Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


ECOLE 2

Je poursuis les étapes principales du parcours scolaire qui m'a préparé au confinement actuel.

Après le séjour hospitalier parisien, qui m'a  ouvert les yeux et le coeur sur la condition du  soignant moderne, ma deuxième école s'est située en Inde, à l'hôpital de  médecine ayurvédique AVP de Navakkarai, dans la banlieue de Coimbatore, capitale du Tamil  Nadu, pour les amateurs de géographie sous continentale.

Sans revenir sur le détail du traitement[1],  je signale aux néophytes que la première étape du « grand traitement » impose une série de contraintes pendant quinze jours : interdiction de se couper les ongles ou les cheveux  et surtout confinement dans la chambre ou, en tout cas, à l'intérieur de l'hôpital. Finies, les balades dans  le parc ou la sortie sur le toit pour admirer le coucher du soleil.

Qu'est-ce que j'ai fait les premiers jours ? J'ai essayé de m'enfuir : vivre sans ma promenade du matin, rater  au crépuscule un de  ces magnifiques concertos pour soleil, nuages et montagnes ?  Pas question. Et puis un des médecins m'a  aidé à comprendre que cette contrainte ne prenait son  sens que si je la vivais  non comme une mise au cachot  mais à la manière d'une obligation intérieure. Son motif strictement médical me semblait futile : même avec des défenses  immunitaires légèrement affaiblies  par le traitement, étais- je en danger d'infection parce que  je déambulais vingt minutes à six heures du matin  au milieu des cocotiers, des manguiers, des papayers ? Heureusement j'ai écouté ma fatigue[2] qui m'a aidé à découvrir le deuxième volet - et le plus important- de l'injonction : ne pas sortir c'est rentrer en soi. S'ennuyer c'est renouveler sa créativité, voire découvrir un continent que nous n'avons pas l'habitude d'explorer : le rien.  Au bout de quelques jours, je n'avais plus besoin  de consulter mon portable toutes les  trente secondes pour être sûr que j'existais, d'enchaîner les DVD sur mon ordinateur ou de compulser frénétiquement les douze gros livres que j'avais entassés au fond de la valise de peur de manquer.

J'ai retrouvé la mémoire de cette expérience dès les premières heures du confinement Covid (appelons-le CoCo)

Jour 1, une obsession : sortir. Tous les prétextes sont bons, une course à faire, « l'exercice physique » dans un rayon de 500 m. il faut qu'à mon deuxième passage Carole, ma copine du « Bistrot du Canal » dont la partie tabac/loto  (produits de première nécessité est encore ouverte, me  signale  que je n'arrête pas, pour que je m'en rende compte : concentré sur l'attestation magique et ses photocopies, j'ai négligé de me souvenir que tout ça avait un sens, pour moi et pour les autres.

De plus je n'ai pas l'excuse de l'exiguïté : non seulement c'est  vaste chez nous  - ce qui réserve à chacun « son » espace »- mais en bas de notre immeuble il y a une grande cour plantée : aux heures  calmes (presque toutes) on peut prendre l'air et maintenir sa condition physique en limitant le contact avec les voisins à un salut  de loin ou trente secondes de conversation (avec distance de sécurité). Le reste de la journée :  préparer ou aider à préparer les repas,  charger ou vider la machine à laver la vaisselle (le vidage est une mes mes activités méditatives favorites), faire son lit (rien de plus tristounet que de se coucher le soir dans un lit pas fait), se laver, lire, méditer?un bon film?  messages ou coups de fil aux amis, quelques courriels?et puis rien, le  bon vieux  et magique rien dans lequel il est délicieux de se baigner !

Facile ?  Soyons honnêtes : pas tant que ça pour ceux qui ont les enfants à la maison, le télétravail plus les courses et  toutes les tâches domestiques. Même pour les autres - à supposer qu'ils aient les sous pour tenir le coup...- c'est à suivre?Il est vrai  que  ça  fait à peine deux semaines, et  on trouve  plus ou moins facilement ce dont on a besoin et envie pour se nourrir. On verra dans quinze jours, dans un mois - et déjà ces vacances scolaires à la maison où il a fallu renoncer à tous les plans d'évasion au soleil, à la neige, à la campagne ou en Bretagne (sauf si on y habite et s'y trouve confiné  sur un rocher  à quelques mètres du grand large).

J'espère néanmoins qu'on va en profiter. Beaucoup d'entre nous sont comme des terres agricoles qui ont  travaillé sans relâche pour « produire » et « performer » depuis des années : quelques semaines de mise en jachère  ne nous feront pas de mal.

Allez les filles, c'est pas tout ça : j'ai du taf, moi !

 Stay healthy, stay inside, and stay safe: ze virus ize mébi onne ze dore or onne ze deurti tébeule, beute love ize inne zi air

 P.S. Juni chanje kwai le[3], comme in dit à Wuhan : zappy zanniversaires  aux confinés du beurday de la quinzaine : Zoé (ma petite fille, 5), Bruno (mon vieux con de vieux pote, 82), Nastasia (25[4]), ma gouroute Edith (-8 ans[5]) et bienvenue sur cette putain de terre à Romy Palmero[6] !

 

 

PPS en live : Je vois une de mes voisines de l'immeuble d'en face qui fait de la gym à son balcon et elle fait pas semblant, ça envoie du lourd.

Références

Manu Dibango est mort du Covid 19, à 86  ans. J'ai pas connu  « papy Manu » - l'ai juste aperçu dans un avion une fois et j'ai pas osé faire le fan, mais je suppose qu'il aimerait mieux qu'on écoute sa musique  et qu'on danse plutôt qu'on pleure? je pense à tous ceux qui meurent d'autre chose et dont on parle à peine. Pour les autres vieux comme moi et plus, restez en vie, les papys, les mamies, vos petits-enfants vous attendent

Ma lecture de confinement : les Mémoires d'Outre-Tombe, pas toujours joyeux (quoique..) ni « progressiste » mais  putain con, merde,  ce con  d'enculé d'aristo  breton  savait écrire un de ces putain de français? et ça donne  du temps de distraction  avant d'attaquer Saint Simon.



[1] Promo gratuite : ce thème est développé dans l'excellent ouvrage Partie Gratuite (Robert Laffont, 2018, 20 EUROS seulement pour 400 pages), toujours disponible en ligne sur les sites de vente indiqués précédemment, et bientôt à nouveau en librairie sur commande

[2] Citerai-je jamais assez le déjà légendaire et irremplaçable  ouvrage de mon ami et frère Léonard Anthony, Fatigue (Flammarion/Versilio, 18 euros)

[3] Traduction gratuite : joyeux anniversaire en mandarin.

[4] Promo gratuite : Nastasia est la fille de   mes amis Jeremy et Alexandra, qui tiennent dans un site sublime  le gîte des Fosses aux Loups à Colognac, près  de St Hippolyte du Fort, au coeur des Cévennes. Actuellement fermé, comme tout le reste mais à recommander quand les balades dans le coin seront à nouveau  possibles : c'est rustique, chaleureux et ce couple anglo-serbe fait une  admirable paire de Cévenols.

[5]  Prononcer tuit ans

[6] Promo gratuite : Romy est la fille de Yohann  et Fanny, qui tiennent  le restaurant l'Ami provençal sur la place de l'Eglise à Fontvieille, établissement actuellement fermé pour diverses raisons mais recommandé à tous dès sa réouverture pour qualité des produits, de la cuisine (Yoann)  et gracieuseté de l'accueil (Fanny).


A L'ECOLE (1)

Mon jeune et merveilleux ami Mourad Benchellali me racontait  qu'assez tôt dans  sa détention à Guantanamo, il avait rêvé qu'il retournait à l'école - signe que dans cette épreuve qu'il n'avait pas choisie et qui s'annonçait longue et cruelle, il pressentait l'occasion d'un apprentissage. Pour un garçon intelligent mais turbulent, qui avait interrompu prématurément ses études, il bénéficiait d'un  programme complet de rattrapage.  Il en a profité pour apprendre l'anglais et l'arabe, étudier le Coran, lire Harry Potter  et cultiver une douceur et une tolérance naturelles qui font de   cet « ennemi combattant » qui n'a jamais porté les armes  un des êtres humains les  plus profondément pacifiques   et bienveillants que je connaisse.

Nos conditions de détention - si j'ose ainsi nommer le confinement qui nous est imposé par la situation sanitaire - ne sont en rien comparables à celles qu'a eu à subir Mourad; nous pouvons néanmoins, comme lui, en profiter pour retourner à l'école.

Ma vie m'a donné la chance de recevoir quelques cours que je peux partager avec les  avides lecteurs de ce blog.  En  voici la première partie.

Mon séjour dans les locaux des hôpitaux Lariboisière et Fernand Widal m'a donné l'occasion de fréquenter de près  un monde que je ne connaissais peu  et mal? ?J'ai eu la chance de développer des relations de camaraderie, voire d'amitié, avec quelques-uns des soignants ou agents avec qui j'ai été le plus régulièrement en contact. J'ai donc  au cours des dernières années suivi en direct et en temps réel la lente dégradation des conditions de travail dans les hôpitaux français où l'on a voulu installer sans réflexion de fond  des objectifs de performance?Manque de moyens,  de lits , de personnel, de matériel, fatigue chronique de beaucoup de soignants : s'il y avait une leçon à retenir de la « crise », ce serait que les hommages vibrants aux soignants ne suffisent   pas : c'est bien sympathique de les applaudir aux fenêtres ou sur le « fenestron » (c'est ainsi que mon père, le regretté Yvan Audouard, appelait l'écran de télévision quand il tenait sa chronique du « Canard Enchaîné ») : il faut les équiper, les payer plus décemment - et leur assurer des conditions de travail correctes. Un peu à la manière des flics à qui on a demandé de faire du chiffre et qui passent parfois plus de temps à  surveiller les  horodateurs et mettre des prunes qu'à assurer la sécurité, on a demandé  aux directeurs d'hôpitaux de rentabiliser=  fermer des « lits » qui ne tournaient » pas assez vite, pas de remplacement des personnels manquants, recrutements  rendus difficiles à cause de salaires   « peu attractifs » (euphémisme pour dire « autour du SMIC » et horaires impossibles);  soignants sommés   de  cocher des cases sur  des fiches ou  des formulaires informatiques : autant de temps passé loin du patient qui en a besoin. Dans ces conditions le soin est peu à peu devenu comme le nettoyage des chiottes dans les trains : on  accomplit sa tache le plus vite possible,  on signe la feuille, (traçabilité oblige !)  et on passe à la suite (cadence oblige). Ça ne veut pas dire que le travail est mal fait : la température a été prise, le taux de sucre mesuré, la toilette effectuée, mais le supplément gratuit, le sourire, la conversation anodine, passent à l'as.

Certes il y a des priorités et à la veille du pic d'épidémie on ne va  pas demander aux soignants   déjà  exténués,   appelés en  panique  à droite et  à gauche, de  faire du « small talk » avec des patients en détresse respiratoire, sans compter que  sont vite atteintes les  limites  de la conversation entre un patient et un soignant masqués - encore faut-il qu'on leur en fournisse, des masques, d'ailleurs ! Il serait dommage d'oublier tout cela une fois le virus  maîtrisé (très bonne blague sur Internet : ne prenez pas le Covid 19, attendez la version updatée : le Covid 20). Le système de santé français a fait l'objet d'un consensus politique : si notre provisoire « union nationale »  de temps de guerre pouvait enfin déboucher sur des choix politiques et budgétaires permettant de le « refonder »  en temps de paix dans le long terme plutôt que dans les  bricolages de l'urgence en comptant sur le « dévouement » et « l'héroïsme », cela prouverait que collectivement nous avons été à l'école du virus.

PS. Quelqu'un peut-il enregistrer une nouvelle version de la délicieuse chanson « tout c'qui est dégueulasse porte un joli nom » en ajoutant le mot « coronavirus ?

https://www.youtube.com/results?search_query=+tout+c%27qui+est+%C3%A9gueulasses+porte+un+joli+nom

PPS : ceci rédigé il y a quelques jours - entre-temps témoignage d'une jeune infirmière  reçu par WhatsApp entre deux vidéos marrantes (il y en a d'excellentes) Elle a choisi le métier par vocation, et non par défaut : son stage  en chirurgie interrompu  la voici  reversée  dans un service de pneumologie débordé, sous-équipé et en manque de personnel. Payée une misère elle met sa vie en danger pour sauver la nôtre. Si elle traverse l'épreuve, comme son compagnon aide- soignant dans une équipe de nuit dédiée au Covid 19, lui dira-t-on seulement ? «  Merci beaucoup Alice, voici un euro de prime (l'augmentation par nuit de garde  obtenue  pendant son stage de  dernière année  d'études) : économise, joue au loto une fois tous les trois mois, si tu gagnes  tu auras tes chances de partir en vacances ! Peut pas se plaindre, la petite : au moins elle n'a pas (pas encore ?) trouvé sous sa porte un mot anonyme lui demandant de déménager parce qu'elle et son chéri représentent une menace sanitaire  pour les occupants de l'immeuble?

 

 


LES ITALIENS, UNE INSPIRATION...

 

Ce titre peut surprendre car politiquement pour les Européens, comme pour les Italiens eux-mêmes, la botte est un peu le pays du désastre : système  politique ingérable où démocrates-chrétiens et socialistes sont aussi corrompus les uns que les autres, parti communiste aussi crétin que son cousin français, Berlusconi, populistes et néo-fascistes en pleine ascension. Ajoutez à cela la mafia et on est loin des rêves d'une démocratie éclairée. On aurait tendance à en oublier qu'avec tous ces démagogues, tous ces idéologues, tous ces pourris, les Italiens sont toujours là.

Ce qui est admirable dans la situation actuelle et doit nous inspirer, ce ne sont pas les mesures prises par le gouvernement italien : excessives ou de simple bon sens, elles ressemblent à celles qui sont prises peu à peu dans les autres pays d'Europe, le nôtre compris. Mais que le peuple le plus turbulent, le plus rebelle à l'autorité du continent non seulement les applique, mais les applique avec une dose inattendue de discipline germanique, le tout en restant fidèle à son style national de bordel et de bonne humeur, c'est cela qui est beau. Voir Venise, Milan, Rome presque désertes, c'est triste : mais entendre ces gens qui chantent aux fenêtres, voir ces visages qui sourient, ces saluts d'un immeuble  à l'autre, cela ne rappelle pas seulement l''inimitable cinéma italien des années 1960,  cela réchauffe le coeur.

N'étant ni chinois, ni coréens - et donc aussi rétifs que les ritals à toute forme de contrainte, nous pourrions dépasser notre réputation ( dixit Cocteau, je crois ) nationale d'être « des Italiens de mauvaise humeur », pour nous laisser gagner par leur bonne humeur.

Mon ami Giacomo, souvent mentionné ici, a dû fermer son petit restaurant ; il me dit en rigolant passer une bonne partie de ses journées au lit et se reposer comme jamais de sa vie, pour un temps libéré des soucis quotidiens qui l'accablaient. Mon autre ami Nata, réfugié et confiné dans sa petite maison normande, a essayé de faire chanter ses voisins. Bombardé de « ta gueule ! » et de « c'est pas les bonnes paroles », il a reconnu son échec - provisoire j'espère.

Je connais le proverbe « Inglese italianizzato, diavolo incarnato » - mais les Français italianisés, comme Stendhal, c'est presque aussi bien que les Italiens francisés, comme Léonard de Vinci ou Platini première manière  - sans compter  Aldo Maccione , Claude Barzotti ou Bernarino (ainsi le papa italien d'une vieille amie appelait-il le champion cycliste Bernard Hinault).

Avanti, ragazze, ragazzi, encore un effort pour nous italianiser !

 

PS. : du village provençal de Cucuron (« petit cul pas carré »), mon amie Marie-France me communique une information qui nous change du manque chronique de masques, de tests, de respirateurs. Les habitants du village  ont trouvé dans leurs  boîtes un petit mot signé « le facteur masqué » pour informer qu'il relèverait chaque jour et distribuerait bénévolement à toute adresse du village tous les messages, paquets de gâteaux ou petits cadeaux que les habitants souhaitaient s'adresser les uns aux autres . E viva il fattore in masquera de Cucuron !


NOUVELLES DU FRONT

M. le Président nous l'a martelé : « C'est la guerre. »

Une de plus : nous avions celle contre le terrorisme, cousine de celle contre le fanatisme musulman, celle contre le racisme et l'antisémitisme - celle contre les violences faites aux femmes - et à ma connaissance M. Macron ne nous a informés de la conclusion victorieuse d'aucune de ces guerres - ce qui laisse à supposer qu'elles sont toujours en cours. Sauf à penser que le virus a été créé par des fanatiques islamistes ouïghours en Chine, il est raisonnable de penser que le terrorisme aussi sera provisoirement  restreint par les progrès du virus.

Si c'est la guerre elle serait plutôt du style guérilla, ou guerre de Sécession, avec plusieurs batailles se déroulant parallèlement sur plusieurs fronts, le virus ayant un côté « gilet jaune » très déroutant pour nos généraux de la santé publique : pas de chef, pas d'organisation,  pas de stratégie cohérente, déplacements rapides et imprévisibles, force impossible à mesurer avant que les dégâts ne soient faits. Jusqu'ici nos généraux n'ont à publier que des communiqués de défaite, car seules des défaites - des défaites massives, où l'on dénombre des milliers de victimes - peuvent convaincre les peuples des sacrifices nécessaires pour obtenir la victoire finale.

En attendant, chacun d'entre nous prend des nouvelles des fronts dont il a connaissance, directement ou par des amis lointains.

Dans toutes les guerres il y a des rats. Le dernier pote avec qui j'ai mangé au restaurant, samedi midi, dans un très sympathique bistro corse du quartier[1] m'avait rapporté d'abominables histoires  de vols de masques de protection dans les hôpitaux. Info ou intox ? il en circule tant sur la  toile qu'on se pose forcément des questions.  Lundi soir dans un journal télévisé, un infectiologue confirmait que des cartons entiers de masques livrés à l'hôpital  Tenon  (Paris 20e) en janvier avaient disparu des locaux fermés à clé où ils étaient stockés.  D'où viennent les nombreux types de masques  présentés à des prix divers  sur différents sites  de vente en ligne ? Mystère et boule de gomme.

Sur mon petit front (la longueur du faubourg st Martin entre les rues Alexandre Parodi et Eugène Varlin), tout est assez calme : les commerces alimentaires sont ouverts et les autres fermés.  Pas de queues ou alors toutes petites - le mètre de distance est facile à respecter. Partant, mon attestation A38 en poche, pour mon petit tour d'activité physique quotidienne, je croise Frankie rue Eugène Varlin en face de la Librairie du Canal.

Frankie est un copain de bistrot[2], un des rares dont la conversation ne soit pas embrouillée par une consommation excessive d'alcool et, comme dirait Bizot, « un bon gars » presque toujours jovial ; là, non, il est tout chose. Il sort de la pharmacie Parodi [3],  où il s'était chargé d'acheter  un médicament pour un pote malade.  Il attendait  gentiment son tour dans la queue lorsqu'a déboulé un type, la quarantaine [4]athlétique et sûre d'elle-même. Le gonze se saisit   d'un shampoing et d'un tube de dentifrice  en parapharmacie  puis, sautant la queue, se présente à la caisse, son biffeton à la main. La pharmacienne : « Je suis désolée, Monsieur, mais il va falloir faire la queue comme tout le monde. » Le type agite son billet, parle fort - j'ai déjà vécu cette scène dans le même lieu, mais c'était en temps de paix - naïvement, j'aurais eu tendance à espérer qu'en temps de guerre chacun faisait un (petit) effort. Non : l'abruti persiste et Frankie intervient : « Toi tu vas sortir maintenant, ou ça va mal tourner. »  Sortie piteuse du con. C'est triste à dire mais  comme dit Louis Armstrong, « il y a des gens, s'ils ne savent pas, c'est pas la peine de leur dire. » Quand le bon sens, le respect des règles et la civilité de base n'ont pas donné de résultat tangible,  on peut toujours tenter de réveiller chez le con la peur de se faire casser la gueule (Frankie n'est pas très grand mais il est trapu et costaud, et quoique  d'un naturel débonnaire, il peut arborer un air méchant assez crédible).

Ok les filles, c'est tout pour aujourd'hui. Restez confinées, en bonne santé, et joyeuses !

 

Références

Mes deux librairies chéries du quartier (la Librairie du Canal et Litote rue Parodi) ont été mentionnées ici récemment, et elles sont fermées. Si l'on veut commander de la lecture, il reste Amazon, of course, le grand vainqueur de toutes nos épreuves, gilets jaunes, grève des transports, et maintenant connard de virus, comme l'appelle Eric, de l'excellente poissonnerie (ouverte le matin) le Homard Parisien, 209 rue du faubourg St Martin. What  else ? la FNAC, chapitre.com, et pourquoi pas librairie.com, un site créé par des librairies indépendantes : en temps normal la livraison  de votre commande se fait gratuitement chez votre libraire de quartier mais les temps ne sont pas normaux, donc la livraison, c'est chez vous pour 2 euros de plus. Ma première commande : La coalition d' Emmanuel Bove

 



[1] Promo gratuite : Norieta, 40 rue Louis Blanc, actuellement fermé ; pour la réouverture s'attendre à un accueil chaleureux et à des produits simples et sincères.

[2] Promo gratuite : Bistrot du Canal, 224 rue du faubourg St Martin. Le café est fermé mais le tabac est ouvert et on peut attraper son café à emporter

[3] Promo gratuite : Pharmacie Parodi, Isabelle Doumerc, 222 rue  du faubourg St Martin, au coin de la rue Alexandre Parodi. Il n'y a plus de gel hydro-alcoolique mais accueil plaisant et conseils éclairés

[4] Précision  sans doute inuile : la quarantaine d'années, pas celle où on doit porter un masque


PETITE THÉORIE DU CONFINEMENT HEUREUX

PETITE THÉORIE DU CONFINEMENT HEUREUX

Hier dans la matinée, tandis que la toile, les ondes et les écrans se remplissaient peu à peu de messages plus ou moins fantaisistes sur les mesures de confinement qui seraient annoncées  le soir par M. Macron, l'un de mes vieux amis m'a envoyé un message pour prendre de nos nouvelles et m'annoncer qu'il allait organiser chez lui des  « déjeuners joyeux » qu'un homme éduqué, ayant comme moi fait face à une sérieuse maladie et s'en étant sorti par la peau du cou, soit à ce point inconscient, m'a surpris sans m'indigner - deux jours plus tôt, fort de mon « immunité », j' étais encore dans le même état d'esprit et il m'avait fallu les admonestations  affectueuses d'une amie docteure pour me forcer à atterrir. J'ai simplement répondu à mon cher et vieil ami que de mon côté je préparais le confinement joyeux.

Je ne suis pas certain de ses contours mais il me semble qu'avec de quoi se nourrir et nourrir sa famille, un téléphone, une télé et une bonne pile de livres, on doit pouvoir s'en sortir de bonne humeur - ajoutez un petit tour de pâté de maison, avec ou sans chien.

Alimentation : tous les magasins sont ouverts dans le quartier et je fais la supposition raisonnable que si on ne peut pas trouver « tout » ce dont on aurait envie, on peut se procurer les produits de base du quotidien - idem (pour l'instant) avec les fruits et légumes.

Le téléphone : surtout pas pour consulter internet toutes les trente secondes en googlant coronavirus. Pour appeler les amis, les proches  un peu lointains, leur envoyer des messages et veiller sur eux comme ils veillent sur nous. Cette vache de virus nous donne l'occasion d'être, un peu plus et mieux que d'habitude, les anges gardiens les uns des autres. Sachant (c'est un copain médecin qui me dit que c'est vérifié scientifiquement ) que le sentiment d'être utile à son prochain libère dans l'organisme des endorphines en quantité, autant en profiter et se faire du bien en même temps qu'on en fait aux autres - déjà,  sauf « conf call », on court moins le risque d'entendre « tu me déranges, je suis en réunion ! »

La télé : pas les chaînes d'info en continu, please ! un bulletin d'information par jour et votre programme préféré (pourquoi ils m'ont sucré Canteloup hier soir sur TF1 comme pour la mort de Johnny et l'incendie de Notre Dame? Il est pas malade, je l'ai entendu sur Europe 1 ce matin !) et puis les séries sans complexe sur le binge, les films idiots, les films intelligents, les vieux films, ceux qu'on a ratés en salle et qui sont dispos en DVD ou VOD.

Les livres : l'occasion de relire Proust, même si vous ne l'avez pas lu, La Comédie humaine, les oeuvres complètes de Chong Chong et Su Ki les deux précurseurs de Confucius , et aussi Athanase Ténaze, le maître inconnu de Socrate, ou Darladidadada le fondateur de l'ayurvéda- des polars, des thrillers, des comédies romantiques, des mangas, Harry Potter, Oui Oui, Le club des Cinq, SAS,  San Antonio, Rahan,  les Caroline, les Alice, Mortelle Adèle, Bob Morane, le journal de Mickey, Pilote, Tintin ou Astérix si vous êtes d'humeur intello.

Pour conclure une des histoires favorites de mon ami Denis (salut capitaine, ça va en Bretagne ?) : c'est une histoire de Toto - pas le Toto italien déjà vanté ici et qui fait partie des « must » du confinement joyeux[1], mais notre Toto français, celui des histoires drôles de notre enfance.

Toto est en train de faire sa promenade dans le petit jardin de l'hôpital psychiatrique. Il a une ficelle attachée au poignet et traîne derrière lui une brosse à dents.

Il tombe pile sur le médecin chef :

Toto : bonjour docteur, comment allez-vous bien ? Vous avez vu, avec ce beau temps,  j'en profite pour faire un tour  avec  ma brosse à dents.

Doc : « c'est bien  Toto,  la dernière fois que je t'ai croisé dans le jardin, tu croyais que tu promenais ton chien. Continue à bien suivre ton traitement et tu seras bientôt sorti d'ici. »

Le médecin éloigné  Toto tire un bon coup sur la ficelle et attrape sa brosse à dents : « tu as vu, Médor, on l'a bien eu ! »

 Conclusions:

1. pour  votre petite balade hygiénique, si vous n'avez pas de chien ou le formulaire A 38, emportez une brosse à dents.

2. restez confinés, soyez joyeux, portez-vous bien [2]et déconnez pas avec la santé, les filles [3]!

Références

Malheureusement les oeuvres de Chong Chong et Su Ki, trop austères et exigeantes pour les consommateurs de livres de développement personnel, n'ont pas bénéficié des vagues de mode occidentales ayant popularisé  Confucius, Lao Tseu et Tchouang Tseu. Elles ne sont disponibles en chinois que  chez un petit éditeur indépendant de Wuhan qui ne peut livrer actuellement. Quant à Darladidadada il est interdit par le gouvernement Modhi.



[1] More on this later avec conseils filmo et biblio dans les semaines qui viennent.

[2] Promo gratuite, phrase de conclusion fétiche d'Anton Tchekhov, à retrouver dans sa correspondance : «  Vivre de mes rêves,  édition préparée par Nadine Dubourvieux et traduite (magnifiquement) par elle, préface de votre serviteur. (éditions Robert Laffont, collection Bouquins 2016)

[3] Les mecs aussi


DERNIERES PENSEES D'UN CORONAVIRÉ

Puisque je vais mourir,

Seul ou avec tout le monde -

Ça n'a pas encore été annoncé sur les ondes,

Je vais exprimer mes dernières volontés.

Y aura-t-il même un vivant dans un an pour les lire ?

Si oui : au moins de moi restera un sourire.

Si non : un coup de plus j'aurai écrit pour ne rien dire.

Avant de mourir je veux

Faire l'amour dans l'eau d'une mer chaude

Passer la nuit avec deux des plus belles Claude

des Mémoires d'outre-tombe achever la lecture

Afin au ciel d'y entretenir leur auteur

de quelques longueurs que j'y trouvai

et qui eussent mérité de notables coupures

Egalement je veux apprendre le chinois

le finnois, le hongrois,

le vieil anglois

Naviguer je veux aussi au noroit

au suroit,

et courir encore sur le sable et par les bois.

Je veux -  las, le temps m'est horriblement compté ! -

Aller au sommet du Mont Blanc

Traverser un ou deux océans

 M'agenouiller tel un suppliant

Au pied des géants

De l'île de Pâques

Revoir Olympie, Delphes, Angkor, Cuzco, Karnak,

Lieux dont la force d'âme autrefois m'étreignit

Mais dont la magie s'est enfuie

Les temples de Kyoto, et leurs cerisiers blancs

Les verrai-je une fois au printemps ?

La madone del Parto, de son manteau les pans

S'ouvriront-ils pour moi en un dernier tableau ?

Les fresques de Piero, de Giotto, Masaccio,

Les austères cellules où peignit Angelico,

Mes yeux pourront-ils encor' en festoyer

A l'heure du couchant ?

 

Et les soeurs provençales ? Cluny, Fontenay, Montmajour, Fontevrault ?

Me sera-t-il donné à nouveau de m'y recueillir les yeux clos ?

ou dans cette modeste chapelle d'une campagne isolée,

moi sans Dieu, de prier ?

 

 

Et puis si j'ai le temps - soyons un peu sérieux ! - je veux revoir une dernière fois

Tous ces longs films suédois

Qui donnaient envie de mourir

Quand la vie était une valeur sûre

Chanter les solos de Parker

Et rire avec Buster,

Avec Curly, Larry et Moe,

Avec Fields et Charlot,

Sans oublier Toto,

Et puis les Marx Brothers

Groucho, Harpo, Chico,

De Karl les cousins autrement rigolos.

 

Une dernière chose avant de vous quitter,

Vous que j'ai tant aimés

Et vous aussi que je détestais

Ou dont je me foutais

Jusqu'à mon dernier souffle, je voudrais

Mon amour ma chérie aux doux bras

Que tu me tiennes contre toi.


LA GRANDEUR DE LITTLE JANE

Dans la lignée des grandes Jane de l'histoire culturelle occidentale, on connaît l'admirable Jane Austen - la voluptueuse rivale de Marylin Monroe, Jayne Mansfield, la pétulante Jane Fonda, Lady Jane et Sweet Jane - et peut-être même Jane the Virgin.

Des oublis ? Janet Jackson sans doute, Jane Birkin si on veut.

Mais il en est un, majeur, presque impardonnable, que je viens seulement de réparer :

Pour moi, Jane Eyre, ça devait être un truc de gonzesses, une sorte de bluette un tantinet longuette et larmoyante.

Quel choc !

Si la lecture m'a pris trois mois ce n'est pas parce que je m'ennuyais et me forçais à piocher dans mon bocal de patience, acharné à l'idée de cocher un classique  de plus dans la liste des « lus ». De la première à la dernière page, j'ai été ébloui par la force, la beauté, l'étrangeté de ce livre inclassable dont l'héroïne-narratrice s'est, pour moi, instantanément rangée au côté de ces personnages littéraires si réels qu'ils entrent dans nos vies et n'en sortent plus. Little Jane, ou Janet, comme la nomme parfois le séduisant et terrible Mr. Rochester, a beau être dotée d'un physique de garçonnet et se juger «  pauvre, obscure, ordinaire », elle est suprêmement aimable, humaine dans ses faiblesses, ses emportements, l'obstination démente de son amour, sa générosité, sa simplicité aussi. Elle n'a peut-être pas ce côté « cul » d'Anna Karénine mais elle est également inoubliable. On se plaît à l'aimer  plus fort qu'on aimait détester la délicieusement odieuse Becky Sharp, de Vanity Fair.

Roman d'éducation, roman d'amour, roman gothique, religieux, féministe, roman hors genre se promenant entre le campagnard anglais et le fantastique, roman féministe, Jane Eyre, après Frankenstein, évoqué ici récemment, est une preuve de plus que la femme (anglaise en tout cas) n'a pas attendu sa « libération » du XXe siècle pour exprimer son génie littéraire. Comme la plupart des héroïnes de Jane Austen à qui son prénom est sans nul doute emprunté, elle parvient au mariage désiré - au travers d'embûches et d'avanies de toute sortes, chemin au long duquel nous suivons son accouchement d'elle-même : page après page, notre Cendrillon, notre Cosette, notre vilaine petite canette (en tout cas c'est ainsi qu'elle se voit) démontre tant de courage, de détermination et de foi qu'elle finit par mettre la chance de son côté et à nous apparaître dans toute la majesté de sa beauté. Charlotte Brontë  inflige à ses lecteurs/trices de délectables souffrances, car elle mène son intrigue avec l'indispensable cruauté vis-à-vis de son héroïne. Pour couronner le tout, elle est également dotée de ce don rare chez les prosateurs : une poésie naturelle, raffinée qui fait de chacune de ses phrases un trésor de précision et de justesse.

Tolstoï jugeait le bonheur familial uniforme et bien peu romanesque ; il faut bien reconnaître que bien des grands romans qui nous ont marqués  ne se concluent pas sur un happy end - ainsi des célèbres Hauts de Hurlevent, le chef d'oeuvre d'un autre soeur Brontë,  Emily.  Avec sa succession de « coups de théâtre » au-delà des limites du vraisemblable, de coïncidences et d'interventions divines, le  dénouement peut nous faire sourire.  Pour attendu qu'il soit, le bonheur conjugal final de little Jane, né de combien d'épreuves et de souffrances, conquis par une furieuse et  folle série  de lutte, nous console de bien des malheurs réels et il nous rassérène. En conclusion, choisies à la volée de mes notes, quelques-unes des phrases qui m'arrêtaient sans cesse dans la lecture : original d'abord, puis traduction personnelle :

« It is vain to say human beings should be satisfied with tranquility. Millions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in silent revolt against their lot.?
" Il est vain de dire que les humains devraient se satisfaire de la tranquillité. Des millions sont condamnés à un destin tragique plus tranquille que le mien, et des millions sont en silencieuse révolte contre leur sort. »

 

Références

Jane Eyre, texte français de Charlotte Maurat (Livre de poche classique)

Pour les films, aucun souvenir du film de 1944 avec Joan Fontaine et Orson Welles, ignoré celui de Zeffirelli avec Charlotte Gainsbourg (1996) et pas vu l'adaptation plus récente (2012) de Cary  Fukunaga, bien reçue par la critique.

Les Soeurs Brontë, film d'André Téchiné (1979) avec Isabelle Adjani, Marie-France Pisier et Isabelle Huppert.

La Foire aux Vanités, édition française présentée par Sylvie Monod, traduction de Georges Guiffrey (collection Folio, Gallimard)

Jane Fonda dans un de ses plus beaux rôles : On achève bien les chevaux (Sydney Pollack, 1969)

Jane the Virgin, série avec Gina Rodriguez: les quatre premières saisons disponibles sur Netflix, la 5e en cours de diffusion sur Teva, la 6e en instance.

Sans oublier tout, absolument tout Jane Austen.


PHILOSOPHIE DANS UN FOUR A PAIN

 

J'ai découvert Pierre Cleitman, « chercheur indépendant dans le XXe arrondissement », comme il aime à se présenter, en attendant mes linguine aux cèpes (pas les lasagnes, jamais les lasagnes !) chez mon ami Giacomo, restaurateur dans le coin du Xe arrondissement, dont je suis un des plus récents résidents (vingt-cinq ans seulement). Pour patienter, on a le choix entre regarder les courses de chevaux sur la chaîne Equidia ou parcourir l'un des quelques ouvrages littéraires alignés sous le comptoir : ainsi ai-je découvert L'amour platonique dans les trains, que je me suis promis de commander pour un ami dont l'amour platonique est la passion cachée. J'ai noté titre, auteur, nom d'éditeur et me suis rendu chez une de mes deux librairies chéries  (digression : autant avoir deux femmes est peu recommandable et mauvais pour la santé, autant on peut avoir plusieurs amis, plusieurs librairies et plusieurs bistrots). Las ! la base de données de Corinne restait obstinément sourde à mon cri d'amour ! Désespéré, je me suis rendu sur un site de vente en ligne. Rien !

Retour chez Giacomo : « Ne t'en fais pas, Antonio, je vais le commander à Pietro, ton livre ! » (Giacomo ne veut ni que je lui donne mes livres, ni les commander chez une de nos libraires, il veut me les acheter à moi). Je passe une commande de deux exemplaires : le premier pour mon ami platonique à défaut d'être platonicien, le second pour moi car la lecture des premières pages de l'ouvrage m'a réjoui et laissé entrevoir des promesses : ainsi un joli mollet printanier nous suggère-t-il une fête des sens.

Les semaines passent, pas plus d'amour platonique que de baisse de la pollution à Paris Je traite Giacomo d'escroc (je le traite toujours d'escroc, à l'entrée et à la sortie) lorsque survient un sautillant et sexagénaire lutin : Giacomo délaisse une grande tablée (ça arrive) pour accomplir son devoir d'aubergiste : « Antonio, je te présente Pietro. » A défaut de l'amour platonique, en cours de réimpression m'informe-t-il, l'auteur m'offre un exemplaire d'un autre de ses ouvrages, Le sens de l'humour chez Descartes, suivi de deux conférences extravagantes : Quel avenir pour l'étonnement ? et Le yin et le yang dans les relations franco-allemandes.

Ayant conservé une terreur sacrée de mon année de cours de philo (terminale A4, lycée Pasteur de Neuilly, année scolaire 1972-73), j'associe le mot à l'interminable étude (un trimestre pour un chapitre) des Fondements de la métaphysique des Moeurs de Kant et au décorticage du mot « umsteigen » chez Heidegger ; des rencontres, voire des amitiés, avec des philosophes d'une rigueur moins germanique que celle de mon prof d'alors ne m'ont pas guéri de mon effroi adolescent. Autant dire que j'ai sauté sur l'occasion lorsque ce philosophe entré dans ma vie par la cuisine m'a invité à une conférence au thème alléchant : La place du mécontentement dans les énergies renouvelables. Ainsi, piloté et encadré par Giacomo et sa remarquable épouse Ada en ce dimanche après-midi pluvieux inaugurant notre mois de mars, me suis-je retrouvé dans le four à pain où Pierre Cleitman faisait dorer les miches de son jubilant esprit.

Comme dirait Lucchini, on sait vite qu'on est dans un spectacle de gauche : les hommes et les femmes de mon âge ont de longs cheveux gris et un air de contrariété qui ne trompe pas, les chaises et les bancs destinés à l'assistance  sont aussi inconfortables que celle réservée au conférencier, malgré le chauffage électrique il règne dans l'air une certaine humidité. Et pourtant qu'il fait bon ! Semblant multiplier les coqs à l'âne, semant son exposé d'anecdotes délicieuses et de gags, qu'une préparation minutieuse fait paraitre improvisés, ce boulanger philosophe nous fait rire et nous fait cuire à son rythme. Entrés en quête du mécontentement, nous avons au fil de l'heure de cuisson traversé des états divers (sourire, hilarité, agacement occasionnel, trouble, etc.) et désormais informés (spoiler alert : n°1 le mécon) du nom de l'unité internationale de mesure du mécontentement, et de l'évolution de la composition du sirop de fraise croate, nous nous retrouvons stimulés, réveillés, contents. Imaginons une randonnée en forêt avec des inconnus : à la fin de la balade, ayant humé les mêmes odeurs, parcouru les mêmes sous-bois ; entrevu le même ciel à travers les mêmes feuillages, nous nous sourions et demandons seulement quand a lieu la prochaine promenade. A parcourir la réjouissante liste des titres «  à paraître » de l'auteur, on est certain de n'être pas déçu du voyage, réchauffement climatique ou pas. Sera-ce Le sentiment d'autrui chez le Dodo, Comment la poussière a illuminé ma vieLe plombier du Titanic, (spoiler alert n°2 : il était polonais), « La place du sourire en coin dans la formation de l'esprit de système ou Climatisation et pensée unique ? L'irrémédiable et ses dérivés sulfureux, peut-être ?

Références :
Ouvrage épuisé ; L'esprit du labyrinthe dans le cappuccino européen.

Disponibles aux dernières nouvelles :

L'amour platonique dans les trains (le volume contient la conférence sur La place du mécontentement dans les énergies renouvelables.

Le sens de l'humour chez Descartes

Les deux ouvrages à 12 euros pièce (réduction pour les commandes importantes)

Editions le Soliloque

5 impasse Rolleboise

75020 Paris

Pierre.cleitman@gmail.com

Ou passer commande chez Giacomo

8 rue du Château Landon 75010 PARIS

Librairies  du quartier :

Litote en tête (rue Alexandre Parodi)

La librairie du Canal (rue Eugène Varlin)

Rien contre l'Invit' à lire, rue du Château Landon à quelques mètres au-dessus de chez Giacomo, mais je n'ai jamais osé entrer.


REGARDER LES PAUVRES

Quand un artiste - peintre ou écrivain - considère un pauvre, que voit-il ?
Que ce soit pour l'exotisme ou pour une cause religieuse ou politique, il voit le plus souvent un « objet » d'où il tirera une image chargée d'une intention - image de compassion, image d'indignation, image exotique.
Quand le jeune Napolitain Vincenzo Gemito, dix-sept ans, voit un enfant en haillons assis par terre, les cartes à la main, il voit un frère : ainsi naît la sculpture qui accueillait les visiteurs, il y a quelques jours encore, à l'exposition du Petit Palais consacrée à cet artiste dont je n'avais jamais rien vu et ne connaissais même pas le nom.
Le corps d'un jeune pêcheur tenant son filet, le visage fatigué d'une vieille femme, ce n'est pas le « beau » que Gemito scrute mais la vie même, les secrets les attitudes et le mouvement même de la vie telle qu'elle jaillit de la terre ou des eaux.
Parce que sous son regard, le pauvre n'est pas un « autre » ou un « type » mais l'un d'entre nous, il exprime avec une humilité et une puissance bouleversantes un je-ne-sais-quoi de la condition humaine qui résonnent en nous.

Référence :
Dommage ! Si vous ne l'avez pas vue, la rétrospective du Petit Palais a pendant de longues semaines été ce phénomène rare des expos parisiennes : un lieu de paix où l'on n'était pas bousculé comme dans le métro et où l'on pouvait s'absorber dans la contemplation des oeuvres en les méditant une à une. Puis cela s'est affolé au cours des derniers jours et les foules sont arrivées. Maintenant c'est fini, et pour admirer Gemito il faudra se rendre à Naples, au musée de Capodimonte où ses oeuvres sont exposées.


NUANCES

Le diable est dans les détails et, quand il est question de mots, il est souvent dans les nuances - ou leur absence.

C'est ainsi qu'au sujet du Consentement et de ses qualités littéraires, j'ai utilisé le néologisme « houellebecqophile » ; je ne le retire pas mais j'aurais été mieux inspiré de suggérer « houellebecqomane ». Sachant que je ne suis pas un « houellebecqophobe » primaire, (parce qu'il a de belles pages, un humour décalé, un look décavé, et que sa maman  a été méchante avec lui quand il était petit), c'est la houellebecqomanie qui me pose problème - et la secte des houellebecqomanes avec ses mantras tournants :  Houellebecq « le visionnaire », le « nauséabond », le « maudit », le « grantécrivain » français.

Une chère amie allemande, horrifiée par l'affaire GM, m'écrit que Gallimard  y perd sa crédibilité. Minute, papillon ! Nuance : le gouvernement français, ayant mal préparé sa « grande réforme » des retraites, a perdu  de sa crédibilité. Les éditions Gallimard, ayant soutenu pendant des décennies un serial pédocriminel (et peut-être bien deux, si est exact ce qu'écrit GM d'un des membres du comité de lecture de la rue GG), se couvrent de honte.

Pour clore ce chapitre, j'entends que GM « regrette » ses nombreux voyages aux Philippines.  On peut s'interroger sur la sincérité de ces regrets - voire leur objet(avoir contribué à la déchéance de dizaines de garçons et de filles mineurs ?  Ne pas avoir eu de discount au-delà de la millième sodomisation ?  Ne pas avoir bénéficié d'un upgrade pour sa chambre lors de sa dernière visite ?  Voir la justice s'intéresser enfin à son cas ?) mais cela ne change rien.

Par ailleurs le même GM persiste à répéter   dans  chaque  micro tendu qu'il a vécu une « belle histoire d'amour » avec une jeune fille qu'il a séduite et mise sous emprise à l'âge de treize ans. Il aurait peur d'en salir le délicieux souvenir en lisant son livre, qui exprime un point de vue légèrement divergent.

De son côté (quelle terrible époque de délation !),  M. Gilles Beyer, alias M. O., un entraîneur de patinage artistique n'a « pas les mêmes souvenirs » qu'elle de ses relations intimes avec la jeune  sportive  qu'il a violée régulièrement  quand elle avait entre quinze et dix-sept ans mais lui présente néanmoins ses excuses - l'aurait-il bousculée accidentellement dans un ascenseur  avant une compétition?

Je dois reconnaître que lorsque j'entends des saloperies pareilles, j'ai tendance à soudain manquer de nuance. Sans me prendre pour Vanessa ou Sarah, après leur avoir  retourné une tarte, j'aurais envie de dire à ces deux dégueulasses : vos regrets à la con, vos excuses bidon, vous pouvez vous les mettre dans le tarfion.

 


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