Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


CE QUI N'INTERESSE PERSONNE

Certains veulent que Tchekhov soit parti pour Sakhaline afin d'oublier un chagrin d'amour, d'autres pour émuler Dostoïevski et sa Maison des Morts. Or la vérité, il suffit de la lire de sa propre plume, à la fois dans ce récit qui marque son entrée en littérature, et dans la correspondance qui l'accompagne. Pourquoi un jeune médecin, déjà tuberculeux, entreprend-il ce voyage épuisant ? parce que, écrit-il, cela n'intéresse personne. 


FRAGMENTATION

 Selon la théorie familière d'Isaiah Berlin, tirée d'un fragment d'Anacréon, nous sommes des renards ou des hérissons : les renards courent dans tous les sens, et les hérissons font toujours la même chose. Appliquée aux écrivains, cette théorie peut être amusante, à condition de la tordre dans tous les sens et de s'amuser avec. Pour ce qui me concerne, je suis un renard malheureux, persuadé qu'il est en fait (tout au fond) un hérisson.


DEDICACE

Quand j'avais quinze ans, mon grand-père, le surréaliste André Thirion, publia le livre Révolutionnaires sans révolution qui, presque quarante ans plus tard, demeure l'un des témoignages majeurs pour comprendre l'histoire du surréalisme. Sur mon exemplaire figure la dédicace suivante : « Il est dans l'ordre des choses qu'une ou deux générations d'être humains soient en position de croire qu'ils remplissent, enfin, le tonneau des Danaïdes. Je souhaite, Antoine, que tu sois de ceux-là et que cette dédicace te porte, néanmoins, à ne jamais négliger les Danaïdes pour le tonneau. »


PERES ET FILS

 Yvan Audouard, écrivain français


Au mois de mars 2011 paraît mon nouveau livre, « le Rendez-vous de Saigon ». Il parle de mon père et de moi, mais aussi de son père et de mes fils. Il retrace des filiations souterraines et peut-être imaginaires, mais qui n'en exercent pas moins sur nos vies des influences lunaires. J'ai eu du mal à écrire « nouveau » car j'ai écrit ce texte quelques mois après la mort de mon père, il y a bientôt sept ans. Et puis je l'ai perdu, physiquement perdu : pas imprimé, disque dur crashé. Il a fallu le « hasard » d'un disque de récupération pour le voir refaire surface. L'oubli étant la principale capacité de ma mémoire, je l'ai vu ressurgir avec surprise. Certains écrivent : je me souviens de tout. Et moi : je ne me souviens de rien. Et pourtant de ce rien émergent des fragments. En voici un.

 


TRACES

De sa jeunesse Truman Capote avait gardé le souvenir de ses "classes" d'écrivain quand, n'ayant pas encore renoncé à son rêve de devenir danseur de claquettes, il notait sur des carnets, sans ordre ni suite, toutes les observations qui lui passaient par la tête - bribes de conversation, slogans d'affiches, chansons, morceaux de portraits. C'est ainsi que chez lui s'aiguise le sens de la précision, celui du détail, qui en fait à la fois un élément littéraire essentiel (par la force symbolique parfois mystérieuse qu'il exerce) et un élément journalistique central. Exemples...


ELOGE DU FOUET

Dans sa préface à Musique pour les Caméléons, Truman Capote écrit cette phrase qui résonnera à travers le corps de tout écrivain. « Quand Dieu te fait ce présent [le don de l'écriture], il te tend en même temps un fouet ; et ce fouet est aux seules fins de l'auto-flagellation. » Il ne s'agît pas d'une confession intime sur les tendances sexuelles de l'auteur, ni d'une banale variation sur le thème de la souffrance du créateur, mais d'une réflexion inspirée par des années de métier.


LETTRE D'INSULTES

Il y a quelque temps, j'ai reçu une lettre d'insultes d'une dame à propos de mon roman « l'Arabe », m'accusant de voir le mal partout, d'avoir l'esprit diaboliquement tourné et me souhaitant tout l'insuccès possible.


CYNISME TRANQUILLE

Lilian Ross (dessin du New Yorker)

Un ami du New York Times nous a révélé un soir les trois secrets les mieux gardés du vrai journaliste. Le premier: ne jamais faire confiance à un journaliste. le deuxième: ne jamais faire confiance à un journaliste. Le troisième: ne jamais faire confiance à un journaliste. Nous avons trouvé ça drôle. Je ne suis pas sûr que ça le soit tant que ça.


MONSIEUR LE CONSUL

 Il y a trente ans, nous rêvions ensemble de ce que serait le monde si nous l'envahissions avec nos âmes maladroites et nos belles intentions. Dans une vallée de l'Atlas, au Kurdistan, en Afghanistan, à Haïti - et même en France - il n'a cessé d'y croire. Malgré le pessimisme - qui m'incite à craindre que si le destin avait le caprice de nous confier le pouvoir nous ferions autant de morts que les autres au nom de l'établissement du bien, sa foi conforte mes doutes. Ce portrait a été publié dans le magazine du "Monde" en octobre 2008.


LA LECTURE COMME MANQUE (2)

 

Yu Hua, toujours lui, rapporte qu'à la période, après la Révolution culturelle, où des livres se trouvèrent à nouveau disponibles, une avidité extraordinaire s'empara de tous Les quelques exemplaires des classiques du roman du XIXe siècle (les Balzac, Tolstoï et autres Dickens, autrefois qualifiés d'"herbes vénéneuses") circulaient à la manière de biens précieux. Le problème était qu'à force de passer de main en main, ils se dépouillaient peu à peu : peu importe pour la couverture, le titre, le nom de l'auteur, mais il était frustrant de lire des histoires où manquaient le début et la fin, et où des pages au milieu avaient été arrachées.


 


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