Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


Admiration

 

Ceux que nous aimons ne sont pas tous admirables et ceux que nous admirons pas forcément aimables.
La vie nous fait parfois le cadeau de rencontrer un (petit) nombre d'êtres qui sont l'un et l'autre.

C'est donc un privilège plus qu'un devoir pour moi  - quelques mois après sa disparition - d'accompagner la publication d'un volume de textes courts (articles, préfaces, interventions dans des colloques) du merveilleux Tzvetan Todorov, « paysan du Danube » (comme il se désignait lui-même), devenu l'un des intellectuels français les plus respectés et lus en Europe et dans le monde. Ayant été peu prophète en un pays dont il avait adopté la langue, la cuisine et la partie des traditions intellectuelles privilégiant l'esprit de tolérance à celui de fureur, Tzvetan travaillait à distance des polémiques, attentif au monde par amour des êtres, mais préférant la tranquillité de l'étude et de la réflexion à l'agitation des phrases à l'emporte-pièce.

Quelques semaines avant sa mort, sa lucidité intellectuelle intacte, il mettait au point sur son lit d'hôpital la table des matières de ce volume, dans les moments de répit que la maladie lui laissait. L'aide de ses enfants Léa et Sacha, l'amitié du philosophe André Comte-Sponville et l'engagement sans réserve d'un éditeur vont rendre cette publication possible en février prochain, pour le premier anniversaire de sa mort. Pour ses lecteurs, comme pour d'autres qui ne le connaissaient pas, ce sera une belle occasion de découvrir l'univers de ce Bougre aimable et admirable.

 

Référence : Vivre et lire, de Tzvetan Todorov, édition préparée par Léa et Sacha Todorov, préface d'André Comte-Sponville (à paraître aux éditions Robert Laffont en février 2018)

 


INSIGNIFIANCE

Dans un passage de son Journal, Etty Hillesum note l'importance vitale qu'il y a pour elle à lire Rilke, dont les maux de jeune homme hébergé de château en château sont un lit de roses en comparaison des souffrances endurées par Etty et les siens sous le joug nazi ; et pourtant, constate Etty, sa poésie lui est plus nécessaire que le pain, plus essentielle que l'amour.


NOTRE AMI MODIANO

De combien d'écrivains français contemporains lisons-nous le nouveau livre avec tant de confiance que, selon les années, nous nous jetons dessus sans attendre ou bien le mettons de côté pour le moment où nous pourrons en jouir page à page, tranquillement ? Et parmi ceux-là, déjà si rares, de combien relisons-nous les livres dont l'empreinte sur nos âmes joint celle des auteurs qui ont éclairé, enchanté, inquiété notre adolescence, notre jeune âge ?

 

Pour moi comme pour bien d'autres, le prix Nobel attribué à Patrick Modiano a été une source de plaisir profond : que cet écrivain si français dans son style comme dans la matière fantomatique de ses histoires, inlassablement les mêmes et sans cesse renouvelées, nous représente auprès d'Américains, d'Européens, d'Asiatiques, qui pensaient peut-être que la littérature française avait achevé vers le milieu du XXe siècle une vieille tradition d'universalité, est une idée profondément satisfaisante ; un peu de patience (quelques dizaines d'années au plus) pour savoir si son beau discours de réception est à la hauteur de Camus (dont à cinquante ans de distance, les phrases sur la position de l'écrivain face au monde font hérisser le poil d'émotion) mais pas besoin d'attendre pour se convaincre que c'est autrement puissant que la sage collection de platitudes dont J.M.G. le Clézio nous avait gratifiés dans la même circonstance. Quant à l'essentiel - l'oeuvre - confiance?


EUX ET NOUS (l'éternel retour)

          L'un des lecteurs réguliers et toujours attentifs de mes divagations (le sens premier de divaguer, pour Littré, c'est errer çà et là...) me reproche parfois amicalement d'exprimer des sentiments d'une révolte adolescente attardée.  Pas faux, honnêtement, pour reprendre le grand Pierre Dacq, que sans être « contre tout ce qui est pour », je conserve une tendance primesautière à être « pour tout ce qui est contre »

          Sachant qu'il est difficile de livrer avec la froideur nécessaire des réflexions à chaud, c'est avec retenue que je me lance...

          Que M. Macron ne puisse tenir sa vague promesse d'un espace politique au-delà de la droite et de la gauche ne saurait lui être imputé à crime - et c'est par ailleurs lui faire un mauvais procès que de lui reprocher de mettre en oeuvre, avec la retraite à points, l'un de ses engagements de campagne. Vivant plus longtemps, et observant ce qui se passe dans les pays voisins, nous avons confusément conscience qu'il faudra aux plus jeunes de nos concitoyens travailler un peu plus longtemps pour payer nos retraites et garantir les leurs.  La réforme vitupérée par Mme Le Pen et M. Mélenchon , critiquée à gauche comme de la «  casse sociale » et à droite comme  trop timide    n'est pas la panacée vantée en choeur par les  « marchistes » et elle sera, n'en doutons pas, suivie dans quelques années par une autre qui, comme elle, offrira une solution définitive au problème de retraites. En attendant, il valait pour une fois faire quelque chose plutôt que rien, même si ce quelque chose est trop pour les uns et as assez pour les autres Mais qu'un homme aussi intelligent et réfléchi que M. Macron semble avoir tant de peine à mettre en oeuvre la promesse assez simple de rétablir la confiance du citoyen de base en l'honnêteté de ses représentants - trop souvent et injustement pointés d'un « tous pourris ! » facile, c'est tout de même dommage.

          À gauche, nous avons connu M. Cahuzac qui défendait sa probité « les yeux dans les yeux » puis nous avons eu M. Thévenoud et sa phobie administrative qui l'empêchait de remplir ses déclarations d'impôts. Comment s'en est-il sorti ?  Mieux, à n'en pas douter, que le pékin moyen qui, phobique ou non, commet la même erreur. À droite, nous assistons au spectacle réjouissant et pitoyable du feuilleton Balkany ; nous pouvions penser raisonnablement qu'instruit par ces affaires, M. Macron veillerait à ce que la « transparence » ne soit pas un vain mot - ni une Haute Autorité à géométrie éthique variable. Lorsqu'il a demandé à M. Ferrand, mis en examen pour « prise illégale d'intérêt », de démissionner de son poste de ministre, il avait semblé cohérent avec ses principes. 

          Empêtrée dans de confuses affaires immobilières, Mme Nyssen a dû, à son tour, quitter ses fonctions. Défaut technique dans le « filtrage », a-t-on expliqué au peuple étonné. Cela ne se reproduira pas. M. Ferrand, pas assez « irréprochable » pour rester ministre, l'était suffisamment   pour être recyclé en président de l'Assemblée Nationale, rien que ça, le troisième poste le plus important de la République... un job quasiment bénévole : : sept mille euros  par mois plus les frais, un plan de retraite   sans doute un peu plus spécial que celui des autres parlementaires... Et qui, à la veille de la première grande manifestation contre la réforme, intervient pour traiter les protestataires de « pleurnichards » ? Nul autre que ce même M. Ferrand !

          Sur ce, M. Delevoye - ministre en charge de la réforme dont on ne peut dire qu'il soit novice en politique - « oublie » de déclarer une bonne partie de ses mandats rémunérés, mais aussi  le principe qu'il ne peut occuper un emploi privé en même temps qu'une fonction publique.  La faute à  sa femme, nous dit-il. Ah ! Ces gonzesses !    A l'âge  de #metoo,   c'est devenu n'importe quoi. Après une telle séquence, on pourrait en souriant s'interroger sur ce que son successeur aura pu « oublier ». Gageons qu'il aura été correctement « filtré » pour n'avoir pas à être furtivement exfiltré.

Le sens des symboles, c'est un peu comme le bon sens : on l'a... ou on ne l'a pas.

          Il est curieux et regrettable de constater qu'à l'heure où l'on demandait au peuple de faire un effort  supplémentaire pour s'assurer une vieillesse, sinon dorée, du moins paisible, le chef de l'État n'ait pas perçu que le symbole de l'éternel « eux et nous » serait pris pour ce qu'il est : un signe de mépris et une offense aux « vraies gens ». On nous dit que les parlementaires sont à l'oeuvre pour faire entrer leurs propres régimes spéciaux dans le régime général - le tout, sans doute, avec des aménagements particuliers justifiés par la pénibilité de leur tâche. Mais quid des anciens ministres, des anciens présidents ?  M. Macron, qui - même réélu-, n'aura pas 50 ans lorsqu'il  quittera l'Elysée,  a fait savoir qu'il renonçait à sa retraite présidentielle, ainsi qu'à siéger au Conseil Constitutionnel, assurance d'un revenu consistant pour une tâche qu'on perçoit peu écrasante.  Le bal des hypocrites a  aussitôt repris (cesse-t-il jamais réellement ?) : les   âmes  vertueuses  ont  vociféré que, assuré de confortables revenus complémentaires dans les milieux financiers où il retournerait  sans doute, cette promesse ne lui coûtait pas grand-chose. Elle a le mérite d'indiquer un début de  prise de conscience : M. Macron en profitera-t-il pour glisser un mot à ses prédécesseurs, leur suggérant que, par égard pour l'esprit républicain et au-delà de toute querelle partisane, , il serait heureux qu'ils prissent la même décision   que lui et se contentassent pour vivre de leurs droits d'auteur, de leurs cachets de conférenciers, complétés par le montant généré par les points de leur retraite qui dépassera, n'en doutons pas, les 1000 balles minimum promis à la masse de ceux qui auront bossé toute leur vie. Il est vrai que  sont choquantes les conditions  de vie  accordées aux « ex » encore vivants, M. Giscard d'Estaing, qui aura été non président beaucoup plus longtemps que ministre et président, et MM. Sarkozy et Hollande, dont l'essentiel de l'énergie est consacrée à une campagne électorale permanente ayant pour objet de nous les faire regretter - voire de nous convaincre de faire à nouveau  appel à leurs services pour sauver la patrie en danger.  Les sommes en question, nous opposera-t-on, sont une goutte d'eau dans l'océan des déficits que, courageusement, des dirigeants éclairés comblent avec les sous de ceux qui ne bénéficient d'aucun de leurs avantages.  Et puis ces privilèges ne sont rien en comparaison de  ceux cumulés, légalement ou pas, par les  Ghosn  et autres efficaces et douteux  champions du capitalisme.. Certes !   On nous citera des exemples d'élus locaux ou régionaux ayant servi fidèlement leurs concitoyens pendant des décennies. Mais pour un Lassalle, combien d'opportunistes,  de roués faisant passer le sens de la manoeuvre et les tapes dans le dos  pour  l'amour du service public, combien d'artistes du clientélisme ?

Aménagements partiels à l'appui, on sortira de cette crise et pendant quelques jours, les millions de passagers de la RATP ou de la SNCF auront le sourire et seront polis les uns avec les autres. Comme pour « Nuit debout », comme pour les « gilets jaunes », on soupirera : « ouf, c'est fini. » et dans un mois dans un an, à l'occasion d'une autre réforme sur un autre sujet (ou le même), ça recommencera.

Qui s'attaquera au symbole ? Qui désensablera enfin les portugaises de nos Olympiens gauchistes, droitistes ou marchistes ?

Allez, Manu, encore un effort pour être révolutionnaire !

Ps. Ceci écrit avant l' « important discours » que notre président va prononcer à l'occasion des voeux du Nouvel An.


CHRONIQUE D'UN BONHEUR ANNONCE

Le retour des enfants à la maison après l'école a souvent été pour moi l'occasion d'un triomphe.

-Papa, est-ce qu'on a ?

Cochez la case :

Carmen, de Prosper Mérimée

La Ronde de nuit, de Patrick Modiano

Les Justes, d'Albert Camus

 

Le plus souvent on a et - plus fort !- je sais plus ou moins où le bouquin a pu atterrir après ma dernière tentative de rangement.

Récemment mon plus jeune fils s'était vu assigner en espagnol un volume de contes de Garcia Marquez. « Chouette ! » me suis-je exclamé, soulagé pour lui qu'on ne lui imposât pas le théâtre complet de Lope de Vega (rien contre mais ça doit être coton).

« Tu l'as lu ? ». « Je crois. » Vérification faite, j'avais bien lu les  nouvelles rassemblées sous le titre Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique », mais pas les Doce Cuentos peregrinos autour duquel mon jeune Ivan tournait comme autour d'un sac contenant du poisson périmé. Sur ce, miracle, je l'ai trouvé : Douze contes vagabonds, une petite édition en Livre de Poche que j'avais achetée, mais jamais lue.

Préface de l'auteur. Livre-concept : les personnages centraux sont tous des Latino-Américains en exil et chacun des contes se déroule dans une ville ou une île d'Europe.

Je suis affecté en lecture comme en écriture d'un ralentissement heureux : c'est entre autres pourquoi il m'a fallu plus d'un mois pour lire les 160 pages du volume. Il se promenait partout avec moi, et je devais souvent m'interrompre pour souligner un passage ou une image qui m'enchantaient (Genève : « Il était un inconnu de plus dans la ville des inconnus célèbres. Sa présence à mes côtés était pour moi la chronique d'un bonheur annoncé.») Je viens de le refermer sur La trace de ton sang dans la neige. Ce dernier conte est, explique le grand GGM dans sa préface, un des premiers écrits. Chacun illustre à merveille cette expérience d'écrivain que l'auteur décrit dans sa préface : « L'écriture est devenue si fluide que par moments je me sentais emporté par le simple plaisir de la narration, qui est peut-être l'état de l'homme qui s'apparente le plus à la lévitation. »

 

Référence : Douze contes vagabonds, de Gabriel Garcia Marquez, traduction d'Annie Morvan. Edition originale chez Grasset, réédition collection le Livre de Poche.


UN MÂLE POUR LE BIEN

Les lecteurs de ce blog ont échappé de justesse à « SOIGNER LE MALE PAR LE MALE », mais ce titre démontre, s'il en était besoin, que je ne résiste jamais à un mauvais jeu de mots.

Après mon post au sujet de la crise du mâle, je me vois engueulé poliment par un lecteur qui me reproche de tomber dans un piège en désignant le président Trump comme prototype du mâle toxique, un concept qu'il récuse, jugeant de façon plus ou moins explicite, qu'en matière de toxicité la femelle n'a rien à envier au mâle. Je m'apprêtais à m'écrier : « Houellebecq, sors de ce corps ! », lorsqu'une référence donnée par mon contradicteur m'a attiré l'oeil. À côté de Roland Barthes il citait un jeune romancier que j'ai bien connu  - qui se souvient de Marie en quelques mots , premier livre d'Antoine Audouard, paru en 1977, à part un ou deux critiques d'un certain âge ?

Pour en revenir à la « nouvelle masculinité », le magazine GQ en donne une version plus souriante que celle de Harper's, plus coûteuse aussi. M. Pharrell Williams, icône hip-hop, se montre en couverture dans un manteau jaune à plis et replis, du type qu'on imaginerait  mieux porté par la  duchesse de Kent pour un mariage royal. Entre deux pages où il est photographié dans toutes sortes de tenues, M. Williams expose sa philosophie - une sorte de bouddhisme Chanel où on se déplace en Mercedes Benz silencieuse,  où on ferme les yeux pour méditer avant de passer à table dans des restaurants de luxe, où l'on devient un homme un vrai en reconnaissant sa part de féminité. Le manteau  milieu de gamme tourne autour des 10.000 dollars, les bijoux et montres  tournent autour des  50.000 et certains prix d'accessoires ne sont même pas donnés - il est recommandé de contacter la marque. Bref, pour 100.000 balles, il est tout à fait possible d'échapper à la masculinité toxique pour contacter le féminin en soi. Comment feront les pauvres ? Vous savez, les pauvres? en dehors de cas d'exception, comme le père et l'oncle de M. Williams, ils se situent entre ceux d'Affreux, sales et méchants et ceux de Parasite. Irrécupérables? C'est un miracle que M. Williams, autrefois l'un d'entre eux, ait pu accumuler assez de biens pour devenir  ce « mâle bien » qui nous fait rêver.

 

Références :

Le prix des mocassins Pharrell Chanel n'est pas indiqué, le cardigan Prada est à 1.704 dollars,  les pantalons St Laurent à 990, les manteaux commencent à 1705, des chemises Armani à 525. Si vous  voulez faire des économies en vue de la montre Richard Mille à 982.000, vous choisirez les boxers à 65 et le lot de 3 chemises Human Made à 66.Un conseil : ne radinez pas. Être un mâle bien  comme ils disent chez Mastercard, priceless. Et qui sait, amis lecteurs, vous finirez peut-être sur la couverture de GQ, ce qui fera plaisir à vos mamans, amies, épouses.

Plus sérieusement, il n'est jamais trop tard pour recommander la lecture de l'épatant Mythe de la virilité, de la remarquable philosophe Olivia Gazalé. (éditions Robert Laffont , 2017)


LA VOIX DU POÈTE

 Au pays du business roi, les poètes sont souvent respectés, admirés, révérés, aimés.  Ainsi ne suis-je pas surpris de voir pleine la grande salle du 92nd Sreet Y pour un hommage au poète récemment disparu WS Merwin.

Né à New York, ayant grandi dans le New Jersey et en Pennsylvanie, ce fils de pasteur presbytérien qui, à cinq ans, composait des hymnes, avait obtenu une bourse d’études à Princeton. Il avait vécu dans le Greenwich Village quand c’était encre le phare et le havre des poètes et musiciens désargentés. Puis l’appel de la forêt avait commencé à sonner en lui et il s’était transporté dans le Lot, avant de trouver un sanctuaire sur une île de Hawaï.

Mon merveilleux ami l’écrivain John Burnham Schwartz ouvre la séance. C’est chez John que nous avons rencontré William, compagnon de vie de sa mère Paula. Comme beaucoup des « grands » que j‘ai croisés dans ma vie, j’ai été frappé par sa simplicité, la chaleur humaine spontanée qui émanait de lui, son absence totale de pose – aussi l’attention mutuelle constante que Paula et lui se portait avait quelque chose de rare et de bouleversant.

Plus tard, toujours grâce à John, nous avons assisté à une lecture de William dans le cadre de la « Writers conference » de Sun Valley (Idaho), dont John est le directeur littéraire. L’homme était frêle, les mots clairs et mystérieux, la présence discrète et formidable.

Nous ne l’avons revu qu’une fois à Brooklyn – avec Paula ils passaient l’essentiel de leur temps à Hawaï, répugnant à revenir vers une civilisation qu’il voyait destructrice de tout ce qui selon lui donnait du prix à la vie. Sur son île de Maui, il écrivait ses poèmes (il avait appris le hawaïen pour recueillir des légendes locales et composer une étonnante épopée de l’île, (The Folding Cliffs ), et plantait une petite forêt de palmiers avec Paula. John, qui leur rendait visite le plus souvent qu’il le pouvait – William devenait aveugle et Paula était malade – les voyait allongés ou assis l’un à côté de l’autre, silencieux, se tenant la main. Quand il eut presque complètement perdu la vue, il y avait encore de la poésie en lui : son dernier volume fut dicté. Ensuite il se tut.

John parle de lui. Je sens qu’il contient toute l’émotion en lui – et plusieurs fois je vois les larmes qui lui montent aux yeux, sa voix pourtant habituée à parler en public qui tremble légèrement, son corps qui se crispe. Pour finir, il lit deux poèmes, le second consacré à Paula.

Toute la soirée nous avons entendu des témoignages : éditeurs, poètes, amis, qui s’achevaient par la lecture d’un ou deux poèmes. C’était émouvant, drôle parfois – Paula était presque toujours présente. Et puis après le dernier témoin, une voix a retenti : c’était celle de William, enregistré il y a une quinzaine d’années. Il a lu trois poèmes. Ci-dessous le deuxième :

 

Yesterday

Mon ami dit

Je n’étais pas un bon fils, tu comprends

Et je dis Oui, je comprends

Il dit, je n’allais pas voir mes parents très souvent, tu sais

Et je dis Oui, je sais

Même quand nous habitions la même ville

J’y allais peut-être une fois par mois

Peut-être encore moins

Je dis Oh oui...

Il dit : la dernière que j’ai été voir mon père

Je dis, la dernière fois que j’ai vu mon père

Il dit, la dernière fois que j’ai vu mon père,

Il me posait des questions sur ma vie,

Comment je me débrouillais,

Et puis il est passé dans la pièce à côté

Pour chercher quelque chose qu’il voulait me donner

Oh, dis-je,

Sentant à nouveau le froid de la main de mon père

La dernière fois

Il dit, Et mon père s’est retourné dans l’embrasure de la porte,

M’a vu regarder ma montre

Et il a dit

Tu sais je voudrais que tu restes

Pour parler avec moi

Oh oui, je dis

Mais si tu es occupé, il a dit,

Je ne veux que tu te sentes obligé

Juste parce que je suis là

Je ne dis rien

Il dit : Mon père a dit

Peut-être que tu as un travail important à faire

Ou bien quelqu’un à voir

Et je ne veux pas te retenir

Je regarde par  la fenêtre

Mon ami est plus âgé que moi

Il dit : Et j’ai dit  à mon père que oui, c’était bien ça,

Je me suis levé et je suis parti,

Tu sais,

Alors que je n’avais nulle part où aller

Et rien à faire.

Ensuite la voix de William a dit « Good night » et beaucoup ont cru  qu’il nous disait aurevoir – mais c’était encore un poème – et encore, toujours, pour Paula.

Good Night

Dors doucement, mon vieil amour,

Ma beauté dans l’obscurité

La nuit est un rêve que nous faisons,

Tu le sais, tu le sais,

La nuit est un rêve, tu le sais,

Un vieil amour dans l’obscurité

Qui sans fin t’enveloppe quand tu vas,

Tu le sais

Dans la nuit où tu vas

Dors doucement

Sans fin dans l’obscurité

Dans l’amour que tu sais.

Et puis la voix du poète s’est tue sans s’éteindre. Elle résonnera encore longuement dans les cœurs, réveillant leurs amours vieux ou jeunes et les accompagnant sans fin dans les nuits obscures.

PS. Les deux traductions ci-dessus sont personnelles. Le traducteur français attitré de WS Merwin est Luc de Goustine.


POURQUOI LE MÂLE VA MAL ?

De la grande tradition littéraire américaine du « magazine  writing », presque rien n’est connu en France, où « journalisme » et « littérature » ont le plus souvent été des mondes séparés.

À l’heure où les magazines U.S les plus prestigieux sont en difficulté – la faute à la pub qui rentre mal, à Internet qui engourdit le cerveau des lecteurs – la qualité de beaucoup d’articles reste impressionnante. Ainsi la dernière livraison du célèbre Harper’s  – où à côté des photos d’Irving Penn ou de Cartier Bresson, on trouva notamment autrefois a signature de Truman Capote – propose-t-elle un passionnant essai de Barrett Swanson sur l’état du mâle américain contemporain.

À son meilleur, le magazine writing propose un sujet accrocheur, une recherche approfondie, une histoire structurée et un style personnel. Sous l’influence de certaines de ses stars, comme Norman Mailer ou Hunter Thompson, les années récentes ont vu certains écrivains négliger le travail journalistique ou d’écriture  pour se raconter avec la complaisance des auteurs précités, mais sans leur talent hors norme.  N’ayant rien lu de M. Swanson, je me suis fié à l’accroche de couverture : « Manhood in the age of #metoo »  que le sommaire précise partiellement en indiquant le titre « Men at work » et le sous-titre « Is there a masculine cure for toxic masculinity ? ». Décidé à partir à la rencontre d’une toxicité masculine » dont –  malgré de fréquents rappels à l’ordre d’Edith, ma prof de yoga, mon adorée gouroute – j’ignorais la présence en moi, je me suis plongé dans le récit de M Swanson. Il est structuré autour du compte rendu d’un long week-end dans une « retraite » organisée par la société Evryman – des hommes proposant à des hommes en désarroi de se réunir entre hommes (ce sont des femmes qui font le service, quand même !) dans le but de retrouver une identité masculine nettoyée du poison du machisme. On parle, on se confesse, on écoute, on pleure (beaucoup), on s’encourage, on se donne des tapes dans  le dos et des « high five », on se câline et à la fin du week-end on repart l’âme récurée – non par d’agressives militantes féministes – mais par des hommes comme nous, poil dur et voix douce. Le  talent de M. Swanson est de nous entraîner dans son récit avec honnêteté, justesse et un certain sens du comique. Tout d’abord il a fait son « homework ».Cette crise du mâle, nous apprend-il assez vite, n’est pas une « impression ».  Des statistiques établissent d’inquiétantes proportions (de l’ordre de 80%) d’hommes américains en proie ou la dépression ou à une addiction quelconque ; si l’on ajoute  les tentatives de suicide, l’Amérique  moderne – celle qui a élu comme président M. Trump,  prototype du mâle bien toxique, n’est pas une nation de John Waynes ou de Rambos sûrs de leur virilité, sauf à considérer que sortir son flingue ou son surin sont des signes d’une virilité confiante : le mâle américain est responsable de 80% des crimes avec violences.

Par la variété de ses sources,  son absence de complaisance  quand il se met en scène, son absence de condescendance quand il relate des scènes pouvant prêter à sourire, M. Swanson attire la sympathie. Dans un endroit où l’on pleure beaucoup (l’un des exercices s’intitule « si tu me connaissais, tu saurais que.. » et donne lieu à de torrentielles confessions), on ne pouvait rêver plus accommodant témoin qu’un journaliste dont, nous dit-il, le surnom à l’école était « the sprinkler »  - l’arroseur… Nous faisant découvrir en parallèle l’univers effarant des « iron Johns », ces super-machos dont « super Donald » Trump  est un exemple, il nous invite à une réflexion collective et personnelle subtile et non caricaturale. Un sentiment renforcé vers la fin d’une (longue) lecture, quand l’on s’aperçoit qu’il n’essaie pas de « conclure » : à coups de stages, de thérapies ou de « retraites » ce « nouvel homme »  est-il autre chose qu’ une illusion moderne, voire un sous-produit marketing de plus dans une société  où le désir de se relier à nos semblables a produit un monstre comme « Facebook » et où les « gourous » de toutes obédiences suivent les préceptes enseignés dans les écoles de commerce ? Libre au lecteur (ou à la lectrice) de se faire une opinion personnelle : au moins celle-ci, qui n’est pas et ne peut être « vierge », aura-t-elle été éclairée et enrichie par ce témoignage/enquête mené avec talent.

 

Référence

Harper’s Magazine, numéro de novembre 2019


Melville chez son éditeur

 

 

Avec l'âge, « retiré » de l'édition réelle, je me suis mis à pratiquer l'édition imaginaire. Ainsi puis-je me permettre des dialogues avec quelques écrivains et leur donner mon avis sans gants - ils sont encore jeunes et modestes. Pour les besoins de ma rencontre avec Herman Melville (200 ans cet été - un enfant !), je me suis réincarné en Dan[1].

Dan : Mon cher Herman, je viens de finir ton manuscrit et tu as failli me rendre fou !
Herman : Je suis désolé de contredire un éditeur que j'admire - et qui a notamment aidé mon grand ami Hawthorne à publier sa  merveilleuse Lettre Ecarlate - mais c'est moi qui ai failli devenir fou. Et d'ailleurs, sans doute le suis-je devenu?

- Mon jeune ami, tu as écrit un chef-d'oeuvre. Toutefois?

- Toutefois ?

- C'est un livre impossible, aux limites de l'illisible, et il n'aura aucun succès, donc?

- Donc vous ne voulez pas le publier.

- Au contraire ! C'est mon souhait le plus ardent ! Depuis Frankenstein, je n'ai rien lu d'aussi étrange et diaboliquement puissant. Toutefois?

- Cher Dan, avec toute la considération que vous dois, vos « toutefois » commencent à m'inquiéter?

- Herman, tu as connu des débuts brillants et je dois t'avouer qu'en découvrant le sujet de ton manuscrit, je m'attendais à quelque chose de plus.

- ...classique ?

- Non. Commençons par ta première phrase. « Call me Ishmael. » Ça veut dire quoi exactement ? C'est flou, angoissant pour le lecteur. Tu ne pourrais pas être plus précis et direct, écrire « My name is Ishmael », par exemple ?

- Oui, Dan, je pourrais, mais je préfère ne pas? et j'ai mes raisons, qui ne sont pas un caprice.

- Passons : l'auteur - surtout un grand auteur comme toi - a toujours raison. Quoique? tes premiers chapitres sont intéressants, ils laissent entrevoir une aventure, mais pourquoi cette ambiance biblique, comme si tu  écrivais non un roman, mais un livre de l'Ancien Testament !

- C'est exactement cela, Dan : pas seulement ça, mais en premier lieu. Je voudrais que le lecteur pénètre dans ce livre comme un pécheur pénètre dans une église : avec la crainte de Dieu.

- Mais toutes ces références sont-elles nécessaires ? Jonas encore, je comprends, ça va de soi, mais les lecteurs modernes n'ont pas comme toi fréquenté la Bible depuis l'enfance !

- Ils auraient dû !

- Soit. Mais ces allusions à des moeurs de sauvages, ne sont-elles pas choquantes pour un chrétien ?

- Vous voulez parler de la petite idole de Queequeg ?

- Drôle de nom d'ailleurs, il ne pourrait pas s'appeler « Mardi », par exemple ? Excuse-moi, j'oubliais : tu viens d'utiliser ce titre. Alors « Samedi », ou « Dimanche » ? Un nom que les lecteurs puissent retenir.

- Je vous le redis : je pourrais, mais je préfère ne pas. Et puis j'aime le nom, on dirait un oiseau qui chante sur deux tons : le « quee » long suivi du « queg » bref. Et quand arrivent les deux autres harponneurs, quelle belle musique cela fait ! Daggoo - brève-longue? et Tashtego : brève, brève, brève. Est-ce que cela ne chante pas comme dans un opéra ?

- Mais l'idole, cette répugnante petite tête !

- Dan,  je l'ai apportée de mes voyages dans le Pacifique. Le sauvage, c'est moi.

- Il y a cela, mais ce n'est qu'un détail : dès  tes  premières pages,  tu  sembles  te  complaire dans les allusions à des amours sodomites.

- Parce qu'Ishmael et Queequeg dorment dans le même lit ?

- Et qu'ils se marient selon un rituel païen.

- Melville, je ne peux pas m'arrêter sur chaque détail, sinon notre rendez-vous va être aussi long que ton livre. Toutefois?

- Encore votre « toutefois ».

- Toutefois  tu avoueras qu'il y a beaucoup de pages avant que  ton Pequod ne prenne enfin la mer. Quelques scènes assez vives et plaisamment tournées, mais aussi ce sermon, ces prophéties, ces dialogues?  tu ne pourrais pas couper un peu là-dedans ?

- Oui, je pourrais, mais je préfère ne pas ! 

- Et ensuite, tous ces détails sur la classification des cétacés, tu es sûr qu'ils sont nécessaires ? On a parfois l'impression que tu te prends pour un Cuvier, un Buffon, un Linné.

- Et quand cela serait ? Le lecteur a droit à la plus grande précision.

- Si tu as tant de considération pour eux, pourquoi t'acharner à  les décourager?

- S'ils ne tiennent pas, qu'ils se découragent et quittent le navire !  Nous n'avons pas besoin d'eux.

- À force de le fréquenter, tu as fini par t'identifier à ton capitaine fou !

- Sans aucun doute? comment oserais-je créer le personnage d'un  dément si je ne l'étais moi-même ?

- Revenons-en aux longueurs. Je t'ai  concédé la bible et la cétologie et je te passerai les interminables détails techniques de la chasse à la baleine, car après un effort raisonnable ils permettent d'éclairer d'excellentes scènes d'action. Mais le cours d'économie fait-il partie de ce que le lecteur doit supporter pour mériter ton livre ?

- Le lecteur doit tout supporter, sinon qu'il aille au diable !

- Tu as raison, Achab, c'est toi ! Autre chose : tu as écrit un roman, n'est-ce pas ?

- Je le crois.

- Pas une pièce de théâtre !

- Non? quoique ..

- Pourquoi alors ces chapitres où, se prenant pour Hamlet, tes personnages soliloquent ou se perdent (et nous perdent) dans des dialogues philosophiques ?

- Parce que.

- Et pourquoi, aussi, faut-il tant de chapitres avant d'arriver à apercevoir, enfin, cette fameuse baleine ? Pourquoi également ces innombrables petits romans dans le roman ? On a l'impression qu'à chaque bateau croisé par le Pequod un autre récit s'ouvre et se referme alors que nous, nous attendons toujours cette satanée baleine !

- Dan, vous être un être de culture, sinon nous ne serions pas ici tous les deux à boire de la bière et à discuter? Avez-vous lu les romans anglais et français du XVIIIe siècle ?

- Tu le sais bien sinon tu ne poserais pas la question.

- Vous souvenez-vous de Gil Blas de Santillane ?

- Comment oublier ce chef-d'oeuvre  ?

- Alors vous savez que Le Sage ne se contente pas de raconter les aventures de son héros, il sème son récit de digressions, où les personnages rencontrés s'avancent et racontent à leur tour leur histoire. N'est-ce pas ?

- Si. Et cela donne lieu à quelques longueurs qui peuvent être exaspérantes.

- Ne voyez-vous pas, cher et respecté Dan, qu'il en est de la littérature comme de l'amour : c'est l'attente qui est essentielle, le délice insupportable  des  jours, des heures qui précèdent l'accomplissement charnel. Il faut mériter le plaisir de voir enfin Moby Dick pour mourir avec lui - comme il faut mériter de s'approcher de la conque d'une femme avant de mourir en elle.

- Quand même, Melville,136 chapitres ! Vous ne pourriez pas en couper quelques-uns ?

- Avez-vous déjà désiré une femme ?

- Celle que j'ai épousée.

- Vous est-elle tombée dans les bras au premier regard ?

- Non, il a fallu la convaincre? et sa famille, qui nourrissait des préjugés contre les catholiques et les Irlandais.

- Combien de temps entre votre rencontre et le mariage ?

- Trois ans, je crois.

- Combien de temps dure le voyage du Pequod ? Trois mois ?

- Non, trois ans.

- Et vous voudriez que j'expédie trois ans en trois chapitres ?

- Non ! mais je voudrais éviter que les lecteurs les mieux disposés ne mettent trois ans à lire ton livre.

- J'ai mis trois ans à l'écrire - ils pourraient bien mettre trois ans à le lire, ça ne me dérangerait pas.

- Pour reprendre ton expression favorite, je ne préférerais pas.

- Tant pis.

- Alors tu ne changeras rien ?

- Rien, Dan, désolé, rien de rien.

- Reste le titre : tu ne pourrais pas faire un effort. Puisque ta baleine est dotée de cette effrayante mâchoire, pourquoi pas Les Dents de la mer ?

- Bonne idée, mais décidément je préfère ne pas. Le titre est Moby Dick ou la Baleine et c'est le titre.

- Melville, nous courons à l'échec !

- Dan, courons-y, marchons-y, allons-y.

- Aw right, Herman, let's do this.

 

Référence
Il n'est jamais trop tard pour dire ce que ces petits textes doivent à l'oeil amical et acéré d'une éditrice : chez Susanna Lea Associates/Versilio, Emmanuelle Hardouin prend sur son temps pour les relire, les corriger, les polir et me suggérer d'utiles corrections. Qu'elle en soit remerciée.



[1] Ceci en clin d'oeil  à l'ami Dan Halpern, poète , éditeur, fan des New York Yankees,  et  surtout grand lecteur de Moby Dick et de  Melville.  Selon Dan,  « We dickheads should stick together »


UNE BALEINE AU VILLAGE

Ayant été appelé - non tant pour mes talents propres que pour la tradition que mon nom représente sur place - à être le parrain de la salle de lecture du village de Fontvieille (Bouches-du- Rhône), je reçois des bénévoles qui l'animent des informations régulières sur ses activités. Une fois par mois, les amoureux de la lecture sont conviés à venir partager ou  faire partager leurs passions ou leurs découvertes littéraires. Me trouvant sur place le 30 septembre dernier, j'ai eu la curiosité d'assister à cette réunion. Souhaitais-je présenter un livre ? Why not ?

Face à une assistance d'une vingtaine de personnes,  le lecteur (plus souvent une lectrice : à Fontvieille comme en France, la majorité des lecteurs sont des lectrices) commence par une rapide présentation de son livre choisi, avant d'exprimer les raisons personnelles de son goût (pour le livre, pour l'auteur en général). Belle qualité d'écoute pendant la présentation, puis quelques questions et une brève discussion générale. Quand vient mon tour (en dernier), ma curiosité a été éveillée sur chacun des quatre titres présentés avant moi : je ne les lirai pas forcément mais j'ai ressenti la sincérité et la justesse des émotions exprimées par celles qui les ont racontés.

Je tiens à la main mon exemplaire de Moby Dick : le gros volume de la collection Folio qui propose l'édition préfacée par Jean Giono. Ce n'est pas celle que je viens de relire car j'ai préféré l'anglais d'origine - je l'avais lu en français pour la première fois il y a une cinquantaine d'années, croyant avoir affaire à un roman d'aventures style Fenimore Cooper. Plus je le relis (4e fois), plus je découvre sa folie, son caractère impossible, presque insupportable, et génial. A l'étonnement légèrement inquiet de ma copine d'enfance Marylène qui se demande si je ne suis pas pris d'une crise de démence, je commence par agiter le volume en vociférant : « Ne lisez surtout pas ce livre ! ». Après ce début de pitch peu conventionnel, je raconte son insuccès d'origine et la malédiction qu'il a portée sur l'oeuvre du jeune Melville, dont les premiers ouvrages avaient vogué sur la glamoureuse vague de l'auteur à la mode. Après Moby Dick, Melville connaîtra de considérables difficultés pour se faire éditer et mourra anonyme auteur de plusieurs oeuvres majeures, où dominent ses deux extrêmes : le déchaînement biblique, cétologique et théâtral de Moby Dick et la concision intimiste et bouleversante de Bartleby. Fidèle à mon entrée en matière, je ne cache rien du côté impossible d'une oeuvre qui, illisible à sa publication, l'est restée en devenant un « classique ». En évoquant certains passages, en lisant quelques phrases, j'ai à nouveau les larmes aux yeux : tant d'horreur, tant de beauté !

Tout en me remerciant gentiment à la sortie, quelques-uns des assistants m'ont avoué que malgré mon passionné plaidoyer, ils savaient déjà qu'ils ne le liraient pas. J'ose espérer qu'une baleine blanche à « l'effrayante beauté » (Melville) apparaîtra néanmoins dans leurs rêves et les entraînera dans son sillage - non jusqu'à la destruction finale qui attendent l'infortuné  Pequod  et presque tout son équipage (spoiler alert : il n'y a pas de happy end), mais jusqu'au terrible et durable bonheur qui s'attache à une lecture dont chaque mot s'infiltre dans nos reins, notre coeur, nos poumons - et jusque nos fibres les plus secrètes.

 

Références.

Les lectures proposées le 30 septembre par LILEC.

Sophie : La Confrérie des moines volants, roman de Metin Arditi, édition originale chez Grasset, réédition poche en collection Points. 259 pages

Colette : La Mendiante de Shigatse, nouvelles de Ma Jian, Actes Sud, collection Babel, 119 pages

Marie-Jo : De sang et de lumière, poèmes de Laurent Gaudé, Actes Sud, 112 pages

Antoine : Moby Dick, roman d'Herman Melville, préface de Jean Giono, traduction de  Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono, collection Folio, 741pages.

LILEC : assolilec@gmail .com. salle Antonin Moissiard à Fontvieille, ouvert les lundis, vendredis et samedis  matins de 9h à 12H30, et les lundis et mercredis après-midi de 15H  à 18H30.

Prochaine réunion de lectures : le 28 octobre à 17 heures.

A suivre : du Moby Dick, encore !

 


Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.