Antoine Audouard

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OFFICIEL 5 : ARRÊTÉ DES COMPTEURS

Il y avait les compteurs d'eau, les compteurs de gaz, les compteurs d'électricité ? petites boîtes noires dissimulées derrière une porte ou au fond d'un placard que des moustachus, hommes d'âge vêtus de salopettes bleues venaient relever à intervalles réguliers après avoir prévenu de leur passage par un avis qui était affiché dans l'entrée de l'immeuble. Il y avait les compteurs kilométriques qui défilaient tout doucement et mécaniquement dans un coin illisible du tableau de bord, juste au-dessous du volant.

Tout ça, c'est le passé.

On nous a posé des compteurs « intelligents » qu'il suffit à un jeune smicard de solliciter à distance par un zboub électronique pour connaître notre consommation ? y compris l'information cruciale de savoir si nous prenons la douche avant ou après le rapport sexuel ou avant et après ou pas du tout ? la CNIL nous protège car les prestataires de distribution des eaux n'ont pas le droit de croiser leurs données nous concernant, avec celles des fournisseurs d'énergie qui savent, eux, si nous faisons l'amour dans le noir, lumière allumée ou en regardant du porno sur Internet.

Il n'y a plus de compteurs dans nos autos mais un centre d'informations fonctionnant en Bluetooth qui nous communique en chiffres lumineux verts, bleus ou jaunes tout ce que nous avons besoin de savoir sur la vitesse, le kilométrage, la consommation et l'autonomie du véhicule.

Bordel, où sont passés les compteurs de ma jeunesse ?

Rassurez-vous, braves gens, ils ont été sauvés par les rézosocios : Facelivre, Instagram ou Zoziau nous disent en temps réel combien nous avons d'amis de « pouces verts » dressés (like) ou de « pouces rouges » pointés vers le bas (like not).

Suivant cette tendance des temps, les puissances gouvernant le slog (PGLS) avaient installé un compteur sur la page d'accueil de chaque sloggeur/sloggeuse (pour éviter les complexes et redoutables questions de genre, je devrais écrire « chaque personne sloggant »).

Constatant que mon compteur personnel avait atteint le chiffre vertigineux de 2163 mais n'en bougeait plus malgré la fréquence et la pertinence de mes publications, j'ai sollicité quelques amis et membres de ma famille pour être mon 2164e follohoueur ou ma 2164e follohoueuse ; plusieurs ont accepté. Je scrutais mon compteur, espérant voir apparaître ce nombre magique. Serait-ce 2164, 2167, voire 2171 ?

Non, non, non ! 2163, disait le compteur, aussi impitoyable que le miroir envers la méchante reine de Blanche Neige.

Mes amis étaient-ils tous de gros hypocrites ? Certes, nombre d'entre eux font déjà partie des 2163 mais ma soif de reconnaissance n'allait pas jusqu'à leur demander de s'abonner plusieurs fois ou sous plusieurs identités ; ce n'était pas mon hypothèse et je ne demande pas à chacun de mes amis de lire chaque ligne de moi ; ayant vu ma fille cadette s'abonner à mon slog devant moi et y abonner son compagnon de vie, je suis revenu vers ma page d'accueil. Damned ! 2163.

Je me suis tourné vers les PGLS avec une interrogation angoissée : y avait-il un bug, un de ces insectes qui rampent entre bits, mégabits et gigabits et créent des ravages ?

Les PGLS sont fondamentalement bienveillantes et m'ont informé de façon presque instantanée : non, pas de cloporte mangeur de compteur, de termite réduisant en miettes numériques mes lecteurs/trices un/une par un/une. C'était plus simple : ce compteur, créé dans les temps protohistoriques du slog, était obsolète car datant de l'époque où le slog devait être connecté aux rézosocios. Comment, par qui, mon compte facelivre avait-il été créé ? Pas par moi, en tout cas ! Il m'avait valu quelques retrouvailles inattendues, ainsi que l'invitation à devenir l'ami de jeunes femmes aux courbes tentantes mais qui n'étaient pas les filles de mes vieux potes et étaient plus jeunes que la plus jeune de mes filles. Après rapide investigation j'avais conclu que leurs motivations n'avaient rien de littéraire et avais procédé à la complexe (très complexe) opération de fermeture de mon compte facelivre. Pour les amis/ies j'ai les miens/miennes et malgré ma séniorité il m'arrive de m'en faire de nouveaux/velles dans la vraie vie ? et ça me va ? je trouve que j'ai assez de mal comme ça à me rendre disponible pour euzelles/ellezeux (dégenrons !) et ce n'est pas un compteur d'amis que je n'ai jamais vus/es ? ou bien une fois il y a des lustres et par temps de bouillard ? qui va me rassurer sur ma présence (fugitive, insignifiante, ô combien !) en ce bas monde.

Méditation connexe : pourquoi écris-tu sur ce slog ? Réponse : comme j'écris mes livres. Parce que ça me plaît? parce que je ne sais rien faire d'autre? parce que de temps en temps une personne me dit ou m'écrit : « ça m'a touché, ça m'a ému, ça m'a fait rire, ça m'a fait réfléchir » ? voire « ça m'a agacé ». Pour ces raisons-là, pas pour la reconnaissance, l'argent, la gloire? ou les compteurs.

En dernier acte de vanité (est-ce le dernier ? I can't guarantee it), je me suis tourné vers les PGLS pour leur demander mon chiffre, mon vrai chiffre. Il vient de tomber, il est modeste et je le garde pour moi Si je continue à éveiller chez vous quelques-unes des impressions évoquées ci-dessus, je ne vous interdis pas de suggérer à vos amis/ies que je ne connais pas de s'abonner à leur tour, mais je vous promets une chose : tant que je serai en état (et en désir) d'alimenter ce slog, je ne demanderai aux PGLS l'état de mon compteur qu'une seule fois par an : le 30 juin, qui correspond aussi à 48 heures près à l'anniversaire de mon AVC.

Qu'on se le dise : c'est officiel !


D'UN PROCÈS L'AUTRE

J'ai dû lire Le Procès de Kafka quand j'avais une quinzaine d'années et que je dévorais son oeuvre, reconnaissant à Max Brod de n'avoir pas respecté la demande de son ami de détruire toute son oeuvre après sa mort. Où, peu de temps après la lecture, ai-je vu l'adaptation au milieu d'une rétrospective Welles dont je ne connaissais à peu près que le déjà légendaire Citizen Kane ? À la Cinémathèque de Chaillot ? Dans une des salles « art et essai » du Quartier latin, au Studio 28 ou au Mac Mahon ? Un de ces merveilleux cinés aux sièges inconfortables à un point surnaturel : pas de rembourrage, pas de place pour les jambes, on sortait de là en ayant mal partout. Je ne savais pas à quoi m'attendre ? et heureusement, car cette « innocence » m'a permis de recevoir le choc en pleine tronche. Un demi-siècle plus tard je revois le film et je ne suis pas déçu ; au contraire j'apprécie un peu plus la fidèle profondeur de sa traîtrise, son burlesque grinçant qui aurait fait péter de rire Kafka, un homme qui riait beaucoup dans la vraie vie et qui, raconte Brod, lisant à ses amis le premier chapitre du Procès, peinait à finir certaines phrases tellement il se gondolait. On n'éclate pas de rire à chaque plan du Procès wellesien mais il fallait un coupable pour adapter le chef-d'oeuvre d'un coupable et Welles est le coupable idéal. Comment réussir une oeuvre d'une tonalité unique à partir d'un bricolage de décors dégotés en studio à Boulogne, à Zagreb, à la gare d'Orsay et pour finir dans un trou creusé en Italie ? et les ombres et lumières des heures mystiques (aube et crépuscule) si prisées du roi Orson ? et la poussière ! et les acteurs ! On pourrait s'inquiéter d'un casting international assez hétéroclite mais on oublie vite l'étonnement premier de voir ces Anglais, Américains et Français porter des prénoms à consonance germanique ? ça passe plus vite que dans l'adaptation par Renoir des Bas-Fonds de Gorki, où les noms russes vont à Gabin, Jouvet, Suzy Prim et autres Le Vigan comme des guêtres à des lapins. Perkins avec son visage neutre, ses yeux traqués, ses futals trop serrés sur son cul coincé, son gilet trop étroit, est un Josef K. parfait : on le condamnerait rien qu'à le voir. Quant à Welles lui-même, il est l'avocat qu'on rêve de ne surtout pas avoir ; Romy Schneider, tout juste échappée de Sissi, est une ravissante et inquiétante petite cochonne. Le film est trempé dans le bain d'une inquiétude à la fois historiquement datée (bureaucratie du xixe au xxe siècle, univers concentrationnaire, apocalypse nucléaire?), donc démodée, et terriblement contemporaine. Tout juste, si l'on veut pinailler, peut-on faire à Welles le reproche de mettre les points sur les i de ses intentions avec un peu trop d'insistance dans quelques plans.

Dans les bonus du DVD, tous passionnants, un écrivain britannique propose une analyse comparée des deux oeuvres : c'est brillant, sans pédantisme aucun et j'applaudis sans réserve de ma main droite valide sur mon poing gauche récalcitrant. Jusqu'au moment où il conclut : « Il y a ceux qui aiment Tchekhov, et ceux qui aiment Kafka. Et les deux sont irréconciliables. » Sorry, prof, mais j'arrive facilement à me réconcilier avec moi-même d'avoir conservé mon adoration de jeunesse pour Kafka en développant une passion fraternelle pour Tchekhov. Je les trouve terriblement, humainement trop humainement drôles tous les deux et si je concède que le génie de mon Anton Pavlovitch[1] n'a pas le caractèrevisionnaire de celui de Kafka [2], je leur trouve bien des points communs ? et pas seulement dans le domaine sentimental où ils ont passé l'essentiel de leur vie à hésiter ou dans la tuberculose pulmonaire qui les a l'un et l'autre abattus dans leur prime quadragéniture (Mr. T., 44, Mr. K., 41). Et puis Tchekhov ou Kafka, c'est un peu comme Corneille ou Racine, Balzac ou Stendhal, Tolstoï ou Dostoïevski, Hemingway ou Faulkner, Roux ou Combaluzier, Bach ou Beethoven, Bird ou Trane, Beatles ou Stones : nous ne sommes pas juges dans un procès d'assises artistiques [3] et si nous pouvons avoir nos préférences, notre sensibilité, nos moments, nous ne sommes pas condamnés à prononcer des sentences, des verdicts.



[1] Notre Anton Pavlovitch, Nadioucha.

[2] Quoique?

[3] Non, pas même vous, monsieur le Professeur !


SYNDROME DE STENDHAL

 

Suis-je atteint sur le tard d'une forme douce du célèbre syndrome de Stendhal ?

Qu'on en juge.

En remontant la Grand-Rue de Fontvieille, où je loge pendant mes courts séjours en attendant la reconstruction du « cabanon » familial, je suis alpagué par ma copine artiste Nathalie (Nath) Chauve-Crépel, une figure du village dont j'apprécie autant l'art joyeux et débridé que la personne qui ne l'est pas moins ? à l'image de la façade de sa maison atelier, un festival de couleurs devant lequel veille un petit chien en bois monté sur roulettes (pour la promenade).

Cela fait quelque temps que nous ne nous sommes vus et, après m'avoir invité à goûter sa tarte à la rhubarbe (délicieuse), Nath me parle de l'expo collective qu'elle organise au village, à la fois sous la halle et dans sa rue. Puis nous parlons de Zao Wou-Ki, pour qui, hier, j'ai bravé les dangers de la circulation et les angoisses du stationnement à Aix. « En revenant chez moi après une de ses expositions à Paris, me dit Nath, je me suis mise à sangloter. » Je n'ai pas sangloté, je n'étais pas « terrassé » mais j'avais la gorge nouée et les yeux pleins de larmes, hier, vers la fin de la visite de la merveilleuse exposition « Il ne fait jamais nuit » de l'hôtel de Caumont. Mes deux compagnes de visite ne m'en ont pas voulu d'être incapable, en sortant, d'articuler les classiques remarques de fin d'expo : « j'ai préféré celui-ci » ou « j'ai moins aimé celui-là ». Aquarelles ou huiles, inspiration chinoise, Ingres, Turner ou Cézanne, je n'ai pas tant visité cette exposition que flotté à travers elle, comme en état d'hypnose. Rythmées par les virgules noires qui traversent les toiles, insectes géants, éclairées d'un soleil jaune intérieur ou englouties par un bleu océan, les « natures » de Zao (il n'aimait pas le mot « paysage ») m'ont donné à vivre et vibrer  autant qu'à voir, et plongé dans un état que je peux seul comparer au sentiment océanique de l'univers qui nous étreint ? nous étreint-il, nous fait-il subir une expansion ? ? devant certains phénomènes naturels allant du plus banal au plus rare.

 

Promotion gratuite

Facelivre : Nathchauvecrepel

Nathchauve.com

Exposition collective « Provence painting » au village à partir du 23 juillet. Provencepainting13@gmail.com

Tél. : 06 99 06 65 10.

« Il ne fait jamais nuit », rétrospective Zao Wou-Ki à l'hôtel de Caumont, 3, rue Joseph Cabassol 13100 Aix-en-Provence.

Réserver sur Internet à caumont-centredart.com. Se garer dans le premier parking pas trop éloigné du centre (Rotonde, Bellegarde, Carnot ou Mignet). Ne surtout pas essayer de se garer à proximité du musée ? rues étroites, places de stationnement rares. Impossible de réserver une table dans le très agréable café-restaurant du musée, mais ça vaut la peine de faire la queue ? pour la plus que correcte salade et le cadre.


JEANNE CORPS ET ÂME

La meilleure façon de ne pas abandonner la belle figure de Jeanne d'Arc à la clique lepéno-villiériste, c'est sûrement d'aller la chercher dans l'histoire, dans la littérature et dans les films qu'elle a inspirés. Quand j'entends les diatribes post-maurrassiennes sur la Nation, je sors mon Michelet, mon Duby, mon Pernoud, mon Péguy, mon Delteil, j'évoque les visages purs et tourmentés de Renée Falconetti (Dreyer), d'Ingrid Bergman (Victor Fleming) ou de Florence Delay (Bresson) ? et même, pourquoi pas ? La silhouette de guerrière sexy de Milla Jovovich dans le film de Luc Besson.

Je viens seulement[1] de découvrir l'une des plus belles, des plus surprenantes, émouvantes, des plus justes, versions de Jeanne : celle mise en scène par Jacques Rivette et illuminée par la présence de la jeune Sandrine Bonnaire.

À première vue, le pitch fait peur : un cinéaste des plus « intellectuels » de la Nouvelle Vague tire deux films de près de trois heures de l'histoire de Jeanne d'Arc. Qu'est-ce qu'on va se faire tartir ! Erreur : il n'y a pas de longueurs dans Les Batailles ou dans Les Prisons, il n'y a que de la beauté, celle que nous réserve le cinéma des grands artistes quand ils touchent un grand sujet et, servis par de grands comédiens, l'abordent dans la plénitude de leurs moyens.

La Jeanne de Rivette et Bonnaire est bien la « pucelle » de la légende. À l'exception de Domrémy, nous la découvrons aux différentes étapes célèbres de son chemin de gloire et de croix : Vaucouleurs, Orléans, Reims, Compiègne et, finalement, Rouen. Loin des images d'Épinal, cette Jeanne est un personnage incarné ; une flamme d'exigence, une âme vibrant dans un corps, une chair frémissante de vie par tous les pores : une femme terriblement féminine malgré ses allures et ses costumes de garçon ? femme qui ne jouit pas, mais qui pisse, qui gueule, qui prie et qui harangue, qui sait débattre et se battre, qui rit et qui pleure, a peur, espère, souffre, vit tout intensément. S'il est un film où l'on croit qu'il est possible d'aimer à en mourir, c'est bien celui-ci. Et nous qui le voyons et n'avons pas pour autant à en mourir, nous pouvons en recevoir la simple beauté et la laisser demeurer en nous comme ces pures joies qui nous réchauffent par les temps froids du coeur et de l'âme.

 

Référence

Jeanne la Pucelle, de Jacques Rivette, 1994. Peu de visages connus dans la distribution, à part celui de Sandrine Bonnaire, mais que des acteurs épatants : André Marcon, Jean-Louis Richard coscénariste de Truffaut, occasionnel et remarquable rôle secondaire dans trois de ses films, dont le Dernier Métro (où il campe un épatant salaud), Édith Scob, Marcel Bozonnet (je l'avais vu à la Comédie-Française, avec la superbe Ludmila Mikaël, dans la mise en scène de Bérénice par Klaus Michael Grüber ; trente-sept ans plus tard j'en pleure encore) ? et puis des batailles, des vraies, des chevaux, des curés gentils ou traîtres. Belle édition en triple DVD chez Potemkine, avec un DVD entier de suppléments.



[1] Malcampo, elle, connaît depuis longtemps. Ai-je déjà signalé que, en littérature comme en cinéma, ma chère Malcampo connaissait tout sur tout (ou presque) ?


MES AMIS TREZA

J'ai des potes za, des potes pas - et des potes tréza.

Un pote trèzagôche juge autoritaire et amateure la gestion de la crizsanitaire par le pouvoir ; sans vouloir le pousser vers la gôchedelagauche, je lui rappelle que la gestion par le même pouvoir de lacrizdéjiléjôn, puis de la réformdéretrèt' nous annonçait le type de direction auquel on pouvait s'attendre.

Après ces préliminaires, mon ami trèzagôche et moi nous sommes zaccordés sur un point : si nous sommes las, ce n'est pas tant de la crise, ou de l'enchaînement des crises (comme disait un des personnages du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, « Depuis le temps, ils auraient pu inventer un autre mot »), c'est de l'auto-intoxication collective, stimulée par les médiazérézosocios : « y en a marre, c'est n'importe koi, on n'en peut plus, font chier » ? tout ça devant le bistrot « fermékifèd'laventahemporter ».

Tiens, faut qu'j'en parle à mon pote trèzadroite pour savoir ce qu'il en pense.

 

Références : 

Mes amis, le premier chef-d'oeuvre d'Emmanuel Bobovnikoff, dit Bove (vingt-six ans, l'enfoiré !) : première édition chez Ferenczi et fils, 1924, rééditions diverses dont Le Livre de poche, 2018, et L'Arbre vengeur, avec Un Autre ami, 2015, plus préface, postface et illustrations).

Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas (L'Olivier, 2010).


MOI, J'ADORE

Il y a quelques mois, suivant les recommandations de Doctor B. (elle affirme son autorité de façon si ferme et charmante que je pourrais répondre « vos désirs sont des ordres » à chacune de ses suggestions), j'avais pris rendez-vous pour un bilan sanguin. Rendez-vous à 7 h 40 (7 h 30 était déjà pris). Au terme d'un effort colossal pour surmonter ma PPR (Peur Pathologique du Retard, vous connaissez, braves et bravettes ?), je me retrouve devant la porte fermée du labo, à temps pour assister à l'arrivée de deux jeunes femmes qui déverrouillent l'entrée. Les trois personnes qui patientaient déjà entrent. « Attendez ici, Monsieur, on viendra vous chercher. »

À 7 h 45, personne n'est ressorti pour venir me chercher, il y a la queue, mais j'ai reçu pour instruction de patienter sur le banc devant le labo, alors je patiente sur le banc devant la porte. Bol, il ne pleut pas.

C'est le bordel, de nouvelles personnes arrivent, passent devant tout le monde et entrent. Une dame plus âgée que moi vient s'asseoir sur le banc : « Pfff ! ? Bonjour madame, vous avez rendez-vous quelle heure ? ? 7 h 50. » Les minutes passent, il est bientôt 8 heures, 8 h 15 et toujours rien. À côté de moi, la vieille enchaîne les pfff , c'est le seul son qui semble pouvoir franchir ses lèvres pincées. « Tu sais quoi, chérie », ai-je envie de commenter, moi non plus j'ai pas de rendez-vous pour un boulot à 9h pile, mais moi aussi j'en ai marre, alors si par chance tu pouvais me dispenser de ton pfff, ça serait pas plus mal. » Je suis entré avec quarante-cinq minutes de retard et j'ai réussi à retenir mon pfff à moi alors que je recevais comme explication : « On a eu un problème. ? Un seul ? »

Je pense à ma compagne de banc à chaque fois qu'une personne de plus commente le confinement, le couvre-feu, le reconfinement d'un « y en a marre » exaspéré. Moi, les gars, les filles, savez quoi ?  ça fait un an et j'en ai pas marre du tout, j'adore !

Pas de bistrots, pas de bisous, pas de théâtre, pas de ciné, musées fermés, c'est la vraie vie, isn't it ?

L'autre option, au prochain « y en a marre » que j'entends, c'est pfff et ça, non, laisse tomber, le monde d'après, moi, j'adore.

Et pour tous ceux qui en ont marre, marre - marre du virus, marre de la tronche de cake d'Olivier Véran, marre de Castex, de Macron, marre de tout, j'ai qu'un truc à leur dire : Pfff ! 

 

PS. Cette petite déclaration d'amour à mon époque et à mes concitoyens, surtout franciliens, a été rédigée avant les annonces de reconfinement de M. Castex, I'm not making this up[1], I guarantee it[2]. J'ai A-DO-RÉ. Tout me plaît chez cet homme, d'ailleurs, à commencer par son look Gargamel quand il annonce des mauvaises nouvelles. Et pour ceux qui ne sont pas d'accord, you know what ? Pfff.

 

Promotion gratuite:

Pour me remettre de mes émotions analytiques, je me suis offert une petite brioche consolatrice à ma boulangerie favorite, Les Gamins du Faubourg, 210 rue du Faubourg-Saint-Martin. Tél. : 01 40 35 59 40. Tout y est bon et je n'ai jamais entendu Nourdine, Karima, Souhela, Sofia ou Amanda, qui a remplacé Habiba, servir une baguette en faisant  Pfff  et quand il y a la queue le samedi matin, les clients habituels sont tellement aimables que je n'ai presque jamais à prononcer le mot « invalide » sur un ton suppliant pour qu'on me laisse passer devant.



[1] (J'invente rien) Formule classique de l'excellent chroniqueur Dave Barry

[2] Pub télé : The men's warehouse. Le barbu ajoute: ?You're going to love he way you look.?


OFFICIEL 2 : J'ABUSE

Déjà que profitant de ma retraite anticipée because invalidité je passe une bonne partie de mon temps à regarder des films pendant que les autres bossent pour payer ma retraite, ça ne me suffit pas : je passe devant tout le monde (presque) pour me faire vacciner.

Donc j'ai rendez-vous ce matin à 10 heures dans le cabinet de la doc B., qui m'a inscrit sur sa liste des prioritaires, car assez vieux et comorbide. Vu que je suis dans l'abus j'y vais à fond et plutôt que de prendre le métro comme je fais d'hab pour aller chez la doc B., j'arrête un taxi qui passe devant le Bistrot du Canal où je vais chaque matin abuser et prendre mon café dans ma tasse OM. Je sais, j'abuse.

Le chauffeur est une chauffeuse,  une taxiwoman russe ; nous engageons la conversation (en français, vu que mon russe est rouillé après quarante-cinq ans de non-pratique). Deuxième abus (c'est peut-être le troisième et c'est pas fini) : elle s'appelle Macha, comme la soeur d'Anton Pavlovitch Tchekhov, comme une des Trois Soeurs du génie de Taganrog.

Elle me dépose devant chez la doc B. ; j'ai une demi-heure d'avance, ce qui en général signifie que j'attends encore plus - sauf que la doc B., elle, est à l'heure. Je vous le dis, c'est abuser.

Elle me prévient que ça va faire un peu mal et ça fait même pas mal. De l'abus, je vous dis. Faudra juste penser au Doliprane toutes les six heures pendant deux jours.

Même pas mal, même pas fatigué, je décide de rentrer à pied en passant par la rue Beaurepaire où se trouve le café Potemkine, un vidéo-store tenu par des passionnés où j'espère trouver quelques films d'Abel Gance, car je viens de passer une douzaine d'heures avec lui : Napoléon plus La Roue version 4 h 30 plus La Roue version 8 heures plus J'accuse, ça doit bien faire 12 et j'en veux plus, je veux tout de Gance. J'en trouve un, plus Le Trou de Jacques Becker que je n'ai pas vu depuis longtemps - j'apprends au vendeur attristé que l'excellent livre de José Giovanni ayant inspiré le film n'est plus disponible chez Gallimard. Un Bresson plus tard, je suis en route à pied le long du canal. Dans une vitrine, je vois un petit cadeau possible pour Mrs. A. et je m'arrête. Le vendeur, après avoir demandé mon autorisation, regarde mes trouvailles et sort le Journal d'un curé de campagne. « Je l'ai pas vu, dit-il, mais j'ai lu le livre. »
Sky ! un  jeune renoi vendeur de sapes et  lecteur de Bernanos. De l'abus !

Pour finir ma route, je passe par la rue Eugène Varlin, chère à mon camarade Nata Rampazzo, prêt à m'arrêter à la librairie du Canal, quand je croise Corinne, la patronne de la librairie La Litote. « Justement j'allais chez toi. »

Avec les sages conseils de Julien de La Litote j'ai trouvé les trois livres pour enfants que je cherchais - et j'irai demain voir Sophie à la Librairie du Canal.

J'ai glissé sur certains de mes abus, comme de me récompenser d'une crêpe au sucre préparée par Hanuman du Sri Lanka, mon arrêt chez Castro rue Parodi pour acheter un sandwich et mon dernier stop au Bistrot du Canal, où « Magic » Mouloud m'a servi mon dernier café de la matinée.

Abus, abus, abus.

Après mon délicieux sandwich, j'ai revu Le Trou et découvert avec bonheur qu'avant le début du film, José Giovanni lui-même (jeune et avec trois cheveux) apparaissait pour dire que c'était une histoire vraie qui lui était arrivée en 1947 à la prison de la Santé. Allez, Gallimard, encore un effort, on réédite !

Ce soir, je vais poursuivre mes abus en ne retravaillant pas mon post sur Truffaut, dont la version I fait 50 pages - peut-être de l'abus pour le slog que j'ai déjà poussé au-delà de ses limites raisonnables.

Comme ça fait beaucoup d'abus pour une seule journée, je vais peut-être simplement poursuivre la lecture de la (passionnante) biographie d'Olympe Audouard, une épatante féministe des années 1850-1890 qui n'est pas mon aïeule, je crois, mais que j'aime.

 

Références

Liesel Schiffer, Olympe (éditions Vendémiaire, 550 pages, 26 euros)

Coffret DVD Le Trou, de Jacques Becker, avec 2 DVD, dont un de bonus et un livret (collection Make my Day)

Coffret DVD J'accuse, d'Abel Gance, avec 3 DVD et un livret. En bonus un short muet assez chiant et pas si short que ça intitulé Femmes en guerre où l'on voit Sarah Bernhardt (Lobster)

 

Promotion gratuite

Café Potemkine - 30, rue Beaurepaire - 75010 Paris

Antoine et Lili - 95, quai de Valmy - 75010 Paris

Librairie du Canal - 3, rue Eugène Varlin et librairie La Litote - 17, rue Alexandre Parodi 75010 Paris

Épicerie Castro - 15 B, rue Alexandre Parodi - 75010 Paris

Bistrot du Canal - 224, rue du Faubourg-Saint-Martin - 75010 Paris


JE NE DIRAI RIEN

Un ami fontvieillois, grand amateur de l'oeuvre de Marcel Pagnol, m'envoie la photo d'une devanture. Quels ouvrages mes amis villageois avides de lecture peuvent-ils « click and collect », comme on dit en provençal ? La trilogie du barde d'Aubagne ?  Point !

C'est un trio d'Ex au poids moral incontestable, incontournable, que le commerçant a exposés en vitrine : M. Benalla, ex-protecteur rapproché de M. Macron, va nous révéler ce qu'ils ne veulent pas qu'il dise ; M. Jean-Louis Debré, ex-porte-documents de M. Chirac, va nous dire ce qu'il ne pouvait pas dire. Quant à Mme Royal, ex-compagne de M. Hollande, ex-espoir du socialisme français et ex-ambassadrice des pôles, elle va nous dire ce qu'elle peut « enfin » dire. Il ne manquait que Le Temps de la vérité où M. Carlos Ghosn, ex-PDG sous-payé de Renault et Nissan, révèle enfin pourquoi ses actionnaires l'ont honteusement exploité avant de tenter d'avoir sa peau. Pour former un élégant quinconce, on aurait pu ajouter une nouveauté explosive : L'Engagement, où M. Montebourg, ex-futur héros de la gauche, révèle enfin comment ils l'ont empêché d'agir

Il était temps ! par ces temps troublés, connaître l'identité des mystérieux « ils » censurant la vérité d'un garde du corps, recevoir les secrets susurrés de la bouche de l'incorruptible chiraquien, entendre la parole libérée de la madone de la rue de Solférino, et j'ajoute connaître les secrets d'une victime du capitalisme mondialisé - voilà qui va faire se lever dans notre pays une vague d'amour de la vérité qui risque de tout emporter sur son passage.    On annonce pour bientôt des « J'avoue tout » signés Nicolas Sarkozy, et « Moi, l'irrésistible » de François Hollande ; les époux Balkany nous préparent un bouleversant document humain, « Voleurs ou volés ! » tandis que M. Cahuzac cherche un titre pour le récit déflagrant de l'escroquerie dont il a été victime.  Tout, tout, ils vont tout dire. Et le zizi ? même pas en rêve.

Pour moi, ancienne école, je prends l'engagement ferme, irrévocable, de ne rien dire. Pourtant je pourrais si je voudrais[1], car j'en sais, des choses qu'ils ne veulent pas que vous sachiez. Je tiendrai néanmoins et nulles flatteries, aucunes offres sonnantes et tintinnabulantes n'entameront ma résolution. C'est comme ça : quoiqu'ils fassent, quoiqu'ils disent enfin, je garderai le silence. Et s'ils m'empêchent de me taire, je n'en dirai pas plus. Tant pis pour les conséquences.

 

Références : plutôt que ces immondes plaquettes de propagande, commandez-vous les quatre volumes des souvenirs de Pagnol,  qu'il n'est jamais trop tard pour lire ou relire, ou bien un indispensable quinconce : la réédition des superbes romans graphiques de l'ami Jean-Pierre Autheman, récemment, cruellement   et définitivement[2]  arraché à la place du Forum :  Aux carrefours du destin ( éditions Glénat, 45 euros dans toutes les bonnes crémeries), 860 pages de talent, d'humour et d'amour d'Arles,  notre ville natale préférée.



[1] Je sais, c'est une faute, Malcapo va être fâchée avec moi.

[2] Moi aussi je peux faire des trilogies !


LES BOURREAUX MEURENT AUSSI

 A ceux que rassure la pensée d'un bourreau barbare ou pathologiquement amoureux de la souffrance, il faut rappeler quelques données biographiques concernant Kaing Kek leu, alias Douch, l'ancien tortionnaire en chef de la prison khmer rouge S 21, qui vient de mourir à Phnom Penh à l'âge de soixante-dix-sept ans. Sans avoir fréquenté la Sorbonne, comme Pol Pot et Khieu Sampan et d'autres leaders révolutionnaires, ce fils de paysan avait à force de zèle rejoint les bancs du lycée Sissowath ; instituteur, puis professeur de mathématiques, il était féru de littérature et pouvait, à plus de soixante ans de distance, citer au cours de son procès les vers finaux de « La Mort du Loup », d'Alfred de Vigny. Idéaliste, voulant le bien et l'émancipation pour son peuple, il s'était engagé  dans le mouvement révolutionnaire de façon désintéressée et altruiste : chef de M 16, le camp de jungle où François Bizot avait été détenu, et plus tard de S 21, il était persuadé d'avoir la garde de dangereux ennemis de la révolution, d'espions au service de la CIA, tous éléments dangereux dont il était nécessaire de nettoyer la société en émergence, non sans les avoir fait avouer leurs crimes auparavant par les moyens adaptés. Que Bizot, miraculeusement libéré, ait par la suite assuré que ce bourreau responsable de milliers de tortures et d'exécution n'était pas un « monstre  extraterrestre », mais un être humain bien représentatif de notre espèce a fait naître toutes sortes d'ambiguïtés, auprès de certaines familles de survivants notamment, qui ont vu dans cette position philosophique ce qu'elle n'était en rien - une tentative d'exonération des crimes commis. La seule peine adaptée à Douch, affirmait au contraire Bizot en ouverture du procès de son ancien  geôlier, aurait été à la mesure de la souffrance de ses victimes.  On peut se demander si, en le condamnant à la vie plutôt qu'à la mort, les juges de Phnom Penh n'ont pas inconsciemment atteint cet objectif, laissant à ce bourreau-otage une éternité de jours et de nuits à ruminer inutilement sur l'étendue des horreurs auxquelles il avait prêté son ardeur à la tâche son sens de l'obéissance et son amour du travail bien fait. Avant de renoncer et se taire, Douch avait parlé honnêtement à ses juges et demandé pardon à ses victimes. Cela lui fut imputé à crime : comment l'être insensible et froid qui avait établi les listes, coché les noms, organisé logistiquement les tortures pouvait-il ressentir un regret ? N'était-il pas toujours le même, cet homme qui avait tracé les mots « tuez-lez tous » à côté d'une colonne de noms d'enfants ? Attendait-il l'indulgence de ses juges, une compréhension qu'il savait impossible de la part des familles des victimes ? On ne pourra plus lui poser la question et Bizot lui-même, le seul être au monde qui ait survécu à son zèle révolutionnaire et s'est penché vers lui comme vers un miroir, préfère répondre qu'il n'a rien de particulier à dire aux journalistes qui le sollicitent du monde entier en quête d'un commentaire.  A quoi bon alimenter la vaine « roue de l'info » par quelques mots de plus ? Elle aura tourné demain, laissant entière l'énigme du mal, renvoyant ceux qui sont sûrs à leurs certitudes et ceux qui doutent à leur Douch (si j'entends bien Bizot, le nom Douch en khmer a une sonorité  du style « douït » et « non « douche »).

 Je me souviens de la question d'un journaliste français  (du Figaro-magazine, je crois) au docteur  Haing Ngor, un survivant des camps khmers rouges où toute sa famille  avait péri : « Vous racontez dans votre livre qu'à l'arrivée des troupes vietnamiennes qui ont fait chuter le régime polpotiste, vous vous êtes, avec un groupe de prisonniers, saisi d'un gardien de camp et l'avez battu et mis à mort. Je dois vous dire, en tant que catholique, j'ai trouvé cela très choquant.» Long silence de celui qui, émigré aux Etats-Unis, était devenu par hasard l'interprète cambodgien central du film The Killing Fields. Puis vient sa réponse, difficile à comprendre car sa voix est basse, sourde presque inaudible, et  le français  qu'il parlait couramment autrefois s'est presque effacé de sa mémoire après des années de vie sur la côte Ouest américaine ( by the way son anglais est à peine meilleur): « Vous comprenez, monsieur, ces gens avaient tué tous ceux qui nous étaient chers, ils nous avaient maltraités, persécutés, affamés. Vous vouliez que nous allions leur chercher un avocat ?» Je me souviens du regard d'incompréhension de ce bon chrétien. Lui, il n'aurait jamais fait une chose pareille.

Douch non plus, d'ailleurs - et pourtant il est devenu l'ordonnateur  zélé de crimes innombrables dont à trente années de distance, il ressentait l'abomination avec une perceptible horreur de lui-même doublée d'une étonnante lucidité sur les mécanismes politiques humains et politiques qui les avaient engendrés - mécanismes au coeur desquels il avait été beaucoup plus qu'un rouage, un vulgaire, grisâtre et méprisable Eichmann, ce degré zéro du bourreau, mais un acteur conscient et enthousiaste, habité par l'amour du travail bien fait. Bien loin des nazis qui, dans la débâcle tentaient de faire disparaître toutes les traces de leurs crimes, ce fonctionnaire avait avec le même sens du devoir préservé les archives dans le détail desquelles ses futurs juges trouveraient les preuves de son engagement personnel quotidien dans les pires abominations d'un régime de « purs », d'incorruptibles qui, dans leur obsession de la poursuite du Bien, avaient accouché d'un cauchemar. Ses chefs morts ou mourants, Douch s'est trouvé seul face à une justice aux buts incertains : s'agissait-il de juger un homme, d'offrir une consolation aux victimes, une leçon d'histoire dont la nécessité restait étrangère à la grande majorité d'une population trop occupée par la tâche de la survie au quotidien pour se payer le luxe d'un « devoir de mémoire » ?  Pris entre les injonctions souvent contradictoires de ce procès, le bourreau a peut-être parois regretté de n'avoir pas subi la vengeance qu'un Haing Ngor et ses camarades lui auraient infligée ; une « justice internationale » imposée au régime corrompu de Phnom Penh l'a jugé et condamné à mourir dans la couche d'une cellule sommaire mais décente. On l'imagine murmurant peut-être une dernière fois les vers où Vigny conserve son loup mourant :

 

« Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,

Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Et, sans daigner savoir comment il a péri,

Refermant ses grands yeux,

Meurt sans jeter un cri. (?) 

Gémir, pleurer, prier, est également lâche. 

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

 

Références

Le cinéaste Rithy Panh a tiré de ses heures de face à face avec Douch un documentaire fascinant : Duch, le maître des forges de l'enfer (2012) ; ce film complète son premier et justement célèbre documentaire, S 21, la machine de mort khmère rouge (2003).

Pour Bizot lui-même, il n'est jamais trop tard pour lire ou relire Le Portail (La Table Ronde, 2000, réédition en collection Folio/Gallimard, édition révisée chez Versilio, 2014), amer et bouleversant récit à compléter par la méditation inspirée au même Bizot dans la foulée de son témoignage en ouverture du procès de Douch (Le Silence du Bourreau, Flammarion/Versilio, 2011, réédition en collection Folio Gallimard).

Sur le procès de Douch, le livre de mon ami Thierry (« Tio ») Cruvellier, Le Maître des Aveux (Gallimard/Versilio, 2011) est plus qu'un précieux compte rendu du procès auquel ce journaliste est le seul à avoir assisté de bout en bout : une évocation puissante de cette comédie humaine où s'échouait la tragédie d'un peuple.

 


LE COMMENCEMENT DE LA FIN

Si M. Philippe, Premier ministre zélé, obéit à son boss en précisant les conditions du déconfinement, il commence par nous rappeler qu'il ne s'agît que du début de la fin - réalité dont, étant nés, nous devrions avoir conscience car, comme c'est écrit dans le Tripitaka bouddhiste (pas de Titicaca, idiot !) : « les agrégats sont impermanents : étant nés, il doivent disparaître. Leur cessation est agréable ».

Pendant cette période qui n'est pas terminée - bons citoyens, rappelons-le, les turbulences de tous ordres générées par « un tout petit machin » ont pu nous faire oublier à quel point tout était normal : nos gouvernants éclairés par la sagesse (nous avons un président-philosophe, à la différence de ces  pauvres Américains qui ont élu un escroc bonimenteur de foire), la science et le souci du bonheur du peuple, ont pris dans des circonstances difficiles les bonnes décisions pour nous protéger ; pendant ce temps leurs opposants soulignaient leur impéritie, leur manque de courage et leur incapacité à prendre les véritables décisions d'intérêt national.

Est-il nouveau que faute de masques ( qu'ils aient été détruits, perdus, volés ou pas commandés à temps), l'annonce de l'arrivée imminente, massive, des masques en tienne lieu ? Est-il nouveau que leur absence persistante soit un « scandale d'Etat masquant (c'est le cas de le dire) incompétences en chaîne, bureaucratie inutile, casse sociale corruption? Est-il nouveau que l'ultra-libéralisme à la sauce mondialisée, déjà à l'origine de la pandémie, tente de profiter du malheur du peuple pour l'asservir un peu plus ? Non !

Nouveauté nous avons, plus profonde et que j'ai observée à la télévision, écoutée à la radio et décelée sur mon téléphone potable : dans des temps anciens, en 2019, les entreprises faisaient de la réclame pour nous vendre leurs produits. Maintenant, banques, assurances, supermarchés, marques automobiles, paient pour nous être utiles, nous aider - notamment à devenir meilleurs. Avant et après le journal télévisé, les spots s'enchaînent pour un méga-show humanitaire au milieu duquel l'écran pour les Restos du Coeur apparaît légèrement gnangnan. Loin, très loin, à Séoul,  Osaka et Beijing, à San Francisco et Seattle, et même à Levallois et   Issy les Moulineaux, des êtres bienveillants ont entendu l'appel des églises, des philanthropes et philosophes, et des activistes humanitaires du monde entier, et décidé de dépenser leur agent rudement gagné à vendre des nourritures bourrées d'OGM, des voitures polluantes  et des téléphones qui explosent en vol ou nous grillent les neurones par centaines de millions, afin de contribuer à rien moins que le triomphe du bien sur la terre jusque dans ses recoins.

J'avoue que depuis l'époque où M. Séguéla faisait oeuvre pionnière  prêchant que la pub était la forme moderne de l'information, j'avais conservé un certain scepticisme sur son rôle social. Assez de ces vieilles lunes gauchisantes ! La pub, mon frère, gagnée par la vague mondiale de l'écologie humaniste, veut contribuer au bien individuel et collectif : sauver les femmes et enfants battus, nous garantir de l'équitabilité suprême de tout ce que nous consommons - et en prime lutter contre le réchauffement climatique. Mes  bien chers frères, mes bien chères soeurs, si vous voulez, vous aussi, contribuer à l'avènement de l'universel  et éternel bien, quelques gestes simples : allez chez Leclerc ou Carrefour, dont vous applaudirez la caissière, achetez une voiture électrique, le dernier portable Huapplesung, mangez de la viande française, n'oubliez pas  les gestes-barrière : no bisous, éternuez dans votre coude et lavez-vous les mains. Et surtout pas d'angoisse : nous n'en sommes qu'au début de la  fin - soyez patients,  on n'est pas sortis de l'auberge, surtout qu'elle n'a pas encore rouvert ses portes et moi j'ai encore 1000 pages des Mémoires d'outre-tombe à lire, sans coupures publicitaires.


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