Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


TROP C'EST TOO MUCH

« Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur, moi j'aime trop Dieu », m'a asséné le sympathique chauffeur de VTC au milieu d'un trajet où il avait, assez vite après la conversation météo, attribué à Dieu (Allah, en l'espèce) la  création du monde et ce qui s'en suivait, ma survie à un AVC comprise, avant de mentionner les célèbres fake news sur les conversions à l'Islam du commandant Cousteau et de l'astronaute Neil Armstrong.

Alors que sa conduite était tout ce qu'il y a de rassurante, ce « trop » m'a fait sursauter.

« Comment », ai-je demandé après avoir confessé que je n'étais pas croyant  « peut-on trop aimer le Dieu auquel on croit ? »

Une inquiétante explication a suivi : ce jeune homme, dont le tableau de bord s'ornait d'une photo d'un petit garçon souriant, mis dans la situation d'Abraham, sacrifierait son Isaac adoré sans hésiter. Je me suis soudain senti crétin de lui avoir rappelé que « trop » en langue française marquait l'excès. Dans ce cas précis c'est réellement aimer « trop » Dieu que de lui sacrifier un enfant. J'ai en vain argumenté que Dieu lui-même, selon la Bible et le Coran, avait retenu la main d'Abraham. Mon jeune prosélyte avait réponse à tout : « c'est une mise à l'épreuve », m'a-t-il envoyé, mettant fin à notre controverse sur l'exégèse du Livre.

Dans les cas courants, hors situations bibliques extrêmes, les adverbes « très » ou « extrêmement » me paraissent plus adaptés que le « trop » pour exprimer un contentement supérieur à la moyenne - voire exceptionnel.

Je concède qu'en l'espèce, le jeune Mokrane exprimait justement sa pensée : aimer son Dieu au point d'être prêt à lui sacrifier une vie humaine - celle qui nous est la plus chère - c'est littéralement l'aimer trop.

Si j'avais besoin d'en être convaincu, cela me conforte dans ma résolution de les observer amicalement, mais de pas trop près, en me tenant à carreau face à ceux que leurs adeptes sont susceptibles d'aimer « trop «  au point de leur sacrifier mes enfants - ou les leurs.

 

Références :

« Oh les  filles oh les filles ! Elles me rendent marteau 

Oh les filles oh les filles !

Moi je les aime trop. » ( Au Bonheur des Dames)

« Humain, trop humain ! » (Frédéric Nietzsche)


LOIN DES LUMIERES

Je lui parlais chaque jour presque : avec son français d'une parfaite précision il avait conservé son merveilleux accent de  « paysan du Danube», comme il disait, ou  de « Bougre » - comme j'aimais à l'appeler. Deux ans après son décès, à  deux semaines de ce qui eût marqué son 80e anniversaire, je pense souvent à  Tzvetan Todorov. Il me manque - son amitié, sa culture encyclopédique, sa simplicité, sa bienveillance, tous traits que j'évoque lorsque je vois que dans cette époque de progrès sans  limite, on  dessine une croix gammée sur le visage de Simone Veil, on inscrit « Juden » sur l'enseigne du restaurant « Bagelstein », on tague sur une rame de RER « Mbappé enculé de nègre enjuivé ».

Certes nous ne sommes plus à l'époque où un antisémitisme discret et courtois régnait chez des politiques qui n'étaient pas d'extrême-droite. Face aux actes antisémites, aucun ministre ne viendra déplorer - comme M. Barre à l'époque de l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic -  que des « Français innocents » soient victimes et, jusqu'au Front national, aucun dirigeant n'oserait - en tout cas en public -  prétendre  que ces faits sont des « détails » de l'histoire de France contemporaine. Le choeur   dénonce, s'indigne, outragé, une députée propose Mme Weil comme Marianne, on nous concocte en hâte une nouvelle loi contre la propagation d'injures antisémites ou racistes sur les réseaux sociaux. Sur ces sujets, comme d'autres, il est à craindre que la parole politique officielle - celle des gouvernants aussi bien que celle de leurs opposants républicains - n'ait perdu sa crédibilité, comme elle l'a perdue en tant de domaines. On la décrie allègrement avec la minable « quenelle » antisystème  (appelons-la « la quenelle antisémite», ce sera plus simple et au moins les trois derniers naïfs qui peuvent encore croire être de grands rebelles en pratiquant le geste sauront à quoi s'en tenir) de  Dieudonné, martyr oubliable de la liberté d'expression. On s'en voudrait de recommander le silence car une dénonciation ferme, sans être un garde-fou efficace, est au moins la confirmation qu'il n'y a pas de complicité tacite entre le pouvoir  et ceux qui, gilets jaunes ou pas, tolèrent ou encouragent ces âneries criminelles.  

 Triste à constater : autant beaucoup de « stars » d'horizons divers se sont précipitées pour sauter dans le wagon jauniste, autant  les mêmes se font maintenant discrets, peut-être par peur de passer pour des suppôts du mythique lobby sioniste soi-disant régnant dans les médias et la finance. On aimerait là-dessus mieux entendre les voix d'intellectuels, d'artistes, ou de personnalités non politiques - celles aussi de « vraies gens » (drôle de circonlocution pour éviter l'adjectif « ordinaire ») blessés, en tant qu'êtres humains juifs ou non juifs, que loin des lumières de telles pratiques soient perpétrées et  passent pour acceptables  au nom du respect dû aux « exclus » et aux « victimes » d'une société cruelle.

On ne saurait par ailleurs trop recommander aux éditeurs installés - dans la presse ou l'édition - de traiter les écrits  historiques antisémites avec la même rigueur qu'ils  réservent aux écrits racistes ou légitimant l'esclavage, en résistant à un entrisme pratiqué avec perversité par de pseudo-intellectuels  à en-tête universitaire ou médiatique et qui, sous couvert d'histoire intellectuelle, ne cessent d'offrir à la réédition une propagande antisémite littéralement vomitive. Que les pires écrits de Maurras, Rebatet, Drieu ou Céline n'aient pas été lus par les crétins qui ont tagué Simone Veil ou Mbappé (non, je ne compare pas le jeune buteur du PSG avec Mme Veil !), c'est certain, mais leur diffusion ordinaire contribue à alimenter un substrat qui, loin des lumières, alimente d'éternels préjugés. Sans se croire dans les années 1930, on a déjà la preuve que  certains  mots  ne sont pas des « bruits qu'on fait avec sa bouche», mais qu'ils ont des conséquences. Face à ces mots, ces insultes qu'avons-nous à disposition que d'autres mots ? C'étaient ceux de Tzvetan, qui avait d'ailleurs consacré un livre à l'histoire du sauvetage des Juifs bulgares et pratiquait au quotidien l'esprit de tolérance et de modération dérivé de l'esprit des Lumières, sur lequel il avait si souvent - et si bien ! - écrit.

Référence : pour ceux qui connaissent mal Tzvetan Todorov   comme pour les autres, je ne saurais trop recommander un ouvrage posthume et passé  loin de la lumière des grands médias: Lire et Vivre (éditions Robert Laffont, 2018)

Anti-référence : personne à ma connaissance ne nous annonce la réédition de la France Juive - quoique l'association des amis d'Edouard Drumont, toujours active si je ne m'abuse, soit sans doute à l'oeuvre pour y parvenir.

 


AUX ECHELLES DE MIRO

 

Au-dessus des échelles de Miro passent, au fil des tableaux, une chèvre, des oiseaux, des étoiles, des soleils et des lunes. Dans cet objet du quotidien paysan, il a trouvé un outil pour monter vers le ciel, jusqu'à ce Bleu de rêve qui inonde les trois célèbres compositions du même nom.

Il fut le premier peintre que j'aimai - plus que les grands maîtres du passé, plus que Picasso ou Dali, que mon grand-père maternel avait côtoyé dans ses années surréalistes. Miro me semblait à ma portée - non que j'aie jamais nourri l'illusion de pouvoir en faire autant car, un crayon HB ou un pinceau à la main, je me  découvrais démuni, malhabile, impuissant - mais  son univers était à ma portée d'enfant, avec ses ballons multicolores, ses formes liquides, ces arrangements  de lignes qui librement délimitaient des visages, ses cornes flottantes, ses pieds isolés, ses sourires, ses mots glissant au ras de tâches couleurs de rêve.

Parfois aussi touchantes que les oeuvres elles-mêmes, sont les photos ou les documents vidéo présentés dans la rétrospective qui vient de fermer ses portes : à mille lieues de sa réputation de peintre abstrait intellectuel, on y voit le peintre dans son atelier : visage, mains, allure de paysan dans son champ, enfant rieur et facétieux, intenable, irréductible et qui, étant parvenu sans effort apparent  jusqu'au dernier barreau de l'échelle qui grimpe de la terre au ciel, contemple sourire aux lèvres le monde en sa beauté et son étrangeté, avec ses anges et ses monstres.

 


FRANKENSTEIN

Qui est le monstre ?

Dans l'imagerie populaire, véhiculée par de nombreux films, Frankenstein est un monstre créé par l'homme et qui, lui échappant, se transforme en machine meurtrière.
Or, à lire (enfin !) le chef-d'oeuvre de Mary Shelley, je me rends compte que Frankenstein, Victor de son prénom, est un jeune homme sympathique et méritant, idéaliste, avide de science, de découvertes, et qui croit au progrès - bref, un jeune homme de son temps  (le XIXe) et du nôtre. Après des années de recherches intenses, il donne naissance à une « créature » (elle n'a pas de nom et n'en recevra pas, étant au long du récit qualifiée de monstre ou de démon) dont l'aspect l'effraie si fort qu'il la rejette hors de son laboratoire, la condamnant à un bannissement, où il espère qu'elle s'abîmera. Point ! Pour exister enfin, être reconnue, la créature s'engage dans une vendetta infernale contre ce maître cruel, éliminant ceux qu'il aime et le condamnant, à son tour, à une éternelle souffrance. Ainsi l'univers du pauvre Victor sombre-t-il peu à peu dans le chaos : parti d'une intention louable, il est responsable de la destruction progressive de tous ceux à qui il tient : le voici condamné à la fuite au milieu des icebergs où le narrateur, lui-même explorateur, l'a trouvé au début du récit  et, compatissant, recueilli.

Frankenstein ne cherche pas à échapper à sa responsabilité, au contraire il clame sa culpabilité, écrasante, étouffante, espérant par-là, mais  vainement, que sa propre condamnation permettra d'épargner les survivants d'une famille adorée. Ayant exilé la créature pour s'en défaire, c'est lui se perd dans un exil infernal, infini. Une part du drame de Frankenstein est qu'il dit une vérité que personne ne veut entendre - ni son père, ni sa femme, ni les juges : la créature infernale, le mal absolu, c'est cela que vous refusez de voir, c'est moi ; aidez-moi à le tuer et si vous y échouez, abandonnez-moi à mon sort car nos destins sont affreusement liés. A quel point ils le sont, un final attendu et bouleversant le révèle : à l'image du reste du livre il est « trop long » si l'on n'y cherche que l'action - mais cette longueur se révèle délectable en ce qu'elle exprime d'une souffrance intime - celle du jeune Victor étant irrémédiablement liée à celle de sa criminelle  « créature » et réciproquement.

Le génie de Mary Shelley est tel que l'on peut lire ce roman de bien des façons : comme une fable sur les dangers du progrès scientifique (Oppenheimer, m'entends-tu ?), un manuel de psychologie, un manifeste féministe ; une méditation philosophique et religieuse sur le mal ; un récit mythologique ou anthropologique ; un conte fantastique cauchemardesque ; un conte psychanalytique sur la « part d'ombre »... Ces interprétations ne s'excluent pas les unes les autres et laissent le  lecteur abasourdi devant la complexité et la richesse d'une oeuvre inouïe dont le héros tragique est bien Frankenstein, ce monstre, l'homme, toi, moi, nous.

 


LÀ OÙ LE VENT SOUFFLERA

 

 

Il fallait pour photographier l'insaisissable, le diabolique mistral, un artiste ayant maille à partir (ou à tisser) avec l'invisible.

Est-il vraiment étonnant que cette tentative nous vienne d'une petite fille qui, à huit ans, ayant aperçu Dieu dans un nuage, courut emprunter l'appareil de sa mère pour le prendre en photo ?

Résidente  provençale occasionnelle depuis quarante ans, Rachel Cobb en a traqué, appareil en main, le plus fugitif, le plus impopulaire, le plus majestueux, le plus mystérieux de nos hôtes de passage.

Son livre magnifique témoigne avec splendeur de cette quête impossible : cimes  agitées des cyprès, oliviers torturés, visages ravinés  dont chaque ride se creuse sous  son assaut  sauvage? Elle a saisi ces instants magiques et terribles, où  la  bourrasque fait taire tous bavardages, car une force ancienne, indomptée,  impose sa loi à la nature et à l'homme.

Pour attraper au vol ces fragments d'éternité? il fallait plus que de la chance : l'audace physique et spirituelle, le talent, la patience.

 

Référence : Mistral, de Rachel Cobb,  Damiani éditeur.


LIBERTE LIBERTE CHERIE !

D'un séjour de trois semaines à New York, plutôt que les habituelles « trumperies », je préfère retenir deux beaux exemples de liberté. Pas plus critique d'art que de cinéma, je me permets de partager quelques réflexions personnelles inspirées par deux découvertes en ces domaines.

Le premier est le film Can you ever forgive me ? Parce que sa (géniale) actrice principale est Melissa McCarthy, il sera sans doute classé « comédie » - c'en est une, et c'est beaucoup plus que cela. Racontant l'histoire de la célèbre faussaire américaine Lee Israel qui, pour survivre à une carrière en panne et payer les factures, tapait sur de vieilles machines à écrire des lettres de  stars littéraires de l'époque, comme Dorothy Parker ou l'auteur de théâtre Noel Coward (elle alla jusqu'à écrire une lettre de Marlene Dietrich), la réalisatrice Marielle Heller (je ne connaissais pas) donne un film transgenre - si j'ose, car ses protagonistes sont  homosexuels l'un et l'autre : ils  développent une amitié fortement alcoolisée  (un classique) et leurs répliques ( à la hauteur de Melissa se situe son partenaire, l'excellentissime Richard E. Grant) donnent le contour émouvant de l'amitié entre deux solitaires à la dérive. Le film n'est encore diffusé que dans quelques salles à New York  mais - oscarisation ou pas - nul doute qu'il ne vive une vie plus épanouie dans les mois à venir.

Dans un autre registre, l'exposition des dessins d'Eugène Delacroix au Met offre un exemple de liberté artistique qui pourrait inspirer beaucoup d'intégristes de « l'art véritable ». Je m'attendais à voir des chevaux et il y en a - comme il y a des Arabes montés sur chameaux ou bien assis, en costumes de couleurs, fumant le narguilé.  Mais ces séries shakespeariennes, inspirées par Hamlet ou Othello (trois minuscules aquarelles, à l'entrée de l'exposition), mais ces caricatures qui ne le cèdent en rien à celles de Daumier !  A côté  des dessins préparatoires de célèbres tableaux, l'on voit les essais d'un artiste de 20 ans qui copie sans relâche les maîtres qu'il admire avant de croquer d'un trait, comme un dessinateur de presse, les figures grotesques d'un débat parlementaire. Il n'est pas l'un « ou » l'autre, il est l'un et l'autre, comme en témoigne ce petit chef d'oeuvre où, à côté d'une lionne couchée flotte le profil d'Ingres, rival de Delacroix qui, quoique libre à sa façon, ne se fût pas aventuré à ces fantaisies-là.

Comme il est bon de constater parfois que prendre l'art au sérieux n'oblige pas à renoncer à la liberté et à se prendre au sérieux.

 

Références :

Can you ever forgive me, film de Marielle Heller tiré du livre éponyme de Lee Israel avec Melissa McCarthy et Richard E. Grant.  Produit par Anne Carey, à qui l'on devait aussi, entre autres, l'excellent et inclassable Mr. Holmes. Sortie française ?

Les dessins de Delacroix : exposition au Metropolitan Museum of Art de New York, jusqu'au 6 janvier 2019.


MAUVAIS QUART D'HEURE

 

Le « quart d'heure de gloire » de chacun prophétisé par Andy Warhol  - et qui à l'âge des réseaux sociaux est bien souvent un quart de seconde-  trouve jour après jour son héros plus ou moins malheureux. Après M. Jawad, logeur de terroristes qui voulait seulement «rendre service», après les bévues de gardiens de but de foot, et les « off » de M. Wauquiez,  voici  en boucle la vidéo du révérend Ellis, qui ne restera pas dans l'histoire pour ses prêches ou son combat pour l'écologie et la paix mais pour avoir (intentionnellement ? malencontreusement ?) caressé la poitrine d'Ariana Grande pendant la cérémonie de commémoration  consacrée à Aretha Franklin.  Au lieu  - oubliant que tout était filmé  et qu'aucun geste n'était donc « off » - de déclarer que « jamais il ne ferait une chose pareille », le pasteur Ellis aurait été mieux inspiré (et sans doute plus proche de la vérité) s'il avait avoué que la chanson « You Make Me Feel Like a Natural Woman » interprétée brillamment et avec émotion par la jeune femme,  lui avait donné des idées et que, dans le désert sexuel de sa vie il n'avait pas su se contrôler.  A soixante ans passés, on  a quand même le droit  d'être un « natural man », bordel, même à l'ère de Harvey.


Mettre le Trumpomètre à 0

 

Observant pendant l'été 2016, la résistible ascension de Donald Trump qui, de gaffe en gaffe, de mensonge  grossier en mensonge éhonté, de provocation  grossière en provocation vulgaire, traçait son chemin vers la primaire républicaine, je me demandais avec incrédulité si cela pouvait aller jusqu'au bout. On sait où l'on en est aujourd'hui et Donald Trump n'a pas déçu : les audiences mondiales de son show de télé réalité sont au top et le président Trump se comporte dans la droite ligne du candidat Trump. C'est pourquoi ce serait une grave erreur de penser que l'ensemble de ce qui lui oscille au-dessus de la moumoute (collusion avec les Russes, actrice porno payée en sous-main pour la boucler sur leur liaison) puisse être un facteur décisif dans sa réélection. Comme il l'a expliqué avec un cynisme délicieux dans une interview à son ennemi médiatique favori, le New York Times, Trump c'est bon pour le business : la vente des journaux, les audiences télé, les livres pro et anti - et même les casquettes!
Si l'on est sérieux, il faut croire qu'un candidat démocrate ou indépendant (Bloomberg ?) saura se détacher des émotions attachées à la personne de Trump, pour faire ressortir ses incohérences politiques, ses mensonges économiques et son travail inlassable pour rendre les riches plus riches et les pauvres plus pauvres.

Si l'on n'est pas sérieux, on rêvera d'une secrète alliance universelle pour mettre le trumpomètre mondial à zéro : une journée où l'on ne parlerait pas de lui, où son nom ne serait pas cité, une journée devenant une semaine puis un mois, un trimestre, deux, au terme desquels l'action Trump s'effondrerait en bourse et il n'aurait comme ressource que demander asile à ses derniers  vrais amis : Poutine, Erdogan, Orban ou Kim Jong-un.

 


MISE EN ACCUSATION

Les Lilliputiens sont mis à toutes les sauces, on sourit des bagarres entre Petits et Gros-boutiens, mais qui se souvient des géants habitant Brobdingnag, des  obsédés de mathématiques de l'île de Laputa ?

Je n'avais jamais lu les Voyages de Gulliver sinon en français dans des éditions abrégées et illustrées pour les enfants.
Dans mon train quotidien pour White Plains, la joue calée contre une affiche vantant Gulliver's Gate, la nouvelle attraction de Times Square, je me suis plongé ce mois d'août dans l'intégrale en anglais du chef d'oeuvre de Swift. J'y ai retrouvé la délicieuse fantaisie de mes maigres souvenirs, ainsi que la satire sociale et politique, la dénonciation de la colonisation vantées par les historiens de la littérature. J'y ai  de plus découvert un aspect qui ravirait mon ami Bizot : une mise en accusation féroce de l'espèce appelée homme : cruel, hypocrite, encore plus odieux en «civilisé » qu'à l'état de nature, il est presque toujours et partout - grand ou petit - détestable, et l'on comprend le pauvre Lemuel Gulliver, ayant survécu aux dangers de tous ses voyages, de se réfugier au milieu de ses chevaux en limitant au minimum ses contacts avec ses congénères. Malgré la fréquentation des foules de la gare de Grand Central, ni pires ni meilleures que celles des gares parisiennes, je ne rejoins pas ce Gulliver chauffeur de taxi  jaune, dont le rêve est d'échapper aux « assholes » new yorkais proliférant pour se réfugier sur une île déserte.


L'homme comme yahoo

De Montaigne à Todorov en passant par Montesquieu, de nombreux philosophes ont démasqué notre tendance à voir en l'étrange étranger, dont la langue et les coutumes sont différentes des nôtres, un barbare radicalement autre, une «brute» incivilisée et donc exploitable, massacrable à merci : cette illusion-prétexte est même un des éléments tragiques de ce que Todorov appelle «la signature humaine».

Une scène du voyage final de Gulliver illustre magnifiquement la même idée : lors de ce qui sera son ultime voyage, Gulliver découvre le pays des Houynhnms (chevaux parlant et sages qui dominent les «yahoos» à forme humaine mais noirs de poils comme de saleté.) Dès qu'il les a aperçus, Gulliver a été animé de la certitude que si la ressemblance - aussitôt découverte par les Houynhnms - n'était pas contestable, il n'était, lui, pas comme ces ignobles brutes marchant à quatre pattes, se servant de leurs ongles comme de griffes et incapables de s'exprimer autrement que par des grognements, des cris ou  des gémissements. Toutefois alors qu'il se baigne dans un cours d'eau, une jeune yahoo aperçoit Gulliver nu et, saisie d'un violent désir pour lui, se précipite pour l'embrasser. Défendu par le cheval attaché  à sa protection,  Gulliver échappe à une étreinte qui lui répugne et le trouble car il se voit contraint de reconnaître en cet être hirsute et repoussant comme une autre moitié de lui-même. Dans la violence instinctive du désir sexuel à l'état de nature, le voici forcé de reconnaître, non seulement son ancêtre et cousin  disparu Néandertal  (que les descriptions de la paléo-anthropologie  moderne rapprochent nettement de celle Swift) mais - au-delà de la lointaine filiation - l'évidence de sa condition de yahoo, c'est-à-dire d'homme.

 


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