin et Clint Eastwood.

 

 


Allez les masques !

Ce matin pendant mon unique sortie  (boulangerie, boucherie) de la journée dans la rue, j'ai vu une mutante : une bonne soeur burqhée : entièrement couverte de la tête aux chevilles, elle avançait à petits pas angoissés, comme un oisillon qui traverse la route. Ne sachant pas s'il fallait dire «  Le seigneur soit avec vous » ou « As Salam alaeikum », je me suis contenté de la saluer de loin.

Trêve de déconnade, passons aux choses sérieuses !

J'ai comme tout le monde entendu aux niouzes que la société Décathlon allait offrir aux hôpitaux  français des masques de plongée : moyennant un bricolage assez simple, ceux-ci peuvent être reconvertis en respirateurs acceptables.

Une amie toubib  de Lariboisière me demande de relayer un appel pour que tous ceux qui seraient déjà en possession de masques de ce type les  déposent dans les hôpitaux. Moi  j'en ai pas (jamais plongé,  en mer je nageotte et fais  le canard ou   la planche) mais vous avez  l'article- et/ou si vous pouvez relayer l'appel auprès de vos zamizerezos, ce sera bien. Gardez le tuba et les palmes, je crois que ça leur sert à rien !

De toute façon, les filles, les vacances de  printemps c'est à la maison, compris ?

 

PS.  Pour Lariboisière, si c'est l'hôpital le plus proche de votre secteur (= le mien), faut livrer ou  faire livrer à Romain Duvernois, coordinateur logistique Lariboisière. Pour les autres j'ai  pas la liste des coordinateurs logistiques de tous les hôpitaux de France mais si vous apportez des masques à l'accueil, je suppose qu'ils vous les renverront pas dans la gueule.


ECOLE 2

Je poursuis les étapes principales du parcours scolaire qui m'a préparé au confinement actuel.

Après le séjour hospitalier parisien, qui m'a  ouvert les yeux et le coeur sur la condition du  soignant moderne, ma deuxième école s'est située en Inde, à l'hôpital de  médecine ayurvédique AVP de Navakkarai, dans la banlieue de Coimbatore, capitale du Tamil  Nadu, pour les amateurs de géographie sous continentale.

Sans revenir sur le détail du traitement[1],  je signale aux néophytes que la première étape du « grand traitement » impose une série de contraintes pendant quinze jours : interdiction de se couper les ongles ou les cheveux  et surtout confinement dans la chambre ou, en tout cas, à l'intérieur de l'hôpital. Finies, les balades dans  le parc ou la sortie sur le toit pour admirer le coucher du soleil.

Qu'est-ce que j'ai fait les premiers jours ? J'ai essayé de m'enfuir : vivre sans ma promenade du matin, rater  au crépuscule un de  ces magnifiques concertos pour soleil, nuages et montagnes ?  Pas question. Et puis un des médecins m'a  aidé à comprendre que cette contrainte ne prenait son  sens que si je la vivais  non comme une mise au cachot  mais à la manière d'une obligation intérieure. Son motif strictement médical me semblait futile : même avec des défenses  immunitaires légèrement affaiblies  par le traitement, étais- je en danger d'infection parce que  je déambulais vingt minutes à six heures du matin  au milieu des cocotiers, des manguiers, des papayers ? Heureusement j'ai écouté ma fatigue[2] qui m'a aidé à découvrir le deuxième volet - et le plus important- de l'injonction : ne pas sortir c'est rentrer en soi. S'ennuyer c'est renouveler sa créativité, voire découvrir un continent que nous n'avons pas l'habitude d'explorer : le rien.  Au bout de quelques jours, je n'avais plus besoin  de consulter mon portable toutes les  trente secondes pour être sûr que j'existais, d'enchaîner les DVD sur mon ordinateur ou de compulser frénétiquement les douze gros livres que j'avais entassés au fond de la valise de peur de manquer.

J'ai retrouvé la mémoire de cette expérience dès les premières heures du confinement Covid (appelons-le CoCo)

Jour 1, une obsession : sortir. Tous les prétextes sont bons, une course à faire, « l'exercice physique » dans un rayon de 500 m. il faut qu'à mon deuxième passage Carole, ma copine du « Bistrot du Canal » dont la partie tabac/loto  (produits de première nécessité est encore ouverte, me  signale  que je n'arrête pas, pour que je m'en rende compte : concentré sur l'attestation magique et ses photocopies, j'ai négligé de me souvenir que tout ça avait un sens, pour moi et pour les autres.

De plus je n'ai pas l'excuse de l'exiguïté : non seulement c'est  vaste chez nous  - ce qui réserve à chacun « son » espace »- mais en bas de notre immeuble il y a une grande cour plantée : aux heures  calmes (presque toutes) on peut prendre l'air et maintenir sa condition physique en limitant le contact avec les voisins à un salut  de loin ou trente secondes de conversation (avec distance de sécurité). Le reste de la journée :  préparer ou aider à préparer les repas,  charger ou vider la machine à laver la vaisselle (le vidage est une mes mes activités méditatives favorites), faire son lit (rien de plus tristounet que de se coucher le soir dans un lit pas fait), se laver, lire, méditer?un bon film?  messages ou coups de fil aux amis, quelques courriels?et puis rien, le  bon vieux  et magique rien dans lequel il est délicieux de se baigner !

Facile ?  Soyons honnêtes : pas tant que ça pour ceux qui ont les enfants à la maison, le télétravail plus les courses et  toutes les tâches domestiques. Même pour les autres - à supposer qu'ils aient les sous pour tenir le coup...- c'est à suivre?Il est vrai  que  ça  fait à peine deux semaines, et  on trouve  plus ou moins facilement ce dont on a besoin et envie pour se nourrir. On verra dans quinze jours, dans un mois - et déjà ces vacances scolaires à la maison où il a fallu renoncer à tous les plans d'évasion au soleil, à la neige, à la campagne ou en Bretagne (sauf si on y habite et s'y trouve confiné  sur un rocher  à quelques mètres du grand large).

J'espère néanmoins qu'on va en profiter. Beaucoup d'entre nous sont comme des terres agricoles qui ont  travaillé sans relâche pour « produire » et « performer » depuis des années : quelques semaines de mise en jachère  ne nous feront pas de mal.

Allez les filles, c'est pas tout ça : j'ai du taf, moi !

 Stay healthy, stay inside, and stay safe: ze virus ize mébi onne ze dore or onne ze deurti tébeule, beute love ize inne zi air

 P.S. Juni chanje kwai le[3], comme in dit à Wuhan : zappy zanniversaires  aux confinés du beurday de la quinzaine : Zoé (ma petite fille, 5), Bruno (mon vieux con de vieux pote, 82), Nastasia (25[4]), ma gouroute Edith (-8 ans[5]) et bienvenue sur cette putain de terre à Romy Palmero[6] !

 

 

PPS en live : Je vois une de mes voisines de l'immeuble d'en face qui fait de la gym à son balcon et elle fait pas semblant, ça envoie du lourd.

Références

Manu Dibango est mort du Covid 19, à 86  ans. J'ai pas connu  « papy Manu » - l'ai juste aperçu dans un avion une fois et j'ai pas osé faire le fan, mais je suppose qu'il aimerait mieux qu'on écoute sa musique  et qu'on danse plutôt qu'on pleure? je pense à tous ceux qui meurent d'autre chose et dont on parle à peine. Pour les autres vieux comme moi et plus, restez en vie, les papys, les mamies, vos petits-enfants vous attendent

Ma lecture de confinement : les Mémoires d'Outre-Tombe, pas toujours joyeux (quoique..) ni « progressiste » mais  putain con, merde,  ce con  d'enculé d'aristo  breton  savait écrire un de ces putain de français? et ça donne  du temps de distraction  avant d'attaquer Saint Simon.



[1] Promo gratuite : ce thème est développé dans l'excellent ouvrage Partie Gratuite (Robert Laffont, 2018, 20 EUROS seulement pour 400 pages), toujours disponible en ligne sur les sites de vente indiqués précédemment, et bientôt à nouveau en librairie sur commande

[2] Citerai-je jamais assez le déjà légendaire et irremplaçable  ouvrage de mon ami et frère Léonard Anthony, Fatigue (Flammarion/Versilio, 18 euros)

[3] Traduction gratuite : joyeux anniversaire en mandarin.

[4] Promo gratuite : Nastasia est la fille de   mes amis Jeremy et Alexandra, qui tiennent dans un site sublime  le gîte des Fosses aux Loups à Colognac, près  de St Hippolyte du Fort, au coeur des Cévennes. Actuellement fermé, comme tout le reste mais à recommander quand les balades dans le coin seront à nouveau  possibles : c'est rustique, chaleureux et ce couple anglo-serbe fait une  admirable paire de Cévenols.

[5]  Prononcer tuit ans

[6] Promo gratuite : Romy est la fille de Yohann  et Fanny, qui tiennent  le restaurant l'Ami provençal sur la place de l'Eglise à Fontvieille, établissement actuellement fermé pour diverses raisons mais recommandé à tous dès sa réouverture pour qualité des produits, de la cuisine (Yoann)  et gracieuseté de l'accueil (Fanny).


A L'ECOLE (1)

Mon jeune et merveilleux ami Mourad Benchellali me racontait  qu'assez tôt dans  sa détention à Guantanamo, il avait rêvé qu'il retournait à l'école - signe que dans cette épreuve qu'il n'avait pas choisie et qui s'annonçait longue et cruelle, il pressentait l'occasion d'un apprentissage. Pour un garçon intelligent mais turbulent, qui avait interrompu prématurément ses études, il bénéficiait d'un  programme complet de rattrapage.  Il en a profité pour apprendre l'anglais et l'arabe, étudier le Coran, lire Harry Potter  et cultiver une douceur et une tolérance naturelles qui font de   cet « ennemi combattant » qui n'a jamais porté les armes  un des êtres humains les  plus profondément pacifiques   et bienveillants que je connaisse.

Nos conditions de détention - si j'ose ainsi nommer le confinement qui nous est imposé par la situation sanitaire - ne sont en rien comparables à celles qu'a eu à subir Mourad; nous pouvons néanmoins, comme lui, en profiter pour retourner à l'école.

Ma vie m'a donné la chance de recevoir quelques cours que je peux partager avec les  avides lecteurs de ce blog.  En  voici la première partie.

Mon séjour dans les locaux des hôpitaux Lariboisière et Fernand Widal m'a donné l'occasion de fréquenter de près  un monde que je ne connaissais peu  et mal? ?J'ai eu la chance de développer des relations de camaraderie, voire d'amitié, avec quelques-uns des soignants ou agents avec qui j'ai été le plus régulièrement en contact. J'ai donc  au cours des dernières années suivi en direct et en temps réel la lente dégradation des conditions de travail dans les hôpitaux français où l'on a voulu installer sans réflexion de fond  des objectifs de performance?Manque de moyens,  de lits , de personnel, de matériel, fatigue chronique de beaucoup de soignants : s'il y avait une leçon à retenir de la « crise », ce serait que les hommages vibrants aux soignants ne suffisent   pas : c'est bien sympathique de les applaudir aux fenêtres ou sur le « fenestron » (c'est ainsi que mon père, le regretté Yvan Audouard, appelait l'écran de télévision quand il tenait sa chronique du « Canard Enchaîné ») : il faut les équiper, les payer plus décemment - et leur assurer des conditions de travail correctes. Un peu à la manière des flics à qui on a demandé de faire du chiffre et qui passent parfois plus de temps à  surveiller les  horodateurs et mettre des prunes qu'à assurer la sécurité, on a demandé  aux directeurs d'hôpitaux de rentabiliser=  fermer des « lits » qui ne tournaient » pas assez vite, pas de remplacement des personnels manquants, recrutements  rendus difficiles à cause de salaires   « peu attractifs » (euphémisme pour dire « autour du SMIC » et horaires impossibles);  soignants sommés   de  cocher des cases sur  des fiches ou  des formulaires informatiques : autant de temps passé loin du patient qui en a besoin. Dans ces conditions le soin est peu à peu devenu comme le nettoyage des chiottes dans les trains : on  accomplit sa tache le plus vite possible,  on signe la feuille, (traçabilité oblige !)  et on passe à la suite (cadence oblige). Ça ne veut pas dire que le travail est mal fait : la température a été prise, le taux de sucre mesuré, la toilette effectuée, mais le supplément gratuit, le sourire, la conversation anodine, passent à l'as.

Certes il y a des priorités et à la veille du pic d'épidémie on ne va  pas demander aux soignants   déjà  exténués,   appelés en  panique  à droite et  à gauche, de  faire du « small talk » avec des patients en détresse respiratoire, sans compter que  sont vite atteintes les  limites  de la conversation entre un patient et un soignant masqués - encore faut-il qu'on leur en fournisse, des masques, d'ailleurs ! Il serait dommage d'oublier tout cela une fois le virus  maîtrisé (très bonne blague sur Internet : ne prenez pas le Covid 19, attendez la version updatée : le Covid 20). Le système de santé français a fait l'objet d'un consensus politique : si notre provisoire « union nationale »  de temps de guerre pouvait enfin déboucher sur des choix politiques et budgétaires permettant de le « refonder »  en temps de paix dans le long terme plutôt que dans les  bricolages de l'urgence en comptant sur le « dévouement » et « l'héroïsme », cela prouverait que collectivement nous avons été à l'école du virus.

PS. Quelqu'un peut-il enregistrer une nouvelle version de la délicieuse chanson « tout c'qui est dégueulasse porte un joli nom » en ajoutant le mot « coronavirus ?

https://www.youtube.com/results?search_query=+tout+c%27qui+est+%C3%A9gueulasses+porte+un+joli+nom

PPS : ceci rédigé il y a quelques jours - entre-temps témoignage d'une jeune infirmière  reçu par WhatsApp entre deux vidéos marrantes (il y en a d'excellentes) Elle a choisi le métier par vocation, et non par défaut : son stage  en chirurgie interrompu  la voici  reversée  dans un service de pneumologie débordé, sous-équipé et en manque de personnel. Payée une misère elle met sa vie en danger pour sauver la nôtre. Si elle traverse l'épreuve, comme son compagnon aide- soignant dans une équipe de nuit dédiée au Covid 19, lui dira-t-on seulement ? «  Merci beaucoup Alice, voici un euro de prime (l'augmentation par nuit de garde  obtenue  pendant son stage de  dernière année  d'études) : économise, joue au loto une fois tous les trois mois, si tu gagnes  tu auras tes chances de partir en vacances ! Peut pas se plaindre, la petite : au moins elle n'a pas (pas encore ?) trouvé sous sa porte un mot anonyme lui demandant de déménager parce qu'elle et son chéri représentent une menace sanitaire  pour les occupants de l'immeuble?

 

 


JEANNE CORPS ET ÂME

La meilleure façon de ne pas abandonner la belle figure de Jeanne d'Arc à la clique lepéno-villiériste, c'est sûrement d'aller la chercher dans l'histoire, dans la littérature et dans les films qu'elle a inspirés. Quand j'entends les diatribes post-maurrassiennes sur la Nation, je sors mon Michelet, mon Duby, mon Pernoud, mon Péguy, mon Delteil, j'évoque les visages purs et tourmentés de Renée Falconetti (Dreyer), d'Ingrid Bergman (Victor Fleming) ou de Florence Delay (Bresson) ? et même, pourquoi pas ? La silhouette de guerrière sexy de Milla Jovovich dans le film de Luc Besson.

Je viens seulement[1] de découvrir l'une des plus belles, des plus surprenantes, émouvantes, des plus justes, versions de Jeanne : celle mise en scène par Jacques Rivette et illuminée par la présence de la jeune Sandrine Bonnaire.

À première vue, le pitch fait peur : un cinéaste des plus « intellectuels » de la Nouvelle Vague tire deux films de près de trois heures de l'histoire de Jeanne d'Arc. Qu'est-ce qu'on va se faire tartir ! Erreur : il n'y a pas de longueurs dans Les Batailles ou dans Les Prisons, il n'y a que de la beauté, celle que nous réserve le cinéma des grands artistes quand ils touchent un grand sujet et, servis par de grands comédiens, l'abordent dans la plénitude de leurs moyens.

La Jeanne de Rivette et Bonnaire est bien la « pucelle » de la légende. À l'exception de Domrémy, nous la découvrons aux différentes étapes célèbres de son chemin de gloire et de croix : Vaucouleurs, Orléans, Reims, Compiègne et, finalement, Rouen. Loin des images d'Épinal, cette Jeanne est un personnage incarné ; une flamme d'exigence, une âme vibrant dans un corps, une chair frémissante de vie par tous les pores : une femme terriblement féminine malgré ses allures et ses costumes de garçon ? femme qui ne jouit pas, mais qui pisse, qui gueule, qui prie et qui harangue, qui sait débattre et se battre, qui rit et qui pleure, a peur, espère, souffre, vit tout intensément. S'il est un film où l'on croit qu'il est possible d'aimer à en mourir, c'est bien celui-ci. Et nous qui le voyons et n'avons pas pour autant à en mourir, nous pouvons en recevoir la simple beauté et la laisser demeurer en nous comme ces pures joies qui nous réchauffent par les temps froids du coeur et de l'âme.

 

Référence

Jeanne la Pucelle, de Jacques Rivette, 1994. Peu de visages connus dans la distribution, à part celui de Sandrine Bonnaire, mais que des acteurs épatants : André Marcon, Jean-Louis Richard coscénariste de Truffaut, occasionnel et remarquable rôle secondaire dans trois de ses films, dont le Dernier Métro (où il campe un épatant salaud), Édith Scob, Marcel Bozonnet (je l'avais vu à la Comédie-Française, avec la superbe Ludmila Mikaël, dans la mise en scène de Bérénice par Klaus Michael Grüber ; trente-sept ans plus tard j'en pleure encore) ? et puis des batailles, des vraies, des chevaux, des curés gentils ou traîtres. Belle édition en triple DVD chez Potemkine, avec un DVD entier de suppléments.



[1] Malcampo, elle, connaît depuis longtemps. Ai-je déjà signalé que, en littérature comme en cinéma, ma chère Malcampo connaissait tout sur tout (ou presque) ?


VIVA COSTA !

Au cours de la cinquantaine d'années (1969-2019) où j'ai régulièrement fréquenté les salles obscures, si je ne les ai pas tous vus, j'ai vu un bon nombre des films de Costa-Gavras. Si je devais donner de son film type l'impression générale, plutôt qu'une analyse, cela pourrait être ceci : un homme aux idéaux élevés et qui a choisi de s'engager sur la scène publique en vue du bien commun se trouve du fait des circonstances historiques confronté à la contradiction douloureuse entre ses idéaux et la réalité de la situation ; il est donc amené à des choix moraux et politiques où il risque parfois sa vie. La tonalité générale est de gauche sentimentale, non idéologique et, si l'on sort du film triste et en colère, car le héros auquel on s'est attaché, s'il ne meurt pas toujours, ne gagne jamais, on[1] est intellectuellement rassuré : non seulement il y a des bons et des méchants presque aussi facilement identifiables que dans un western, mais il y a un bien et un mal ; quoique le mal triomphe, nous avons la consolation d'être, nous, du côté du bien. Beaucoup d'éléments font que ce n'est pas du cinéma gnangnan de propagande, mais du cinéma si j'ose dire « transgenre » : un drame politique et psychologique, un polar à suspense, une tragédie, toujours un vrai spectacle d'où l'ennui est banni.

Adults in the Room, le dernier film de Gavras[2], sorti en 2020[3] et que je découvre seulement maintenant est un vrai film de Costa-Gavras, un vrai film tout court. Comment réaliser, en respectant les lois du spectacle, des films sur le thème aride de l'économie et de la politique quand il n'y a pour agrémenter le tout ni meurtre, ni braquage, ni sexe[4] ?

Si l'on ajoute que le film est interprété par des acteurs inconnus du box-office, et a été tourné en deux langues principales (le grec et l'anglais) avec des bouts d'allemand et de français, on imagine l'obstination qu'il a fallu au réalisateur et à sa femme et productrice pour financer le projet.

Hold-up il y a pourtant ici et c'est celui qui intéresse le cinéaste : le braquage organisé de son pays d'origine, la Grèce, par les institutions chargées de le « sauver ». La force de notre presque nonagénaire est d'avoir trouvé des personnages pour incarner l'histoire, de lui avoir donné du rythme et d'en avoir fait un film catastrophe à sa façon. Ça parle, ça parle même beaucoup, mais les discussions sont filmées comme des bagarres, des duels. Sans vouloir spoiler la grandiose scène finale, certaines batailles ritualisées en ballets sont d'une stupéfiante beauté qui ne nuit pas à leur efficacité ? ou d'une stupéfiante efficacité qui ne nuit pas à leur beauté.

Reste le « message », même si le mot est impropre, car Gavras n'en a jamais délivré ? cherchant plutôt à partager une sensibilité qu'à administrer une leçon de morale de gôche. Le film exprime clairement ses sympathies ? qui vont au personnage de ce jeune ministre des finances, rock star idéaliste et pragmatique à la fois qui aimante les objectifs des caméras et les détestations des bureaucrates ? et derrières lui au peuple grec, victime collective non consentante, mais stoïque d'une « horreur économique » organisée.

Des moments de pure comédie ne créent pas une détente artificielle chez le spectateur, mais donnent le sentiment qu'avec le temps, Costa-Gavras, sans devenir en rien « raisonnable », en a trop vu et entendu pour ne pas prendre tout cela sans le célèbre grain of salt anglais. Pas de jugement sur les êtres, chacun fait ce qu'il peut, ce qu'il doit, au coeur d'un jeu dont il n'a pas fixé les règles, le jeu cruel des pouvoirs et des peuples. Le talent ? et plus que ça ? c'est d'avoir consacré sa vie à raconter cela en images avec force et justesse. Alors viva Costa !

 



[1] « On » est de gauche, nous aussi.

[2] Attention, comme chez les Becker, un Gavras peut en cacher un autre, car après Costa viennent Julie et Romain, dont je ne connais pas les films.

[3] Si on avait su que ce serait bientôt le « monde d'avant », on aurait été plus souvent au musée, au théâtre, au concert, au ciné, même pour voir le dernier Lelouch.

[4] Je connais peu de réussites en ce domaine : The Big Short sûrement, certains films de François Ruffin ? sortes de comédies noires désenchantées.


VERS OLYMPE !

Quoiqu’elle porte le même nom de famille que moi, j’ignorais tout d’Olympe Audouard jusqu’à ces derniers mois. Il a fallu qu’un des ouvrages de cette auteure du xixe jaillisse de l’étagère où il était caché depuis quelques décennies pour qu’elle se pointe dans ma vie.

Là-dessus, un pote biographant le grand Totor (Victor Hugo) m’apprend qu’elle a été sa maîtresse, après avoir été celle d’Alexandre Dumas. Olympe n’aurait-elle de place dans notre histoire littéraire que comme « star fuckeuse » spécialisée dans le vieillard érotomane ?

Mon vieux Larousse du xxe siècle en six volumes (1928) contient bien une notice pour Audouard, mais c’est Mathieu François Maxence (1776-1856), médecin chef des armées de l’Empire ayant fait preuve d’un « admirable dévouement » lors de diverses épidémies. À Olympe, juste après Olybrius (empereur romain) et Olyka (ville d’Ukraine), je trouve les monts grecs, une sainte — mais mon Olympe à moi, Audouard, point. La seule citée, page 833 du tome III, est la révolutionnaire Olympe de Gouges : c’est déjà ça de pris pour le féminisme mais toujours rien sur le féminisme audouardien, je ne dirais pas le seul qui m’intéresse, mais celui qui me touche de la façon la plus intime. Je ne lâche pas l’affaire.

Mon ami Wiki, lui, n’est pas un gros macho, il connaît Olympe Audouard : il m’apprend qu’elle a voyagé de par le monde, écrit des livres à succès, fondé quatre journaux et combattu pour la cause féministe, n’hésitant pas à provoquer en duel quelques mâles méprisants, dont un procureur, le directeur du Figaro et l’écrivain Jules Barbey d’Aurevilly.

Wiki point ne me suffit, s’il m’indique une bibliographie où je choisis un Livre des courtisanes. Bonne pioche ! L’ouvrage me révèle les fiches de police dont Olympe avait fait l’objet. Un flicaillon de 1871, visiblement émoustillé, décrit ses « charmes opulents » et ses « idées républicaines très avancées ». L’officier de renseignements s’emmêle entre ses « amis », tous des hommes, précise-t-il, et ses amants.

Là-dessus, ma libraire favorite, la toujours remarquable Corinne Lucas de chez Litote[1], m’apprend qu’une biographie d’Olympe va sortir. Je précommande.

Je viens d’achever la lecture des 550 pages que madame Liesel Schiffer consacre à celle qui techniquement n’est pas mon aïeule — et je l’adopte, en même temps que je déclare ma flamme (littéraire) à madame Schiffer, qui a su mettre plusieurs années de recherches sous une forme élégante, dressant le portrait d’une époque autant que celui, captivant, d’une femme remarquable.

Olympe est doublement Audouard : sa maman est une demoiselle Audouard décédée alors que sa deuxième fille était encore petite — et son père l’a sortie à dix-huit ans du couvent où elle était heureuse pour lui faire épouser un autre Audouard, un cousin éloigné nommé Henri Alexis, notaire à Marseille. Non content de la tromper allègrement après lui avoir fait deux garçons, cette saleté d’Audouard a bouffé l’argent de son étude et la dot d’Olympe pour ses maîtresses ; lorsqu’elle a émis une protestation, il s’est mis à la dérouiller. Ayant obtenu la séparation de corps et de biens, Olympe s’est carapatée loin du saligaud avec ses deux garçons sous le bras. Auteure professionnelle, elle a publié une trentaine d’ouvrages en vingt ans, de Comment aiment les hommes à Voyage à travers mes souvenirs en passant par Guerre aux hommes, À travers l’Amérique et Les Nuits russes — merde, j’allais oublier Le Monde des esprits et Les Secrets de la belle-mère.Pu-tain[2] ! en voilà une qui se foutait de « fidéliser » son lectorat !

Madame Schiffer raconte de façon très vivanteson parcours d’auteure, de voyageuse, de conférencière à succès (qui peut se vanter d’avoir fait salle comble à Salt Lake City ?) — mais aussi d’amoureuse, car on peut être une féministe de choc qui envoie du lourd contre la société des mâles dominants et laisser libre cours à son tempérament amoureux. À son humour aussi, comme en témoigne cette saillie qui n’eût pas déplu à mon Yvan Audouard de père, pourtant peu réputé pour son féminisme : « Quand j’entends les hommes gourmander les femmes, il me semble voir des corbeaux reprocher leur noirceur aux colombes. »

Tout en menant son long combat pour la liberté (la sienne et celle de ce que Simone de Beauvoir appellerait le « deuxième sexe »), Olympe n’a jamais cessé d’être un papillon provençal. Les papillons ne vivent pas vieux : c’est à moins de soixante ans, accablée d’ennuis financiers et atteinte d’une mauvaise congestion pulmonaire, qu’Olympe est morte à Nice. Louange à toi, Liesel, d’avoir su lui redonner vie avec tellement d’allant !

Et puissent certaines féministes grincheuses de ces  temps tristes  s’inspirer de la fantaisie et de l’esprit de liberté de celle qui disait avoir à sa naissance (en mars 1832) pris « un rayon de soleil dans le cœur » et « un coup de mistral dans la tête ».

 

Références :

Olympe, de Liesel Schiffer (éditions Vendémiaire, 550 pages, 26 euros). Un seul reproche : il y a bien un cahier photo, mais pas d’index.

Le Livre des courtisanes. Archives secrètes de la police des mœurs, 1861-1876, de Gabrielle Houbre (Tallandier, 2006, 643 pages, 32 euros). Je n’ai lu que les passages consacrés à mon Olympe, mais le reste m’a l’air épatant.

Anton Tchekhov, une vie, de Donald Rayfield, traduit de l’anglais par Agathe Peltereau-Villeneuve et du russe par Nadine Dubourvieux (Louison éditions, 2019, 552 pages, 30 euros). Rien à voir avec Olympe mais j’avais lu dans l’anglais original cette biographie remarquable de mon héros : l’édition française à laquelle a collaboré l’excellentissime Nadioucha est une merveille — et en plus il y a un index.

PS. Dans l’obsession heureuse de ma découverte de ma vraie-fausse aïeule, je ne m’étends pas assez sur les mérites de sa biographe. C’est pas rien, comme dirait Bizot, de rendre légère la lecture de près de 600 pages quand on a passé plus de cinq ans avec son sujet, tout lu d’elle et sur elle. Il faut avoir une sensibilité d’artiste (l’artiste selon Tchekhov) pour voir, trier dans la masse d’informations, choisir ce qui compte et le mettre en valeur avec style sans encombrer son lecteur/trice de la masse effarante de ce que l’on sait et que lui/elle ignore.



[1]  Promotion gratuite : Librairie Litote, 48 rue Alexandre Parodi, 75010 Paris. Pas mal de nouveautés, des poches, un rayon jeunesse petit mais bien organisé, et on peut compter sur les conseils éclairés de Corinne, Julien et Lucile, avec un « l », comme la sœur adorée mais folle de Chateaubriand, pas deux comme la guitare de B.B. King.

[2] Rappelons que cette exclamation, typiquement bizotesque, est à prononcer en accentuant la syllabe finale !


OFFICIEL 2 : J'ABUSE

Déjà que profitant de ma retraite anticipée because invalidité je passe une bonne partie de mon temps à regarder des films pendant que les autres bossent pour payer ma retraite, ça ne me suffit pas : je passe devant tout le monde (presque) pour me faire vacciner.

Donc j'ai rendez-vous ce matin à 10 heures dans le cabinet de la doc B., qui m'a inscrit sur sa liste des prioritaires, car assez vieux et comorbide. Vu que je suis dans l'abus j'y vais à fond et plutôt que de prendre le métro comme je fais d'hab pour aller chez la doc B., j'arrête un taxi qui passe devant le Bistrot du Canal où je vais chaque matin abuser et prendre mon café dans ma tasse OM. Je sais, j'abuse.

Le chauffeur est une chauffeuse,  une taxiwoman russe ; nous engageons la conversation (en français, vu que mon russe est rouillé après quarante-cinq ans de non-pratique). Deuxième abus (c'est peut-être le troisième et c'est pas fini) : elle s'appelle Macha, comme la soeur d'Anton Pavlovitch Tchekhov, comme une des Trois Soeurs du génie de Taganrog.

Elle me dépose devant chez la doc B. ; j'ai une demi-heure d'avance, ce qui en général signifie que j'attends encore plus - sauf que la doc B., elle, est à l'heure. Je vous le dis, c'est abuser.

Elle me prévient que ça va faire un peu mal et ça fait même pas mal. De l'abus, je vous dis. Faudra juste penser au Doliprane toutes les six heures pendant deux jours.

Même pas mal, même pas fatigué, je décide de rentrer à pied en passant par la rue Beaurepaire où se trouve le café Potemkine, un vidéo-store tenu par des passionnés où j'espère trouver quelques films d'Abel Gance, car je viens de passer une douzaine d'heures avec lui : Napoléon plus La Roue version 4 h 30 plus La Roue version 8 heures plus J'accuse, ça doit bien faire 12 et j'en veux plus, je veux tout de Gance. J'en trouve un, plus Le Trou de Jacques Becker que je n'ai pas vu depuis longtemps - j'apprends au vendeur attristé que l'excellent livre de José Giovanni ayant inspiré le film n'est plus disponible chez Gallimard. Un Bresson plus tard, je suis en route à pied le long du canal. Dans une vitrine, je vois un petit cadeau possible pour Mrs. A. et je m'arrête. Le vendeur, après avoir demandé mon autorisation, regarde mes trouvailles et sort le Journal d'un curé de campagne. « Je l'ai pas vu, dit-il, mais j'ai lu le livre. »
Sky ! un  jeune renoi vendeur de sapes et  lecteur de Bernanos. De l'abus !

Pour finir ma route, je passe par la rue Eugène Varlin, chère à mon camarade Nata Rampazzo, prêt à m'arrêter à la librairie du Canal, quand je croise Corinne, la patronne de la librairie La Litote. « Justement j'allais chez toi. »

Avec les sages conseils de Julien de La Litote j'ai trouvé les trois livres pour enfants que je cherchais - et j'irai demain voir Sophie à la Librairie du Canal.

J'ai glissé sur certains de mes abus, comme de me récompenser d'une crêpe au sucre préparée par Hanuman du Sri Lanka, mon arrêt chez Castro rue Parodi pour acheter un sandwich et mon dernier stop au Bistrot du Canal, où « Magic » Mouloud m'a servi mon dernier café de la matinée.

Abus, abus, abus.

Après mon délicieux sandwich, j'ai revu Le Trou et découvert avec bonheur qu'avant le début du film, José Giovanni lui-même (jeune et avec trois cheveux) apparaissait pour dire que c'était une histoire vraie qui lui était arrivée en 1947 à la prison de la Santé. Allez, Gallimard, encore un effort, on réédite !

Ce soir, je vais poursuivre mes abus en ne retravaillant pas mon post sur Truffaut, dont la version I fait 50 pages - peut-être de l'abus pour le slog que j'ai déjà poussé au-delà de ses limites raisonnables.

Comme ça fait beaucoup d'abus pour une seule journée, je vais peut-être simplement poursuivre la lecture de la (passionnante) biographie d'Olympe Audouard, une épatante féministe des années 1850-1890 qui n'est pas mon aïeule, je crois, mais que j'aime.

 

Références

Liesel Schiffer, Olympe (éditions Vendémiaire, 550 pages, 26 euros)

Coffret DVD Le Trou, de Jacques Becker, avec 2 DVD, dont un de bonus et un livret (collection Make my Day)

Coffret DVD J'accuse, d'Abel Gance, avec 3 DVD et un livret. En bonus un short muet assez chiant et pas si short que ça intitulé Femmes en guerre où l'on voit Sarah Bernhardt (Lobster)

 

Promotion gratuite

Café Potemkine - 30, rue Beaurepaire - 75010 Paris

Antoine et Lili - 95, quai de Valmy - 75010 Paris

Librairie du Canal - 3, rue Eugène Varlin et librairie La Litote - 17, rue Alexandre Parodi 75010 Paris

Épicerie Castro - 15 B, rue Alexandre Parodi - 75010 Paris

Bistrot du Canal - 224, rue du Faubourg-Saint-Martin - 75010 Paris


MERCI monsieur Truffaut

Je vois ou je revois tous les films de François Truffaut (1932-1984) et dans mon obsession je lis tout ce je peux de lui et sur lui. Pour les films, je préfère les DVD, surtout de rééditions assez anciennes où, après la séance, on peut revoir le film en version commentée par son coscénariste ou tel ou tel de ses acteurs (le commentaire de Nathalie Baye sur La Nuit américaine, notamment, contient de délicieuses anecdotes mais il permet aussi d’éclairer le travail au quotidien d’un perfectionniste doublé d’un insatisfait – un de ces « jamais contents » joyeux pour qui l’art est une ascèse et une fête, une souffrance et une joie , un travail sérieux et un jeu). Comme tous les grands, Truffaut n’est jamais médiocre, même quand il se rate (et il ne se rate jamais complètement), jamais banal, jamais convenu ; lorsqu’il se fait plaisir sur certains plans ou certaines séquences, ce n’est jamais facile ou vulgaire. Il me reste deux films à revoir pour achever mon voyage, deux films que j’avais vus en salle à leur sortie et que je n’ai pas revus depuis : Le Dernier Métro (1980) et La Femme d’à côté (1981). Pour lui dire au revoir, je reverrai son premier long métrage, Les Quatre Cents Coups (1959) et son dernier, Vivement dimanche (1983),  une comédie policière où il donne un superbe et inhabituel rôle à Fanny Ardant, le dernier grand amour de la vie d’un homme qui aima beaucoup les femmes.

 

Retour vers les maîtres

Truffaut ne se résume pas aux films de Truffaut ; sa vie et son œuvre expriment un tel amour du cinéma qu’on ne peut résister à l’envie de le suivre. Comment ne pas s’inspirer d’un homme qui, d’après leur témoignage, emmenait ses filles voir aussi bien les films des grands créateurs qu’il admirait (les Japonais, Fellini, Bergman, Kubrick) que les westerns, les films d’action américains – sans oublier les comédies françaises populaires très peu intellectuelles de Claude Zidi ?
Truffaut ne perdait jamais une occasion de faire partager l’amour qu’il avait de ses « maîtres » : le personnage central de La Peau douce se rend à Lisbonne pour y parler de Balzac ; il y rencontre l’irrésistible Françoise Dorléac, dont il tombe amoureux et qu’il emmène à Reims où il est invité pour une présentation d’un film sur Paul Léautaud. Ainsi Truffaut, s’il ne tournait pas, était-il capable d’accepter les invitations les plus improbables, et pas seulement celles d’accompagner ses propres films en promotion, car il était aussi important pour lui de faire connaître et aimer ceux qu’il admirait, surtout quand il les jugeait injustement sous-estimés : Hitchcock bien sûr, que son livre contribua à remettre à sa vraie place, mais aussi Jean Renoir ou Sacha Guitry. Quoi de commun entre l’auteur de La Règle du jeu, adoré des cinéphiles du monde entier, et celui de Si Versailles m’était conté, cinéaste du « théâtre filmé », spécialiste des « mots d’auteur » souvent misogynes ? Entre Renoir « le patron » papa et Guitry l’égotiste à la constante « salegossité » ?

 

Deux hommes du XIXe siècle

Les faits, à commencer par les dates : Renoir et Guitry sont tous deux des hommes du XIXe siècle : leurs vies d’hommes et leurs carrières commencent autour de la Première Guerre mondiale et s’achèvent  une vingtaine d’années après la Seconde : un demi-siècle de carrières qui débutent lorsque la lampe à pétrole vient peu à peu supplanter la bougie et que le transport à cheval  règne encore.
Renoir (né en 1894, l’année précédant l’invention du cinéma par les frères Lumière) et Guitry (né en 1885, comme ma grand-mère paternelle) sont tous les deux des descendants d’une tradition artistique qu’ils révèrent et qu’on peut appeler la « tradition française ». Ils sont l’un et l’autre « fils de » quelqu’un : Jean est le fils du peintre Auguste, que l’on voit apparaître dans le premier film de Guitry, Ceux de chez nous, un documentaire  de 1915 où l’impressionniste déjà âgé, les doigts déformés par l’arthrose, apparaît, au même titre qu’Anatole France, Monet, Saint-Saëns, Auguste Rodin ou Sarah Bernhardt. Pour Guitry, s’il naît à Saint-Pétersbourg, c’est parce que son père Lucien, grand homme de théâtre, y est en tournée. Lucien élèvera son fils en « enfant de la balle », faisant confectionner à sa taille les costumes des spectacles qu’il montait.

 

Héritiers et innovateurs

Il n’en est que plus admirable que ces deux « héritiers »  n’aient pas seulement été des « continuateurs », mais  de grands innovateurs.
L’ héritage est assumé dans les deux cas : Renoir qui a grandi entouré des tableaux de son père au point d’avoir écrit les avoir « sentis » plus que « regardés » dans son enfance,  ne se contentera pas de vendre des tableaux pour financer ses premières productions ; c’est un cinéaste « pictural  dont certaines images, du noir et blanc au technicolor, sont de véritables tableaux en mouvement 

De son côté, Sacha Guitry tenait son père Lucien en si haute estime qu’il le filma   dans  Ceux de chez nous , aux côtés des grands artistes cités plus haut. Cette vénération ne le quitta jamais :  une photo de Lucien  était accrochée pendant la Seconde Guerre dans le hall du théâtre de la Madeleine où Sacha donnait une de ses pièces. Source d’un quiproquo qui serait resté anecdotique s’il n’avait envoyé Sacha  deux mois en prison : un juge d’instruction fut alerté par un de ces « résistants de l’après-guerre »  aussi prompts à dénoncer les « collabos » que ceux-ci l’avaient été à dénoncer les Juifs ; le juge convoqua Guitry pour lui demander pourquoi il avait accroché le portrait d’Adolf Hitler dans le théâtre. « C’est curieux, monsieur le Juge, dit Guitry, maintenant que vous m’y faites penser, j’avais remarqué sans m’y attarder une certaine ressemblance entre M. Hitler et mon père. » 

 

Théâtre filmé et théâtralité

Même si c’est beaucoup plus que du « théâtre filmé », la théâtralité n’est jamais absente des films de Guitry (by ze way, elle n’est pas absente de certains films de Renoir, dont le premier film parlant -  pardon my franglais, starring Michel Simon and featurinng pour la première fois à l’écran Fernandel- est une adaptation de Feydeau) : elle est subtilement utilisée  - et à des fins perverses, jusque dans l’un de ses derniers  films, le jubilatoire et peu progressiste La Vie d’un honnête homme  ( Michel Simon, toujours !)

 

Naissance du cinéma moderne

Côté novations, celle de Renoir sont  connues, analysées ; celles de Guitry  occultées, oubliées, alors que dès ses débuts il  « ose » des plans d’une grande audace et utilise  systématiquement la tradition théâtrale (aux sources du cinématographe, il y a aussi bien les documentaires des frères Lumière que les sublimes décors peints de Georges Méliès- et même les courts « cinquante secondes » des Lumière sont souvent des scènes de théâtre) pour créer d’irrésistibles effets d’une « distanciation » moins célébrée que celle théorisée par Bertolt Brecht.

 

Du très nouveau sur du très ancien

Renoir et Guitry sont également de grands innovateurs par leur technique narrative : celles de Renoir sont plus variées et plus étudiées : je n’ai pas entendu les créateurs de Downton Abbey rendre hommage à Renoir mais c’est bien dans La Règle du jeu qu’on découvre cette narration à double entrée : tandis que les « grands » bavardent au salon, les « petits » sont regroupés dans la cuisine. Les passions et les déchirements agitent également ceux « d’en haut » et ceux « d’en bas », aucun personnage n’est « secondaire ».

Je crois que Truffaut avait vu Le Roman d’un tricheur de Guitry presque aussi souvent que La Règle du jeu. Après deux séances seulement, j’en ressors convaincu que Guitry est au même titre que Renoir un père de la Nouvelle Vague : ce générique où, à sa suite, défilent un à un les membres de l’équipe technique du film et ses acteurs, ce n’est pas seulement truc  de cabot pour mettre en valeur celui qui en est l’auteur, le metteur en scène et l’acteur principal ; c’est une déclaration d’intention : « vous n’allez pas voir la réalité mais un spectacle dont le but est de vous divertir ». Les surréalistes, dont je ne sache pas qu’ils aient considéré Guitry comme l’un des leurs, n’auraient pu dire mieux : « Ceci n’est pas une pipe. » C’est à la fois nouveau et très ancien ; ici Guitry est le bateleur médiéval ou élisabéthain qui interpelle les spectateurs et les invite à bien s’amuser.

Renoir n’aurait pas dit non, qui déclarait vers la fin de sa vie n’avoir fait du cinéma que pour s’amuser et vivre la « joie » (c’est le mot exact qu’il emploie) de fabriquer des films.
On ne veut pas pousser la comparaison trop loin, mais n’est-il pas plus qu’amusant, heureux, de voir ce sens de l’« amusement » animer également le travail d’un « amuseur » apprécié du public, s’il est méprisé de beaucoup de critiques, et d’un « auteur » reconnu et célébré ?

 

Viens voir les comédiens

Encore un point commun avant d’évoquer quelques différences essentielles : l’amour des acteurs.
« Monstres sacrés » ou amateurs, Jean Renoir adorait les acteurs. Il « passait » leurs caprices, parfois insupportables, aux plus grands par admiration pour leur talent, et mettait en confiance les plus inexpérimentés à force de douceur et de patience. S’il voulait refaire une prise, ce n’était jamais parce qu’elle était ratée ou mauvaise, c’était « pour voir » ou « une dernière, par sécurité ».

Quant à Guitry, s’il était le rôle masculin vedette de la plupart de ses films, il a confié de superbes rôles à des « stars » d’avant ou d’après-guerre – Michel Simon entre autres, un acteur fétiche de Renoir, qui disait l’admirer au point que s’il avait pu, il lui aurait confié tous les rôles dans tous ses films. Quant aux femmes, nos deux lascars en étaient fous : Renoir n’a épousé qu’une actrice, Catherine Hessling, qui fut la vedette de son premier film, un muet, et il semble par la suite être tombé amoureux « à la Hitchcock » de ses actrices principales. Il était fasciné par Simone Simon, la partenaire féminine du jeune Gabin dans La Bête humaine, disant qu’elle lui  faisait l’effet d’ une chatte qu’on avait envie de caresser dans le cou pour la faire ronronner. Renoir, séparé de sa Madame n° 1 dans des conditions acrimonieuses, usa-t-il de sa liberté pour des liaisons avec telle ou telle des jolies jeunes actrices plus ou moins célèbres de ses films d’avant-guerre ? Je ne le sais.

 

Les femmes, toujours les femmes !

Guitry épousait : était-il séduit par l’actrice ou, envoûté par la femme, décidait-il de lui tailler un rôle à la mesure de sa passion ? Il fut marié à Charlotte Lysès, Madame no 1, à l’époque où il déclarait le cinématographe un « concurrent déloyal » et inférieur au théâtre. Il dirigea Yvonne Printemps, Madame no 2, au théâtre, mais jamais à l’écran ; elle le quitta pour Pierre Fresnay ; Jacqueline Delubac, Madame n3, est d’une irrésistible coquinerie dans Le Roman d’un tricheur et tout aussi charmante dans les films tournés sous la direction de son mari entre 1935 et 1940. Geneviève, Madame n4, et la seule épousée à l’église, tourna dans plusieurs de ses films d[1]ont un de ses plus grands succès, Le Destin fabuleux de Désirée Clary (1941), que j’ai dû voir à la télé quand j’étais petit mais dont je n’ai aucun souvenir. Quant à Laura Marconi, Madame n5, qui avait la moitié de  l’âge  de Sacha lorsqu’ils se marièrent, elle tourna plusieurs films avec lui de 1950 à 1956 et fut, comme il le lui avait promis, sa « dernière moitié ».

Après Catherine, ce n’est pas une actrice qui partage la vie de Renoir mais sa monteuse attitrée : quoique se faisant appeler Madame Renoir, Marguerite Houllé ne l’épousera jamais ; techniquement il est resté marié à la n1, dont il ne divorcera que pour épouser la vraie n°2,  Dido – non une actrice mais sa scripte, avec qui il  partagera quarante années de vie. Si l’on en croit les témoignages, avoir dirigé certaines des actrices les plus séduisantes de l’après-guerre (Paulette Goddard et Joan Bennett aux États-Unis, Anna Magnani en Italie, Ingrid Bergman, Juliette Gréco, Dora Doll, María Félix et autres en France) n’a pas troublé ce deuxième et ultime mariage – pas plus que les longs séjours à Hollywood, quartier de Los Angeles peu réputé pour favoriser la longévité des couples.

 

Moi, j’aime le music-hall

Si l’on en reste au cinéma, Renoir (né à Montmartre) et Guitry ont partagé un même amour du music-hall, où Madame Guitry n2, Yvonne Printemps, avait fait ses débuts et conquis une première notoriété ; on ne voit pas sans émotion la chanteuse réaliste Fréhel apparaître dans Le Roman d’un tricheur, et le merveilleux French Cancan de Renoir est un hommage chargé de nostalgie qu’accompagne l’air de La Complainte de la Butte. Au passage, on peut noter que Truffaut, qui disait honnir les scènes de bar ou de clubs de jazz, a contribué à lancer Boby Lapointe en lui réservant une séquence dans son deuxième film, l’excellent et inclassable Tirez sur le pianiste. La scène de cabaret du Dernier Métro est une belle séquence – et nécessaire à l’équilibre du  film.

 

Deux génies en action

Revenons-en à nos deux géants et à leurs différences.
L’un est acteur jusqu’au bout des ongles : le physique, la présence, la voix, il a tout– et sans effort. Admirateur de son père, ce qui ne l’a pas empêché de lui voler sa dernière maîtresse pour en faire sa femme (Madame G. n1), il rêve théâtre, respire théâtre et, si cet abominable cinématographe ne surgissait pas, il se cantonnerait au théâtre. Ses trente-cinq films ne l’ont pas  empêché d’écrire et monter ses quelque soixante-dix pièces – presque toutes à succès, même si un petit nombre est entré dans le répertoire.

Pour Renoir c’est différent : il adore les acteurs et voudrait en être un, mais il est né au milieu des modèles et des chevalets, pas sur les planches – et il n’est pas comme Gabin de ces talents surgis spontanément et qui n’ont qu’à pousser leur nature pour éclore. Il y a bien un talent d’acteur dans la famille Renoir et c’est celui de son ainé Pierre, à qui le « petit » Jean » confiera  le rôle (magnifique) de Louis XVI dans la Marseillaise – réalisé avec de vrais Marseillais  (Andrex, Allibert) pour jouer les Marseillais  et Louis Jouvet superbe dans un rôle secondaire - sans oublier l’apparition du toujours génial Carette ( l’acteur-chanteur de La Grande illusion, le braconnier de La Règle du Jeu, le  second de Gabin dans la Bête Humaine).

 

Le rôle de sa vie

Après bien des hésitations, Renoir finit par se mettre en scène dans un rôle secondaire de La Bête humaine – sans être  extraordinaire, il  est loin d’y être aussi mauvais qu’il ne l’a craint et que certaines mauvaises langues, comme Simone Simon, qu’il admirait tant, ne l’ont prétendu. Mal à l’aise avec son corps blessé, se donnant à lui-même l’impression d’être toujours « de trop », Renoir finira néanmoins par se donner un deuxième et dernier rôle – secondaire aussi, et inoubliable, dans La Règle du jeu, où il incarne Octave, ce parasite social dont le rôle glisse de la bouffonnerie pure au bouleversant, culminant dans la saynète où, jouant l’ours, il n’arrive plus à se dépêtrer de sa peau ; lorsqu’il titube dans son costume de scène devenu prison et qu’il appelle en vain à l’aide pour se libérer, il éveille le sentiment tragique qui vit ou dort en nous d’être surnuméraire et nous rappelle que  toute idée de notre « importance »  n’est  qu’une autre « grande illusion » : le hasard nous a fait naître, atterrir en un coin de terre, une société où nous séjournons quelques années avant que la nécessité ne nous renvoie au « presque rien » d’où, poussières, nous avons été projetés vers l’existence. La situation est comique, alors autant s’en divertir plutôt que de se lamenter – c’est ce que n’ont pas manqué de faire nos deux allègres gus.

 

Deux destins dans l’histoire

Reprenons le fil de leurs vies et retrouvons-les jeunes adultes (vingt ans pour Renoir, la trentaine pour Guitry) en août 1914. Examinons ce que le destin réserve à l’un comme à l’autre. En résumé : l’aîné est un « planqué » sans honte, le cadet un héros sans cocorico.

Tandis que Guitry échappe à la conscription à cause de ses rhumatismes, Renoir participe à la Première Guerre comme aviateur ; blessé gravement, il repart au combat dès qu’il est remis ; blessé à nouveau, il décrit avec humour le temps passé auprès de son père, chacun dans son fauteuil – le vieil homme perclus et le jeune invalide.
D’une guerre l’autre,  Renoir et Guitry réalisent leurs premiers chefs-d’œuvre.

 

Partir ? rester ?

Quand arrive la Seconde Guerre, Guitry se réfugie à Dax : après la débâcle un officier allemand admirateur de la culture française lui octroie un laissez-passer et des bons d’essence et l’adjure de continuer à travailler pour la grandeur de cette culture que, selon lui, il est venu sauver – et non détruire. Sans jamais « collaborer », Guitry travaillera au théâtre comme au cinéma pendant toute la guerre. Malraux le grand résistant, le héros, a balancé sur les routes de la France occupée sa femme juive et leur fille Florence ; Guitry l’opportuniste a usé de sa notoriété et de son prestige pour sauver plusieurs artistes juifs comme Tristan Bernard, qu’il a sorti du camp de Drancy, ou Max Jacob. A un officier allemand francophile qui lui proposait un service en remerciement de son spectacle, il a demandé et obtenu de  faire libérer une dizaine de prisonniers français en Allemagne. Si nous avons peu de doutes à nourrir quant aux comportements courageux d’un petit nombre (Char ou Gary en tête) ou aux épouvantables égarements de certains autres (Drieu, Rebatet, Brasillach – Céline aussi), il est facile à distance de ces temps troublés de procéder à la distribution des points de bonne ou de mauvaise conduite pour tous ceux qui ne furent pas nettement d’un côté ou de l’autre et réservèrent l’essentiel de leur énergie à la survie, création comprise.

 

Regarder la vie, regarder un film.  Les films c’est comme la vie : avant  d’émettre un jugement, vaut mieux regarder.

Guitry fut-il lâche de « tenir » son front à lui ? Et Renoir, catalogué « à gauche » depuis ses films de l’époque du Front Populaire, et  à qui on avait fortement conseillé de quitter l’Europe, courageux (lâche ? seulement réaliste ?) de partir ? Nous pouvons toujours nommer « courage » ou « lâcheté » ce que nous ne comprenons qu’à moitié et qui advint en des circonstances qui nous furent épargnées ; dans la plupart des cas, chacun fait ce qu’il peut. Le jugement (« quel salaud ! quel héros !) est à la vie ce que le commentaire est au sport et la critique à l’art : un passe-temps de bord du terrain.

Renoir,  qui  sans interrompre sa trajectoire artistique n’avait pas réalisé ses meilleurs films en les chargeant d’un message « progressiste », décida d’accepter le refuge que les États-Unis lui offraient. Tandis que Gabin, grande star  d’avant-guerre, oubliait le cinéma et rejoignait les Français libres pour participer à la lutte antinazie, Renoir découvrait que, si l’Amérique l’accueillait avec générosité, Hollywood n’était pas fait pour lui. « Il n’est pas des nôtres », dit de lui un producteur qui reconnaissait son talent.

 

Une après-guerre difficile

Guitry, injustement accusé d’être un « collabo » et Renoir, à qui Gabin reprochait d’avoir lâché la France en prenant la nationalité américaine, eurent un après-guerre difficile. Guitry, emprisonné soixante jours sous de fallacieuses accusations (« deux non-lieux, cela signifie sans doute qu’il n’y avait pas lieu ») fut libéré mais traîna longtemps cette image du « collabo » – un de ceux qu’il avait fait libérer pendant la guerre vint le voir pour le remercier et – surtout – lui demander de ne pas ébruiter son intervention. Renoir n’eut pas à souffrir cette injustice mais, trop marginal et personnel pour les Américains, trop « américain » pour les Français, sa vie professionnelle n’était pas simple. Guitry et lui étaient des hommes du « monde d’avant », des « revenants » priés de quitter la scène et de disparaître en laissant quelques bons souvenirs et de savoureuses anecdotes. Renoir songea-t-il à adapter l’histoire d’un « ci-devant », Le Colonel Chabert, ce bouleversant héros balzacien du retour impossible ? Les deux vieux s’accrochèrent. Guitry n’avait pas perdu son sens du public, Renoir son art : leurs derniers films ne sont pas ceux de « chevaux de retour », artistes vieillissants qui tiennent à force de savoir-faire. Il faut dire que l’admiration d’irrévérencieux gamins comme les jeunes Alain Resnais ou François Truffaut fit beaucoup pour leur donner confiance, leur prouver qu’ils n’étaient pas « finis » : l’un comme l’autre, ayant été vieux à un très jeune âge, se payèrent le luxe de rester jeunes jusqu’à un âge raisonnablement avancé (72 ans pour Guitry, 85 pour Renoir, qui survécut une vingtaine d’années à son cadet).
Arrêtons-nous, pour conclure cette trop longue promenade, sur leur art. Quel plus grand contraste apparent qu’entre Guitry, ses maris cocus, ses femmes frivoles, ses amants malins, et Renoir attaché au tragique des destinées humaines ?

 

Comédie, comédie noire et tragédie

L’écart est moins grand qu’un regard hâtif ne l’indique  : la comédie de mœurs existe chez Renoir – et les triangles amoureux, s’ils sont très différents de ceux de Guitry ; le sens du tragique, ou d’un comique si noir qu’il en devient tragique, n’est pas absent chez Guitry. Truffaut sera leur digne et illégitime enfant, bondissant entre chacun de ses films – et parfois à l’intérieur du même film – de la « légèreté » de l’un, sa désinvolture, son goût pour le dérisoire, au « sérieux » parfois solennel de l’autre.
Quoi de commun entre Guitry, toujours au centre de l’action, présent même lorsqu’il est absent de l’écran par sa voix, son inimitable prosodie, et Renoir, qui se cache derrière chacun de ses personnages ? entre le « cabot » ultime et l’encombré de lui-même ?

 

Et en même temps

Les deux attitudes sont-elles si différentes, en dernier ressort[2] ? N’illustrent-elles pas cette noble vérité que si l’art est moral, ce n’est pas par les « leçons de moralité » qu’il administrerait, mais par la sincérité des intentions et le choix, l’honnêteté, l’inventivité, la force des moyens employés ? Renoir adapta Zola (deux fois), Flaubert et Andersen, qu’il adorait, mais, comme Guitry, il était tchekhovien à sa façon. « Il ne faut pas rouler ses écrits dans le sucre », écrivait notre[3] cher Anton Pavlovitch à une correspondante amie des lettres – cela vaut pour la pellicule. Mon père appelait cela la « chaleureuse indifférence » – non que tout soit égal[4], mais tout est à considérer de façon égale.

Quitte à pratiquer le « et en même temps », je dirais que nous avons besoin des deux – l’enfant jouisseur guidé par la recherche du plaisir[5] aussi bien que l’homme fait qui, ayant cru (un peu), vu (beaucoup), décrit aussi exactement que possible et s’abstient de s’indigner, de s’emporter, de juger en distribuant les satisfecit et les blâmes. Pour ces deux découvertes aussi, merci monsieur Truffaut ! (to be continued).

 

Deux références pas plus

Pas besoin de moi pour les filmos des intéressés, mais deux beaux livres – et c’est loin d’être exhaustif :

Les très beaux textes de Truffaut sur Renoir et Guitry se trouvent dans Les films de ma vie ( Flammarion  Champs Arts, 460 pages,10 euros)

Renoir est le témoin pas forcément fiable mais toujours distrayant de sa vie et de son œuvre : Ma vie et mes films ( Flammarion Champs Arts, 260 pages, 8 euros)

P.S. Je suis bien conscient d’avoir notablement débordé du format que le slog me permet habituellement mais ça s’est écrit comme ça et il aurait été artificiel de découper en tranche. Le to be continued  annoncé se limitera à Truffaut réalisateur – je ne vais pas disserter sur tous ses chéris un par un. Quoique… pour certains j’aurais des choses à dire.



[1] Malcampo l’insatiable a été chercher plus loin et nous informe : «  D’après IMDB, toujours incollable, elle se nomme Geneviève Marie Anaïs Ligneau Chaplain de Séréville.
Selon les films, elle porte différents noms (G. Guitry, G. Chapelain, G. de Séréville…)

[2] Qu’on me passe l’irruption de cette terminologie marxiste-léniniste dans une divagation cinématographique ! Depuis mon AVC, toutes les possibilités de connexions bizarroïdes dans mon cerveau se sont activées – en plus, le Barça a pris une rouste face au PQSG (non ce n’est pas une coquille : le « Paris Qatar St Germain »), donc je ne suis pas moi-même.

[3] J’associe toujours mon amie Nadine Dubourvieux, excellentissime traductrice de La Correspondance de Tchekhov que j’ai préfacée, à l’amour de Tchekhov, notre amour est moderne et non exclusif, nous y accueillons qui veut l’aimer aussi à la différence de certains (pas de noms) qui ont fait de l’homme de Taganrog « leur » Tchekhov – le vrai, le seul.

[4] Quoique (en dédicace à Guy Leverve).

[5] Le « régime » alimentaire de Guitry était à base de champagne et de foie gras. Son activité sportive se limitait à la distance qu’il parcourait sur scène quand il jouait au théâtre. Il était le Churchill de la scène française.


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