Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


BARBENHEIMER

Comment voir comme de simples films, ceux que tout le monde a vus et qui dont devenus des phénomènes politiques, sociologiques dont l'impact ne se mesure plus en termes de nombres d'entrées, de chiffres du box-office ou d'étoiles dans Télérama ?

On peut être tenté de refuser de faire comme les autres. J'avais un ami si rebelle au succès populaire qu'il ne voyait jamais aucun film à la mode, se réservant pour les films coréens ou hongrois que personne ne connaissait ; de même, il ne lisait jamais un titre des meilleures ventes ou un ouvrage ayant obtenu le prix Goncourt ou le Nobel, sauf à la rigueur s'il s'agissait d'un obscur auteur ouïgour à la notoriété n'ayant jamais franchi les frontières de l'Ouïgourie.

J'ai des tendances comparables, il me faut l'avouer, et Mrs. A. doit parfois user de stratagèmes pour m'entraîner au ciné, voir le film dont on parle. Je me laisse donc faireà condition qu'il ne s'agisse pas d'une comédie romantique, genre que j'exècre en sa totalité depuis les disparitions de Capra, Lubitsch, René Clair et Billy Wilder - le plus souvent, malgré ma mauvaise foi, je suis contraint de concéder que franchement c'est pas si mal, bien, peut-être même très bien.

Oppenheimer, j'avais envie de le voir. J'ai vu presque tous les films de Christopher Nolan depuis Memento ; à part Interstellar où je me suis gravement fait tartir, j'ai apprécié le spectacle à chaque fois. Idem pour Oppenheimer, dont les quelque trois heures sont passées dans un état d'éveil intellectuel et visuel si constant que j'en ai réussi à oublier ceux de nos voisins qui se gavaient de pop-corn et de litres de Coke. Y en a qui trouvent que ça parle trop - moi ça m'a pas gêné. Y en a qui trouvent que Bob O. c'est rien qu'un gros macho mais moi chais pas, paraît que dans le livre biographique à l'origine du film, c'est bien pire. Et puis c'est hachement beau, même si c'est limite de dire que des images retravaillées des bombardements de Hiroshima et Nagasaki, c'est beau. Et puis c'est moralement ambigu, comme Oppenheimer lui-même, pas très net, ce qui est bien rare et plaisant pour un film hollywoodien. Et puis c'est hachement bien joué par tout le monde, depuis Cillian Murphy (j'avoue, j'connaissions point) à Emily Blunt en passant par Matt Damon et le toujours gigantissime Robert Downey Jr.

Et puis c'est gros son, grosse image donc franchement, tu vas pas regarder ça sur ton téléphone, tu bouges ton cul et tu vas en salle.

Je ne peux pas en dire autant pour Barbie, où j'étais attiré non par des souvenirs d'enfance (me souviens pas avoir eu de Ken, à la différence de mon pote Michel, à qui une amie de sa mère en a offert un quand il avait huit ou dix ans - près d'un demi-siècle plus tard il continue à se demande pourquoi. A-t-on offert des Barbie à ma soeur ? Possible, probable, mais je n'en ai aucun souvenir) mais par un triple goût pour les premiers films de Greta Gerwig (son remake des Quatre Filles du docteur March, je m'y étais rendu en traînant un peu les pieds, mais c'était bien, peut-être même très bien), le génie de l'acteur Will Ferrell et la présence dans la bande musicale de Closer to Fine, le tube des Indigo Girls, ce duo de folkeuses dont j'avais acheté le 33 tours au siècle dernier.

 

À part ça, le film ?
Rien à dire contre Margot Robbie qui est comme toujours épatante, ni contre Ryan Gosling, très bien gaulé comme mec et qui a le sens de l'autodérision pour jouer un Kensi grotesque qu'il en devient sympathique : il y a quelques bons gags qui arrachent un vague sourire, les décors sont marrants et c'est plutôt mignon et con de voir les groupes (familles, copines) qui débarquent au cinoche habillés en rose de la tête aux pieds. Paraît même que certains, qui d'habitude regardent des films sur leur téléphone, sont si heureux d'être dans une salle qu'ils viennent faire des selfies devant l'écran.

À part ça, le film ?
Il fait un tabac en Chine et en Arabie saoudite, il est interdit en Algérie pour sa promotion déguisée de l'homosexualité (Ken), il est déjà un des films records du box-office mondial, derrière les Avatar, le Titanique, les Jurassiques choses, les Indiana choses, un Starre Ouarre, les Avengères et un des Spiderrremanne, mais quand même?

 

À part ça, le film ?
Paraît qu'il est féministe. Moi chais pas, chuis mal placé pour juger de ce quoi est féministe ou pas. Ça m'a plutôt semblé du féminisme « made in Mattel », assez peu audacieux et qui fait vendre plus de poupées que d'essais signés Beauvoir, Despentes, Sontag ou Greer.

 

À part ça, le film ?
Deux heures seulement (même pas : 1 h 55), beaucoup de pop-corn, beaucoup de Coke, du rose plein l'écran?

À part ça, le film ?


DORTMUNDER FACE À L'ÉCHEC

Est-ce l'âge, la paresse ? Ma curiosité pour les « nouveautés » (de l'été, de la rentrée) est limitée et je préfère consacrer mes lectures à la (re) découverte de quelques classiques vieilleries de l'Antiquité - xxe siècle et avant. L'été dernier je n'ai pas quitté Léo Malet et son détective Nestor Burma, à Noël j'ai enchaîné les Simenon avec le commissaire Jules Maigret, et cet été, c'est Donald Westlake et son héros voleur John Dortmunder, un cambrioleur qui n'a pas le chic très gentleman d'Arsène Lupin, mais un charme new-yorkais bien à lui.

Après avoir servi en Corée (un point commun avec Dortmunder), Donald E. (Edwin) Westlake a commencé à envoyer ses premiers essais littéraires à divers magazines ; il a essuyé plus de deux cents refus avant de voir sa première nouvelle publiée. À son retour d'Asie, tout en continuant à écrire, il a travaillé pour l'US Air force avant de gagner sa croûte comme employé d'une agence littéraire de New York. Ses premiers romans, donnés par mon ami Ouiqui pour du porno soft, ont été publiés sous les pseudonymes d'Alan Marshall ou Alan Marsh : honnêtement, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, je n'ai pas lu Tout sur Annette, L'Été de la vierge, La Vierge apprentie, Faim d'hommes, Sally, Appelle-moi pécheur, Proie du péché ni Toutes les filles étaient d'accord. Est-ce par lassitude, appât du gain ou par jeu que Donald a gracieusement prêté ce premier pseudonyme à divers camarades écrivains de sa connaissance ? Le tout sans informer des changements son éditeur d'alors, qui aurait pu en être troublé.

Avant de publier ses premières nouvelles et son premier roman sous le nom de Westlake ce génial polygraphe a utilisé une bonne quinzaine d'alias : il est le Pessoa du roman policier. Si le poète portugais concevait des biographies différentes pour chacun de ses doubles, ceux de Westlake ont en commun d'être, comme lui, nés à New York City, Westlake a réservé le meilleur à son nom de naissance : près de quinze ans après la mort de leur auteur (au Mexique, d'une crise cardiaque, en route avec Mrs W. numéro trois pour une fête de réveillon de la Saint-Sylvestre), la série des romans consacrés aux aventures de son héros braqueur John Dortmunder demeure un indémodable bonheur de lecture et de relecture.

Selon mon fidèle ami Ouiqui, Westlake, déjà créateur (sous le pseudo Richard Stark, son alias le plus prolifique) de Parker, un malfrat à la tête froide qui ne rate jamais ses coups, s'est rendu compte que l'humour s'était invité dans sa façon de raconter une de ses aventures. Ça ne collait pas avec le personnage. En pleine réécriture de ce qui deviendrait The Hot Rock (Pierre qui roule, ou qui brûle),Westlake est tombé sur une affichette promotionnelle dont le sigle DAB a retenu son attention. Ainsi la société des Dortmunder Actien Brauerei, une brasserie de Dortmund, a-t-elle innocemment fourni au malicieux auteur le nom de son héros qui certes apprécie la bière, mais, autant que je le sache, n'a pas de lien particulier avec Dortmund ou l'Allemagne.

Là où Parker réussit à coup sûr, Dortmunder rate presque toujours - et c'est son charme.

Lorsque son ami et principal partner in crime Andy Kelp lui propose un coup littéralement immanquable, le premier réflexe de John D., c'est de dire non : son instinct lui dit que d'une façon ou d'une autre, ça va rater. Là-dessus, Andy revient à la charge et John cède. Plusieurs fois au cours du déroulement chaotique de l'affaire, il se souvient de son instinct de départ. Il pourrait alors se remémorer la légendaire réplique de Steve McQueen dans Les Sept Mercenaires quand tout semble mal tourner et qu'un membre des Magnifiques se demande à haute voix pourquoi ils se retrouvent dans ce bordel. Après réflexion, le novice du groupe conclut simplement : « It seemed like a good idea at the time. » Ça avait l'air d'être une bonne idée, à ce moment-là. De bonne idée en bonne idée, le gang dont Dortmunder est plus que le chef, l'âme, ne rate pas à cause de l'incompétence de ses membres, parfois injustement présentés comme des « bras cassés » alors que chacun est un expert à la réputation professionnelle solidement établie - à commencer par Dortmunder lui-même, organisateur hors pair dont l'ingéniosité lui permet de se sortir de situations plus que délicates. Il s'agit plutôt d'une espèce de « mauvais sort » qui s'acharne sur eux et qui fait que rien ne tourne jamais comme prévu et qu'ils ne jouissent jamais pleinement des fruits de leurs considérables efforts.

À quoi est dû ce « mauvais sort » (jinx) ? Avec une certaine mauvaise foi, Dortmunder a tendance à l'attribuer à Andy même lorsque son malheureux camarade n'y est en fait pour rien.

La hantise de Dortmunder depuis l'opus 1 où il sort de prison après un séjour lui ayant semblé trop long est de se faire alpaguer de nouveau et d'y retourner jusqu'à la fin de ses jours.

Digression : si sa crainte était justifiée dans les années 1970, elle le serait plus encore en ce premier quart de xxie siècle, lorsque les prisons américaines débordantes détiennent encore des « longues peines », détenus âgés et psychiatriquement malades dont l'état cérébral est si dégradé que certains ne se souviennent même plus du crime les ayant menés derrière les barreaux. Le Dortmunder du xxe siècle avait peur de retourner en prison ; un Dortmunder du xxie en serait terrifié.

Malgré toutes les avanies survenues dans ces coups immanquables et qui ratent quand même, ce malheur n'arrivera pas, en tout cas du vivant de Westlake qui, non ennemi des collaborations (plusieurs romans cosignés, dont l'un avec son ami l'excellent Lawrence Block), a eu la bonté de ne laisser personne prendre sa suite : aucune veuve éplorée et désargentée, aucun de ses nombreux enfants n'a eu l'audace de mauvais goût de créer une « franchise Dortmunder ». Westlake aurait quatre-vingt-dix ans aujourd'hui - Dortmunder, toujours la quarantaine, aurait-il fini par vieillir, mourir dans un stupide accident de voiture ? Thanks but no thanks : maintenant et pour les siècles des siècles, Dortmunder est éternel.

À ses moments méditatifs, Dortmunder le malchanceux doit bien reconnaître que dans sa vie d'honnête délinquant le bon et le mauvais s'équilibrent, même s'il est humilié que dans son couple la stabilité financière soit assurée par les modestes (et licites) revenus de sa compagne May, caissière dans une supérette (Bohack puis Safeway après la disparition de cette chaîne new-yorkaise fondée en 1887, mais qui n'a même pas survécu au xxe siècle).

Le charme des Dortmunder tient d'abord à celui de son personnage central : John Archibald Dortmunder (il déteste son middle name), né en Illinois, abandonné à sa naissance, il a été élevé dans un orphelinat tenu par des bonnes soeurs, les Soeurs au coeur saignant de l'Éternelle Misère. Nous le découvrons en 1970 dans Pierre qui brûle à la sortie de son deuxième séjour en prison pour cambriolage. Westlake, né en 1933 (comme môman) attribue donc son âge exact à son nouveau personnage : Dortmunder a  trente-sept ans dans cette première aventure, les épaules voûtées, une expression de chien battu (hang dog), le pessimisme chevillé au corps. Il n'atteint les quarante ans que sept ans plus tard et semble au fil des livres rester figé dans une incertaine quarantaine ; à la différence de beaucoup de héros de polars il n'est pas spécialement « physique » et se trouve en proie à la peur, voire la panique dans les situations où il est en danger. Là où May est moderne et aime aller au cinéma voir de nouveaux films en couleurs, il préfère rester devant sa télé à regarder de vieux films en noir et blanc. Si Parker, son alter ego starkien, tue sans scrupule, Dortmunder est un homme à principes qui ne recourt jamais au meurtre, et le moins possible à la violence ; qui plus est, il ne cultive pas le romantisme voyou, ne se présente jamais comme un Robin des bois ou un gangster « glamoureux »  et s'en tient à une devise latine qu'il a volée (of course) :  quid lucrum istic mihi est ?  Qu'est-ce qu'il y a à gagner pour moi là-dedans?

Depuis son passage dans la police il s'est fait une morale rigoureuse de « ne jamais dire la vérité à un représentant de l'autorité là où un mensonge peut faire l'affaire ». Dans une phrase délicieusement intraduisible, car imprégnée de jargon baseballistique, il se définit comme un utility infielder in the smash and grab line - un « joueur polyvalent » dans ce sport professionnel du casse et du braquage. Il n'aime pas les coups tordus et pour lui un bon boulot honnête c'est, en résumé : repérer, pénétrer dans les lieux la nuit, récupérer la marchandise visée, partir sans se faire prendre, fourguer. Il a une éthique personnelle, car selon lui l'argent volé est « plus pur » que celui gagné en salaire ; il est prêt à tout voler, sauf les cadeaux de Noël, car ces derniers doivent être achetés et empaquetés. Un bon coup (a job ou a caper) est vite conçu, vite exécuté, vite oublié. D'où vient donc qu'il atterrit toujours dans des trucs effroyablement compliqués ? Ce jinx, sûrement qu'il ne se l'explique pas car il prétend ne pas être superstitieux mais très rationnel et méthodique. Pour quelqu'un qui ne laisse rien au hasard, il s'en trouve pourtant souvent victime, surtout lorsqu'il est confronté à sa claustrophobie ou à sa peur de l'eau.

Dortmunder est par ailleurs un « tradi » qui n'aura jamais de téléphone portable ou d'ordinateur et à qui Internet paraît une invention du diable dont il refuse de se servir.

Dans les relations humaines il est simple et fidèle en amitié comme en amour. Marié en 1952 à une certaine Honeybun Bazoom, il en a divorcé deux ans plus tard à son retour de la guerre de Corée, où il a servi son pays dans la police militaire. Depuis sa rencontre avec May Bellamy, il est capable d'apprécier le spectacle d'une jolie femme, mais ce n'est pas un player. Il est pour toujours sous le charme du sourire de May, de ses cheveux bruns où brille l'argent d'un reflet gris - May qui prétend qu'elle n'est pas dupe de son regard de cocker, mais qui craque toujours d'attendrissement pour lui - et ce depuis le jour de leur rencontre, quand elle l'a coincé à la sortie de la supérette où il venait de prélever quelques produits sans intention de les payer et où il n'a même pas essayé de se défendre, d'inventer une excuse bidon, l'a juste regardée avec ses yeux tristes. May n'est pas un personnage accessoire, la gentille Mme Dortmunder qui sert au gang les bières et sa légendaire cassolette de thon ; plus le temps avance, plus elle évolue du rôle de confidente à celui de conseillère, actrice, complice active.

Dortmunder, avec tous ses attributs de solitaire, n'existe pas sans son gang.

S'il évolue dans le temps, on y retrouve des figures qui deviennent familières. La première est celle d'Andy Kelp, grand et maigre, un profil marqué par son nez d'oiseau, aussi enthousiaste de nature que John a l'humeur noire. Voleur (ou plutôt emprunteur, car si Stan les revend, il laisse dans la rue celles qu'il a utilisées) de voitures hors pair, il les choisit avec un soin maniaque, privilégiant celles portant le logo MD (medical doctor) parce qu'elles sont plus confortables et mieux équipées que les autres. Lorsque Andy vole une Rolls-Royce qu'il n'arrive plus à retrouver dans le parking d'aéroport où il l'a garée, il est horrifié que, pressés de rentrer chez eux après des vacances bien méritées, John et May l'obligent à voler une Mustang cabossée très loin de ses standings habituels quoique marquée MD. « Elle doit appartenir à un interne ! », s'écrie-t-il, profondément heurté dans son honneur professionnel.

Andy est affecté d'un neveu prénommé Victor, un ancien du FBI d'où il a été débarqué selon lui pour la seule raison qu'il proposait à sa hiérarchie l'établissement d'une poignée de main secrète permettant aux agents de se reconnaître entre eux. Victor a conservé de son passé l'usage des mots commies et pinkos ainsi qu'une tendance qui peut devenir gênante à transformer les conversations en interrogatoires devant le comité des activités antiaméricaines visant à démasquer les tendances communistes de son interlocuteur.

Derrière Andy viennent « Tiny » Bulcher et Stan Murch. Comme son surnom ne l'indique pas, Tchotchkus « Tiny » Bulcher est un colosse, une sorte d'abominable homme des neiges décrit comme « un missile interbalistique sur pattes », un « mastodonte avec le visage d'une tomate homicide » ; « Tiny » n'a que rarement à utiliser sa force herculéenne, car sa présence est le plus souvent une intimidation suffisante. « Tiny » est en réalité un coeur tendre qui finit par tomber amoureux de Josephine Carol (« J. C. ») Taylor qu'il est le seul à appeler « Josie ». J. C. est l'hôtesse d'accueil et la manager dans Avalon Tower d'un bouclard abritant ses trois activités : Star Music Inc. propose des musiques aux paroliers qui n'en ont pas et des paroles aux musiciens qui n'en ont pas, le tout à des tarifs nettement plus accessibles que ceux de Mick Jagger ou Carly Simon ; Continental Detective propose un cours complet pour devenir un enquêteur d'élite : des menottes et un carnet de détective sont offerts à tout nouvel inscrit. Intercourse Inc. vend un traité du mariage à la scandinave soi-disant traduit du danois, avec des photos explicites où la jeune femme a servi de modèle.

Stan Murch est le chauffeur. Obsédé de voitures, il se distrait en écoutant des enregistrements de courses de voitures. Le seul garage qu'il fréquente est celui de Max, Maximilian's Used Cars, à qui il fourgue ses voitures volées, car il ne comprend pas qu'on puisse avoir besoin de se rendre dans un garage pour faire réparer sa voiture : en posséder une est un sacerdoce, un engagement total vis-à-vis du moteur et de chaque pièce détachée que le conducteur doit savoir réparer ou changer lui-même. Il est incapable d'arriver (à l'heure, en avance, en retard) sans expliquer à ses camarades avec un insupportable luxe de détails les routes empruntées, les travaux rencontrés, les accidents survenus. Stan vit avec sa maman (Ma Murch est chauffeuse de taxi comme il se doit) à Canarsie, un coin reculé de Brooklyn.

À ce trio s'ajoute le plus souvent un lockman, un spécialiste de l'ouverture des coffres-forts et de la désactivation des alarmes. Un de mes favoris est Herman X, qui, après un braquage au profit des Black Panthers ou d'un groupuscule plus violent de la cause, ne dédaigne pas de participer à des affaires pour son propre compte. Raffiné, bisexuel, dandy, Herman est loin du gangsta rap et il a besoin de revenus importants pour financer son train de vie luxueux. Le plus insupportable de tous ces perceurs de coffres est un Wilbur Honey qui vient de passer quarante-huit ans en prison et en est sorti obsédé sexuel agressif et vulgaire - ce qui embarrasse profondément Dortmunder dont la blague sexiste ou la drague lourde ne sont pas du tout le style.

N'oublions pas Rollo : c'est le barman du OJ Bar & Grill sur Amsterdam Avenue, dont l'arrière-salle encombrée de cartons est le point de rendez-vous nocturne du gang pour ses réunions préparatoires ou post-opératoires. Il règle à sa façon les incessantes et parfois byzantines querelles entre ses clients réguliers sur les thèmes les plus variés (cela va des proverbes liés à la météo aux origines d'Internet en passant par les qualités des joueurs de baseball des New York Mets et la meilleure façon d'arrêter un saignement de nez. Mon favori est la question : certains immeubles du West Side ont-ils été construits par des extraterrestres ou bien pour les accueillir ? Il connaît chacun des membres du gang par leur boisson : Dortmunder et Andy, ce sont les « bourbon et glace » ; à l'arrivée du premier des deux, il passe un plateau avec deux verres, un seau de glaçons et une bouteille de OJ's Special Bourbon Our Own Brand, un infâme tord-boyaux sans doute distillé à Hoboken ; Tiny, c'est vodka et vin rouge » ; quant à Stan, c'est « bière et sel », car pour rétablir le faux col de la bière unique qu'il boit (Stan conduit donc il boit avec modération), il ajoute régulièrement un peu de sel (souvenir de la cantine du lycée Pasteur année scolaire 1969-1970 : en dehors de la carafe d'eau, on nous attribuait d'office une carafe de bière Valstar que nous ne buvions pas, mais que nous saupoudrions de sel pour observer la réaction chimique immédiate).

Le bonheur de lire la série des Dortmunder, c'est bien sûr celui de découvrir quel nouveau et ingénieux moyen Westlake va dégotter pour s'assurer que ses chers malfrats repartent une fois de plus les mains vides (ou quasi) ; c'est aussi la liberté des références qui se baladent entre le biblique, l'ultra-littéraire (de Shakespeare à Joyce via Dickens) et la culture populaire. Mon téléphone à portée de main me sert à rechercher d'obscurs tubes des années 1910 comme I want a girl just like the girl that married dear old Dad ou des groupes des années 1960 dont le quart d'heure de gloire est depuis belle lurette périmé - comme Gary Puckett & The Union Gap ; je me régale à rechercher les stars des films chéris de Dortmunder, Douglas Fairbanks Jr dans Le Voleur de Bagdad, George Raftdans La Clé de verre[1], des classiques du film noir comme l'excellent Les Anges aux figures sales (Michael Curtiz, 1938,avec James Cagney, Pat O'Brien, Ann Sheridan et Humphrey Bogart, très bien en méchant avocat traître - avant son heure de gloire, quand il est devenu « Bogie », il a joué pas mal de rôles secondaires dans des films de qualité inégale)ou la distrayante Fiancée de Frankenstein (James Whale, 1935, avec Boris Karloff, O.J. Hougie dans le rôle de l'ermite aveugle et Elsa Lanchester dans celui de Mary Shelley). Je m'épate et m'amuse devant The Tall Target (Le Grand Attentat en français, Anthony Mann, 1951, avec Dick Powell et le grand Adolphe Menjou[2] notamment), où un policier nommé John Kennedy enquête en 1860 sur un possible attentat contre Abraham Lincoln dans le train qui l'emmène à Baltimore pour son inauguration présidentielle. Fun fact : après l'assassinat de président K. en 1963, les observateurs noteront les similitudes entre les assassinats de ces deux présidents.

Un des plaisirs de Westlake est tout tchékhovien, c'est celui d'attribuer des noms marrants à des personnages ou des sociétés imaginaires. Ça commence dès le premier livre avec le diamant Balabomo dont le vol est commandité par le major Iko, ambassadeur de l'ONU au Talabwo afin de l'enlever au Akinzi, pays voisin et ennemi ; dans une série de rebondissements aussi absurdes que délectables, le gang est amené à faire appel aux services d'un hypnotiseur nommé « Miasmo le Grand ». Au fil des livres, nous rencontrerons le cardinal Angelo Caravancello, l'inspecteur-chef de police Francis Mologna (prononcer « Maloney »), un aristocrate écossais ruiné nommé Ian McDough (prononcer McDuff, comme le pote de Hamlet, et non McDoo ou McDow, ce qui l'énerve beaucoup) et Grijk Krumgk, fier représentant de la Tsergovie en lutte contre l'État jumeau du Vostokjek, capitale Novi Glad (ou Osigreb). Que dire des noms des nonnes du couvent sainte Philomène, sister Mary Forcible, Sister Mary Serene sister Mary Lucid, sister Mary Grace ? rien qu'à entendre leurs noms on tombe un peu amoureux? surgissent le millionnaire un peu (un peu beaucoup) escroc Arnold Chauncey, le faussaire Griswold Porculey et sa petite amie Cleo Marlahy, l'avocat véreux J. Radcliffe Stonewiller, le mercenaire assassin Leo Zane, la naïve bibliothécaire Myrtle Steeet qui habite justement (I'm not making this up) Myrtle Street avec sa maman Edna, je m'arrête là? On sent que Westlake prend un plaisir poétique et espiègle à baptiser ses personnages plus ou moins majeurs de noms plus ou moins folkloriques. Non content de nommer des personnages jouant un rôle mineur dans son intrigue, il se régale et nous régale à inventer à certains un passé biographique  d'autant plus délirant  et détaillé qu'il est inutile à l'action proprement dite. Ainsi de sainte Ferghana Karanovich (1200 ?-1217), prostituée par sa famille de criminels dans le village de Stypia quelque part dans les Balkans (entre Tsergovie et Vostokjek, vous follohouez ?) et ramenée à la vraie religion (et donc au martyre) par l'archevêque d'Ulm Mgr Schweissekopf en pèlerinage vers la Terre sainte. L'os de son fémur est une relique que le gang refuse d'abord de voler pour une série de raisons de bons sens : l'os est protégé par des gardes armés au fond d'un placard dans la mission à l'ONU d'un minuscule pays au nom imprononçable (plutôt Vostokjek, car Tsergovie ce sont les gentils) ; les 50 000 dollars de la récompense seront payés en draffs, la monnaie de la Tsergovie où il faudra se rendre pour les dépenser, car elle n'est pas convertible. Hélas pour John D. et les siens, les Tsergoviens et l'entreprenant Grijk vont obtenir un prêt de Citibank pour financer cette opération risquée.

Pour des livres écrits vite, au milieu des Stark, des Tucker Coe et autres, les Westlake sont comme les Simenon, d'une merveilleuse richesse littéraire. Je ne me lasse pas d'y noter les métaphores inattendues. De Tom Jinson, l'horrible tueur de Dégât des eaux : « Il serait capable de t'extraire les dents pour te mordre avec. »

Dans un genre différent, observer le visage de Grijk (vous n'avez pas déjà oublié, le féroce, mais gentil représentant de la Tsergovie), c'est comme « d'être dans une voiture en train de traverser les plaines du Nebraska, à observer les orages qui au loin passent au-dessus des champs de blé. L'obscurité, les éclairs, la pluie battante, tout ça déferlant sur un terrain accidenté ».

Last but not least, Westlake et Dortmunder, c'est New York, un New York qui n'existe (presque) plus et que Dortmunder déteste quitter. Comme il le dit quelque part en écoutant le nom d'un lieu étranger : « Si ce n'est pas situé dans un des cinq boroughs, je ne risque pas de connaître. » S'il sort des limites de la ville, il quitte rarement celles de l'État, sauf dans sa cavale de Dégâts des eaux quand il doit écumer les États-Unis à la recherche des fonds mis en sécurité par l'affreux Tom Jinson dans diverses planques peu aisées d'accès. Il y a bien un voyage à Londres qui l'amène jusqu'en Écosse où Westlake les abandonne avec Andy et Stan près d'un château en ruine, sans un sou pour rentrer à la maison. Vu que les livres suivants se déroulent à nouveau à New York, le lecteur le moins sagace devine qu'ils ont trouvé un moyen de regagner la Grosse Pomme.

Le New York de Westlake n'est plus qu'un lointain souvenir, même pour les New-Yorkais de souche (il y en a peu, mais il y en a), on ne fait pas ses courses sur Amazon, chez Whole Foods ou chez Gristedes, mais dans les supérettes de la chaîne Bohack's (fondée en 1887 par un M. Henry Bohack, elle a disparu en 1977) ; le centre de convention du Coliseum existe encore près de Columbus Circule, il n'y a ni Starbucks ni Subway's. Dans le West Villagesont garés les trucks servant aux gays en maraude de lieux de rendez-vous pour de furtives étreintes, le Meatpacking District n'est pas encore un secteur de restaurants chics et de boutiques de mode haut de gamme, mais bien le quartier des grossistes en viande ; avec ses revenus irréguliers et ceux (modestes) de sa compagne, Dortmunder a quitté la West 64e rue de ses débuts (quand sorti de prison, il gagnait quelques dollars en faux démarcheur à domicile pour une encyclopédie) et habite East 19th Street, juste à côté de Grammercy Park et d'Union Square, un quartier où n'existent plus que des maisons rénovées à grands frais ou de luxueuses résidences avec  hall en marbre, concierge et voiturier. Dans les décennies où Westlake écrit (des années 1960 aux années 2000), tout change et s'il en sourit parfois, l'auteur et son héros s'étonnent douloureusement que sous l'impulsion des spéculateurs immobiliers, les vieux noms populaires soient peu à peu remplacés par de nouvelles appellations, plus « marketables » : Hell's Kitchen (la cuisine de l'enfer) devient « Clinton » (rien à voir avec l'ex-président), des rues délimitent de nouvelles zones, d'ailleurs extensibles en fonction des prix du marché : au-dessous de Houston Street, c'est So-Ho (south of Houston Street), un vieux quartier comme Little Italy génère NoLita (North of little Italy) et le triangle au-dessous de Canal Street, au sud de Manhattan, prend l'appellation de Tribeca (Triangle Below Canal) et comme dans Chelsea, d'anciens entrepôts s'y vendent au prix de l'or.

Et quand la saga s'achève, le peu romantique Westlake oublie un instant l'humour et la distanciation pour nous décrire Ray et Darlene, deux personnages par ailleurs assez grotesques, échanger leur premier baiser dans Central Park, près du lac,à l'abri des regards des joggers et cochers conduisant les calèches pour touristes. Et ce premier baiser estival, écrit en plein hiver par un homme qui va mourir, a la saveur douce-amère d'un adieu. Goodbye to all that. So long, Don !

 

Références

J'ai lu mes premiers Westlake en même temps que mes premiers Stark sans savoir que c'était le même auteur, dans les traductions plus que libres de la Série noire : The Bank Shot était devenu Le Paquet, Jimmy the Kid V'là aut'chose, Nobody's Perfect La Joyeuse Magouille. Pourquoi pas ? Plus embêtant, les traductions étaient amputées et les lecteurs privés de beaucoup de délicieuses digressions et références. Je continue à préférer le lire en anglais, mais les traductions ou nouvelles traductions publiées chez Rivages sont de bien meilleure qualité et malgré leurs erreurs plus proches de l'original. Mon top 5 :

Il y a discussion entre « westlakiens » pour décider du meilleur Dortmunder. Pour certains, dont mon ami Vincent « le King », il s'agit de Dégâts des eaux (Rivages Noirno 599)et je suis d'accord, car il est humainement impossible de lire des passages entiers de ce chef-d'oeuvre sans exploser de rire à chaque ligne. Jeplace presque au même niveau de délectation Good Behavior devenu Le ciel t'aidera ? (Série Noire no 2120, épuisé) où Dortmunder tentant de cambrioler un entrepôt de caviar essaie de fuir la police et tombe dans un couvent de bonnes soeurs qui en échange de leur protection lui font promettre de les aider à récupérer l'une d'entre elles, séquestrée par son propre père, un horrible milliardaire qui tente de la « déprogrammer ». J'adore aussi Top réalité (Rivages thrillers), le dernier de la série, où le gang est engagé pour participer à une émission de télé-réalité. Le premier opus de la saga Dortmunder, Pierre qui brûle (Rivages noir no 628) donne le ton et contient déjà l'essentiel des éléments qui en font un phénomène unique dans le monde du polar ; épatant aussi Jimmy the Kid (Rivages noir no 554), où le gang suit le scénario d'un roman (inexistant) de Richard Stark pour kidnapper un gamin insupportable et génial qui finit par les piéger.

Sous son vrai nom, Westlake a publié plein de romans non Dortmunder, dont deux qui sont des romans à suspense sérieux et un peu terrifiants mais je peux rien en dire, car j'avions pas lu The Hook (Le Contrat, Rivages noir no 490) ni The Ax (Le Couperet, Rivages Noir, no 375). Pas lu non celui qui selon son dernier éditeur était son préféré, Kahawa, qui raconte un hold-up dans un train de café en Ouganda. Il y a une vieille édition aux Presses de la Cité (traduction de M.J.P. Manchette, mazette !), mais on ne la trouve que d'occasion.

Les films

Il y en a finalement pas mal, mais j'en ai vu un seul : The Hot Rock, devenu en français Les Quatre Malfrats. C'est très distrayant et la scène d'hypnose dans l'ascenseur est hilarante. L'usage d'un hélicoptère (pour pénétrer par le toit dans le poste de police) permet des superbes vues de New York années 1970 (avec les Twin Towers) et cette rareté d'une scène d'action également très drôle (un peu comme dans les premiers Die Hard), mais j'ai des réserves : peu importe au fond qu'ils soient quatre au lieu de cinq, ni que le jeune et beau Robert Redford n'ait rien à voir avec le triste  Dortmunder  («  gloomy » est l'adjectif revenant le plus souvent pour décrire son expression ordinaire). Scandale philosophique : l'excellent et légendaire scénariste William Goldman a substitué un happy end à l'inévitable échec westlakien. Pas vu les quelques autres adaptations de ses romans y compris The Bank Shot[3] (Dortmunder 2) qu'il détestait, ni le Made in USA de Godard (1996, avec Anna Karina et Jean-Pierre Léaud notamment) adapté par JLG sans autorisation de l'auteur qui a pris ombrage que sans lui en parler ou lui verser un ancien franc on - ce « on » fût-il l'ultrachic Godard - lui chourave The Jugger (Rien dans le coffre, un roman de son alias Stark). Le seul à ma connaissance apprécié par l'auteur était Point Blank, le film de John Boorman où Parker devenu Walker est joué par Lee Marvin. Le verrais bien parce que  Boorman (Excalibur et Délivrance entre autres)  et dans le cast figure également la belle, la suprême Angie Dickinson (Rio Bravo).Pas vu The Grifters (Les Arnaqueurs) le film de Stephen Frears (1981, avec Annette Benning, Anjelica Huston, John Cusack) dont il a écrit le script, tiré d'un roman de Jim Thompson que je n'ai pas lu non plus. Faut que je me rattrape? Pour Dégâts des eaux, j'attends qu'un producteur ambitieux se lance sans peur du naufrage.



[1] Médiocre et poussive adaptation par Frank Tuttle (1935) ; je note au générique le nom peu connu, mais charmant de Rosalind Keith. Non moins médiocre remake par Stuart Heisler (1942) du roman éponyme du grand Dashiell Hammett avec Alan Ladd, Brian Donlevy et Veronica Lake.

[2] Le méchant général des Sentiers de la gloire, mon Kubrick préféré, je crois.

[3] Gower Champion, 1974, avec George C. Scott et Joanna Cassidy.


NEW YORK IMPRESSIONS 2023

Ma première visite date de plus de quarante ans, j'y suis retourné régulièrement, nous y avons même habité trois ans, j' y compte  des amis de toutes classes et origines - et avec ça, je ne connais pas New York, New York continue à m'étonner, à me rappeler la remarque du grand journaliste et écrivain E.B. White : « New York est une ville de choses inaperçues. » - chats qui se glissent dans un renfoncement, plaques d'immatriculation personnalisées semblant contenir un code à destination d'espions fantaisistes, traîtreuses flaques de boue, boutiques recluses dont il est ardu de  deviner ce qu'elles vendent exactement, silhouettes qui, sans être excentriques, recèlent un persistant mystère?

Impressions sonores, visuelles, olfactives de cet été.
Trois odeurs d'abord.
Pour les Parisiens se plaignant de Mme Hidalgo et lui reprochant chaque tranchée dans un trottoir ou la chaussée, New York est un vaste chantier : de ses rues défoncées montent des fumées et, là où des ouvriers rebouchent (plus vite qu'à Paris, c'est vrai), cette odeur de goudron brûlant qui est pour moi l'odeur de la ville.

Des chantiers il y en a aussi sur les trottoirs : l'échafaudage de la maison voisine de celle où nous avons vécu et séjournons encore vient de tomber après trois ans de travaux mais l'école primaire est en réfection et en passant sous l'échafaudage on hume une puissante odeur de cannabis, doublée d'une non moins puissante odeur d'urine ; quant à l'odeur des barquettes en alu ou en carton où traînent quelques restes de junk food, je ne m'en approche pas, je laisse ça aux rats qui sont en train de devenir les rois de New York.

Il y a le Quad, l'IFC, l'Angelika, d'autres que j'oublie? le Metrograph est le plus beau cinéma « art house » de New York et l'un de ceux qui proposent autre chose que Barbenheimer, le film de l'été, contraction des titres de deux films à succès très différents : dans le coin du Lower East Side que Jean-Michel Basquiat, dix-huit ans, arpentait pour vendre un tableau et payer son loyer, ce multiplex art et essai programme des films européens, asiatiques (et même, comment ai-je pu rater ça ? un festival de courts-métrages soudanais) et, en entrant dans la salle où nous allons voir le subtil et charmant, excellent film coréen-américain Past Lives, je sens une odeur de tabac si âcre que, remontant par mes narines, elle me prend à la gorge. Personne n'a fumé dans cette salle depuis un demi-siècle et pourtant malgré les rénovations, l'odeur s'attache aux murs, aux rampes, aux sièges, évoquant des générations de cinéphiles fumeurs depuis longtemps disparus. Quand nous allions découvrir les films noirs américains à la cinémathèque Chaillot, au Studio 28, au Mac-Mahon, au Champo ou dans les  autres salles art et essai du Quartier latin, nos cousins new-yorkais venaient ici voir Andreï Roublev ou Les Chevaux de feu, Les 400 Coups ou À bout de souffle, Rashômon ou Les Contes de la lune vague après la pluie.

L'odeur qui a disparu des rues, c'est celle des chevaux. Il y a une vingtaine d'années quand nous nous étions installés, passaient encore quelques policiers à cheval. Mon ami Thorner, dont le fils jouait au soccer (le foot, le vrai) avec notre Ulysse, avait organisé pour les gamins de l'équipe et leurs parents une visite des écuries de la police montée.

Je retrouve en revanche l'odeur des vieux paperbacks dans les travées de la librairie du Strand, sur Broadway, où j'apprends  que le Westlake convoité était en rayon mais a été vendu, alors mon pote Danny m'entraîne à un demi-bloc de là dans une petite librairie d'occasion, Alabaster, et je n'y trouve pas mon Westlake, mais un autre dont le sous-titre (A Novel of Crime and Confusion) est une délicieuse promesse.

Troisième librairie d'occasion, East Village Bookssur Saint Marks et là ils ne connaissent même pas Westlake (ces jeunes, je vous jure, faut tout leur apprendre !) mais je traîne, je muse et dégotte au pif le volume de nouvelles de Scott Fitzgerald que Stanley a offert à Chester en décembre 1961. Le bouquin est en bon état - peut-être que Chester n'a pas été au-delà du premier récit, Le Palais de glace (1920), super-bien écrit, mais prévisible et finalement banal.

En quittant l'East Village et en remontant la 3e Avenue vers Union Square, je note le nombre de gens (des hommes le plus souvent) qui parlent tout seuls, qui hurlent tout seuls, qui s'engueulent avec eux-mêmes, le Seigneur, ou leur ex - pas une bonne idée de leur poser la question, car la plupart du temps ils ont la mine très en colère et vaut mieux pas prendre le risque, car chez les zarbis new-yorkais (New York est la capitale mondiale de beaucoup de populations persécutées du globe, mais en tête viennent les zarbis - certes il y a des zarbis partout dans le monde, mais la proportion de zarbis  susceptibles d'exprimer leur fureur par l'agression verbale ou physique est plus élevée chez les zarbis new-yorkais.)

Au coin de la 10e Rue, je croise un type qui pousse un grand caddie de supermarché débordant de trucs : ses « courses », c'est un paquet de saloperies ramassées dans les poubelles. Ça aussi on le voit à Paris mais ici, c'est l'Amérique, mon pote, et il me semble que le caddie est XXL. D'autres se baladent avec de grands sacs en plastique et ramassent canettes et bouteilles vides dans les containers.

Types seuls allongés sur des cartons dans un coin, ça, on connaît mais ici y en avait moins, et aucun comme cette version black de Charlie (l'excellentissime Brendan Fraser dans The Whale), trois cent livres de chair collées au trottoir dont on se demandecomment elles pourront s'en détacher ; types effondrés dans leur fauteuil roulant, types assis fumant leur joint ou buvant leur Bud (ou les deux) sur les stoops des maisons style anglais des quartiers chics, types en groupe tenant le poteau devant les (rares) immeubles de logements sociaux, dame aux longs cheveux gris qui fume seule, assise à la terrasse d'un restaurant fermé. Misère, misère?

On parle de tout ça avec un vieux pote journaliste : crise sociale, inflation - avec un demi-panier chez Gristedes, le Monop local, la caissière t'annonce 100 balles et ça sert à rien de couiner, parce que :

  1. - c'est pas de sa faute ; on espère que, comme May Bellamy, l'éternelle compagne de John Dortmunder, le héros récurrent de Westlake, elle peut se tirer discrètement après le boulot avec un sac de provisions.
  2. - elle est super gentille et te propose spontanément son aide en t'appelant « sir » puis « honey » ;
  3. - toi, tu viens à pied alors qu'elle se tape une heure de train aller, une heure de train retour - ça, c'est dans l'espoir qu'il n'y ait pas de travaux sur la ligne.

Misère, misère? On en parle avec un vieux pote journaliste. Crise du logement, crise du Covid, faiblesse de la prise en charge des malades psychiatriques, il y a dans les rues de la ville un nombre croissant de gens qui auraient un grand besoin d'être aidés mais sont livrés à eux-mêmes.

J'approche du coin de East 19th où je cherche la dernière adresse indiquée par Westlake pour John Dortmunder, le gentleman cambrioleur dépressif, héros de sa série la plus célèbre, et j'entends un bruit inhabituel : tambours et chants, ce sont des gens qui manifestent. Dans ce pays, personne ne l'ouvre pour protester à plus d'un, sauf peut-être à cause de Trump (pour Trump, pauvre victime de l'acharnement du système, contre Trump qui devrait être en prison pour ses crimes) ou de l'avortement (prolife, c'est-à-dire contre le « génocide » de l'avortement, ou prochoice, c'est-à-dire pour le droit dont les femmes jouissent chez nous depuis cinquante ans grâce à Simone et Giscard) ;je repense à cesympathique chauffeur de taxi qui, nous ayant entendus parler français, nous a mis Jolie Môme à la radio, puis a observé que nous avions bien de la chance de vivre dans un pays où les gens manifestent contre le gouvernement quand ils sont mécontents.

Que se passe-t-il ? Les travailleurs sont-ils en révolte ? Non : c'est un piquet de grève d'écrivains de la WritersGuild. Ils sont en grève depuis plusieurs semaines - et il en a fallu beaucoup pour que ces individualistes forcenés (au pays où l'individu est roi, ils sont avec les milliardaires, mais dans des conditions économiques moins favorables - les plus individualistes) posent le stylo et repoussent le clavier. Sans eux pas d'histoire et sans histoire pas de script et sans script pas de film, pas de série, pas de Nettefliquece, de Ouarnère, de Dissenez, de Drimeoueurques, de Paramounnteuh, de Sonipiqutcheure, d'Achebéomaxe, d'Appeule Tévé, d'Amazone Praïme ; sans eux pas de studios grands ou petits, pas de plateformes, rien, que dalle, que pouic, nib. À part quelques stars, la condition des acteurs n'est pas fantastique mais les écrivains, à quelques exceptions près, c'est le lumpenprolétariat d'Hollywood. Et quand ils demandent à revoir leurs conditions de rémunération parce qu'ils ne touchent rien, que dalle, que pouic, nib, sur les nombreuses rediffusions télé, les biguebosses ne les calculent que lorsqu'ils se mettent en grève : alors la première et généreuse proposition c'est : rien, que dalle, que pouic, nib, mes fesses. Bref, on les envoie se faire foutre avec un cynisme en comparaison duquel Macron, Borne face aux syndicats, c'est total respect. D'après des potes écrivains et producteurs loin d'être des rouges, les véritables discussions n'ont débuté qu'après des semaines de grève - encore aujourd'hui, quand toute la production américaine est paralysée, des professions entières de techniciens se trouvent en chômage longue durée, et certains patrons de studio continuent à dire no, non, niet, nein, va te faire empapaouter chez les Grecs, fuck off, vete a la mierda, va fanculo, fick dich, poshel na khuy, nichts, nothing, nada, niente di niente, nitchevo, rien, que dalle, zéro, circulez y a rien à voir, en tenant ce raisonnement humanitaire : « Les écrivains arrêteront de nous faire chier le jour où pour manger ils seront obligés de vendre leur maison. Et s'ils sont pas contents, on les remplacera par ChatGPT. »

Malgré ce sens particulier de la négo, il paraît que les discussions avancent, que les propositions des biguebosses hollywoodiens sont passées de zéro, rien, que dalle, que pouic, nib, à des miettes. Comme on n'arrête pas le progrès, un accord est en vue pour le mois de décembre, novembre si tout va bien. En attendant, notre amie productrice indépendante a organisé au Metrograph justement (tu as follohoué, le cinéma qui sent le tabac) une petite festouille pour grévistes et chômeurs qui conservent la bonne humeur.

Les sons, toujours les mêmes : les sirènes de police, les ambulances, les pompiers, les ghetto-blasters à fond des types qui trouvent que leur rap c'est la meilleure musique du monde et si t'es pas d'accord, à quatre heures du matin par exemple, mets tes boules Quiès), idem pour ceux qui passent en voiture avec le sound system si fort qu'il couvre le bruit du moteur.

Ce pays a la passion du bruit : supposons que tu trouves un restau où la musique n'est pas à donf, tes voisins de table vont continuer à hurler.

« I'm here to help you ». Qui a dit que si tu étais dans la débine personne ne te tendait la main ?

Remarquant ma démarche légèrement claudicante, un jeune homme m'interpelle : aurais-je un problème de prostate ? Si c'est le cas, il dispose justement d'un produit miracle et c'est mon jour de chance, il en a une réserve dans son coffre. Une autre décèle l'avéciste en moi et m'indique un centre de rééducation qui fera des miracles ; un troisième me demande si je ne chercherais pas, par hasard, un(e) auxiliaire à domicile ; si oui il connaît justement quelqu'un de très bien mais non merci c'est gentil, pas besoin, je passe.

Toujours plus de panneaux « À louer » ou « À vendre », toujours plus de devantures fermées, loyers trop chers, vie trop chère? les pauvres et les « moyens » se sont en grande majorité déjà éloignés de Manhattan ; maintenant les moins riches des riches commencent à en faire autant.

En 2004, nos amis de gauche se préparaient  à quitter la ville (et le pays) si Bush Junior était réélu ; en 2023, les mêmes amis font la même annonce au cas où Trump repasserait. Qu'en sera-t-il ? Le célèbre skyline new-yorkais ressemblera-t-il dans quelques années au paysage postapocalyptique de certains films catastrophe et ses rues seront-elles des déserts où, au milieu des rats rois, quelques junkies décharnés se nourriront d'ordures ?

En attendant, moi, j'ai toujours pas trouvé mon Westlake, même dans le superbe Mysterious Bookshopde Tribeca où les étagères débordent de merveilles du polar d'hier et d'aujourd'hui. Pour me consoler, j'ai acquis mon premier Tucker Coe, un des nombreux alias de Westlake, ainsi que le dernier Lawrence Block, un de ses bons potes - dans leurs younger and more vulnerable years, ils ont cosigné du soft-porn ensemble - qui, lui, est encore en vie et productif.

Pour terminer ma tournée sur une note heureuse, je me suis arrêté acheter quelques paires de chaussettes chez Reminiscence, ma boutique préférée de New York - et là il y avait toutes les chaussettes dont je pouvais rêver, et même d'autres. Tout n'est pas foutu, donc, car tant qu'il y a de la chaussette il y a de l'espoir.

 

Références

The Strand : 828 Broadway.

Alabaster : 122 4th Avenue.

East Village Books : 99 Saint Marks Place.

The Mysterious Bookshop : 58 Warren Street.

Reminiscence : 74 5th Avenue.


TRUMP LE ZOMBI

L'ex-président Trump a été déclaré politiquement mort un tel nombre de fois qu'il est devenu difficile de hasarder le moindre pronostic sur le futur de ce zombi politique qui reçoit des balles de tous côtés et repart à l'attaque, plus vindicatif que jamais.

Pendant sa première campagne pour les primaires, il avait été lâché par le populiste New York Post pour avoir tenu d'inacceptables propos au sujet du républicain John McCain qui refusait de le soutenir. McCain, un des rares hommes politiques respectés dans les deux camps, n'était pas selon Trump un « héros » de la guerre du Vietnam, parce que les vrais héros « ne se font pas prendre », mais un « idiot » (dummy) et un loser. Rappelons qu'en 1967 l'avion piloté par M. McCain ayant été abattu, celui-ci a été fait prisonnier, puis torturé  si gravement qu'il en a eu des séquelles pour la vie ; détenu dans le « Hilton de Hanoï », la terrible prison de Hoa Lo, M. McCain a eu l'occasion de se faire libérer et rapatrier dans son pays mais il a refusé tant que tous ses camarades n'étaient pas également libérés. Ce courage et cette dignité étaient incompréhensibles pour Trump qui avait choisi d'accabler un de ses critiques, faisant oublier que de report en report, il avait obtenu de ne jamais partir servir au Vietnam.

Il était alors politiquement mort, ce qui ne l'a pas empêché de vaincre ses adversaires républicains puis d'emporter son élection face à Mme Clinton grâce à un étrange système électoral qui fait que dans le régime présidentiel de « la plus grande démocratie du monde », ce n'est pas nécessairement le candidat ayant le plus de voix qui l'emporte sur son adversaire. Une campagne menée à coups de provocations et de mensonges a débouché sur une présidence de la même eau. Sa présidence chaotique, sa gestion erratique de la pandémie de Covid, les preuves répétées d'un comportement privé plus que douteux, des liens non moins douteux avec les intérêts russes et des « affaires privées » de toutes natures ne l'ont pas empêché de prendre en otage le parti républicain (celui de Lincoln, quand même). Trump s'est surtout constitué une base de « fans » si large qu'il a, ne l'oublions pas, failli être réélu contre M. Biden il y a cinq ans, obtenant dans sa défaite plus de voix que lors de sa victoire (74 millions au lieu de 65). Son attitude d'alors, il l'avait annoncée dès sa première campagne, déclarant que le seul résultat légitime serait sa victoire. C'est pourquoi, après sa défaite, ses accusations de fraude électorale massive, toutes dénuées de fondement qu'elles fussent, n'avaient rien de surprenant. M. Trump a franchi un cap supplémentaire en intervenant directement auprès d'élus locaux pour que des résultats soient changés en sa faveur ; non content, il a appelé ses partisans à l'insurrection. Sa responsabilité dans ces deux attaques contre les institutions est rappelée dans les actes d'accusation précis et détaillés qui viennent d'être établis contre lui. Dans ces conditions, il est inquiétant de constater qu'il mène largement dans les sondages le peloton des candidats républicains à l'élection de 2024 ; à deux exceptions près, ses concurrents n'osent pas l'attaquer, craignant de perdre son éventuel soutien ou celui de ses électeurs s'il est amené à se retirer de la course - ce qu'il n'a aucune intention de faire, utilisant même l'accumulation des charges contre lui comme des arguments de campagne prouvant qu'il est une « victime » du « système ». Avec tout ça, on passe de l'inquiétant à l'affolant en découvrant les premiers sondages d'un « rematch » contre Biden qui indiquent une élection serrée.

 

 A l'heure (tardive) des décisions à prendre face au bouillonnement climatique, les États-Unis et le monde vont-ils être enfin débarrassés de Trump  qui a donné tant de preuves de son mépris pour l'environnement et de sa soumission au lobby pétrolier? Hélas non ! les zombis ne meurent pas comme ça.


IMAGINE

Imaginons donc.

Dans un futur proche, le monde est toujours dominé par trois pôles.
En Asie, la domination chinoise est plus forte que jamais - et le régime toujours plus autoritaire perfectionne face aux nouvelles technologies sa version moderne du capitalisme sauvage assisté par les machines de l'intelligence artificielle.

En Russie, contraint à se contenter du Donbass pour mettre fin à une guerre coûteuse, Poutine a conservé son pouvoir : la liberté d'expression est plus que jamais bâillonnée et la corruption à son comble.

En Amérique, Trump a été réélu pour deux mandats de plus.

En Europe, partout ont triomphé des alliances entre l'extrême droite et la droite classique.

En Turquie, Erdogan enchaîne les mandats.

Dans le nord de l'Afrique jusqu'au Moyen-Orient, dictatures, monarchies ou démocraties sont minées par l'islamisme et des guerres de clan.

Vers le sud du continent africain, des gouvernements de plus en plus instables génèrent des coups d'État militaires et des régimes autoritaires de transition.

Est-il possible d'imaginer tout cela à l'heure où le réchauffement climatique est devenu ébullition ?
Oui, il est possible d'imaginer un monde où les dirigeants font payer à leurs victimes les effets d'une évolution catastrophique. Les migrants chassés par le désespoir climatique ou économique ? À la baille ou dans des camps entourés de clôtures électrifiées en attendant qu'on étudie leurs dossiers !

Oui, il est possible d'imaginer un monde où sous prétexte de lutter contre le « dogme » écologiste on rouvre les centrales à charbon, on casse toutes les mesures de limitation à l'exploitation des ressources naturelles.

Oui, il est possible d'imaginer un monde où les tensions sociales, ethniques, religieuses, sont régulées non par le dialogue et les compromis, mais par la violence institutionnelle de la répression.

Oui, il est possible que  partout les outils du « progrès » soient utilisés à des fins de contrôle des individus et des foules.

Oui il est possible que partout dans le monde s'accomplisse cette blague prophétique : « Nous étions », déclare l'homme politique devant une foule en délire, « au bord du précipice. Et grâce à moi, nous avons fait un grand pas en avant. »

Vous me direz, follohoueurs, follohoueuses de mon coeur, que me voilà d'humeur bien noire.
Peut-être bien, mais pas que, car une petite voix me dit qu'en effet tout cela est possible, probable dans certains cas - mais pas inéluctable.

Chacun d'entre nous a le droit d'imaginer le pire - et aussi la possibilité, à son modeste niveau, de faire le petit peu à sa portée pour qu'il n'advienne pas.

Sur ce, bonne suite d'été à tous - et prenez pas chaud !

 


PENDANT CE TEMPS

Un jeune homme de dix-sept ans prénommé Nahel meurt abattu par un policier après un « refus d’obtempérer » – et la fête commence.
Les frontistes pointent la « présomption de légitime défense » de la police. Les nupistes fustigent les violences policières.

Pour une fois (mes follohoueurs et follohoueuses savent que je ne suis pas un fan), le président Macron a une réaction plutôt normalement humaine, parlant d’une mort « inexplicable et inexcusable » ; dans la suite, lui et son gouvernement semblent faire ce qu’ils peuvent face aux « débordements » d’émeutiers et de pillards qui s’en prennent aux commissariats, aux commerces, aux voitures, aux poubelles, aux équipements publics, aux pompiers, à certaines mairies. À la veille des « grandes vacances », les médias du monde entier montrent un pays qui brûle.

Et pendant ce temps, une mère pleure son fils, déchirée entre la rage (contre celui qui l’a tué) et le regret (« qu’est-ce que j’aurais dû faire, qu’est-ce que j’aurais pu faire ? »). Elle voit en boucle le film atroce de ce policier qui pointe une arme en direction de la tête de son fils et tire.

Et pendant ce temps un policier est en prison et se repasse deux films de la scène, se demandant (vainement, lui aussi) ce qu’il aurait pu faire, ce qu’il aurait dû faire. Le premier film est celui d’une voiture qui fonce sur lui et son collègue : c’est cela qu’il a affirmé d’abord avant de décrire une autre scène, celle d’une panique et d’un accident.

Moi, je ne sais pas ce qu’il s’est vraiment passé à ce moment-là. Le jeune Nahel n’étant plus là pour donner sa version, restent celles des deux policiers, le tireur et son collègue ;  reste le passager ; restent une enquête et le processus de la justice. C’est imparfait mais c’est tout ce que nous avons.

Certains n’en ont pas besoin, ils savent déjà : un certain nombre savent qu’un policier raciste a tué de sang-froid un bougnoule. Ma (par ailleurs éminemment sympathique) voisine au village dit que des Nahel, on pourrait en tuer cent, deux cents, trois cents, ça ne lui ferait ni chaud ni froid – et encore on serait loin du compte.

Moi je ne sais rien, je ne suis sûr de rien, mais je suis empli de tristesse. Je pense à mon pays, à son avenir.

De tous les témoignages vus et entendus, je retire des réalités douloureuses et qui ne se contredisent pas car elles sont des faits – et non des idéologies…

Des policiers mal équipés, mal formés, se trouvent démunis face à certains jeunes des quartiers – mineurs souvent – dont les parents ont perdu le contrôle et qui – délinquants récidivistes, parfois – sont animés par une terrible violence. Aux policiers comme aux profs on demande de gérer tous les maux d’une société où les crises se succèdent. Au fil des années, on a découragé la police de « faire du social » en organisant des matches de foot et on a diminué les moyens des associations qui, localement, tentent de faire des quartiers des lieux de vie pour leurs habitants. Pour changer cela, il faut une grande détermination dans la durée et une forme d’unité nationale dont nous sommes loin.

Des jeunes (ou pas si jeunes) exaspérés par la répétition des contrôles au faciès, des humiliations, des propos racistes. Sommés de « faire leurs preuves », de « s’intégrer » (« la France, tu l’aimes ou tu la quittes ! »), d’accepter les « valeurs de la république et de la citoyenneté », accusés d’être les champions de la fraude sociale ou des sympathisants islamistes, ils se sentent en permanence pointés du doigt – si ce n’est de la pointe du fusil.

On peut déclencher un « grand plan de rénovation des conduites de gaz ». Mais peut-on imaginer un « grand plan » de refondation du lien social qui fasse croître en harmonie les valeurs du civisme et l’égalité des chances ? Est-il possible de se soucier des conditions d’exercice du métier de policier  et en même temps de l’avenir des enfants-  qui ne sont pas  leurs enfants mais nos enfants- des quartiers , y compris en aidant leurs parents quand ils sont dépassés, plutôt qu’en les punissant .

Et puis je pense à ce gosse, à cette femme, à cet homme, à leurs solitudes définitives qui ne se rencontreront sans doute jamais, bien qu’il ait « demandé pardon » selon son avocat.

P.S.  dans le match des cagnottes, on sait à qui va la victoire. Avant d’être « clôturée », la cagnotte de soutien à la femme du policier emprisonné avait réuni plus d’1,5 millions d’euros, celle pour la maman du jeune  Nahel 243.000.


AFFAIRES DE FAMILLE

Qu'il aborde des sujets intimes ou politiques, Marco Bellocchio me semble toujours traiter d'affaires de famille. Plus ou moins affectueuses, plus ou moins dysfonctionnelles, reliées par le sang des ancêtres, celui du crime, des idées, de la politique, de la religion ou du business, elles sont le creuset de toutes les luttes, le tombeau de tous les secrets, la prison d'où l'on s'échappe ou le lieu de la communion des coeurs.

La force unique de son cinéma, c'est de traiter chaque famille comme la sienne propre, sans mépris ni jugement, avec une tendresse inquiète. Même lorsqu'il porte son regard sur l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro, c'est la famille de ce dernier qui est scrutée, femme et enfants bien sûr mais aussi famille politique, la Démocratie chrétienne ; de l'autre côté, les jeunes kidnappeurs des Brigades rouges ne sont pas des « monstres » mais les enfants perdus d'une famille impossible où tout le monde parle en même temps et où personne ne s'entend. Il en était de même dans son superbe film Le Traître, où la famille Cosa Nostra se déchirait. Idem dans deux étonnantes et surprenantes adaptations littéraires : celles du Diable au corps de Radiguet et celle du Prince de Hombourg de Kleist, où le très bel Andrea Di Sefano ne joue pas la version ritale d'un Gérard Philipe d'occasion.

Sa famille à lui l'a, semble-t-il, directement inspiré pour un bon nombre de ses fictions, jusqu'à un documentaire magnifique d'émotion et d'honnêteté où l'on voit les vrais Bellocchio évoquer le souvenir du frère jumeau disparu de Marco, Camillo.

Références

Je n'ai pas vu tous ses films et je ne me prends pas pour un « bellocchiologue » mais je peux recommander quelques-uns de mes favoris à mes chers follohoueurs et non moins chères follohoueuses.

La série Esterno notte, récemment diffusée sur Arte, est épatante du premier au sixième épisode et prouve qu'il n'avait pas épuisé le sujet Moro, déjà abordé dans son également excellent Buongiorno, notte.

Le Traître (2019), ci-dessus cité, me rappelle le magnifique Mafioso (Alberto Lattuada, 1962) avec Alberto Sordi dans son rôle le plus surprenant ; Pierfrancesco Favino incarne avec puissance le rôle de Tommaso Buscetta, ce parrain habilement retourné par le juge Falcone et qui sans se repentir fait tomber par ses révélations toute une grande famille mafieuse.

Le visage de Roberto Herlitzka, un des acteurs fétiches de Bellocchio, est au centre de Buongiorno, notte (2003) et celui de sa geôlière, Maya Sansa, n'est pas moins marquant. On retrouve d'ailleurs cette actrice dont j'ignorais l'existence dans un film qui vaut bien mieux que la controverse qu'il déclencha en Italie : La Belle Endormie (2012), où rôde également la figure inquiétante de la toujours surprenante Isabelle Huppert. Last but not least, un film politique ne ressemblant à aucun autre : Vincere (2009) met en scène le jeune Mussolini avec la première femme de sa vie, Ida Dalser, dont, arrivé au pouvoir, il se débarrassa par l'internement psychiatrique. Dans des scènes irrésistibles de tragi-comédie, leur fils Benito Albino s'entraîne à imiter son père : jamais les accents grandiloquents de la clownerie meurtrière de ce dictateur d'opérette n'ont retenti avec autant de vérité que dans ces pathétiques simulacres.

Le documentaire familial sus-mentionné s'appelle Marx peut attendre.


RIEN NE VAUT UNE VIE ?

Il y a quelques années, deux de mes jeunes camarades de la « diversité » se proposaient d'établir une carte du monde de la valeur de la vie humaine. Leur intuition était qu'à cette Bourse imaginaire, les vies européennes ou nord-américaines étaient cotées très haut tandis que les vies africaines ou asiatiques, Japon, Taïwan et Corée du Sud exceptés, ne valaient pas un pet de lapin.

L'actualité récente vient illustrer, une fois de plus, la pertinence de leur intention.
À un milliard pièce, les cinq passagers du Titan pesaient déjà lourd : la concentration médiatique et les efforts de secours dont ils ont été l'objet sont sans commune mesure avec l'espèce de morne indifférence dans laquelle, en même temps, des centaines de migrants syriens et africains sont morts en Méditerranée, un événement qui se produit tous les jours - et dans la Manche aussi - sans déclencher plus que des affirmations d'impuissance et une confuse déploration.

Dans un monde déchiré de meurtrières guerres locales, où des millions d'individus se trouvent victimes d'une chronique misère économique aggravée par le changement climatique, des masses de malheureux continueront, sur de fragiles embarcations, à chercher d'autres rives pour se faire une vie décente. La valeur de leurs vies augmentera-t-elle à nos yeux ou continuerons-nous à les traiter comme une horde bigarrée de touristes galeux et de terroristes islamistes au couteau entre les dents ?

PS. Rappel. La phrase complète de Malraux c'est : « Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie. » La partie la plus importante, tristement, c'est la première.


LES ROUGES ET LES NOIRS

En relisant les pages de Stendhal décrivant le jeune Fabrice à la bataille de Waterloo, je ne découvre pas l'espèce de gentil niais ne voyant rien que mon souvenir, certes alimenté par bien des commentaires, m'avait conservé. Certes il ne sait pas que c'est la célèbre bataille de Waterloo et il n'en a pas de vue d'ensemble ; mais à la différence de nous qui en savons tout, il la vit de l'intérieur.

Pour l'évoquer, Stendhal se réfère notamment aux deux couleurs dominantes qui lui ont fourni le titre énigmatique de son deuxième roman, Le Rouge et le Noir, paru une dizaine d'années avant La Chartreuse.

Si les couleurs qui accompagnent Julien Sorel vers l'échafaud sont symboliques, celles qui frappent le regard de Fabrice Del Dongo sont le fruit de l'expérience directe : noire la terre, noire la boue, et noirs les éclats soulevés dans les sillons par les boulets ; rouges ces derniers (quoique Stendhal ne le précise pas), rouges les habits des dragons, rouge le sang des blessés, jusqu'à celui de ce cheval qui tente de se relever par-dessus ses propres entrailles ; rouge aussi le visage du maréchal Ney que Fabrice voit à distance sans le reconnaître.

Et pour finir ce justement célèbre passage, ces quelques mots qui condensent son impression générale et la nôtre : « il n'y comprenait rien du tout ».


DOMMAGES COLLATÉRAUX

Le plus grave de l'agression de Poutine contre l'Ukraine, sont les victimes et les destructions.
En marge de sa réaction militaire et de sa campagne mondiale de relations publiques, je note dans la réaction nationaliste de l'Ukraine un détail qui n'en est pas un : dans un désir de « dérussification » , on déboulonne la statue de quelque général soviétique, no comment ;  autre chose est de débaptiser une « rue Pouchkine » et le « conservatoire Tchaïkovski » de Kiev, une académie musicale plus que centenaire à la fondation de laquelle le musicien avait contribué, avec le compositeur Alexandre Glazounov et son élève Sergueï Rachmaninov. Que l'empreinte culturelle russe sur des terres aille bien au-delà des frontières de la Russie n'est en rien un argument pour l'annexion ou la sujétion de ces terres ; la nier est une absurdité et la certitude d'un appauvrissement, d'un rétrécissement intellectuel pour les Ukrainiens eux-mêmes.


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