Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


LE CHEMIN DE NOTRE VIE

« Nel mezzo del cammin di nostra vita.. » « Au milieu du chemin de notre vie... » Le célèbre premier vers de « l'Enfer » de Dante nous le rappelle : ce que nous lisons d'abord, le début, n'est qu'un milieu. Beaucoup d'histoires sont dites commencer « in medias res » - comme si une porte s'ouvrait dans la vie, parfois avec douceur, parfois avec brutalité.


COMME LA FLAMME DEVORE LE BOIS

La vérité par le mensonge, écrivait Vargas Llosa, et la formule est trop habile pour être tout à fait recevable - et puis c'est le mensonge qui nous attire en elle alors que son terme le plus important est le premier : la vérité. J'en vois qui vont grincer : mettre la littérature sur ce terrain, ce serait l'envoyer sur la pente glissante du moralisme qui, comme chacun sait, se termine en bondieuserie ou en réalisme socialiste. C'est un faux procès.


UNE MANIERE D'ETRE LA

« Un vrai reporter, écrit Kapuscinski, n?habite pas au Hilton, mais dort là où dorment les héros de ses récits ; il mange et boit la même chose qu?eux. Un texte honnête ne peut naître que de cette manière. » Chez Kapuscinski, l?humilité est une forme d?exigence supérieure, pas éloignée de l?ascèse, voire du martyre. L?homme était peut-être plus fier de toutes les maladies qu?il avait attrapées que des quelque quarante coups d?état auxquels il avait assisté.

 


UNE NOUVELLE HISTOIRE

Dans un passage célèbre de « Paris est une fête », Hemingway écrit : « Parfois, lorsque je commençais une nouvelle histoire et n'arrivais pas à la faire décoller, je me levais et je regardais les toits de Paris en pensant: « Ne te fais pas de souci. Tu écris depuis toujours, tu écriras aujourd'hui. Tu dois seulement écrire une phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses. » Et finalement j'écrivais une phrase vraie, et je continuais à partir de là.


VOIES NAVIGABLES

« Dieu me garde de parler de ce que je ne connais pas? » Comme tous les conseils de Tchékhov, celui-ci est empreint d'une tranquille sagesse : combien de fois les écrivains devraient se garder de s'engager dans un domaine dont leur fréquentation est limitée. On éviterait deux des maux courants de la littérature médiocre : le cliché et la pirouette. D'un article récent cité par Simon Leys, je tire un contre-exemple amusant et profond.


UN ONGLE TRANSPARENT ET FRAGILE

Je lus « le Portail », de François Bizot, une nuit de septembre 2000, nuit amère et brûlante d'où j'émergeai épuisé, comme si j'avais été battu ; il entra aussitôt dans ce petit nombre des livres dont on peut dire sans excès qu'ils ont « changé votre vie ». Ce double récit est dominé par la présence fantomatique, et pourtant bien réelle, des Khmers rouges dont il fut le détenu. Mais ce survivant, ce grand ethnologue, cet humaniste dominé par l'inquiétude,  est aussi un écrivain qui a longuement mûri. Son univers littéraire est habité de cris d'oiseaux, d'arbres aux racines géantes, de pousses écrasées dont l'odeur se répand sur la terre, où s'attarde le vent froid qui souffle des bambous.


LA LECON RUSSE

Dans la conception romantique dominante, vulgarisée dans la forme commune par l'industrie hollywoodienne, l'émotion est maîtresse. Je ne veux pas dire par là que créer de l'émotion soit en soit répréhensible, mais que celle-ci devenue à la fois prétexte et un but en soi, les buts souterrains de l'écriture ' le chaos devenu sens, l'ordre du monde reconstitué ' passent à la trappe. Plus encore, l'émotion remplace chez l'écrivain le daimôn goethéen, elle est à la fois inspiration et justification. Une telle littérature ne peut déboucher que sur le sentimentalisme et le cliché. Tout autre est ce que j'ai envie d'appeler « la leçon russe ». C'est le « coeur froid » de Tchekhov, c'est la neutralité chère à Brodsky.


DIEU EST DANS LES DETAILS

Francine Prose (ce n'est pas un pseudonyme) raconte dans un ouvrage aussi documenté qu'amusant (« Reading like a writer ») l'anecdote suivante : la scène est dans un séminaire de développement personnel. Une atmosphère électrique règne depuis qu'un des participants, invité à raconter une histoire personnelle, s'est lancé dans une série de récits pornographiques mettant en scène sa femme, dans des situations humiliantes.


ENTRE FRAGMENTS ET UNITE

C'est l'une de ces phrases familières, l'une de celles qui se sont tellement mêlées au langage courant qu'elles rodent tout près des clichés. « Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois,?» Dans son dernier livre, la Cité des Mots, Alberto Manguel rapporte la genèse du passage célèbre dans lequel Montaigne exprime, en des termes d'une éloquence qui nous émeut encore à plus de quatre siècles de distance, son amitié avec La Boétie - et au-delà, l'essence même de ce sentiment.


DANS LA JUNGLE DES IMAGES

Chaque écrivain génère son propre univers d'images et, lecteurs attentifs, nous pourrions reconnaître un style (et son auteur) rien qu'à sa façon d'associer deux mots, deux univers, deux plans sensoriels. Les âmes des hommes perdues dans les reflets changeants de la mer, elle-même mélangée au ciel : c'est Joseph Conrad. Des incendies rougeoyants de blé : c'est Maupassant, etc. Le plus grand écrivain vietnamien contemporain, Duong Thu Huong, a ainsi sa manière tout à elle de nous entraîner dans la jungle des mots.

 

 

 


Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.