Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (2)

Bizot, si tu me lis jusqu'au bout des 12 épisodes, je vais te convaincre d'une seule chose : Truffaut, c'est pas ce que tu crois.

MBE[1] : c'est pas des histoires de couples et de coucheries du type « Jean-Claude aime Nathalie qui préfère Paul qui est marié avec Colette, secrètement amoureuse d'Antoine et à la fin tout le monde mange ensemble » ?

Moi : oui, il y a bien des histoires de couples, mais il y a aussi ? et plus souvent? des trios amoureux. Et très peu de repas.

MBE : du triolisme ?

Moi : non, le cul français années 1970 va plutôt chercher du côté de José Bénazéraf[2]. C'est pas qu'il n'y ait pas de sexe dans les films de Truffaut, mais il est suggéré plus que montré.

Puisque je me suis lancé dans ce qu'il n'y a pas chez Truffaut, je peux esquisser une théologie négative[3] de sa filmographie.

Il n'y a pas de films de guerre chez Truffaut, pas de films fantastiques (un seul de science-fiction, mais si « barré » qu'il n'appartient pas au genre), pas de films de gangsters.

Pour ces derniers, si Truffaut n'en a jamais réalisé ce n'est pas, je crois, parce qu'il n'aimait pas les films de gangsters, c'est plutôt, dit-il quelque part, qu'il n'aimait pas les gangsters, ne les comprenait pas, ne s'intéressait pas à eux et n'aurait donc pas pu les filmer. Les seuls gangsters qu'il montre (dans Tirez sur le pianiste, je crois, et dans Vivement dimanche) sont des gangsters qu'on croirait droit sortis des vieux films de burlesque ou des traductions françaises des polars américains de la Série noire. Ils ont beau être revêtus de tenues de gangsters et armés de flingues de gangsters, il n'est pas facile de les prendre au sérieux.

Je crois que Truffaut filmait ce qu'il aimait : enfants, hommes, femmes (surtout), dont il scrutait les visages avec l'intensité d'un guetteur/chasseur ou d'un chercheur de trésor[4]. Même si aucun de ses films ne bascule dans l'onirisme ou le fantastique, même « poétisé » à la mode Cocteau, je crois qu'à sa façon il filmait aussi les esprits, les fantômes, l'immatérialité des êtres qui, absents, nous sont quand même présents ; quand pendant les deux heures de L'Histoire d'Adèle H., un film pratiquement vide de toute action, il filme, fasciné, le visage de la jeune Isabelle Adjani, il nous donne à voir en permanence l'image impossible qu'elle porte comme une obsession et une blessure : celle d'un homme qu'elle a suivi par amour aux confins de la terre et qu'elle ne reconnaît même pas lorsque, fugitivement, elle l'aperçoit dans une rue. Dans La Chambre verte, le personnage central, qu'il interprète, éclaire de milliers de bougies une chapelle désaffectée qu'il dédie à « ses morts » : femme aimée, amis décédés, artistes admirés, comme si par ces flammes fragiles et la « magie du cinéma », il redonnait vie à tous les noyés de la vaste mer des disparus dont la houle vit en nous quand les aimés ne sont plus, et baigne nos flancs de ses flots mélancoliques. (À suivre.)



[1] Mon Bizot embarqué (voir épisode 1 ? 06/05/2021).

[2] 1922-2012, actif de 1963 à 1999, auteur notamment de La Soubrette perverse (1974) et de La Veuve lubrique (1984).

[3] Démonstration de l'existence de Dieu par la recension de ce qu'il n'est pas.

[4] Dans une lettre de 1951 à Éric Rohmer, il écrit : « Si vous faites un film, n'oubliez pas que [?] le cinéma consiste à faire faire de belles choses à de belles femmes » (Jean-George Auriol, rédacteur en chef de La Revue du cinéma).


TRUFFAUT L'HOMME QUI AIMAIT

Bizot, avec qui je partage (presque) tout, me dit trouver mon obsession actuelle des films de François Truffaut (presque[2]) aussi exotique que ma passion pour l'Olympique de Marseille. Non qu'il supporte le Paris-Qatar-Saint-Germain, ce qu'à Dieu ne plaise, mais autant le spectacle d'un match de rugby (surtout France-Angleterre) éveille en lui des émotions qui, pour être prévisibles (l'Angleterre gagne à la fin), n'en sont pas moins puissantes et incontrôlables, autant l'idée même du football ne provoque chez lui que l'indifférence ou l'invincible ennui.

François Truffaut avait-il le moindre intérêt pour le sport ? Pas que je sache, et il n'y en a, sauf erreur, aucun indice dans ses quatorze films. Des Quatre Cents Coups (1959) à Vivement dimanche (1983), pas un stade, pas un ballon rond ou ovale et si le jeune Antoine Doinel/Jean-Pierre Léaud court sur une plage, ce n'est pas en mode Chariots de feu pour se préparer aux Jeux olympiques, mais pour échapper aux rigueurs du centre où il est « rééduqué », c'est-à-dire détenu. On doit bien voir tel ou tel personnage à bicyclette, mais c'est pas l'ambiance Tour de France ou Paris-Roubaix. Pour en revenir à Doinel, l'effort physique et la concentration mentale ne sont pas absents de sa carrière mais rien dans ses vies professionnelles (de réceptionniste d'hôtel, de détective privé, de coloriste de fleurs, de vendeur de chaussures, de réparateur de télévisions, d'écrivain) ou dans sa vie privée n'indique le moindre goût pour la pratique ou le spectacle du sport.

Ça y est, j'ai trouvé un point commun entre Truffaut et Bizot : ils s'en foutent du foot.

Ce n'est qu'un début et j'avance coup sur coup les trois petits pions  (non, cinq !) qui administreront à Bizot la preuve que Truffaut n'est pas si éloigné de lui qu'il le croit :

1. - Ils s'appellent tous les deux François. Tu me diras, ça va pas loin car des François, dans les années 1930 (Truffaut, 1932 ; Bizot, 1939) il y en avait des palanquées - et même des Françoise (môman, 1933.)

2. - Vers la fin de sa vie, Truffaut a tourné deux films avec Gérard Depardieu, et Bizot est le grand-père du plus jeune fils de Depardieu, Jean.

3. - Ils ont tous les deux une fille prénommée Laura.

4. - Truffaut a tourné deux films avec Deneuve en vedette et Bizot a vu une fois Deneuve entrer dans un restaurant, il y a vingt ans - je n'entre pas dans les détails, mais si j'en crois mon ami, elle n'était déjà plus ni la séduisante et dangereuse Marion Vergano de La Sirène du Mississippi, ni la séduisante et courageuse Marion Steiner du Dernier Métro.

5. - Un des écrivains fétiches de Truffaut était Proust. Je ne sais pas s'il avait lu Ernst Jünger qui, avec Marcel, est le héros littéraire de Bizot - mais pour employer une expression bizotesque (bizotienne ?), « c'est quand même pas rien ».

Bizot, je sens que tu n'es pas convaincu. Pourtant, je te promets, pas besoin de casser ta tirelire pour acheter des DVD, il y a plein de Truffaut (pas Truffauts, je crois) disponibles sur Netflix ou Mubi - je sais que tu es abonné, ne serait-ce que pour voir et revoir l'intégrale des Soprano. Je reconnais que les journées sont courtes, quand on est octogénaire, qu'on travaille depuis quarante ans sur une « somme » consacrée au bouddhisme des Khmers et qu'on a « presque fini » depuis quinze ans : quelques virgules à déplacer, quelques centaines d'articles à lire, une dizaine de gros manuscrits en sanskrit ou en khmer à consulter - sans compter le chien à nourrir - on va pas s'arrêter pour regarder The Voice ou Koh-Lanta.

Mon Bizot embarqué (MBE[3]) : « Exact. Idem pour Truffaut. »

Moi : « Tu sais, ça vaut vraiment la peine d'y regarder de plus près. »

Le vrai Bizot[4] : « Truffaut, c'est bien lui qui a réalisé les films où il y a tout le temps ce petit brun agité qui a un phrasé exaspérant ? »

Moi : « Jean-Pierre Léaud, tu veux dire ? »

Bizot : « Ouais, ça doit bien être ce nom-là. »

Sur les noms des dieux du panthéon bouddhiste, les rois des dynasties angkoriennes et la mafia du New Jersey version Soprano, Bizot est imbattable mais il a raté la majeure partie des années 1960 en France, moyennant quoi il est passé à côté de Sacha Distel[5], Jean Gabin deuxième manière, Sheila, Alain Robbe-Grillet ou les Charlots. Et Truffaut, donc.

Donc on en était à Jean-Pierre Léaud qui n'a pas joué queDoinel, même chez Truffaut, mais qui reste associé aux aventures cinématographiques du jeune Antoine.

Doinel est à bien des égards une projection poussée d'un être hybride additionnant Truffaut et Léaud, mais Truffaut est loin de se limiter à lui.

À voir ou revoir ses films, non seulement mon admiration pour le cinéaste croît, mais je me compose le portrait d'un homme que j'aurais aimé, l'un de ceux qui éveillent chez nous le sentiment d'amitié sans réserve (dans mon cas, Tchekhov et Camus pour le passé, Bizot et Todorov pour le présent). Je me refuse à considérer Tzvetan comme mort, et je donne une cinquantaine d'années à Bizot pour finir une première version acceptable de sa Summa buddhista.

Ça me fait bizarre de m'en souvenir parce que j'ai participé à sa création, mais l'idée de base de la partie blog du slog était de faire des textes courts - 300 mots, c'est plus que Twitter mais ça reste assez compact. Je sais pas si c'est un effet de l'âge, mais depuis quelque temps j'ai plus de mal à faire court - et pourtant je prends le temps? J'ai dû découper ce Truffaut, d'abord en deux, puis en trois? maintenant j'en suis à douze épisodes, dont ce qui précède est le premier. (À suivre, donc.)



[1] Non fake note de Malcampo : «  Ça me fait un point commun avec Bizot. Je connais 3 noms de d'ex-footballeurs : Cantona à cause de sa personnalité et parce qu'il me fait marrer, Lizarazu parce qu'il est beau et Zidane, je ne sais pas pourquoi. »

 

[2] Comme le « quoique », le « presque » était l'un des mots fétiches du très regretté Guy Leverve - une de ces rares personnes dont l'oeuvre aura été d'être, tout simplement - ce qui n'est pas donné à n'importe qui. Naître est à la portée de n'importe quel imbécile. Être, c'est une autre affaire, qui ne se résume pas à la gestion des fonctions et à l'accomplissement des gestes basiques permettant survie et subsistance jusqu'à l'Égalisation finale. Ceux qui l'ont connu le savent : Guy était, intensément, colériquement, amoureusement, et c'est pas grave qu'il n'ait pas laissé d'oeuvre en volume (quoique).

 

[3] Marrant, ça fait member of the British Empire et s'il y a une nation que Bizot déteste autant qu'il l'admire - ou admire autant qu'il la déteste -, c'est la nation britannique.

[4] I guarantee it.

[5] Désolé pour un fan égaré de ce chanteur, mais je crois qu'on peut s'en passer. Idem pour Sheila, et Robbe-Grillet, même si je dois peiner mon amie Dominique, lectrice de ce slog et amatrice d'ARB ( La Jalousie  ou  les Gommes,  je ne suis plus trop sûr duquel). Les Charlots, en revanche, c'est  important? comme les Gendarmes avec Louis de Funès  (18 films de 1964 à 1982, environ 40  millions d'entrées en France) et les Don Camillo  avec Fernandel (5 films de 1952 à  1965, plus de 30 millions d'entrées en Europe)


OUT THERE AND FAR OUT

(Rivette 3)

J'ai vu des trucs barrés au cinéma, mais plus barré que ça, je ne  croyais  pas  que  ça puisse exister[2] : ça s'appelle Out One et c'est un truc - je ne sais pas encore comment l'appeler - réalisé par Jacques Rivette en 1970-1971 ; comme pour La Roue d'Abel Gance (cf. mon post récent), j'ai d'abord vu la version « courte » (Out 1. Spectre, 4 heures 20 minutes seulement). J'ai adoré, mais j'ai pas compris grand-chose. En enchaînant sur la version longue (Noli me tangere[3], 12 heures 50 minutes) je me suis dit que j'allais mieux comprendre. J'ai adoré aussi et j'ai toujours pas compris grand-chose, ce qui n'a pas plus d'importance que dans Twin Peaks, réalisé (est-ce pure coïncidence ?) vingt ans pile après Out 1. Il y a d'ailleurs des tas de points communs entre Rivette, un des cinéastes les plus « intellectuels » de la Nouvelle Vague, et David Lynch, le rêveur fou de Missoula, Montana, un autre grand « égareur » du cinéma.

Qu'est-ce, donc, que Out 1 ?

Ce peut être l'histoire de Thomas (Michael Lonsdale), celle de Colin (Jean-Pierre Léaud), de Frédérique (Juliet Berto), Lucie (Françoise Fabian), Pauline (Bulle Ogier), Nicolas (Marcel Bozonnet), Sarah (Bernadette Laffont), Marie (Hermine Karagheuz[4]), Lili (Monique Moretti), Étienne (Jacques Doniol-Valcroze), de Béatrice (Edwine Moatti), d'Elaine (Karen Puig)? J'en perds le compte. Celle aussi des tas de personnages secondaires qu'on ne voit qu'une fois, des petits arnaqueurs, deux pornographes, des truands, un professeur de littérature, une Miss Blandish, un joueur de foot, un noctambule, des silhouettes furtives. Et je ne compte pas le fantôme, les disparus, ceux dont on prononce le nom, mais qu'on ne voit jamais. Un film raisonnable n'essaierait pas de raconter autant d'histoires à la fois, y compris celles qu'on ne voit pas, qui se sont déroulées dans le passé ou hors champ, mais Out 1 est un film fou. Un post raisonnable ne tenterait même pas de résumer Out 1, car Out 1 n'est pas résumable - d'ailleurs je n'essaie pas de le résumer, simplement de l'évoquer, à la manière d'une séance de spiritisme[5] où des formes manifestent leur présence.

Qui sont-ils ?

Thomas est-il un metteur en scène avant-gardiste préparant une version moderne du Prométhée délivré d'Eschyle ? N'est-il pas plutôt au centre des treize membres d'un complot mystérieux dont on ne connaîtra ni la nature exacte ni les contours, même flous, et dont Colin est (ou n'est pas) partie prenante ? by the way, le statut sentimental de Thomas sur facelivre semble être « it's complicated ».  - il était avec Lili, il est maintenant avec Béatrice et tente de séduire Sarah.  Pourquoi  Lili  monte-t-elle précisément au même moment que son ex  une autre tragédie d'Eschyle, Les Sept contre Thèbes ? Les répétitions des deux pièces se déroulent-elles dans le même théâtre ? Sont-elles destinées à déboucher sur un spectacle ?

Pauline, qui s'appelle aussi Émilie, est-elle la propriétaire d'une boutique hippie nommée L'Angle du hasard ? L'âme fondatrice d'une nouvelle revue au projet éditorial flou auquel Colin tente de se joindre ? Une membre des Treize ?

Colin lui-même, qui flotte entre ces différents univers, est-il un sourd-muet qui récolte des oboles plus ou moins spontanées aux terrasses des bistrots parisiens ? Un journaliste de Paris Jour qui enquête sur des crimes passionnels sanglants ? Un vagabond cherchant à se désennuyer ? Un des Treize ? Qui lui envoie ces messages mystérieux l'invitant à se mettre sur la piste des Treize ?

Frédérique est-elle une voleuse à la manque, une âme en peine ? Que fait-elle assise dans son gourbi à jouer avec des couteaux qui, défiant la règle tchekhovienne, ne servent ultérieurement à aucune agression, aucun meurtre ? Pourquoi vole-t-elle un paquet de lettres à Étienne ? Est-ce pour l'amusement ou l'argent qu'elle tente ensuite de se lancer dans un chantage pour lui rendre ces lettres dont il prétend d'ailleurs n'avoir que faire ? Où est passé le père des jumeaux de Pauline ? Pourquoi Sarah, dont le premier roman a obtenu un grand succès, a-t-elle tant de peine à en écrire un second ? Et pourquoi Thomas vient-il la chercher à l'Obade, où elle s'est réfugiée, pour lui demander de le suivre à Paris pour juger l'état de sa mise en scène ? Quelle est l'identité du fantôme qui habite l'Obade ? Qui est Pierre, l'ex de Sarah qui a inspiré son premier roman autobiographique ? Plusieurs personnages en parlent, et il est souvent mentionné comme un membre important de Treize ; mais on ne le voit jamais. Pourquoi Marlon (Jean-François Stévenin[6]) casse-t-il la gueule à Frédérique au comptoir d'un bistrot ? Pourquoi Etienne, à qui Frédérique a dérobé les  lettres, n'est-il pas tenté par l'invitation de Thomas à réactiver les Treize en sommeil depuis plusieurs années ? Et d'ailleurs, quelle a été leur action, et quel serait le nouveau projet ?

Où se déroule Out 1 ? Pour l'essentiel à Paris, car - et c'est un autre trait commun avec Balzac  et Truffaut - Rivette est un obsédé de Paris, le Paris de jour et le Paris de nuit, le Paris des bistrots, celui des grandes places, celui des passages ou des recoins. L'Angle du hasard, la boutique de Pauline, est proche de la rue Sainte-Opportune, dont on aperçoit la plaque ; c'est le quartier où se déroule une partie de l'action de Ferragus, le premier récit des trois qui, avec la préface, composent L'Histoire des Treize[7]. Comme chez Truffaut il y a ce goût des toits de Paris, les apparitions de la tour Eiffel - et puis les escaliers des immeubles parisiens, larges ou crapoteux, les couloirs plongés dans l'ombre. Peu des autres lieux signatures de la capitale : ni Arc de triomphe, ni Notre-Dame ni le Louvre, aucune gare. Le XVe  des bords de Seine, les environs de la Bastille? L'arrière du Moulin Rouge, des péniches sur la Seine, les voitures qu'on voyait alors dans les rues de Paris, celles que conduisait ma maman : SIMCA 1300, Peugeot 404, DS? ces autos-là, on ne les voit plus, ce Paris-là a tellement changé qu'on le reconnaît à peine.

 Treize à la douzaine

Que raconte Out 1 ? C'est une adaptation de L'Histoire des Treize, un cycle dont Balzac a écrit la préface, mais dont les trois romans qui suivent n'éclaircissent en rien les détails qui restent nébuleux. Dans une scène délicieuse Colin, prétendant encore être sourd-muet, pose par écrit toute une série de questions plus ou moins cohérentes à un maître des études balzaciennes joué avec un sérieux professoral par Éric Rohmer - une des très rares apparitions à l'écran de l'autre pôle intello[8] de la Nouvelle Vague, un homme qui cacha longtemps à sa maman qu'il était cinéaste comme d'autres cachent leur homosexualité à la leur. Pour un homme qui n'aime pas se montrer, il prend visiblement beaucoup de plaisir à jouer ce qu'il était dans la vie civile - un prof, peut-être pas aussi « donneur de leçons » (qu'est-ce qu'il met à ce pauvre Colin pour une pauvre petite faute d'orthographe[9] !), mais assez sûr de ses références pour être décidé dans ses jugements. Éclaire-t-il un Léaud effaré sur la présence des Treize dans l'oeuvre balzacienne ? Pas vraiment. Et à la question posée par le naïf de savoir s'il existe aujourd'hui des associations comparables à celle des Treize, il refuse de répondre[10]. Dès lors, comme l'infortuné Colin devenu importun aux yeux d'un maître trop sévère, nous voici livrés à nous-mêmes, furetant pour collectionner les indices.

Balzac, un des dieux de Truffaut, est aussi l'un de ceux de Rivette, et depuis son premier, Paris nous appartient,il sème ses films d'allusions ou de références balzaciennes. Par la bouche du maître balzacien/Rohmer passent les raisons premières de l'attachement du cinéaste à l'écrivain : le goût des complots, des sociétés secrètes, l'obsession d'un « dessous des cartes » ignoré du commun des mortels et où Out 1 se joue. À relire la préface où Balzac esquisse son projet, il est difficile d'en extraire des précisions : les Treize sont-ils une émanation du deep state, version xixe siècle, une société de secours mutuel de puissants prisant la discrétion[11], une association criminelle ? Un peu tout cela.

Léaud[12], acteur transversal de la Nouvelle Vague que se partageront Truffaut, Rivette et Godard, est ici assez éloigné du personnage d'Antoine Doinel ; quoiqu'ils partagent une naïveté adolescente du sentiment amoureux, et Balzac les unit - Colin se promène partout avec son volume des Treize, Doinel lisait Le Lys dans la vallée au début de Baisers volés ; devenu Claude dans Les Deux Anglaises et le Continent, du même Truffaut, c'est encore Balzac qu'il lit - et un buste de l'écrivain trône dans le salon de sa maman. Hors Léaud, Truffaut fait de Pierre Lachenay (Jean Desailly), le personnage masculin principal de La Peau douce, un spécialiste de Balzac. Pour en revenir à Rivette, l'hommage est oblique, mais évident quand il intitule un de ses cycles Scènes de la vie parallèle : rien de moins balzacien que Duelle et Noroît (more on this une autre fois), mais la signature d'une intention, une filiation (secrète, souterraine, comme il se doit).

Traces des Treize dans Out 1 : l'histoire débute le 13 avril 1970, Colin se balade avec une feuille où est inscrite la question « Suis-je un des Treize ? » ; l'Obade qui abrite la semi-retraite de Sarah est donné par Balzac comme le nom du refuge de ses treize complotistes innommés ; hors Thomas, plusieurs personnages semblent être ou avoir été impliqués dans un vaste complot ; la version complète du film (Noli me tangere) dure 13 heures[13]. Le lien entre les Treize et La Chasse au Snark, de Lewis Carroll, dont Colin recopie des passages qu'il croise avec les thèmes des Treize, et dont il lit même un extrait en anglais à un moment (accent français, mais pas mal) ? I don't know.

À Pauline, qui l'autorise à lui poser « cinq questions » (« non, se reprend-elle, trois ! »), il n'en pose que deux : « suis-je un des Treize ? » puis « faites-vous partie des Treize ? ». « Alors tu veux bien être madame Treize ? » demande Thomas à Sarah qui vient de noter qu'il « voyage nombreux », une expression qu'il ne connaît pas ou prétend ne pas connaître[14] ; il s'en sort par une boutade : « Moi ? Je voyage à douze, ou treize. » Dans les lettres qu'elle a volées à Étienne, Frédérique lit sans la comprendre une mention des Dévorants (Ferragus) puis une référence au pacte des Treize dont Pierre est membre, comme Igor (autre personnage invisible, car disparu) et Lucie, qui s'est retirée du pacte et habite 13, rue Saint-Louis-en-l'Île[15]. Il existe encore d'autres indices, c'est certain qu'un « rivettiste » (ou « rivettologue » ou « rivettomane ») a pris soin de les réunir pour une thèse ou son plaisir, comme notre voisin de Fontvieille Charles Mourgues collectionnait les sobriquets des carriers ou les noms des vallons dans la colline ; pris dans le plaisir « lynchien » de flotter dans un univers où les repères sont destinés à perdre le spectateur plutôt qu'à le guider, je ne les ai pas notés.

Sous hypnose

Je compte dans le film 26 personnages significatifs, dont 13 sont importants : est-ce moi qui hallucine ? Peut-être. Je ne serais pas surpris que tournant un film dont les acteurs survivants[16] racontent qu'il était en grande partie improvisé, dans son étrange et paradoxal combo personnel d'austérité et de surréalisme mystificateur, Rivette n'ait choisi ces nombres (2 × 13 = 26, n'est-ce pas ?) intentionnellement. Il n'a pas poussé le goût mathématique jusqu'à découper Noli me tangere en 13 épisodes : il n'y en a que huit, de durées très inégales, de 71 minutes (épisode 8) à 105 (épisode 3) et si j'en crois le chef opérateur légendaire Pierre-William Glenn, les plans-séquences ont la durée d'une bobine : 11 minutes, pas 13 ; j'ai espéré qu'il y avait 13 séquences par épisode, mais non, c'est inégal, d'autant que Rivette, d'un épisode à l'autre, fait défiler quelques photos genre « dans les épisodes précédents » qui ne sont pas là pour « expliquer » l'inexplicable, démêler l'indémêlable ou cerner l'indiscernable, mais pour approfondir le trouble, cette impression d'être mis sous hypnose qui accompagne chacun de ses films.

Dans Les Sept contre Thèbes, la pièce d'Eschyle mise en scène par Lili, les noms « Thèbes » ou « Thébains » ne sont jamais prononcés ; quant au Prométhée de Thomas, ce n'est pas le Prométhée délivré d'Eschyle, mais un Prométhée moderne, présent sur scène sous la forme d'un mannequin sans tête recouvert d'un tissu. À d'autres moments il devient une « madame Prométhée » tendant vers la pythie à qui, après un rituel initié par un Thomas prêtre et flûtiste, des visiteurs choisis et intimidés sont autorisés à poser trois questions. Puis il finira par disparaître.

Stimulés par un Thomas manipulateur, les membres de sa troupe s'essaient à des happenings où ils crient, jappent et mordent avant de se rassembler pour commenter le tout.

Parfois, sans transition claire, il semble qu'on entre dans une autre pièce, non écrite, elle, où passent des échos des outrances américaines contemporaines, heureuses ou moins, Eugene O'Neill, Tennessee Williams? on cite aussi Goethe (auf Deutsch) et Shelley (in English).

À quel genre appartient Out 1 ? C'est un film policier sans crime et sans énigme, un street-movie en forme de labyrinthe, un jeu de l'oie[17] sans fin, une comédie gaguesque, du théâtre filmé, un polar sans meurtre[18], une absurdité à la diabolique cohérence, un OFNI[19] venu d'une autre galaxie.

Il n'y a que des questions

Pourquoi puiser du burlesque dans des tragédies antiques ? Comment mêler l'incongru et le sacré ? Comment tirer une impossible fantasmagorie en s'inspirant de l'oeuvre du maître du réalisme ? Est-ce bien raisonnable ? Tout ça ne serait-il qu'un jeu, voire une vaste blague ? Suis-je, es-tu un des Treize ? Et pourquoi n'y a-t-il pas 13 pages dans ce post, mais 12, selon mon ami Crosoft[20] ?

Il n'y a pas de réponses, il n'y a que des questions[21] - et puis il y a Out 1, un truc unique et fou que le cinéma nous aura offert au moins une fois dans sa courte histoire (126 ans, on est presque à 13 × 10).

 



[1] Traduction gratuite : out there, c'est « là-bas », mais aussi « barré » en argot. Quant à far out,« loin » à l'origine, est un mot qui sent les années 1970, le Flower Power, San Francisco : « d'une autre planète ». Out 1 est un des films les plus barrés qui soient, au coeur d'une oeuvre elle-même bien barrée et à cinquante ans de distance il nous semble bien appartenir à une autre planète.

[2] Ceci est la reprise mot pour pour mot du compliment yvanaudouardien à la cuisinière : «  des bons [noms de la recette], j'en ai mangé, mais bons comme ces [nom de la recette], je ne croyais pas que ça puisse exister.

[3] Références gratuites : c'est du latin et on peut traduire par « ne me touche pas » ou « ne m'approche pas ». Selon l'Évangile de Jean, c'est ce que dit Jésus ressuscité à Marie Madeleine qui s'approche de lui. Le moment a inspiré des peintres comme Giotto, Fra Angelico, Fra Bartolomeo, Pontormo et Titien. Fun fact gratuit, d'après mon ami Wiki, il existe une fleur nommée ainsi : la balsamine des bois ou Impatiens noli-tangere ou encore impatiente ne-me-touchez-pas.

[4] Malcampo me peine en m'apprenant que cette actrice chérie de Rivette (peut-être pas autant que le couple Juliet Berto/Bulle Ogier, mais présente et secondaire, et pas mineure dans plusieurs de ses films) et auteure ( sûrement épatante, mais j'ai rien lu) est décédée le 30 avril de cette année, quatre ans pile après ma maman Françoise Audouard née Thirion,  journaliste, traductrice et auteure sous le pseudonyme de Marianne Antoine avec sa copine Monique (Florence Rémy) de plusieurs ouvrages de divertissement dont un très utile Guide de la Chasse à l'Homme.  Hi, mom, hope it's all good out there, give a big hug to Hermine when you gals meet.

[5] Vers la fin de sa vie, mon aïeule qu'est pas vraiment mon aïeule Olympe Audouard s'est fait foutre de sa gueule parce qu'elle y croyait et pratiquait. Moi, ça me fait encore un sujet où je suis « ni pour ni contre bien au contraire » (M. Retailleau à propos de M. Macron), ou « pour-contre » (Chakra G.). Référence gratuite : Olympe, par Liesel Schiffer (éditions Vendémiaire, 550 pages, 26 euros seulement), très beau, passionnant à lire de bout en bout et pas cher pour le poids, le travail, le talent de la biographe.

[6] Ici acteur et assistant, comme il le sera à trois reprises pour Truffaut (L'Enfant sauvage, L'Argent de poche, La Nuit américaine).

[7] J'aime cette mathématique floue : les 3 sont 4 et font 13.

[8] Et l'un des maîtres de mon charlopathe favori, Captain Denis, dans l'obtuse tête bretonne de qui il a déposé quelques étincelles de finesse et de culture.

[9] Le malheureux écrit « êpoque » au lieu d'« époque », une grosse faute d'accent, on est d'accord, Malcampo, mais peut-être pas de quoi le « pourrir » à ce point-là.  Malcampo me dit qu'en ce domaine, elle a vu des « écriveurs » à l'imagination beaucoup plus fertile.

[10] Pas sûr que le complotiste moyen ou le militant QAnon de base ait lu L'Histoire des Treize.

[11] C'est l'une des prémisses du foisonnant et délectable roman d'Eduardo Mendoza, la Ville des prodiges.

[12] Difficile d'imaginer en vieux monsieur le gamin espiègle des Quatre Cents Coups, mais même s'il ne tourne plus depuis cinq ans, il est toujours en vie. Si je le croisais, oserais-je lui demander s'il est l'un des Treize ou s'il pense que les femmes sont magiques ? (More on this later : la question truffaldienne par excellence).

[13] Presque (12 heures 53 minutes).

[14] Moi non plus. Malcampo ? «  Je ne connais pas », dit-elle. Si un(e) lecteur/trice peut nous éclairer, je suis preneur.

[15] Fun fact : mon père a peut-être fait partie des Treize, vu qu'après la Libération il occupait pour une misère trois chambres de l'hôtel de la Paix, quai d'Anjou, sur l'île. D'autres « zozos » (expression de Michel Tournier) étaient également pensionnaires, tous des futurs « people » dans des genres différents, de la télévision (Georges de Caunes, présentateur du journal de la Première chaîne viré sur ordre du général de Gaulle en 1968), la musique sérieuse (Pierre Boulez), la philosophie (Gilles Deleuze), la littérature (Tournier, Georges Arnaud, l'auteur du Salaire de la peur). Peut-être étaient-ils treize ?

[16] Où es-tu, elfique Juliet Berto ? Au pays des merveilles de Juliette, je suppose. Elle aurait près de quatre-vingts ans aujourd'hui et je gage qu'elle serait une petite mamie volante ou montée sur ressorts.

[17] Un peu comme le superbe pont du Nord, du même.

[18] Pauline/Emilie assomme bien un visiteur importun à l'Angle du hasard, mais je ne crois pas qu'elle le tue.

[19] Objet filmé non identifiable.

[20] Promotion gratuite : Microsoft Office, en vente dans toutes les bonnes épiceries.

[21] Promotion gratuite d'un ouvrage à paraître on sait pas quand on sait pas où, le Lexique de questions fondamentales (presque) sans réponses.


JACQUES AU BÛCHER

JACQUES AU BÛCHER

(Rivette 2)[1]

Il existe plus d'une similitude entre les deux derniers cas de censure d'artistes en France - l'un cinéaste, l'autre écrivain. Le temps : entre la fin des années de Gaulle et le début des années Pompidou, la continuité est à peine interrompue par la brèche de Mai 68 dont les effets se feront sentir à plus long terme.

Jacques Rivette et André Hardellet sont deux artistes discrets et exigeants, connus de happy few et qui ne cherchent ni l'attention publique, ni, et encore moins, le scandale. Avant le poète, accusé de pornographie[2], c'est le cinéaste qu'on attaque pour avoir adapté le récit de Diderot, scandaleux près de deux siècles après sa publication (posthume, faut-il le rappeler).

L'histoire commence par un « four » : l'adaptation théâtrale du livre, écrite par Rivette et son coscénariste Jean Gruault, a été en 1963 un bide total malgré la présence de l'actrice Anna Karina, déjà remarquée dans plusieurs films, dont trois de Jean-Luc Godard. Le projet d'adaptation filmée est d'abord bloqué par la commission de « pré-censure » puis le film franchit l'obstacle, assorti d'une interdiction aux moins de dix-huit ans ; moi j'ai onze ans, je suis en sixième (année scolaire 1967-1968), au cinéma j'ai vu La Grande Vadrouille et les parents de mon copain d'immeuble Jean-François nous emmènent voir Fantômas contre Scotland Yard, pas Accident de Losey ou Blow-Up d'Antonioni. « Interdit aux moins de dix-huit ans », ça m'impressionne beaucoup mais c'est très loin devant, c'est à partir de quatorze que je vais essayer de me faufiler pour voir Orange mécanique ou des films comme ça.

Des associations catholiques jugent « blasphématoire » un film que personne n'a encore vu et obtiennent deux soutiens de poids. Le ministre de l'Information Alain Peyrefitte, dit « Grandes Oreilles », qui annonce lui-même les changements de présentateurs du Journal télévisé de la première chaîne, assure par courrier aux religieuses outragées qu'il partage entièrement leur sentiment. Venant d'un ministre qui est la voix du Général quand le Général ne s'exprime pas directement, ce n'est pas rien.

Et voici que « tante Yvonne », la femme du Général, alertée par de belles âmes catholico-sensibles et des mères supérieures inquiètes à la perspective de voir le business baisser, s'émeut à son tour et le fait savoir. Ni le ministre, ni la « first lady », comme on ne dit pas encore, n'ont vu le film, mais qu'à cela ne tienne : il heurte les sentiments de bonnes personnes et contribuerait à jeter l'opprobre sur l'Église et à favoriser l'irréligion. L'interdiction aux moins de dix-huit ans ne suffit pas : le secrétaire d'État à l'Information bloque la diffusion du film au prétexte de risques de troubles à l'ordre public. Utilisant ce qui lui reste de poids moral, le ministre de la Culture André Malraux, dont le gaullisme s'avarie et qui va bientôt sombrer dans le gâtisme, prend une décision courageuse : il sort le film de l'« enfer » et l'envoie représenter la France à Cannes. Fort des applaudissements des cinéphiles, un nouveau ministre autorise enfin la sortie.

Dans des circonstances qu'il serait trop long de raconter ici, j'ai été très jeune (à vingt ans) membre d'une sous-commission de la commission de censure : j'étais payé quelques francs pour aller voir des films dans une salle minuscule dans des conditions parfois comiques (je me souviens d'un film thaïlandais non sous-titré qu'un interprète traduisait pour nous en direct), de temps en temps j'étais invité à la projection d'un film « important » dans la grande salle et, surtout, j'avais droit à une très belle carte d'entrée gratuite pour deux personnes dans tous les cinémas : un truc super pour les filles, faut être honnête. J'étais un mauvais censeur et me trouvais presque toujours seul de mon avis, choqué par ce que mes collègues ne remarquaient même pas et indifférent à ce qui soulevait leurs cris.

En voyant La Religieuse aujourd'hui, je vois surtout un film de Rivette et je le rapproche des autres. Si je me demande comment je l'aurais vu comme « censeur » si j'avais eu vingt ans en 1966 au lieu de 1976, je ne sais pas : la force du film est que le plus choquant n'y est que rarement (et très allusivement) montré : les scènes de sexe lesbien entre une mère supérieure lubrique et d'innocentes nonnettes n'existent que dans l'imagination de ceux qui n'ont pas vu le film. La violence faite à l'infortunée Suzanne nous étreint d'autant plus le coeur qu'elle n'est pas exhibée avec délectation - cela viendra avec les films de John Woo, de Tarantino, cette jouissance du sang qui gicle, rien de tel chez Rivette. Le scandale n'est-il pas là ? De débusquer l'un des silences les plus profonds et les plus ambigus de l'Église catholique, celui qui imprègne le désir sexuel, masculin ou féminin, et l'illusion cruelle et dangereuse de prétendre que celui-ci se ramasse, puis se dissout dans la prière et l'élan vers Dieu. J'aurais bien aimé en causer avec ma copine bonne-soeur, qui parlait volontiers du « grand mensonge » de l'asexualité des prêtres, moines et moniales, mais elle n'est plus de ce monde, ma mignonne petite France. Je suis persuadé qu'elle n'aurait pas été choquée, mais aurait bien compris l'intention de Rivette, exprimée à propos d'un autre film (Out 1) de « se poser des questions face à un monde incompréhensible, sans nécessairement proposer des réponses ».

 

Référence
La Religieuse, de Jacques Rivette sur un scénario de Jacques Rivette et Jean Gruault, tiré du récit de Diderot, avec Anna Karina, dont toute mère abbesse normalement constituée tomberait amoureuse, et des tas d'excellents acteurs secondaires épatants, comme Micheline Presle, découverte par Pabst et Jacques Becker, et que  nous voyions à la télé dans un feuilleton débile[3] des années 1960, Les Saintes Chéries.

La Religieuse, de Denis Diderot,based on a true story, written en 1780, published en 1796 , diverses éditions disponibles.

 

Promotion gratuite
Plutôt que de commander mes DVD chez Zonzon, je les acquiers le plus souvent possible dans un lieu de première nécessité : le Café Potemkine, 30 rue Beaurepaire, Paris 11e. Tél. : 01 40 18 01 81. Les vendeurs, au milieu desquels j'ai dégoté un Antoine de première grandeur, sont animés de cette compétence passionnée qu'on trouvait (je vous parle de l'Antiquité) chez les jeunes libraires et disquaires des premières Fnac - il y a des trésors dans tous les bacs et si le DVD n'est plus diffusé en état neuf, il y a des occasions état neuf. Je n'ai pas encore passé assez de temps dans le rayon librairie, mais il m'a tout l'air de mériter exploration.



[1] Mon post sur Jeanne d'Arc aurait dû être sous-titré Rivette 1. Il y aura, I guarantee it, un Rivette 3 (Out 1) et peut-être même un 4, si ce n'est un 5

[2] Autopromotion gratuite : cf. mon post du 20 février 2021.

[3] Quoique?


VIVA VARDA !

Pour un « homme qui aimait les femmes », mon cher Truffaut n'est pas spécialement tendre avec sa « copine » de la Nouvelle Vague Agnès Varda, « la mère Varda », comme il l'appelle dans une lettre de 1961. Il la recommande à plusieurs reprises - pour des projets qu'il ne veut pas tourner ou des invitations à des festivals où il n'a pas envie d'aller, mais ses jugements sur ses films sont rares et parcimonieux : Godard, jusqu'à leur brouille, Rohmer, Rivette, voilà des hommes de cinéma, des vrais ! Pour Varda, s'il juge en passant Cléo de 5 à 7 « excellent », il n'octroie l'honneur d'une place dans Les Films de ma vie qu'à un seul des films de la Belgo-Sétoise, son premier, La Pointe Courte, qu'il qualifie prudemment d'« essai cinématographique, oeuvre expérimentale ambitieuse, probe et intelligente ». Il y a quelque chose d'antipathique et de prétentieux (pas son genre, pourtant), dans la suite de la critique du professeur Truffaut ciblant « les images trop cadrées » ou « les répliques relevant du théâtre de Maurice Clavel[1] » ; au final, ce sont deux pages ambiguës où traîne une mauvaise conscience : après avoir pointé les « balourdises » d'un film « insolite » et reproduit deux lignes d'un dialogue qui n'est pas son sommet, Truffaut s'avise finalement de « n'avoir pas su donner envie de voir le film ? « et ce serait dommage », ajoute-t-il, hypocrisie rare chez lui car deux paragraphes plus haut il a mentionné sans trembler la possibilité de « s'abstenir ».

Les lettres de Truffaut[2] font mention à plusieurs reprises des qualités « esthétiques » ou « intellectuelles » des films de Varda, mais il semble être passé totalement à côté de l'essentiel.

Plus je vois ou revois les films de la citoyenne de la rue Daguerre, qu'il s'agisse de ses fictions ou de ses documentaires, de ses longs métrages ou de ses « shorts », plus je l'aime et j'ai envie de la prendre dans mes bras pour lui dire merci. C'est l'un de ces cas où nous revient la belle image de Vladimir Nabokov (à propos de la rencontre entre l'écrivain et son lecteur) au sommet d'une colline : ils sont essoufflés et aussi timides l'un que l'autre et se contentent de s'étreindre brièvement.

Dans ses belles imperfections, La Pointe Courte vaut pour le reportage (sur la vie des pêcheurs sétois) et les débuts à l'écran d'un acteur destiné à un bel avenir, un certain Philippe Noiret ; à le revoir dans l'ensemble vardesque (ou vardaïen), il présente déjà les traits dominants de son travail, son regard chargé de bienveillance étonnée sur l'étrange espèce humaine, son goût pour « les gens sans importance[3] », son espièglerie, sa poésie.

Varda fait partie de ces femmes victimes de la notoriété de leurs conjoints ? « l'homme de sa vie » s'appelait Jacques Demy. Certes c'est le succès mondial des Parapluies de Cherbourg, puis des Demoiselles de Rochefort qui a valu au réalisateur une invitation à Hollywood, où il n'a pu tourner qu'un seul film, un échec, victime de la même malédiction que Jean Renoir, car il faut pour travailler là-bas avec les grands studios devenir one of us et il n'en était pas. Restée dans l'ombre, la discrète Varda, au look aussi peu « star » que possible, en a profité pour tourner deux ou trois fictions et quelques fascinants documentaires : celui sur les Black Panthers est un reportage sur un moment de l'histoire américaine qui se répète, de Birmingham à Minneapolis en passant par Detroit, Chicago et LA ; le magnifique Mur murs est une première version de ce qui sera son dernier film ? et l'un des plus beaux, Visages villages, que j'ai découvert en petit écran avec son pourri au cours d'un voyage en avion ? et revu depuis en de meilleures conditions et qui vaut le voyage.

 

Fun facts

Dans l'un de ses films autobiographiques (Les Plages d'Agnès, je crois), Agnès raconte que, cherchant le premier rôle masculin pour son film américain Model Shop, Demy avait porté son choix sur un jeune inconnu, un certain Harrison Ford. Columbia a naturellement refusé ce garçon qui n'avait aucun charisme, comme la suite médiocre de sa carrière l'a prouvé.

Sans toit ni loi, le road-movie tragique de Varda, a été son plus grand succès commercial et critique (Lion d'or à la Mostra de Venise) : une fois de plus, le visage et la silhouette de Sandrine Bonnaire y créent un de ces personnages de cinéma « plus vrais que la vie » qui entrent dans la nôtre et ne la quittent plus.

Mr. Turner, de Mike Leigh, est l'autre film sublime que j'ai vu par hasard en avion et qui a résisté aux pires conditions de visionnage, c'est l'un des rares grands films consacrés à un peintre, et on y admire le toujours épatant Timothy Spall (un acteur  puissant et crédible  en working man cocu dans Intimité de Chéreau,en Churchilldans The King's Speech ou dans Harry Potter ne peut être qu'épatant) : il s'exprime le plus souvent par souffles, onomatopées et grognements, réservant son peu de mots pour les cas graves, et il y campe un Turner inoubliable. Trois scènes me reviennent notamment : celle où il se fait harnacher à l'extérieur d'un train en marche pour saisir au plus profond de son corps l'impression qui débouchera sur le célèbre Rain, Speed, and Steam ; celle où il débarque, pinceau et palette à la main, à la veille du vernissage d'une grande exposition qui lui est consacrée avec l'intention de retoucher un de ses tableaux ; sa réplique au riche collectionneur américain lui proposant, alors qu'il est dans la dèche, une fortune pour l'exclusivité de son oeuvre et qui s'étonne de son refus. « Ce n'est pas possible, monsieur. » Un mécène concurrent ? s'étonne l'autre. « No, sir, it was bequeathed to the British nation » (« Elle a été léguée à la nation britannique »). Je ne suis pas The Crown et j'ai échappé à l'intégrale de la cérémonie des obsèques du prince Philip mais, comme dirait Bizot, une nation qui génère une telle déclaration d'amour, c'est pas rien.

 

PPS. Truffaut (le long suspense approche de sa fin, chers 2163 fans, je « découpe » en tranches mon trop long texte sur lui) avait quelques amis à qui montrer ses  scénarios ou ses films à des phases critiques pour avoir un avis professionnel. J'ai l'insigne chance de bénéficier pour chacun des petits textes de mon blog du regard, des corrections et suggestions de deux personnes dont la bienveillance attentive is a blessing. Comme je ne vais pas les citer à chaque fois - ce que je ferais volontiers, je peux le faire de temps en temps : sans les relectures de Marie-Odile Mauchamp ( « Malcampo ») et d'Emmanuelle Hardouin, ces textes seraient bourrés de coquilles et de lourdeurs. En plus, elles tolèrent avec le sourire mes conneries. Tiens ça me fait penser : elles ne se connaissent pas, faudrait que je les présente l'une à l'autre. Sur une terrasse déconfinée, quand on pourra, promis, les filles, si ça vous dit.



[1] J'avoue mon ignorance : je suppose que ce n'est pas un compliment de la part de FT, et je ne sais rien du théâtre de Maurice Clavel, « gaulliste de gauche » dont je n'ai rien lu et ne connais qu'une réplique culte : le « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » sur lequel il quitta le plateau de l'émission de télévision A Armes égales en 1971 en protestation contre la coupe d'un passage du film qui devait ouvrir son débat avec Jean Royer, alors maire de Tours connu pour son catholicisme « cul serré » assez éloigné de la version libertaire défendue par Clavel. Il a par la suite contribué à la fondation du journal Libération.

[2] Belle édition (Les 5 Continents/Hatier, 1988) qui n'est plus commercialisée et dont Malcampo, connaissant mon obsession truffaldienne, m'a offert un exemplaire.

[3] Des gens sans importance, c'est à la fois une des plus belles chansons d'Yves Duteil et un film injustement ignoré d'Henri Verneuil (1955) avec Jean Gabin dans un rôle inhabituel et la charmante Françoise Arnoul, qu'on reverra la même année, différente et délicieuse, dans le French Cancan de Renoir. C'est aussi le titre de deux livres, dont un album de photos préfacé par Alphonse Boudard, dont j'ai eu l'honneur d'être l'éditeur chez Laffont pour deux livres (Mourir d'enfance surtout, car avec L'Étrange Monsieur Joseph, Alphonse entrait dans la phase finale de sa production littéraire où, la sève ne jaillissant plus, il cherchait à imiter sa propre verve passée).


MES AMIS TREZA

J'ai des potes za, des potes pas - et des potes tréza.

Un pote trèzagôche juge autoritaire et amateure la gestion de la crizsanitaire par le pouvoir ; sans vouloir le pousser vers la gôchedelagauche, je lui rappelle que la gestion par le même pouvoir de lacrizdéjiléjôn, puis de la réformdéretrèt' nous annonçait le type de direction auquel on pouvait s'attendre.

Après ces préliminaires, mon ami trèzagôche et moi nous sommes zaccordés sur un point : si nous sommes las, ce n'est pas tant de la crise, ou de l'enchaînement des crises (comme disait un des personnages du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, « Depuis le temps, ils auraient pu inventer un autre mot »), c'est de l'auto-intoxication collective, stimulée par les médiazérézosocios : « y en a marre, c'est n'importe koi, on n'en peut plus, font chier » ? tout ça devant le bistrot « fermékifèd'laventahemporter ».

Tiens, faut qu'j'en parle à mon pote trèzadroite pour savoir ce qu'il en pense.

 

Références : 

Mes amis, le premier chef-d'oeuvre d'Emmanuel Bobovnikoff, dit Bove (vingt-six ans, l'enfoiré !) : première édition chez Ferenczi et fils, 1924, rééditions diverses dont Le Livre de poche, 2018, et L'Arbre vengeur, avec Un Autre ami, 2015, plus préface, postface et illustrations).

Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas (L'Olivier, 2010).


MOI, J'ADORE

Il y a quelques mois, suivant les recommandations de Doctor B. (elle affirme son autorité de façon si ferme et charmante que je pourrais répondre « vos désirs sont des ordres » à chacune de ses suggestions), j'avais pris rendez-vous pour un bilan sanguin. Rendez-vous à 7 h 40 (7 h 30 était déjà pris). Au terme d'un effort colossal pour surmonter ma PPR (Peur Pathologique du Retard, vous connaissez, braves et bravettes ?), je me retrouve devant la porte fermée du labo, à temps pour assister à l'arrivée de deux jeunes femmes qui déverrouillent l'entrée. Les trois personnes qui patientaient déjà entrent. « Attendez ici, Monsieur, on viendra vous chercher. »

À 7 h 45, personne n'est ressorti pour venir me chercher, il y a la queue, mais j'ai reçu pour instruction de patienter sur le banc devant le labo, alors je patiente sur le banc devant la porte. Bol, il ne pleut pas.

C'est le bordel, de nouvelles personnes arrivent, passent devant tout le monde et entrent. Une dame plus âgée que moi vient s'asseoir sur le banc : « Pfff ! ? Bonjour madame, vous avez rendez-vous quelle heure ? ? 7 h 50. » Les minutes passent, il est bientôt 8 heures, 8 h 15 et toujours rien. À côté de moi, la vieille enchaîne les pfff , c'est le seul son qui semble pouvoir franchir ses lèvres pincées. « Tu sais quoi, chérie », ai-je envie de commenter, moi non plus j'ai pas de rendez-vous pour un boulot à 9h pile, mais moi aussi j'en ai marre, alors si par chance tu pouvais me dispenser de ton pfff, ça serait pas plus mal. » Je suis entré avec quarante-cinq minutes de retard et j'ai réussi à retenir mon pfff à moi alors que je recevais comme explication : « On a eu un problème. ? Un seul ? »

Je pense à ma compagne de banc à chaque fois qu'une personne de plus commente le confinement, le couvre-feu, le reconfinement d'un « y en a marre » exaspéré. Moi, les gars, les filles, savez quoi ?  ça fait un an et j'en ai pas marre du tout, j'adore !

Pas de bistrots, pas de bisous, pas de théâtre, pas de ciné, musées fermés, c'est la vraie vie, isn't it ?

L'autre option, au prochain « y en a marre » que j'entends, c'est pfff et ça, non, laisse tomber, le monde d'après, moi, j'adore.

Et pour tous ceux qui en ont marre, marre - marre du virus, marre de la tronche de cake d'Olivier Véran, marre de Castex, de Macron, marre de tout, j'ai qu'un truc à leur dire : Pfff ! 

 

PS. Cette petite déclaration d'amour à mon époque et à mes concitoyens, surtout franciliens, a été rédigée avant les annonces de reconfinement de M. Castex, I'm not making this up[1], I guarantee it[2]. J'ai A-DO-RÉ. Tout me plaît chez cet homme, d'ailleurs, à commencer par son look Gargamel quand il annonce des mauvaises nouvelles. Et pour ceux qui ne sont pas d'accord, you know what ? Pfff.

 

Promotion gratuite:

Pour me remettre de mes émotions analytiques, je me suis offert une petite brioche consolatrice à ma boulangerie favorite, Les Gamins du Faubourg, 210 rue du Faubourg-Saint-Martin. Tél. : 01 40 35 59 40. Tout y est bon et je n'ai jamais entendu Nourdine, Karima, Souhela, Sofia ou Amanda, qui a remplacé Habiba, servir une baguette en faisant  Pfff  et quand il y a la queue le samedi matin, les clients habituels sont tellement aimables que je n'ai presque jamais à prononcer le mot « invalide » sur un ton suppliant pour qu'on me laisse passer devant.



[1] (J'invente rien) Formule classique de l'excellent chroniqueur Dave Barry

[2] Pub télé : The men's warehouse. Le barbu ajoute: ?You're going to love he way you look.?


JE NE DIRAI RIEN

Un ami fontvieillois, grand amateur de l'oeuvre de Marcel Pagnol, m'envoie la photo d'une devanture. Quels ouvrages mes amis villageois avides de lecture peuvent-ils « click and collect », comme on dit en provençal ? La trilogie du barde d'Aubagne ?  Point !

C'est un trio d'Ex au poids moral incontestable, incontournable, que le commerçant a exposés en vitrine : M. Benalla, ex-protecteur rapproché de M. Macron, va nous révéler ce qu'ils ne veulent pas qu'il dise ; M. Jean-Louis Debré, ex-porte-documents de M. Chirac, va nous dire ce qu'il ne pouvait pas dire. Quant à Mme Royal, ex-compagne de M. Hollande, ex-espoir du socialisme français et ex-ambassadrice des pôles, elle va nous dire ce qu'elle peut « enfin » dire. Il ne manquait que Le Temps de la vérité où M. Carlos Ghosn, ex-PDG sous-payé de Renault et Nissan, révèle enfin pourquoi ses actionnaires l'ont honteusement exploité avant de tenter d'avoir sa peau. Pour former un élégant quinconce, on aurait pu ajouter une nouveauté explosive : L'Engagement, où M. Montebourg, ex-futur héros de la gauche, révèle enfin comment ils l'ont empêché d'agir

Il était temps ! par ces temps troublés, connaître l'identité des mystérieux « ils » censurant la vérité d'un garde du corps, recevoir les secrets susurrés de la bouche de l'incorruptible chiraquien, entendre la parole libérée de la madone de la rue de Solférino, et j'ajoute connaître les secrets d'une victime du capitalisme mondialisé - voilà qui va faire se lever dans notre pays une vague d'amour de la vérité qui risque de tout emporter sur son passage.    On annonce pour bientôt des « J'avoue tout » signés Nicolas Sarkozy, et « Moi, l'irrésistible » de François Hollande ; les époux Balkany nous préparent un bouleversant document humain, « Voleurs ou volés ! » tandis que M. Cahuzac cherche un titre pour le récit déflagrant de l'escroquerie dont il a été victime.  Tout, tout, ils vont tout dire. Et le zizi ? même pas en rêve.

Pour moi, ancienne école, je prends l'engagement ferme, irrévocable, de ne rien dire. Pourtant je pourrais si je voudrais[1], car j'en sais, des choses qu'ils ne veulent pas que vous sachiez. Je tiendrai néanmoins et nulles flatteries, aucunes offres sonnantes et tintinnabulantes n'entameront ma résolution. C'est comme ça : quoiqu'ils fassent, quoiqu'ils disent enfin, je garderai le silence. Et s'ils m'empêchent de me taire, je n'en dirai pas plus. Tant pis pour les conséquences.

 

Références : plutôt que ces immondes plaquettes de propagande, commandez-vous les quatre volumes des souvenirs de Pagnol,  qu'il n'est jamais trop tard pour lire ou relire, ou bien un indispensable quinconce : la réédition des superbes romans graphiques de l'ami Jean-Pierre Autheman, récemment, cruellement   et définitivement[2]  arraché à la place du Forum :  Aux carrefours du destin ( éditions Glénat, 45 euros dans toutes les bonnes crémeries), 860 pages de talent, d'humour et d'amour d'Arles,  notre ville natale préférée.



[1] Je sais, c'est une faute, Malcapo va être fâchée avec moi.

[2] Moi aussi je peux faire des trilogies !


LE COMMENCEMENT DE LA FIN

Si M. Philippe, Premier ministre zélé, obéit à son boss en précisant les conditions du déconfinement, il commence par nous rappeler qu'il ne s'agît que du début de la fin - réalité dont, étant nés, nous devrions avoir conscience car, comme c'est écrit dans le Tripitaka bouddhiste (pas de Titicaca, idiot !) : « les agrégats sont impermanents : étant nés, il doivent disparaître. Leur cessation est agréable ».

Pendant cette période qui n'est pas terminée - bons citoyens, rappelons-le, les turbulences de tous ordres générées par « un tout petit machin » ont pu nous faire oublier à quel point tout était normal : nos gouvernants éclairés par la sagesse (nous avons un président-philosophe, à la différence de ces  pauvres Américains qui ont élu un escroc bonimenteur de foire), la science et le souci du bonheur du peuple, ont pris dans des circonstances difficiles les bonnes décisions pour nous protéger ; pendant ce temps leurs opposants soulignaient leur impéritie, leur manque de courage et leur incapacité à prendre les véritables décisions d'intérêt national.

Est-il nouveau que faute de masques ( qu'ils aient été détruits, perdus, volés ou pas commandés à temps), l'annonce de l'arrivée imminente, massive, des masques en tienne lieu ? Est-il nouveau que leur absence persistante soit un « scandale d'Etat masquant (c'est le cas de le dire) incompétences en chaîne, bureaucratie inutile, casse sociale corruption? Est-il nouveau que l'ultra-libéralisme à la sauce mondialisée, déjà à l'origine de la pandémie, tente de profiter du malheur du peuple pour l'asservir un peu plus ? Non !

Nouveauté nous avons, plus profonde et que j'ai observée à la télévision, écoutée à la radio et décelée sur mon téléphone potable : dans des temps anciens, en 2019, les entreprises faisaient de la réclame pour nous vendre leurs produits. Maintenant, banques, assurances, supermarchés, marques automobiles, paient pour nous être utiles, nous aider - notamment à devenir meilleurs. Avant et après le journal télévisé, les spots s'enchaînent pour un méga-show humanitaire au milieu duquel l'écran pour les Restos du Coeur apparaît légèrement gnangnan. Loin, très loin, à Séoul,  Osaka et Beijing, à San Francisco et Seattle, et même à Levallois et   Issy les Moulineaux, des êtres bienveillants ont entendu l'appel des églises, des philanthropes et philosophes, et des activistes humanitaires du monde entier, et décidé de dépenser leur agent rudement gagné à vendre des nourritures bourrées d'OGM, des voitures polluantes  et des téléphones qui explosent en vol ou nous grillent les neurones par centaines de millions, afin de contribuer à rien moins que le triomphe du bien sur la terre jusque dans ses recoins.

J'avoue que depuis l'époque où M. Séguéla faisait oeuvre pionnière  prêchant que la pub était la forme moderne de l'information, j'avais conservé un certain scepticisme sur son rôle social. Assez de ces vieilles lunes gauchisantes ! La pub, mon frère, gagnée par la vague mondiale de l'écologie humaniste, veut contribuer au bien individuel et collectif : sauver les femmes et enfants battus, nous garantir de l'équitabilité suprême de tout ce que nous consommons - et en prime lutter contre le réchauffement climatique. Mes  bien chers frères, mes bien chères soeurs, si vous voulez, vous aussi, contribuer à l'avènement de l'universel  et éternel bien, quelques gestes simples : allez chez Leclerc ou Carrefour, dont vous applaudirez la caissière, achetez une voiture électrique, le dernier portable Huapplesung, mangez de la viande française, n'oubliez pas  les gestes-barrière : no bisous, éternuez dans votre coude et lavez-vous les mains. Et surtout pas d'angoisse : nous n'en sommes qu'au début de la  fin - soyez patients,  on n'est pas sortis de l'auberge, surtout qu'elle n'a pas encore rouvert ses portes et moi j'ai encore 1000 pages des Mémoires d'outre-tombe à lire, sans coupures publicitaires.


UN GENIE MELANCOLIQUE

CONTRADICTIONS ET INTUITIONS D'UN GENIE MELANCOLIQUE

C'est sans joie ni complaisance - plutôt comme une forme de maladie chronique avec laquelle il est condamné à vivre - que Châteaubriand diagnostique son propre génie, et à plusieurs reprises au cours des Mémoires , un homme qui n'a pas attendu Cioran pour ressentir  dans ses fibres « l'inconvénient d'être né » juge son don littéraire comme un malheur, une malédiction qu'il lui faudra trimballer au fil d'une existence trop longue. « Alexandre créait des villes partout où il courait ; j'ai laissé des songes partout où j'ai traîné ma vie », écrit-il vers la fin du récit de ses aventures américaines de 1791. Les mots « tristesse » et « ennui » reviennent souvent sous sa plume et à l'en croire, l'écriture n'est pour lui qu'un pis-aller, le refuge d'une vie d'échecs. Ayant vécu la vie de « coureur des bois » avec des trafiquants de peaux et flirté avec de jolies « sauvages » qui lui donneront la matière de  l'oeuvre « américaine » qui lui vaudra le succès,  il a  discuté en tête à tête avec George Washington plus longtemps et avec plus de réelle intimité que Malraux avec Mao cent soixante-quinze ans plus tard : ce n'est tout de même pas rien. S'il a échoué dans l'entreprise poétique, donc impossible, de trouver entre l'est et l'ouest de ce pays-continent un passage qui n'existe d'ailleurs pas, il n'a pas fait que regarder les jambes des filles et blablater avec le héros de la guerre d'indépendance et premier président U.S. Il a perçu en profondeur les possibilités et les contradictions internes de cette république qui - il le note dès son arrivée - offre un refuge à des partisans de la monarchie absolue fuyant une autre république. Il en chante les jeunes héros, en célèbre les institutions naissantes, en quoi il voit une régénération  moderne des valeurs de l'Athènes antique. Dans les bois américains, le chevalier et vicomte de Châteaubriand (plus fier de son nom que de son titre, a-t-il précisé d'emblée) retrouve la solitude aimée et les sensations des bois bretons de son enfance ; les jolies Indiennes qui lui tournent autour avec une innocence coquette réveillent une nature sensuelle réprimée, en même temps qu'elles sont des incarnations de ces femmes irréelles, idéalisées, dont les silhouettes l'ont suivi et hanté depuis sa jeunesse. Pour un être accoutumé aux fantômes, aux fantasmes, la forêt américaine est un refuge naturel. Pourtant déjà, observe-t-il avec sa mélancolie coutumière, la « sauvagerie » recule ; victimes des coups des civilisateurs  et corrompues par leurs vices, les tribus du nord au sud sont repoussées, chassées de leurs terres, privées de leurs rites,  salies par l'expansion du commerce, quand elles ne sont pas massacrées par les soldats de cette nouvelle république qui feint de conquérir des « déserts » et en déloge et détruit des populations entières. Avant de se réembarquer  vers  la France pour aller servir par l'épée une cause à laquelle il n'est pas sûr de croire,  ce chevalier sans Graal médite longuement sur l'avenir de ce pays où il perçoit la puissance irrésistible et les contradictions internes qui l'accompagneront au fil de son histoire et aujourd'hui encore : il mentionne explicitement, en anticipation de la guerre de Sécession,  les conséquences de l'esclavage,  mais aussi celles du massacre des Indiens, de l'urbanisation galopante, ainsi que l'impact destructeur  pour l'unité de la société de la religion du commerce et des extrêmes inégalités de fortune. Ce n'est pas une analyse,  même s'il y mêle des « data », comme on dirait aujourd'hui - plutôt une série de  fulgurantes visions. Philadelphie, où le « palais présidentiel » de Washington est une modeste maison, n'est alors qu'un village et New York un gros bourg. Comment un esprit aussi violemment tourné vers le passé, aussi amoureux de ce qui n'est plus, peut-il s'imprégner avec autant de force d'un futur qui n'est qu'esquissé ? Il faut croire que ce détestable génie ne l'entourait pas seulement de la fumée des songes mais d'un peu de ces cruels pouvoirs prophétiques dont l'exercice remplit le devin, non de vaine fierté, mais d'un invincible chagrin.


Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.