Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


MES AMIS TREZA

J'ai des potes za, des potes pas - et des potes tréza.

Un pote trèzagôche juge autoritaire et amateure la gestion de la crizsanitaire par le pouvoir ; sans vouloir le pousser vers la gôchedelagauche, je lui rappelle que la gestion par le même pouvoir de lacrizdéjiléjôn, puis de la réformdéretrèt' nous annonçait le type de direction auquel on pouvait s'attendre.

Après ces préliminaires, mon ami trèzagôche et moi nous sommes zaccordés sur un point : si nous sommes las, ce n'est pas tant de la crise, ou de l'enchaînement des crises (comme disait un des personnages du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, « Depuis le temps, ils auraient pu inventer un autre mot »), c'est de l'auto-intoxication collective, stimulée par les médiazérézosocios : « y en a marre, c'est n'importe koi, on n'en peut plus, font chier » ? tout ça devant le bistrot « fermékifèd'laventahemporter ».

Tiens, faut qu'j'en parle à mon pote trèzadroite pour savoir ce qu'il en pense.

 

Références : 

Mes amis, le premier chef-d'oeuvre d'Emmanuel Bobovnikoff, dit Bove (vingt-six ans, l'enfoiré !) : première édition chez Ferenczi et fils, 1924, rééditions diverses dont Le Livre de poche, 2018, et L'Arbre vengeur, avec Un Autre ami, 2015, plus préface, postface et illustrations).

Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas (L'Olivier, 2010).


PREMIÈRES IMPRESSIONS DU MONDE D'APRÈS

Une mamie piquée (à quoi ? Peufaïzeure ? Moderena ? Assetra-Zen et Ka ?) entend des voix en même temps qu'elle a des visions et je me pose des questions : qu'est-ce qu'ils lui ont donné en plus, dans son vaccinodrome ? Ou bien le truc a été tourné dans une salle de shoot : cannabis, shit, cocaïne, crack ? Peut-être que mamie n'est pas une actrice, mais une senior alcoolique en crise de delirium tremens ? La deuxième hypothèse m'étonnerait quand même, donc je penche pour la première. Conclusion : dans le monde d'après, on confie aux soignants des stocks de produits hallucinogènes qu'ils zadministrent à la demande des patients après entretien avec la psychologue.

Les pubs? je les regarde sur la Deux entre N'oubliez pas les paroles (flippant, je connais pas le quart de la moitié des chansons) et le Journal de 20 heures (une habitude conservée du monde d'avant : « Il est 20 heures, les titres du Journal ») ; je les regarde sur la Une après le 20 heures en attendant le tirage du Loto (sous contrôle d'un huissier de justice), la météo puis Canteloup (tu crois qu'il va faire Hollande sur son scooter ? Ça fait longtemps qu'il a pas fait Ségolène, tu trouves pas ?) ; je les regarde le dimanche soir sur Canal+ entre la première partie du Canal Football Club et le match ; je les regarde même sur Arte, où il y en a moins, mais quand même. Là aussi, révolution ! Il y a à peine un an, au début du premier confinement, on voyait encore des gens s'embrasser, se serrer la main, tous ces gestes non barrières où nous risquons nos vies plus que dans les métros bondés ou la queue au Louvre pour apercevoir la Joconde. Fini !

Mieux que ça, il y a un an à peine, tous les fabricants voulaient encore qu'on consomme, qu'on achète plus, plus moderne, moins cher.

Maintenant ils veulent tous notre bien et acheter un nouveau liquide vaisselle, c'est participer à la sauvegarde de la planète, manger un steak contribuer au bien-être animal, acheter du café aider des petits paysans costariciens. Même Amazon, non content d'assurer les carrières de ses salariés ? tous représentants de la « diversité » ? ne s'est installé en France que pour filer un coup de main aux producteurs de potagers intérieurs bio.

Dans ce concert humanitaire, il y avait une Greta Thunberg : la petite fille qui reprochait à son papa d'acheter trop de bouteilles en plastique et proposait à la place une fontaine magique pour transformer l'eau du robinet en eau pétillante. L'engin me rappelle l'arnaque de La Reine des pommes : ce tube dans lequel les naïfs sont invités à introduire des billets de 10 dollars qui seront transformés à la sortie en billets de 100. Évitons tout malentendu : je ne doute pas que l'eau de Ha-ha Stream ne soit délicieusement pétulante ? voire subtilement aphrodisiaque ; je constate seulement que son fabricant a substitué le discours écolo « cool » et « positif » au discours écolo agressif et culpabilisant (entre nous, la petite avait une voix très énervante).

La seule pub où le monde d'après échoue, c'est celle des Restos du Coeur. Dans ce monde d'après là, les gentils militants associatifs arrivent avec leur nourriture et ne trouvent personne, car on vit dans un monde où tout le monde mange à sa faim. « En réalité, on a toujours besoin de nous », dit la voix de Coluche (ou de l'imitateur de Coluche) tandis que l'arrivée d'une horde de loqueteux affamés prouve que le « monde d'avant » n'a pas vraiment disparu, contrairement à ce que les autres pubs essaient de nous faire croire.

 

Références :

La Reine des pommes, de Chester Himes, traduction de l'américain Minnie Danzas, révisée par C. Jase (Gallimard, collection « Folio policier », 5,90 euros). Dans le monde d'avant, ce petit chef-d'oeuvre du polar noir keubla[1] était publié en « Série noire » (1958), puis dans « Carré noir », dans la traduction pas révisée de Minnie Danzas. Je suppose que cette trad était dans la grande tradition des traductions vintage époque Marcel Duhamel, assez personnelle, pour ne pas dire fantaisiste ; ajoutons que le gonze avait été dans ses jeunes années patron d'hôtels parisiens puis résident du havre surréaliste du 54 rue du Château dont mon grand-père maternel Thirion avait été l'un des habitants, avant de bricoler dans le ciné (décorateur, figurant, il apparaît notamment dans deux films de Jean Renoir, dont l'excellent quoique « progressiste » Crime de monsieur Lange, 1936)et de devenir éditeur d'une revue de tourisme. Pas l'école de la rigueur et de la fidélité au texte d'origine, virgule comprise. C'est dans ses traductions ou celles de ses disciples, dont Minnie, non référencée par mon ami Wiki, que beaucoup de jeunes gens des années 1950 et 1960, dont François Truffaut, ont découvert Peter Cheyney, James Hadley Chase, Carter Brown ? et surtout Chandler, Hammett ou Jim Thompson. D'où, le « monde d'après » advenu, la nécessité de faire appel à C.[2] Jase pour réviser. Pas encore relu, mais j'espère qu'il reste des traces des erreurs et charmantes errances de la trad d'origine. Certes, Himes n'est pas Poe et Minnie pas Baudelaire, mais tout ça était quand même bien délectable. Je suppose que ça le reste sous la férule de C. Jase.

While we're on this, mon ami Wiki m'informe que Marcel Duhamel a publié son autobiographie sous le titre Raconte pas ta vie (Mercure de France, 1972, la même année où mon grand-père André Thirion a publié la sienne, Révolutionnaires sans révolution, chez Robert Laffont).



[1] Les autres « polars noirs » sont écrits par des Blancs. Pour les films noirs, ça dépend : des « blanquitos » la plupart du temps et parfois un Spike Lee.

[2] Charlie, Célestin, Caroline, Cécile, Christian, Christine ? Et pourquoi Jase, Jaz ou Jeez ?


VIVA COSTA !

Au cours de la cinquantaine d'années (1969-2019) où j'ai régulièrement fréquenté les salles obscures, si je ne les ai pas tous vus, j'ai vu un bon nombre des films de Costa-Gavras. Si je devais donner de son film type l'impression générale, plutôt qu'une analyse, cela pourrait être ceci : un homme aux idéaux élevés et qui a choisi de s'engager sur la scène publique en vue du bien commun se trouve du fait des circonstances historiques confronté à la contradiction douloureuse entre ses idéaux et la réalité de la situation ; il est donc amené à des choix moraux et politiques où il risque parfois sa vie. La tonalité générale est de gauche sentimentale, non idéologique et, si l'on sort du film triste et en colère, car le héros auquel on s'est attaché, s'il ne meurt pas toujours, ne gagne jamais, on[1] est intellectuellement rassuré : non seulement il y a des bons et des méchants presque aussi facilement identifiables que dans un western, mais il y a un bien et un mal ; quoique le mal triomphe, nous avons la consolation d'être, nous, du côté du bien. Beaucoup d'éléments font que ce n'est pas du cinéma gnangnan de propagande, mais du cinéma si j'ose dire « transgenre » : un drame politique et psychologique, un polar à suspense, une tragédie, toujours un vrai spectacle d'où l'ennui est banni.

Adults in the Room, le dernier film de Gavras[2], sorti en 2020[3] et que je découvre seulement maintenant est un vrai film de Costa-Gavras, un vrai film tout court. Comment réaliser, en respectant les lois du spectacle, des films sur le thème aride de l'économie et de la politique quand il n'y a pour agrémenter le tout ni meurtre, ni braquage, ni sexe[4] ?

Si l'on ajoute que le film est interprété par des acteurs inconnus du box-office, et a été tourné en deux langues principales (le grec et l'anglais) avec des bouts d'allemand et de français, on imagine l'obstination qu'il a fallu au réalisateur et à sa femme et productrice pour financer le projet.

Hold-up il y a pourtant ici et c'est celui qui intéresse le cinéaste : le braquage organisé de son pays d'origine, la Grèce, par les institutions chargées de le « sauver ». La force de notre presque nonagénaire est d'avoir trouvé des personnages pour incarner l'histoire, de lui avoir donné du rythme et d'en avoir fait un film catastrophe à sa façon. Ça parle, ça parle même beaucoup, mais les discussions sont filmées comme des bagarres, des duels. Sans vouloir spoiler la grandiose scène finale, certaines batailles ritualisées en ballets sont d'une stupéfiante beauté qui ne nuit pas à leur efficacité ? ou d'une stupéfiante efficacité qui ne nuit pas à leur beauté.

Reste le « message », même si le mot est impropre, car Gavras n'en a jamais délivré ? cherchant plutôt à partager une sensibilité qu'à administrer une leçon de morale de gôche. Le film exprime clairement ses sympathies ? qui vont au personnage de ce jeune ministre des finances, rock star idéaliste et pragmatique à la fois qui aimante les objectifs des caméras et les détestations des bureaucrates ? et derrières lui au peuple grec, victime collective non consentante, mais stoïque d'une « horreur économique » organisée.

Des moments de pure comédie ne créent pas une détente artificielle chez le spectateur, mais donnent le sentiment qu'avec le temps, Costa-Gavras, sans devenir en rien « raisonnable », en a trop vu et entendu pour ne pas prendre tout cela sans le célèbre grain of salt anglais. Pas de jugement sur les êtres, chacun fait ce qu'il peut, ce qu'il doit, au coeur d'un jeu dont il n'a pas fixé les règles, le jeu cruel des pouvoirs et des peuples. Le talent ? et plus que ça ? c'est d'avoir consacré sa vie à raconter cela en images avec force et justesse. Alors viva Costa !

 



[1] « On » est de gauche, nous aussi.

[2] Attention, comme chez les Becker, un Gavras peut en cacher un autre, car après Costa viennent Julie et Romain, dont je ne connais pas les films.

[3] Si on avait su que ce serait bientôt le « monde d'avant », on aurait été plus souvent au musée, au théâtre, au concert, au ciné, même pour voir le dernier Lelouch.

[4] Je connais peu de réussites en ce domaine : The Big Short sûrement, certains films de François Ruffin ? sortes de comédies noires désenchantées.


VERS OLYMPE !

Quoiqu’elle porte le même nom de famille que moi, j’ignorais tout d’Olympe Audouard jusqu’à ces derniers mois. Il a fallu qu’un des ouvrages de cette auteure du xixe jaillisse de l’étagère où il était caché depuis quelques décennies pour qu’elle se pointe dans ma vie.

Là-dessus, un pote biographant le grand Totor (Victor Hugo) m’apprend qu’elle a été sa maîtresse, après avoir été celle d’Alexandre Dumas. Olympe n’aurait-elle de place dans notre histoire littéraire que comme « star fuckeuse » spécialisée dans le vieillard érotomane ?

Mon vieux Larousse du xxe siècle en six volumes (1928) contient bien une notice pour Audouard, mais c’est Mathieu François Maxence (1776-1856), médecin chef des armées de l’Empire ayant fait preuve d’un « admirable dévouement » lors de diverses épidémies. À Olympe, juste après Olybrius (empereur romain) et Olyka (ville d’Ukraine), je trouve les monts grecs, une sainte — mais mon Olympe à moi, Audouard, point. La seule citée, page 833 du tome III, est la révolutionnaire Olympe de Gouges : c’est déjà ça de pris pour le féminisme mais toujours rien sur le féminisme audouardien, je ne dirais pas le seul qui m’intéresse, mais celui qui me touche de la façon la plus intime. Je ne lâche pas l’affaire.

Mon ami Wiki, lui, n’est pas un gros macho, il connaît Olympe Audouard : il m’apprend qu’elle a voyagé de par le monde, écrit des livres à succès, fondé quatre journaux et combattu pour la cause féministe, n’hésitant pas à provoquer en duel quelques mâles méprisants, dont un procureur, le directeur du Figaro et l’écrivain Jules Barbey d’Aurevilly.

Wiki point ne me suffit, s’il m’indique une bibliographie où je choisis un Livre des courtisanes. Bonne pioche ! L’ouvrage me révèle les fiches de police dont Olympe avait fait l’objet. Un flicaillon de 1871, visiblement émoustillé, décrit ses « charmes opulents » et ses « idées républicaines très avancées ». L’officier de renseignements s’emmêle entre ses « amis », tous des hommes, précise-t-il, et ses amants.

Là-dessus, ma libraire favorite, la toujours remarquable Corinne Lucas de chez Litote[1], m’apprend qu’une biographie d’Olympe va sortir. Je précommande.

Je viens d’achever la lecture des 550 pages que madame Liesel Schiffer consacre à celle qui techniquement n’est pas mon aïeule — et je l’adopte, en même temps que je déclare ma flamme (littéraire) à madame Schiffer, qui a su mettre plusieurs années de recherches sous une forme élégante, dressant le portrait d’une époque autant que celui, captivant, d’une femme remarquable.

Olympe est doublement Audouard : sa maman est une demoiselle Audouard décédée alors que sa deuxième fille était encore petite — et son père l’a sortie à dix-huit ans du couvent où elle était heureuse pour lui faire épouser un autre Audouard, un cousin éloigné nommé Henri Alexis, notaire à Marseille. Non content de la tromper allègrement après lui avoir fait deux garçons, cette saleté d’Audouard a bouffé l’argent de son étude et la dot d’Olympe pour ses maîtresses ; lorsqu’elle a émis une protestation, il s’est mis à la dérouiller. Ayant obtenu la séparation de corps et de biens, Olympe s’est carapatée loin du saligaud avec ses deux garçons sous le bras. Auteure professionnelle, elle a publié une trentaine d’ouvrages en vingt ans, de Comment aiment les hommes à Voyage à travers mes souvenirs en passant par Guerre aux hommes, À travers l’Amérique et Les Nuits russes — merde, j’allais oublier Le Monde des esprits et Les Secrets de la belle-mère.Pu-tain[2] ! en voilà une qui se foutait de « fidéliser » son lectorat !

Madame Schiffer raconte de façon très vivanteson parcours d’auteure, de voyageuse, de conférencière à succès (qui peut se vanter d’avoir fait salle comble à Salt Lake City ?) — mais aussi d’amoureuse, car on peut être une féministe de choc qui envoie du lourd contre la société des mâles dominants et laisser libre cours à son tempérament amoureux. À son humour aussi, comme en témoigne cette saillie qui n’eût pas déplu à mon Yvan Audouard de père, pourtant peu réputé pour son féminisme : « Quand j’entends les hommes gourmander les femmes, il me semble voir des corbeaux reprocher leur noirceur aux colombes. »

Tout en menant son long combat pour la liberté (la sienne et celle de ce que Simone de Beauvoir appellerait le « deuxième sexe »), Olympe n’a jamais cessé d’être un papillon provençal. Les papillons ne vivent pas vieux : c’est à moins de soixante ans, accablée d’ennuis financiers et atteinte d’une mauvaise congestion pulmonaire, qu’Olympe est morte à Nice. Louange à toi, Liesel, d’avoir su lui redonner vie avec tellement d’allant !

Et puissent certaines féministes grincheuses de ces  temps tristes  s’inspirer de la fantaisie et de l’esprit de liberté de celle qui disait avoir à sa naissance (en mars 1832) pris « un rayon de soleil dans le cœur » et « un coup de mistral dans la tête ».

 

Références :

Olympe, de Liesel Schiffer (éditions Vendémiaire, 550 pages, 26 euros). Un seul reproche : il y a bien un cahier photo, mais pas d’index.

Le Livre des courtisanes. Archives secrètes de la police des mœurs, 1861-1876, de Gabrielle Houbre (Tallandier, 2006, 643 pages, 32 euros). Je n’ai lu que les passages consacrés à mon Olympe, mais le reste m’a l’air épatant.

Anton Tchekhov, une vie, de Donald Rayfield, traduit de l’anglais par Agathe Peltereau-Villeneuve et du russe par Nadine Dubourvieux (Louison éditions, 2019, 552 pages, 30 euros). Rien à voir avec Olympe mais j’avais lu dans l’anglais original cette biographie remarquable de mon héros : l’édition française à laquelle a collaboré l’excellentissime Nadioucha est une merveille — et en plus il y a un index.

PS. Dans l’obsession heureuse de ma découverte de ma vraie-fausse aïeule, je ne m’étends pas assez sur les mérites de sa biographe. C’est pas rien, comme dirait Bizot, de rendre légère la lecture de près de 600 pages quand on a passé plus de cinq ans avec son sujet, tout lu d’elle et sur elle. Il faut avoir une sensibilité d’artiste (l’artiste selon Tchekhov) pour voir, trier dans la masse d’informations, choisir ce qui compte et le mettre en valeur avec style sans encombrer son lecteur/trice de la masse effarante de ce que l’on sait et que lui/elle ignore.



[1]  Promotion gratuite : Librairie Litote, 48 rue Alexandre Parodi, 75010 Paris. Pas mal de nouveautés, des poches, un rayon jeunesse petit mais bien organisé, et on peut compter sur les conseils éclairés de Corinne, Julien et Lucile, avec un « l », comme la sœur adorée mais folle de Chateaubriand, pas deux comme la guitare de B.B. King.

[2] Rappelons que cette exclamation, typiquement bizotesque, est à prononcer en accentuant la syllabe finale !


MOI, J'ADORE

Il y a quelques mois, suivant les recommandations de Doctor B. (elle affirme son autorité de façon si ferme et charmante que je pourrais répondre « vos désirs sont des ordres » à chacune de ses suggestions), j'avais pris rendez-vous pour un bilan sanguin. Rendez-vous à 7 h 40 (7 h 30 était déjà pris). Au terme d'un effort colossal pour surmonter ma PPR (Peur Pathologique du Retard, vous connaissez, braves et bravettes ?), je me retrouve devant la porte fermée du labo, à temps pour assister à l'arrivée de deux jeunes femmes qui déverrouillent l'entrée. Les trois personnes qui patientaient déjà entrent. « Attendez ici, Monsieur, on viendra vous chercher. »

À 7 h 45, personne n'est ressorti pour venir me chercher, il y a la queue, mais j'ai reçu pour instruction de patienter sur le banc devant le labo, alors je patiente sur le banc devant la porte. Bol, il ne pleut pas.

C'est le bordel, de nouvelles personnes arrivent, passent devant tout le monde et entrent. Une dame plus âgée que moi vient s'asseoir sur le banc : « Pfff ! ? Bonjour madame, vous avez rendez-vous quelle heure ? ? 7 h 50. » Les minutes passent, il est bientôt 8 heures, 8 h 15 et toujours rien. À côté de moi, la vieille enchaîne les pfff , c'est le seul son qui semble pouvoir franchir ses lèvres pincées. « Tu sais quoi, chérie », ai-je envie de commenter, moi non plus j'ai pas de rendez-vous pour un boulot à 9h pile, mais moi aussi j'en ai marre, alors si par chance tu pouvais me dispenser de ton pfff, ça serait pas plus mal. » Je suis entré avec quarante-cinq minutes de retard et j'ai réussi à retenir mon pfff à moi alors que je recevais comme explication : « On a eu un problème. ? Un seul ? »

Je pense à ma compagne de banc à chaque fois qu'une personne de plus commente le confinement, le couvre-feu, le reconfinement d'un « y en a marre » exaspéré. Moi, les gars, les filles, savez quoi ?  ça fait un an et j'en ai pas marre du tout, j'adore !

Pas de bistrots, pas de bisous, pas de théâtre, pas de ciné, musées fermés, c'est la vraie vie, isn't it ?

L'autre option, au prochain « y en a marre » que j'entends, c'est pfff et ça, non, laisse tomber, le monde d'après, moi, j'adore.

Et pour tous ceux qui en ont marre, marre - marre du virus, marre de la tronche de cake d'Olivier Véran, marre de Castex, de Macron, marre de tout, j'ai qu'un truc à leur dire : Pfff ! 

 

PS. Cette petite déclaration d'amour à mon époque et à mes concitoyens, surtout franciliens, a été rédigée avant les annonces de reconfinement de M. Castex, I'm not making this up[1], I guarantee it[2]. J'ai A-DO-RÉ. Tout me plaît chez cet homme, d'ailleurs, à commencer par son look Gargamel quand il annonce des mauvaises nouvelles. Et pour ceux qui ne sont pas d'accord, you know what ? Pfff.

 

Promotion gratuite:

Pour me remettre de mes émotions analytiques, je me suis offert une petite brioche consolatrice à ma boulangerie favorite, Les Gamins du Faubourg, 210 rue du Faubourg-Saint-Martin. Tél. : 01 40 35 59 40. Tout y est bon et je n'ai jamais entendu Nourdine, Karima, Souhela, Sofia ou Amanda, qui a remplacé Habiba, servir une baguette en faisant  Pfff  et quand il y a la queue le samedi matin, les clients habituels sont tellement aimables que je n'ai presque jamais à prononcer le mot « invalide » sur un ton suppliant pour qu'on me laisse passer devant.



[1] (J'invente rien) Formule classique de l'excellent chroniqueur Dave Barry

[2] Pub télé : The men's warehouse. Le barbu ajoute: ?You're going to love he way you look.?


OFFICIEL 3 : JE DÉNONCE

Monsieur le Maire, monsieur le Ministre, monsieur le Commissaire de police, monsieur le Garde-chasse municipal, monsieur le Préfet, monsieur le Président,

J’ai par la présente l’honneur (oui, messieurs dames, la délation est une honorable[1] tradition française) de dénoncer M. Yvan Audouard, écrivain, polémiste, conteur provençal et je vais vous dire pourquoi, mais pas tout de suite parce qu’il me faut lever quelques obstacles préalables.

1. — Ledit Audouard a son école (école primaire publique Yvan Audouard) à Fontvieille, sa cité et sa rue à Arles ; il s’agit donc d’une personnalité plus indéboulonnable que les types statufiés ayant fait fortune dans le commerce des esclaves ou la traite des femmes aux siècles passés.

2. — Ledit Audouard est décédé depuis le 21 mars 2004 et quoiqu’il ait encore reçu il y a peu quelques rappels d’impôts (pas sa spécialité, les impôts) et des appels pour la promotion des solutions énergétiques écologiques, on ne voit pas trop pourquoi on viendrait lui chercher noise dix-sept ans après son décès.

3. — J’entends la dernière objection : « Vous êtes son fils et vous le dénoncez. Quelle ingratitude ! »

Messieurs[2], considérez plutôt le dévouement d’un homme qui fait passer le sens civique devant les liens du sang !

En effet, les faits sont graves.

Jugez-en !

Né à Saigon, ayant grandi à Marseille puis suivi sa scolarité en pension à Montélimar, Yvan Audouard avait choisi Arles comme « ville natale préférée », puis fait de Fontvieille le centre du monde chrétien, barbare et civilisé. Il n’y passait pourtant que quelques semaines par an, arrivant rituellement le 1er juillet et repartant le 31 août ; il recevait ses admirateurs et amis pour l’apéritif sous une tonnelle ou un figuier, recueillait les histoires locales qui formeraient la matière de ses contes et s’en retournait faire résonner son accent méridional et son rire de cigale dans la capitale, non sans avoir organisé au profit de la « galette des vieux » — comme on osait dire alors — un concert dans les arènes de Fontvieille, où quelques-unes des plus grandes stars de la chanson française des années 1960 et 1970 sont venues se produire, dont certains, comme Georges Brassens, qui ne faisaient jamais de tournées estivales.

Pourquoi déployait-il une telle activité ?

D’aucuns lui prêtaient des ambitions politiques municipales qui ne furent jamais les siennes, car elles ne correspondaient ni à ses goûts ni à ses aptitudes ; d’autres répandaient des rumeurs selon lesquelles il se « gavait » derrière cette œuvre humanitaire ; tout ce que j’en peux dire, c’est que dans les rares cas où toutes les places n’étaient pas vendues, il en achetait lui-même.

So why, gentlemen ? Why did he do it ?

La seule hypothèse que j’aie pu sérieusement former est que son amour de ce village allait au-delà de toute raison ; c’était l’idée fixe d’un homme dont les idées, en philosophie comme en politique, n’étaient pas très fixées.

« Qu’avez-vous à dénoncer précisément ? Jusqu’ici vous nous dressez le portrait d’un homme digne de toute admiration. »

J’y venais : en composant ses contes, Yvan Audouard formait le tableau d’un village presque idyllique, un village imaginaire qui était au vrai village ce que le cinéma est à la vie : pareil, mais en mieux. Depuis que le cabanon familial, à force de s’effriter, est tombé en morceaux et a été démoli, je suis devenu propriétaire d’un trou ; la préparation de sa reconstruction et le début du chantier me donnent l’occasion de séjourner au village en des périodes où mon père n’y était jamais, et j’y vois ce qu’il ne voyait pas ou refusait de voir.

Titulaire depuis 2013 de la carte d’invalidité no 1428013[3], j’ai été confronté des dizaines de fois à ce qu’on appelle poliment « incivilité » — places de stationnement réservées aux handicapés occupées par des non-handicapés, types odieux qui ne cèdent pas leur place (dans le métro, dans la queue à la poste) jusqu’à ce qu’on leur mette la carte sous le nez — mais j’avais sous l’influence dudit YA une tendance à considérer que tout cela n’arrivait qu’à Paris — voire à Arles, aujourd’hui modeste sous-préfecture, mais qui fut la capitale d’un empire. Or voici que cela arrive à Fontvieille aussi. Lorsque je l’ai constaté, j’ai failli avoir une réaction violente. Et me livrer à des actes de vandalisme — voire relever les plaques des véhicules pour les dénoncer à la gendarmerie municipale. Mais une réflexion rapide m’a permis de me rendre compte que c’était inutile et c’est pourquoi j’en viens à la racine du mal. Je dénonce donc, que dis-je, J’accuse[4].

J’accuse M. Yvan Audouard, pourtant spécialiste réputé de la connerie humaine, d’avoir sciemment ignoré ou systématiquement sous-estimé la connerie fontvieilloise.

J’affirme que ledit Audouard doit être tenu pour responsable du fait que, découvrant le variant fontvieillois[5] de la connerie tard en mon âge, j’en souffre plus que je ne le puis tolérer.

Alors messieurs, maintenant que vous savez, je vous en adjure, faites quelque chose !

Pour moi, je peux dormir tranquille : j’ai accompli en vous écrivant mon devoir de citoyen et de Français.

 

Références (promotion gratuite) :

Yvan Audouard, Tous les contes de ma Provence, Robert Laffont, collection « Bouquins »,2006, 992 pages, 31 euros



[1] Elle est moins célébrée que celle de l’alcoolisme — l’alcoolisme français, dois-je préciser, qui est culturellement différent des autres banals alcoolismes répertoriés

[2] Vous aussi, mesdames, mesdemoiselles et êtres fluides et transgenres.

[3] Elle a été renouvelée en 2018 et je suis officiellement en invalidité jusqu’à 2023, date à laquelle, si les pandémies le permettent, j’ai le projet ferme d’abuser de mon statut en entrant gratuitement sans faire la queue dans les musées nationaux.

[4] On peut se dispenser de voir le propret film de M. Polanski, pas seulement (ou même principalement) en raison de ses abus sexuels passés, mais pour raisons cinématographiques : au contraire de cinéastes comme Costa-Gavras ou Milos Forman qui conservent vigueur, créativité et audace en leur séniorité, M. Polanski est devenu propret, conventionnel et ennuyeux. Le J’accuse à voir n’a rien à voir avec Zola, c’est le film d’Abel Gance, déjà cité ici.

[5] Je suis familier avec le variant parisien et je l’ai été au variant corse.


OFFICIEL 2 : J'ABUSE

Déjà que profitant de ma retraite anticipée because invalidité je passe une bonne partie de mon temps à regarder des films pendant que les autres bossent pour payer ma retraite, ça ne me suffit pas : je passe devant tout le monde (presque) pour me faire vacciner.

Donc j'ai rendez-vous ce matin à 10 heures dans le cabinet de la doc B., qui m'a inscrit sur sa liste des prioritaires, car assez vieux et comorbide. Vu que je suis dans l'abus j'y vais à fond et plutôt que de prendre le métro comme je fais d'hab pour aller chez la doc B., j'arrête un taxi qui passe devant le Bistrot du Canal où je vais chaque matin abuser et prendre mon café dans ma tasse OM. Je sais, j'abuse.

Le chauffeur est une chauffeuse,  une taxiwoman russe ; nous engageons la conversation (en français, vu que mon russe est rouillé après quarante-cinq ans de non-pratique). Deuxième abus (c'est peut-être le troisième et c'est pas fini) : elle s'appelle Macha, comme la soeur d'Anton Pavlovitch Tchekhov, comme une des Trois Soeurs du génie de Taganrog.

Elle me dépose devant chez la doc B. ; j'ai une demi-heure d'avance, ce qui en général signifie que j'attends encore plus - sauf que la doc B., elle, est à l'heure. Je vous le dis, c'est abuser.

Elle me prévient que ça va faire un peu mal et ça fait même pas mal. De l'abus, je vous dis. Faudra juste penser au Doliprane toutes les six heures pendant deux jours.

Même pas mal, même pas fatigué, je décide de rentrer à pied en passant par la rue Beaurepaire où se trouve le café Potemkine, un vidéo-store tenu par des passionnés où j'espère trouver quelques films d'Abel Gance, car je viens de passer une douzaine d'heures avec lui : Napoléon plus La Roue version 4 h 30 plus La Roue version 8 heures plus J'accuse, ça doit bien faire 12 et j'en veux plus, je veux tout de Gance. J'en trouve un, plus Le Trou de Jacques Becker que je n'ai pas vu depuis longtemps - j'apprends au vendeur attristé que l'excellent livre de José Giovanni ayant inspiré le film n'est plus disponible chez Gallimard. Un Bresson plus tard, je suis en route à pied le long du canal. Dans une vitrine, je vois un petit cadeau possible pour Mrs. A. et je m'arrête. Le vendeur, après avoir demandé mon autorisation, regarde mes trouvailles et sort le Journal d'un curé de campagne. « Je l'ai pas vu, dit-il, mais j'ai lu le livre. »
Sky ! un  jeune renoi vendeur de sapes et  lecteur de Bernanos. De l'abus !

Pour finir ma route, je passe par la rue Eugène Varlin, chère à mon camarade Nata Rampazzo, prêt à m'arrêter à la librairie du Canal, quand je croise Corinne, la patronne de la librairie La Litote. « Justement j'allais chez toi. »

Avec les sages conseils de Julien de La Litote j'ai trouvé les trois livres pour enfants que je cherchais - et j'irai demain voir Sophie à la Librairie du Canal.

J'ai glissé sur certains de mes abus, comme de me récompenser d'une crêpe au sucre préparée par Hanuman du Sri Lanka, mon arrêt chez Castro rue Parodi pour acheter un sandwich et mon dernier stop au Bistrot du Canal, où « Magic » Mouloud m'a servi mon dernier café de la matinée.

Abus, abus, abus.

Après mon délicieux sandwich, j'ai revu Le Trou et découvert avec bonheur qu'avant le début du film, José Giovanni lui-même (jeune et avec trois cheveux) apparaissait pour dire que c'était une histoire vraie qui lui était arrivée en 1947 à la prison de la Santé. Allez, Gallimard, encore un effort, on réédite !

Ce soir, je vais poursuivre mes abus en ne retravaillant pas mon post sur Truffaut, dont la version I fait 50 pages - peut-être de l'abus pour le slog que j'ai déjà poussé au-delà de ses limites raisonnables.

Comme ça fait beaucoup d'abus pour une seule journée, je vais peut-être simplement poursuivre la lecture de la (passionnante) biographie d'Olympe Audouard, une épatante féministe des années 1850-1890 qui n'est pas mon aïeule, je crois, mais que j'aime.

 

Références

Liesel Schiffer, Olympe (éditions Vendémiaire, 550 pages, 26 euros)

Coffret DVD Le Trou, de Jacques Becker, avec 2 DVD, dont un de bonus et un livret (collection Make my Day)

Coffret DVD J'accuse, d'Abel Gance, avec 3 DVD et un livret. En bonus un short muet assez chiant et pas si short que ça intitulé Femmes en guerre où l'on voit Sarah Bernhardt (Lobster)

 

Promotion gratuite

Café Potemkine - 30, rue Beaurepaire - 75010 Paris

Antoine et Lili - 95, quai de Valmy - 75010 Paris

Librairie du Canal - 3, rue Eugène Varlin et librairie La Litote - 17, rue Alexandre Parodi 75010 Paris

Épicerie Castro - 15 B, rue Alexandre Parodi - 75010 Paris

Bistrot du Canal - 224, rue du Faubourg-Saint-Martin - 75010 Paris


DIX HEURES DE BONHEUR

Je finirai bien par écrire quelques lignes sur Truffaut et ses films, mais je  me trouve à mon insu - de mon plein gré[1] - contraint de le remercier à nouveau pour du cinéma qui  n'est pas le sien.

Ayant regardé, ébloui, sans une minute de lassitude, les 5 h 30 du Napoléon (1927) d'Abel Gance, j'ai appuyé sur la touche bonus et enchaîné avec La Roue (1923). D'abord, j'ai cru avoir affaire à un documentaire sur les trains : voies ferrées, locomotives, fumée, on était entre L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat des frères Lumière et La Bête humaine de Jean Renoir. Point ! C'est dans un nouvel opéra que je pénétrais, 4 h 30 « seulement » dans le montage fourni par l'éditeur alors que le film existe dans différentes versions allant jusqu'à 7 h 53.[2]

Sisif, le personnage central de La Roue, n'inspire pas a priori le même sentiment de majesté que Napoléon[3] Bonaparte : c'est un ingénieur mécanicien veuf qui élève seul son fils et voue une passion amoureuse à sa loco, la Pacific 231 - la même, je crois, que Jean Gabin bichonnera dans La Bête humaine une dizaine d'années plus tard : il connaît chacune des inflexions de sa voix et, à la manière de l'homme écoutant la femme aimée, sait deviner son état, ses besoins, ses humeurs. A good deed should never go unpunished : mon ami Bruce m'a appris ce proverbe américain qui trouve ici son illustration, car en sauvant puis recueillant une petite fille rescapée d'un accident de train, l'infortuné Sisif met en branle la roue du destin. Je passe sur les détails d'un mélodrame à rebondissements ; il suffit de dire qu'en grandissant, la petite Norma, la « rose du rail », devient l'objet de passions folles, au centre desquelles celle de son père adoptif, rival amoureux de son propre fils, fabricant de violons à l'âme nervalienne. Des rails de  Nice et de la gare Saint-Lazare, où les sections ferroviaires furent tournées, jusqu'aux pentes du mont Blanc, où Sisif aveugle voit sa fin, le film est d'une beauté aussi stupéfiante que sa liberté : Gance filme les trains de La Roue comme il filmera les chevaux dans Napoléon, il passe de Sophocle à Racine, de Zola à Charlot, balayant tout le spectre, du drame social à la tragédie antique en passant par le burlesque ; il est réaliste quand il faut l'être, poétique et rêveur le reste du temps. Il aime les visages qu'il sait caresser et tourmenter, le beau visage de Norma (superbe Ivy Close), la face noire et le regard aveugle de Sisif (Séverin-Mars bouleversant et moins cabot que le pourtant génial Albert Dieudonné dans Napoléon), et sa caméra donne toujours l'impression d'être exactement là où il faut être, car on voit tout, le proche, le lointain, le présent, les fantômes du passé. Ce film est hanté par une présence dont on ne voit jamais le visage, mais dont on connaît le nom,  Ida Danis, le  grand amour du réalisateur, atteinte de la tuberculose au début du tournage qui se poursuivra loin de Paris, en s'adaptant aux lieux où sa guérison est espérée : Nice, Arcachon (pour une seule scène), Chamonix ; ainsi un film reposant sur les ressorts de l'antique fatum est-il accompagné par une tragédie intime, car pas plus que son acteur principal, le génial Séverin Mars, décédé peu après la fin du tournage, Ida, dédicataire du film,  n'assistera à sa sortie parisienne, avec première le 14 décembre 1922 au Gaumont Palace, avec en  bande son live compilée et composée par Arthur Honegger, un orchestre de rien moins que soixante musiciens. Cocteau dira qu'il y a un cinéma avant et après la Roue, comme il y a une peinture avant et après Picasso ;  sans vouloir pinailler je n'en suis pas si sûr pour Picasso, car c'est négliger Matisse, Braque, Miro et autres Dali - tout aussi importants dans les révolutions de l'art du XXe siècle, mais sur la Roue, tel Molly Bloom je dis oui, oui, oui, oui, oui. Ça fait beaucoup de oui, ça : cinq  si je recompte bien. Oui à sa démesure, oui à ses bricolages de génie, oui à sa beauté, oui à son humanité ! Et oui, aussi, à son impossible longueur !  oui, même (j'en suis à six), à ses imperfections !

Dans son introduction au Napoléon, Truffaut emploie au sujet d'Abel Gance le terme surprenant de cinéaste « raté ». Attention au sens qu'il donne au mot, qu'il lui attribue avec autant d'admiration que d'affection. Avec leurs excès de mélo, leurs scènes théâtrales venant se glisser entre deux séquences de grands espaces, avec leurs invraisemblances scénaristiques, leur érotisme limité au genou, leur onirisme naïf, il a raison de nous rappeler que si La Roue et Napoléonne sont pas des films « parfaits », ils sont de la famille de La Comédie humaine, des Rougon-Macquart, de Guerre et paix,de L'Idiot, de Moby Dick, du Comte de Monte-Cristo ou des Misérables, oeuvres de génie à la durable imperfection.

Et puis dix heures de cinéma à l'heure où nos enfants ont du mal à dépasser les trente secondes de vidéo sur YouTube, c'est quand même pas rien. (To be continued.)

 

Références

1. - Les romans de Jean Renoir n'ont pas l'air facile à trouver, mais la belle biographie de son père a été rééditée : Pierre-Auguste Renoir, mon père (collection Folio Gallimard).

2. - Mon fils Ulysse, qui a regardé à mes côtés les 45 premières minutes de La Roue, et ma femme, qui suit au quotidien l'évolution de mes obsessions, m'ont offert le Dictionnaire Jean Renoir, de Philippe De Vita (Honoré Champion éditeur, 460 pages, 29 euros) : de A, comme acteur (rapports paradoxaux), à Z, pas comme Zorro, mais comme Darryl Zanuck (rapports frustrants) en passant par Truffaut[4] et Wind, Sand and Stars (Terre des hommes fut un best-seller aux États-Unis et Saint-Exupéry, qui partageait la cabine de Renoir dans le bateau vers New York, lui en donna un exemplaire ; la lecture, écrivit-il plus tard à Saint-Ex, le laissa « sur le derrière ») ; il n'y a pas d'entrée « Jean Gabin », mais un bel index m'a permis de voir qu'il était mentionné à dix-neuf reprises (dix pour Michel Simon).

3 La Roue vient d'être réédité dans un coffret contenant cinq DVD et un livret : intégrale du prologue et des quatre époques du film (8 heures, attachez vos ceintures ! (suppléments sur la restauration du film et archives diverses où l'on voit Abel Gance, âgé, et son chef  opérateur  évoquer des souvenirs de tournage et de montage)



[1] A cause de cette formule assez malheureuse, le cycliste Richard Virenque a été moqué d'abondance mais - dopage ou pas - c'était un coureur qui avait du panache.

[2] Note à l'attention de Bizot : toute sa vie, Gance a pensé à d'autres versions du film , y compris en feuilleton (slogan : « vous avez aimé The Crown, vous adorerez The Wheel) ; quelques années avant sa mort il envisageait encore une version parlante réduite à 1h30. Pas sûr de ce que ça aurait donné, car le muet crée l'obligation de « dire » en images et la longueur, l'intolérable (excruciating) longueur est l'âme même du projet.

[3] On rappellera au passage qu'un de grands-pères de l'excellentissime Nata Rampazzo s'appelait Napoleone, ce qui témoigne du fait que si les aventures militaires du Corse ont laissé des souvenirs d'effroi en Espagne, il n'en a pas été de même en Italie.

[4] On y vient, on y vient?


INCONSOLABLE

Théorie générale de la lecture : les livres, à part ceux des amis,  peuvent attendre : les bons le bon moment ; les mauvais toute la vie.

Avec ce principe, je me tiens en général à distance de cette espèce proliférant à toutes les rentrées littéraires : le « livredontonparle ». Ce n'est donc pas sans une réticence extrême que j'ai approché le livre de Camille Kouchner.

J'ai rencontré son père au  Liban en 1978  ( une fois de plus, vieillissante chose que je suis devenue, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) et j'ai été impressionné,  plus que charmé - non tant par cet intense, ce féroce désir d'action qui émanait de lui, que par son coeur calme et ses mains tranquilles tandis que Beyrouth (déjà, toujours, pauvre Liban, si loin de Dieu, si proche de la Terre Promise) retentissait de l'écho des armes et des bombes ; il n'est pas devenu un ami mais nous nous sommes toujours croisé affectueusement ; plusieurs de mes proches sont aussi les siens et ils lui ont conservé estime, admiration, amitié vraie à travers les aléas d'une vie à remous ; vu la dignité, la constance de leurs engagements à eux, cela ne compte pas pour rien et cela évite les jugements hâtifs que l'on pourrait risquer sur un homme dont le défaut public majeur aura été de trop aimer être ministre. Sur sa vie privée je ne savais rien. Autant dire que je ressentais une gêne à l'idée d'y pénétrer par un périscope m'offrant en gros plan un scandale pédophile.

Résumons pour ceux qui n'auraient pas lu la presse ou écouté la radio :  Camille et son jumeau Victor sont les enfants d'un couple de « people de gôche » : le French doctor vedette et Evelyne Pisier, grande soeur de l'actrice Marie-France révélée par François Truffaut : petite taille pour Evelyne, mais gros calibre : juriste de haut niveau, puis directrice du Livre dans le ministère de la Culture de Jack Lang, elle est l'une des figures de la réussite politique et sociale de ces féministes qui, dans le sillage de Simone de Beauvoir,  ont fait de la liberté la valeur suprême et n'ont jamais rien lâché - de leurs engagements de jeunesse, de leurs choix amoureux, de leur désir d'être mères- quitte à  payer le prix des contradictions que cela comportait. Les histoires d'A, chantaient les Rita Mitsouko,  les histoires  d'amour finissent mal, en général. Divorce : voici Camille avec ses frères ( le jumeau, mais aussi l'ainé ) dotés de deux nouvelles familles : celle de son père est plus lointaine, plus froide, plus sévère ; le centre de chaleur est du côté de sa mère, avec un beau-père qu'elle adore et qui le lui rend bien.  Les filles ne portent pas de culottes, on fume et on boit  entre amis, il y a des nounous, le Jardin du Luxembourg, une maison d'été à Sanary où les enfants devenus ados sont invités à prendre part à la fête par des adultes portant  - presque tous - des noms connus  derrière leur prénom : ça fleure bon la libération sexuelle et la gauche caviar. C'est « la grande familia », bordélique, chahuteuse, alcoolisée, enfumée. Même si on n'avait rien lu avant sur le livre, on pressentirait que ça va mal tourner : lorsque le beau-père (son  nom n'est jamais écrit) se met à abuser sexuellement du jumeau de Camille, utilisant la jeune fille comme témoin indirect et complice involontaire, on voudrait lui crier :   Ne te laisse pas faire, Camillou ! tu as quatorze ans, c'est d'un crime que se rend coupable cet adulte et tu dois le crier pour t'en libérer et en libérer ton frère aimé. Mais des années durant, Camille se tait, comme son frère, comme sa mère, comme le beau-père confronté finalement à sa responsabilité, comme toute la grande familia lorsque le secret suinte.
Dans les familles où on discute de tout et où  « on se dit tout », les silences sont plus lourds qu'ailleurs, et porteurs de plus grandes souffrances. C'est à ce long et bruyant silence que Camille met fin,  avec la même sobre dignité que Vanessa Springora l'année dernière, la même retenue, le même courage.
La familia  grande, si sa colère est clairement dirigée contre un homme, est beaucoup plus et beaucoup mieux qu'un livre de vengeance et de révélations : on ne peut le lire ( d'une traite hier, dans mon cas) sans avoir le coeur serré et on voudrait à la fin prendre l'auteur dans ses bras, l'appeler  mon Camillou comme sa maman et la consoler.
Au-delà de l'odieuse figure du  « beau-père » dont le crime est prescrit mais qui se trouve aujourd'hui, comme Gabriel Matzneff, aussi seul qu'il avait été entouré, au-delà de la « schadenfreude »,  cette joie mauvaise d'assister au spectacle des « belles âmes » de gauche confrontées à leurs faiblesses ou leurs turpitudes, c'est un livre sur la tristesse où cruellement s'attardent des perles de rire et des odeurs de thym ;  c'est un livre sur le silence, un livre qui tour à tour murmure et hurle - un livre de colère et  d'amour , comme il y en a peu, un livre d'inconsolable qui parle à la part d'inconsolable en nous.

La  familia Grande , de Camille Kouchner ( Le Seuil, 204 pages, 18 euros)


JE NE DIRAI RIEN

Un ami fontvieillois, grand amateur de l'oeuvre de Marcel Pagnol, m'envoie la photo d'une devanture. Quels ouvrages mes amis villageois avides de lecture peuvent-ils « click and collect », comme on dit en provençal ? La trilogie du barde d'Aubagne ?  Point !

C'est un trio d'Ex au poids moral incontestable, incontournable, que le commerçant a exposés en vitrine : M. Benalla, ex-protecteur rapproché de M. Macron, va nous révéler ce qu'ils ne veulent pas qu'il dise ; M. Jean-Louis Debré, ex-porte-documents de M. Chirac, va nous dire ce qu'il ne pouvait pas dire. Quant à Mme Royal, ex-compagne de M. Hollande, ex-espoir du socialisme français et ex-ambassadrice des pôles, elle va nous dire ce qu'elle peut « enfin » dire. Il ne manquait que Le Temps de la vérité où M. Carlos Ghosn, ex-PDG sous-payé de Renault et Nissan, révèle enfin pourquoi ses actionnaires l'ont honteusement exploité avant de tenter d'avoir sa peau. Pour former un élégant quinconce, on aurait pu ajouter une nouveauté explosive : L'Engagement, où M. Montebourg, ex-futur héros de la gauche, révèle enfin comment ils l'ont empêché d'agir

Il était temps ! par ces temps troublés, connaître l'identité des mystérieux « ils » censurant la vérité d'un garde du corps, recevoir les secrets susurrés de la bouche de l'incorruptible chiraquien, entendre la parole libérée de la madone de la rue de Solférino, et j'ajoute connaître les secrets d'une victime du capitalisme mondialisé - voilà qui va faire se lever dans notre pays une vague d'amour de la vérité qui risque de tout emporter sur son passage.    On annonce pour bientôt des « J'avoue tout » signés Nicolas Sarkozy, et « Moi, l'irrésistible » de François Hollande ; les époux Balkany nous préparent un bouleversant document humain, « Voleurs ou volés ! » tandis que M. Cahuzac cherche un titre pour le récit déflagrant de l'escroquerie dont il a été victime.  Tout, tout, ils vont tout dire. Et le zizi ? même pas en rêve.

Pour moi, ancienne école, je prends l'engagement ferme, irrévocable, de ne rien dire. Pourtant je pourrais si je voudrais[1], car j'en sais, des choses qu'ils ne veulent pas que vous sachiez. Je tiendrai néanmoins et nulles flatteries, aucunes offres sonnantes et tintinnabulantes n'entameront ma résolution. C'est comme ça : quoiqu'ils fassent, quoiqu'ils disent enfin, je garderai le silence. Et s'ils m'empêchent de me taire, je n'en dirai pas plus. Tant pis pour les conséquences.

 

Références : plutôt que ces immondes plaquettes de propagande, commandez-vous les quatre volumes des souvenirs de Pagnol,  qu'il n'est jamais trop tard pour lire ou relire, ou bien un indispensable quinconce : la réédition des superbes romans graphiques de l'ami Jean-Pierre Autheman, récemment, cruellement   et définitivement[2]  arraché à la place du Forum :  Aux carrefours du destin ( éditions Glénat, 45 euros dans toutes les bonnes crémeries), 860 pages de talent, d'humour et d'amour d'Arles,  notre ville natale préférée.



[1] Je sais, c'est une faute, Malcapo va être fâchée avec moi.

[2] Moi aussi je peux faire des trilogies !


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