Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


LE TANGO des Mistes

Optimistes et pessimistes dansent depuis toujours un tango.

J'ai des amis chers dans les deux catégories. Essayons de deviner comment ils réagissent face au début de la fin du confinement - ou à la fin du début du déconfnement. Où finit le début et où commence la fin ? Vaste débat qui fera (ou pas) l'objet d'un prochain post

Les optimistes radicaux pensent que ce n'est pas un petit machin de virus qui va interrompre la grande transformation de l'homme annoncée par le scientifique/religieux Teilhard de Chardin, matière et esprit enfin réconciliés finiront bien par accoucher du véritable être humain attendu depuis des millénaires, les pieds dans la terre et la tête dans les étoiles. On en aura enfin fini de la terrible dualité corps-esprit : incarnés en nous-mêmes, reliés au plus profond de notre histoire et attirés au plus lointain de nos rêves, nous pourrons libérer la puissance atomique créatrice de l'énergie spirituelle qui vit en nous depuis le premier jour et l'éparpillement initial de la matière qui nous constitue.

Les optimistes à vue courte n'ont pas ces perspectives cosmiques : ils pensent que tout va s'arranger - et recommencer comme avant.

Les optimistes religieux pensent que le Seigneur/Allah/ Elohim/Vishnou (ici, cocher la case adéquate) nous sauvera si nous décidons de suivre désormais le droit chemin, et punira les mécréants/infidèles/Arabes/Juifs (cocher la ou les cases adéquates).

Les optimistes béats pensent que le progrès médical permettra de surmonter cette crise et de prévenir les suivantes.

Les optimistes progressistes pensent que le monde aura appris de l'épreuve - les systèmes de santé seront améliorés, les monstres financiers priés de se bouffer nos pseudo-dettes.

Les optimistes écolo-humanistes pensent que chaque individu émergera de cette crise avec une réflexion plus profonde sur l'impact de nos comportements individuels sur la planète.

Les optimistes européens pensent que l'Europe saura resserrer les rangs et se montrer solidaire.

Les pessimistes radicaux pensent qu'entre virus en folie, flicage numérique, et dérèglement climatique on va vivre l'enfer : après le COVID 19, le COVID 20, tout ça sur fond de réchauffement climatique. En comparaison, les univers post-apocalyptiques type Blade Runner, Independence day, ou Mad Max sembleront un éden.

Les pessimistes religieux pensent que tous nos malheurs sont la punition du Seigneur/Allah/Elohim/Vishnou (ici, cocher la case adéquate) qui punit l'humanité pour ses fautes.

Les pessimistes écolo-humanistes se lamenteront qu'une fois de plus l'homme ait manqué l'occasion de comprendre, qu'encore et toujours, il étale ses instincts destructeurs.

Les pessimistes  complotistes pensent que tout ça, c'est la faute des Chinois/ des Juifs/ des Arabes/ des Américains/ des  Russes/des Slovènes/des Belges (cocher la case adéquate).

Les pessimistes souverainistes réclameront la fermeture des frontières.

Les pessimistes progressistes pensent que les « dark forces »  de l'ultra-libéralisme vont se saisir du prétexte du virus pour approfondir leur entreprise d'asservissement du peuple.

Pour finir, une histoire drôle (en tout cas elle me fait rire, moi) :
L'optimiste et le pessimiste sont tout au fond du fossé, les pieds dans un immonde mélange de merde et de boue, les chevilles enchaînées. A supposer que par un miracle de volonté et d'ingéniosité ils réussissent à s'arracher à la fange dans laquelle ils baignent, c'est le déluge de feu au-dessus de leurs têtes qui les attend. Ils poussent en choeur un soupir à fendre l'âme.

Le pessimiste : « Ça pourrait pas être pire. »
L'optimiste : « Si. »

P.S. je connais des complotistes et j'en croise mais j'ai pas d'amis complotistes - que je sache.

PPS. Mémoires d'outre-tombe : j'en suis au livre XV.
Pessimiste : seulement ? tu ne finiras jamais ! Optimiste : quelle merveille, encore vingt livres à baigner dans cette écriture sublime !


LE COMMENCEMENT DE LA FIN

Si M. Philippe, Premier ministre zélé, obéit à son boss en précisant les conditions du déconfinement, il commence par nous rappeler qu'il ne s'agît que du début de la fin - réalité dont, étant nés, nous devrions avoir conscience car, comme c'est écrit dans le Tripitaka bouddhiste (pas de Titicaca, idiot !) : « les agrégats sont impermanents : étant nés, il doivent disparaître. Leur cessation est agréable ».

Pendant cette période qui n'est pas terminée - bons citoyens, rappelons-le, les turbulences de tous ordres générées par « un tout petit machin » ont pu nous faire oublier à quel point tout était normal : nos gouvernants éclairés par la sagesse (nous avons un président-philosophe, à la différence de ces  pauvres Américains qui ont élu un escroc bonimenteur de foire), la science et le souci du bonheur du peuple, ont pris dans des circonstances difficiles les bonnes décisions pour nous protéger ; pendant ce temps leurs opposants soulignaient leur impéritie, leur manque de courage et leur incapacité à prendre les véritables décisions d'intérêt national.

Est-il nouveau que faute de masques ( qu'ils aient été détruits, perdus, volés ou pas commandés à temps), l'annonce de l'arrivée imminente, massive, des masques en tienne lieu ? Est-il nouveau que leur absence persistante soit un « scandale d'Etat masquant (c'est le cas de le dire) incompétences en chaîne, bureaucratie inutile, casse sociale corruption? Est-il nouveau que l'ultra-libéralisme à la sauce mondialisée, déjà à l'origine de la pandémie, tente de profiter du malheur du peuple pour l'asservir un peu plus ? Non !

Nouveauté nous avons, plus profonde et que j'ai observée à la télévision, écoutée à la radio et décelée sur mon téléphone potable : dans des temps anciens, en 2019, les entreprises faisaient de la réclame pour nous vendre leurs produits. Maintenant, banques, assurances, supermarchés, marques automobiles, paient pour nous être utiles, nous aider - notamment à devenir meilleurs. Avant et après le journal télévisé, les spots s'enchaînent pour un méga-show humanitaire au milieu duquel l'écran pour les Restos du Coeur apparaît légèrement gnangnan. Loin, très loin, à Séoul,  Osaka et Beijing, à San Francisco et Seattle, et même à Levallois et   Issy les Moulineaux, des êtres bienveillants ont entendu l'appel des églises, des philanthropes et philosophes, et des activistes humanitaires du monde entier, et décidé de dépenser leur agent rudement gagné à vendre des nourritures bourrées d'OGM, des voitures polluantes  et des téléphones qui explosent en vol ou nous grillent les neurones par centaines de millions, afin de contribuer à rien moins que le triomphe du bien sur la terre jusque dans ses recoins.

J'avoue que depuis l'époque où M. Séguéla faisait oeuvre pionnière  prêchant que la pub était la forme moderne de l'information, j'avais conservé un certain scepticisme sur son rôle social. Assez de ces vieilles lunes gauchisantes ! La pub, mon frère, gagnée par la vague mondiale de l'écologie humaniste, veut contribuer au bien individuel et collectif : sauver les femmes et enfants battus, nous garantir de l'équitabilité suprême de tout ce que nous consommons - et en prime lutter contre le réchauffement climatique. Mes  bien chers frères, mes bien chères soeurs, si vous voulez, vous aussi, contribuer à l'avènement de l'universel  et éternel bien, quelques gestes simples : allez chez Leclerc ou Carrefour, dont vous applaudirez la caissière, achetez une voiture électrique, le dernier portable Huapplesung, mangez de la viande française, n'oubliez pas  les gestes-barrière : no bisous, éternuez dans votre coude et lavez-vous les mains. Et surtout pas d'angoisse : nous n'en sommes qu'au début de la  fin - soyez patients,  on n'est pas sortis de l'auberge, surtout qu'elle n'a pas encore rouvert ses portes et moi j'ai encore 1000 pages des Mémoires d'outre-tombe à lire, sans coupures publicitaires.


UN GENIE MELANCOLIQUE

CONTRADICTIONS ET INTUITIONS D'UN GENIE MELANCOLIQUE

C'est sans joie ni complaisance - plutôt comme une forme de maladie chronique avec laquelle il est condamné à vivre - que Châteaubriand diagnostique son propre génie, et à plusieurs reprises au cours des Mémoires , un homme qui n'a pas attendu Cioran pour ressentir  dans ses fibres « l'inconvénient d'être né » juge son don littéraire comme un malheur, une malédiction qu'il lui faudra trimballer au fil d'une existence trop longue. « Alexandre créait des villes partout où il courait ; j'ai laissé des songes partout où j'ai traîné ma vie », écrit-il vers la fin du récit de ses aventures américaines de 1791. Les mots « tristesse » et « ennui » reviennent souvent sous sa plume et à l'en croire, l'écriture n'est pour lui qu'un pis-aller, le refuge d'une vie d'échecs. Ayant vécu la vie de « coureur des bois » avec des trafiquants de peaux et flirté avec de jolies « sauvages » qui lui donneront la matière de  l'oeuvre « américaine » qui lui vaudra le succès,  il a  discuté en tête à tête avec George Washington plus longtemps et avec plus de réelle intimité que Malraux avec Mao cent soixante-quinze ans plus tard : ce n'est tout de même pas rien. S'il a échoué dans l'entreprise poétique, donc impossible, de trouver entre l'est et l'ouest de ce pays-continent un passage qui n'existe d'ailleurs pas, il n'a pas fait que regarder les jambes des filles et blablater avec le héros de la guerre d'indépendance et premier président U.S. Il a perçu en profondeur les possibilités et les contradictions internes de cette république qui - il le note dès son arrivée - offre un refuge à des partisans de la monarchie absolue fuyant une autre république. Il en chante les jeunes héros, en célèbre les institutions naissantes, en quoi il voit une régénération  moderne des valeurs de l'Athènes antique. Dans les bois américains, le chevalier et vicomte de Châteaubriand (plus fier de son nom que de son titre, a-t-il précisé d'emblée) retrouve la solitude aimée et les sensations des bois bretons de son enfance ; les jolies Indiennes qui lui tournent autour avec une innocence coquette réveillent une nature sensuelle réprimée, en même temps qu'elles sont des incarnations de ces femmes irréelles, idéalisées, dont les silhouettes l'ont suivi et hanté depuis sa jeunesse. Pour un être accoutumé aux fantômes, aux fantasmes, la forêt américaine est un refuge naturel. Pourtant déjà, observe-t-il avec sa mélancolie coutumière, la « sauvagerie » recule ; victimes des coups des civilisateurs  et corrompues par leurs vices, les tribus du nord au sud sont repoussées, chassées de leurs terres, privées de leurs rites,  salies par l'expansion du commerce, quand elles ne sont pas massacrées par les soldats de cette nouvelle république qui feint de conquérir des « déserts » et en déloge et détruit des populations entières. Avant de se réembarquer  vers  la France pour aller servir par l'épée une cause à laquelle il n'est pas sûr de croire,  ce chevalier sans Graal médite longuement sur l'avenir de ce pays où il perçoit la puissance irrésistible et les contradictions internes qui l'accompagneront au fil de son histoire et aujourd'hui encore : il mentionne explicitement, en anticipation de la guerre de Sécession,  les conséquences de l'esclavage,  mais aussi celles du massacre des Indiens, de l'urbanisation galopante, ainsi que l'impact destructeur  pour l'unité de la société de la religion du commerce et des extrêmes inégalités de fortune. Ce n'est pas une analyse,  même s'il y mêle des « data », comme on dirait aujourd'hui - plutôt une série de  fulgurantes visions. Philadelphie, où le « palais présidentiel » de Washington est une modeste maison, n'est alors qu'un village et New York un gros bourg. Comment un esprit aussi violemment tourné vers le passé, aussi amoureux de ce qui n'est plus, peut-il s'imprégner avec autant de force d'un futur qui n'est qu'esquissé ? Il faut croire que ce détestable génie ne l'entourait pas seulement de la fumée des songes mais d'un peu de ces cruels pouvoirs prophétiques dont l'exercice remplit le devin, non de vaine fierté, mais d'un invincible chagrin.


LA FIN DU MONDE EST AVANCEE

Par préfectoral arrêté

Suivant un ministériel décret

Il a été décidé

Que suite à la résolution de l'ONU

Votée à l'unanimité

En harmonie et conformité

Avec l'avis rendu

Par la bruxelloise commission

En plénière session

Et en application

De l'article 49.3 alinéa b

De la french constitution

Complété par un secret traité

Vous, peuple fier et libre, enfant d'une historique révolution,

L'avez pour de bon dans le tarfion

Et je ne parle pas des admonestations,

Des arrestations, des coûteuses contraventions !

Cette fois-ci c'est pour de bon :

La fin du monde est avancée.

 

Tous les citoyens sont ici avisés, notifiés et priés

De ne surtout pas paniquer,

Les voies publiques de dégager

Et de remettre à la saint Mélenchon

Leurs éternelles tentations

De se grouper pour protester

En défilantes manifestations

Entre République et Nation.

Pour éviter contagion

Et définitive déflagration

Vaines sont les rébellions

Point d'autre médication

Qu'une macronante soumission.

Braves gens soyez de bons Français

Chez vous restez confinés !

Ce n'est qu'un mauvais moment à passer

La fin du monde est avancée.

 

Seuls les naïfs croyaient

Qu'humains on était programmés

Pour encore durer quelques millions d'années

Trop lourd est pour la terre à porter

Le poids de nos  mortels péchés

La fin du monde est avancée.

Il y aura du direct à la télé

Ne tardez point à vous connecter

Entre de nombreux écrans de publicité

pour vous renseigner, vous éclairer

CNews et BFM télé

Sur leurs plateaux ont rassemblé

Des experts patentés :

En virologie, épidémiologie, en biologie,

Ce sont des cadors inouïs

Capables de répondre à toutes les questions

Que par millions vous vous posez

Et même à celles auxquelles , niais,

Vous n'aviez pas pensé.

Certains d'entre eux - c'est tout nouveau dans le milieu

Sont mêmes capables d'humblement balbutier

Je sais pas, m'sieur,  je fais d'mon mieux

 

En positive conclusion

D'un débat dont l'intensité

Pourrait vous fatiguer, vous stresser,

Nos chaînes ont recruté

Un as de la sportive compétition

Qui vous dispensera ses conseils de santé

Tout est permis, dopez-vous sans modération !

Sans barguigner, sur le balcon, dans l'escalier

Allez  illico vous entraîner !

En fin de programme, oyez ! oyez !

Débarquera du dernier vol de Bombay

Un king hindhou de la méditation.

Grâce à ce barbu sur Facebook infiniment liké

vous allez respirer et clamecer, assurément, mais relaxés !

 

En avant et un genou à terre, vaillants  morituri,
La  compagnie saluez !

Quand faut y aller faut y aller !

La fin du monde est avancée.

 


L OMBRE DES ROIS

 Sicut nubes, quasi naves...   velut umbra
« Comme  un nuage... comme des navires, comme une ombre »

(Châteaubriand en exergue des Mémoires d’Outre-tombe) 

 

Ma vie m’a mis en contact avec quelques « puissants », sans me couper de la glèbe dans laquelle mes ancêtres ont vécu et travaillé pour que je naisse et vive libre. Ainsi, je l’espère, ai-je appris à ne mépriser ni craindre personne. «  Je n’étais bon, ni pour tyran, ni pour esclave », écrit Châteaubriand dans le livre II des Mémoires d’Outre-Tombe, « et tel je suis demeuré. »

Aristocrate sans fortune ni sens de la carrière, solitaire et mélancolique, Châteaubriand, exilé de sa Bretagne natale en 1788, a des mots sans tendresse pour décrire la cour finissante de Versailles – seuls le cou et les mains de Marie-Antoinette et les boucles blondes des enfants du couple royal éveillent en lui une compassion rétrospective – l’année suivante, c’est l’effarement qui s’empare de lui devant le spectacle presque comique des « vainqueurs de la Bastille », groupe dépenaillé qui l’a emporté sur des troupes invalides et un gouverneur timide, dignes symboles d’un régime en bout de course; quoiqu’il ait eu de la sympathie pour les « idées nouvelles », l’effarement du jeune chevalier tourne à l’effroi devant les premières têtes sur les piques brandies en triomphe. Au-delà de son horreur face aux crimes, commis au nom de la liberté, il exprime un dégoût aristocratique devant la vulgarité de ce peuple de poissardes et de sans culottes qui le gêne dans ses flâneries et l’oblige à désennuyer son ennui au fond d’une loge de théâtre où il trouve son « désert » chéri et observe à la dérobée une jeune fille dont il ne sait si elle lui plaît, s’il l’aime, mais qui lui fait si « terriblement peur » qu’il ose à peine lui adresser la parole.  Est-ce le même homme qui, revenant à Londres trente ans plus tard comme ambassadeur de la Restauration, se souvient des années qu’il y a passé, émigré sans le sou ? Sitôt  libéré du protocole, il fuit la pompe et les ors pour déambuler dans les rues pauvres, recherchant les portes « étroites et indigentes» où il trouvait refuge au temps de sa misère d’exilé.

Ce « noble sans vassaux ni fortune » et les enfants ou petits-enfants d’esclaves africains ne sauraient être plus différents ( j’aurais voulu voir la tronche de François René, habitué des  opéras aux Italiens, devant Howlin’ Wolf ou Koko Taylor). Ils ont pourtant un océan en commun : c’est sur l’Atlantique qu’ils embarquèrent pour l’Amérique, lui seul et libre pour une aventure longuement rêvée et choisie, eux battus et enchaînés pour aller se casser le dos dans les champs.

Combien d’aristos parmi les bluesmen and women retrouvés il y a une vingtaine d’années par Martin Scorsese et sa petite bande d’aficionados de la musique noire africaine-américaine ? Si les bluesmen ont souvent des noms – voire des surnoms – royaux, il est frappant de voir combien ont vraiment commencé leur existence en ramassant le coton, en nettoyant les fossés ou les chiottes. Le blues n’est pas né du souvenir de la souffrance, mais de cette souffrance elle-même. Mais pour le petit nombre de ceux qui ont suivi des carrières royales, comme B.B. King, combien sont morts au fond de la misère à laquelle ils s’étaient arrachés, comme Rosco Gordon, star des années 1950 qui acheta sa première Cadillac à dix-sept ans et termina sa vie dans une blanchisserie du Queens à New York ?

« Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé », écrit le vicomte de Châteaubriand, qui mentionne ensuite « cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence ».

Grâce à Scorsese and gang, une trace restera de ces beaux visages ravagés de tristesse et hantés par les crimes, de ces voix venues de l’oubli : leur monde a sombré presque aussi complètement que la société féodale dont Châteaubriand fut le dernier témoin.

Qui connaît encore les noms de Nehemiah « Skip » James , pasteur et bluesman mort à l’hôpital sans un sou, de J.B. Lenoir,  le Martin Luther King du blues, mort en 1967 après un accident de voiture, des suites d’une hémorragie interne négligée par les urgences à l’hôpital ?  Et Sister Rosetta Tharpe qui dirigeait son chœur de gospel une guitare électrique à la main ? Qui connaît la légende  de ces « Little », de ces « Big Joe », «  Big Johnny » ou « Big Sam », de ces « Fats » ?  Et qui, hors les Blues academies, a jamais entendu parler de Bobby Rush, qui, il y a vingt ans encore tournait, comme depuis ses débuts un demi-siècle plus tôt, dans les bars craspouilles du « Chitlin Circuit », déchaînant les foules avec son look gangsta rap avant la lettre et son « electric mud »,  impur de blues, de gospel et de funk ?   Bobby s’arrangeait toujours pour être de retour chez lui, à Jackson, Mississipi, à temps pour se changer et se rendre en famille la messe baptiste de 9h15 du dimanche matin : « on Saturday night, I dance for the babe – and on Sunday morning, I dance for Christ. »

Comme au temps de Châteaubriand, qui notait que les hommes et leurs monuments passent, ceux-là ont disparu, comme les rues qui étaient  pour eux haven and heaven », leur hâvre  et leur paradis : Beale à Memphis et Maxwell à Chicago – mais les ombres de ceux qui en furent les  rois, des reines, nous accompagnent – et leurs voix casées de chagrins et de joies…

 

Références

Je lis Châteaubriand en intégrale dans l’édition de la Pléiade  mais il existe une édition en 2 tomes dans la collection Le Livre de Poche.

The Blues (2003), coffret de sept films produits par Martin Scorsese, réalisés par Scorsese in person, Wim Wenders, Charles Burnett, Mike Figgis, Richard Pearce, Marc Levin et Clint Eastwood.

 

 


Allez les masques !

Ce matin pendant mon unique sortie  (boulangerie, boucherie) de la journée dans la rue, j'ai vu une mutante : une bonne soeur burqhée : entièrement couverte de la tête aux chevilles, elle avançait à petits pas angoissés, comme un oisillon qui traverse la route. Ne sachant pas s'il fallait dire «  Le seigneur soit avec vous » ou « As Salam alaeikum », je me suis contenté de la saluer de loin.

Trêve de déconnade, passons aux choses sérieuses !

J'ai comme tout le monde entendu aux niouzes que la société Décathlon allait offrir aux hôpitaux  français des masques de plongée : moyennant un bricolage assez simple, ceux-ci peuvent être reconvertis en respirateurs acceptables.

Une amie toubib  de Lariboisière me demande de relayer un appel pour que tous ceux qui seraient déjà en possession de masques de ce type les  déposent dans les hôpitaux. Moi  j'en ai pas (jamais plongé,  en mer je nageotte et fais  le canard ou   la planche) mais vous avez  l'article- et/ou si vous pouvez relayer l'appel auprès de vos zamizerezos, ce sera bien. Gardez le tuba et les palmes, je crois que ça leur sert à rien !

De toute façon, les filles, les vacances de  printemps c'est à la maison, compris ?

 

PS.  Pour Lariboisière, si c'est l'hôpital le plus proche de votre secteur (= le mien), faut livrer ou  faire livrer à Romain Duvernois, coordinateur logistique Lariboisière. Pour les autres j'ai  pas la liste des coordinateurs logistiques de tous les hôpitaux de France mais si vous apportez des masques à l'accueil, je suppose qu'ils vous les renverront pas dans la gueule.


ECOLE 2

Je poursuis les étapes principales du parcours scolaire qui m'a préparé au confinement actuel.

Après le séjour hospitalier parisien, qui m'a  ouvert les yeux et le coeur sur la condition du  soignant moderne, ma deuxième école s'est située en Inde, à l'hôpital de  médecine ayurvédique AVP de Navakkarai, dans la banlieue de Coimbatore, capitale du Tamil  Nadu, pour les amateurs de géographie sous continentale.

Sans revenir sur le détail du traitement[1],  je signale aux néophytes que la première étape du « grand traitement » impose une série de contraintes pendant quinze jours : interdiction de se couper les ongles ou les cheveux  et surtout confinement dans la chambre ou, en tout cas, à l'intérieur de l'hôpital. Finies, les balades dans  le parc ou la sortie sur le toit pour admirer le coucher du soleil.

Qu'est-ce que j'ai fait les premiers jours ? J'ai essayé de m'enfuir : vivre sans ma promenade du matin, rater  au crépuscule un de  ces magnifiques concertos pour soleil, nuages et montagnes ?  Pas question. Et puis un des médecins m'a  aidé à comprendre que cette contrainte ne prenait son  sens que si je la vivais  non comme une mise au cachot  mais à la manière d'une obligation intérieure. Son motif strictement médical me semblait futile : même avec des défenses  immunitaires légèrement affaiblies  par le traitement, étais- je en danger d'infection parce que  je déambulais vingt minutes à six heures du matin  au milieu des cocotiers, des manguiers, des papayers ? Heureusement j'ai écouté ma fatigue[2] qui m'a aidé à découvrir le deuxième volet - et le plus important- de l'injonction : ne pas sortir c'est rentrer en soi. S'ennuyer c'est renouveler sa créativité, voire découvrir un continent que nous n'avons pas l'habitude d'explorer : le rien.  Au bout de quelques jours, je n'avais plus besoin  de consulter mon portable toutes les  trente secondes pour être sûr que j'existais, d'enchaîner les DVD sur mon ordinateur ou de compulser frénétiquement les douze gros livres que j'avais entassés au fond de la valise de peur de manquer.

J'ai retrouvé la mémoire de cette expérience dès les premières heures du confinement Covid (appelons-le CoCo)

Jour 1, une obsession : sortir. Tous les prétextes sont bons, une course à faire, « l'exercice physique » dans un rayon de 500 m. il faut qu'à mon deuxième passage Carole, ma copine du « Bistrot du Canal » dont la partie tabac/loto  (produits de première nécessité est encore ouverte, me  signale  que je n'arrête pas, pour que je m'en rende compte : concentré sur l'attestation magique et ses photocopies, j'ai négligé de me souvenir que tout ça avait un sens, pour moi et pour les autres.

De plus je n'ai pas l'excuse de l'exiguïté : non seulement c'est  vaste chez nous  - ce qui réserve à chacun « son » espace »- mais en bas de notre immeuble il y a une grande cour plantée : aux heures  calmes (presque toutes) on peut prendre l'air et maintenir sa condition physique en limitant le contact avec les voisins à un salut  de loin ou trente secondes de conversation (avec distance de sécurité). Le reste de la journée :  préparer ou aider à préparer les repas,  charger ou vider la machine à laver la vaisselle (le vidage est une mes mes activités méditatives favorites), faire son lit (rien de plus tristounet que de se coucher le soir dans un lit pas fait), se laver, lire, méditer?un bon film?  messages ou coups de fil aux amis, quelques courriels?et puis rien, le  bon vieux  et magique rien dans lequel il est délicieux de se baigner !

Facile ?  Soyons honnêtes : pas tant que ça pour ceux qui ont les enfants à la maison, le télétravail plus les courses et  toutes les tâches domestiques. Même pour les autres - à supposer qu'ils aient les sous pour tenir le coup...- c'est à suivre?Il est vrai  que  ça  fait à peine deux semaines, et  on trouve  plus ou moins facilement ce dont on a besoin et envie pour se nourrir. On verra dans quinze jours, dans un mois - et déjà ces vacances scolaires à la maison où il a fallu renoncer à tous les plans d'évasion au soleil, à la neige, à la campagne ou en Bretagne (sauf si on y habite et s'y trouve confiné  sur un rocher  à quelques mètres du grand large).

J'espère néanmoins qu'on va en profiter. Beaucoup d'entre nous sont comme des terres agricoles qui ont  travaillé sans relâche pour « produire » et « performer » depuis des années : quelques semaines de mise en jachère  ne nous feront pas de mal.

Allez les filles, c'est pas tout ça : j'ai du taf, moi !

 Stay healthy, stay inside, and stay safe: ze virus ize mébi onne ze dore or onne ze deurti tébeule, beute love ize inne zi air

 P.S. Juni chanje kwai le[3], comme in dit à Wuhan : zappy zanniversaires  aux confinés du beurday de la quinzaine : Zoé (ma petite fille, 5), Bruno (mon vieux con de vieux pote, 82), Nastasia (25[4]), ma gouroute Edith (-8 ans[5]) et bienvenue sur cette putain de terre à Romy Palmero[6] !

 

 

PPS en live : Je vois une de mes voisines de l'immeuble d'en face qui fait de la gym à son balcon et elle fait pas semblant, ça envoie du lourd.

Références

Manu Dibango est mort du Covid 19, à 86  ans. J'ai pas connu  « papy Manu » - l'ai juste aperçu dans un avion une fois et j'ai pas osé faire le fan, mais je suppose qu'il aimerait mieux qu'on écoute sa musique  et qu'on danse plutôt qu'on pleure? je pense à tous ceux qui meurent d'autre chose et dont on parle à peine. Pour les autres vieux comme moi et plus, restez en vie, les papys, les mamies, vos petits-enfants vous attendent

Ma lecture de confinement : les Mémoires d'Outre-Tombe, pas toujours joyeux (quoique..) ni « progressiste » mais  putain con, merde,  ce con  d'enculé d'aristo  breton  savait écrire un de ces putain de français? et ça donne  du temps de distraction  avant d'attaquer Saint Simon.



[1] Promo gratuite : ce thème est développé dans l'excellent ouvrage Partie Gratuite (Robert Laffont, 2018, 20 EUROS seulement pour 400 pages), toujours disponible en ligne sur les sites de vente indiqués précédemment, et bientôt à nouveau en librairie sur commande

[2] Citerai-je jamais assez le déjà légendaire et irremplaçable  ouvrage de mon ami et frère Léonard Anthony, Fatigue (Flammarion/Versilio, 18 euros)

[3] Traduction gratuite : joyeux anniversaire en mandarin.

[4] Promo gratuite : Nastasia est la fille de   mes amis Jeremy et Alexandra, qui tiennent dans un site sublime  le gîte des Fosses aux Loups à Colognac, près  de St Hippolyte du Fort, au coeur des Cévennes. Actuellement fermé, comme tout le reste mais à recommander quand les balades dans le coin seront à nouveau  possibles : c'est rustique, chaleureux et ce couple anglo-serbe fait une  admirable paire de Cévenols.

[5]  Prononcer tuit ans

[6] Promo gratuite : Romy est la fille de Yohann  et Fanny, qui tiennent  le restaurant l'Ami provençal sur la place de l'Eglise à Fontvieille, établissement actuellement fermé pour diverses raisons mais recommandé à tous dès sa réouverture pour qualité des produits, de la cuisine (Yoann)  et gracieuseté de l'accueil (Fanny).


A L'ECOLE (1)

Mon jeune et merveilleux ami Mourad Benchellali me racontait  qu'assez tôt dans  sa détention à Guantanamo, il avait rêvé qu'il retournait à l'école - signe que dans cette épreuve qu'il n'avait pas choisie et qui s'annonçait longue et cruelle, il pressentait l'occasion d'un apprentissage. Pour un garçon intelligent mais turbulent, qui avait interrompu prématurément ses études, il bénéficiait d'un  programme complet de rattrapage.  Il en a profité pour apprendre l'anglais et l'arabe, étudier le Coran, lire Harry Potter  et cultiver une douceur et une tolérance naturelles qui font de   cet « ennemi combattant » qui n'a jamais porté les armes  un des êtres humains les  plus profondément pacifiques   et bienveillants que je connaisse.

Nos conditions de détention - si j'ose ainsi nommer le confinement qui nous est imposé par la situation sanitaire - ne sont en rien comparables à celles qu'a eu à subir Mourad; nous pouvons néanmoins, comme lui, en profiter pour retourner à l'école.

Ma vie m'a donné la chance de recevoir quelques cours que je peux partager avec les  avides lecteurs de ce blog.  En  voici la première partie.

Mon séjour dans les locaux des hôpitaux Lariboisière et Fernand Widal m'a donné l'occasion de fréquenter de près  un monde que je ne connaissais peu  et mal? ?J'ai eu la chance de développer des relations de camaraderie, voire d'amitié, avec quelques-uns des soignants ou agents avec qui j'ai été le plus régulièrement en contact. J'ai donc  au cours des dernières années suivi en direct et en temps réel la lente dégradation des conditions de travail dans les hôpitaux français où l'on a voulu installer sans réflexion de fond  des objectifs de performance?Manque de moyens,  de lits , de personnel, de matériel, fatigue chronique de beaucoup de soignants : s'il y avait une leçon à retenir de la « crise », ce serait que les hommages vibrants aux soignants ne suffisent   pas : c'est bien sympathique de les applaudir aux fenêtres ou sur le « fenestron » (c'est ainsi que mon père, le regretté Yvan Audouard, appelait l'écran de télévision quand il tenait sa chronique du « Canard Enchaîné ») : il faut les équiper, les payer plus décemment - et leur assurer des conditions de travail correctes. Un peu à la manière des flics à qui on a demandé de faire du chiffre et qui passent parfois plus de temps à  surveiller les  horodateurs et mettre des prunes qu'à assurer la sécurité, on a demandé  aux directeurs d'hôpitaux de rentabiliser=  fermer des « lits » qui ne tournaient » pas assez vite, pas de remplacement des personnels manquants, recrutements  rendus difficiles à cause de salaires   « peu attractifs » (euphémisme pour dire « autour du SMIC » et horaires impossibles);  soignants sommés   de  cocher des cases sur  des fiches ou  des formulaires informatiques : autant de temps passé loin du patient qui en a besoin. Dans ces conditions le soin est peu à peu devenu comme le nettoyage des chiottes dans les trains : on  accomplit sa tache le plus vite possible,  on signe la feuille, (traçabilité oblige !)  et on passe à la suite (cadence oblige). Ça ne veut pas dire que le travail est mal fait : la température a été prise, le taux de sucre mesuré, la toilette effectuée, mais le supplément gratuit, le sourire, la conversation anodine, passent à l'as.

Certes il y a des priorités et à la veille du pic d'épidémie on ne va  pas demander aux soignants   déjà  exténués,   appelés en  panique  à droite et  à gauche, de  faire du « small talk » avec des patients en détresse respiratoire, sans compter que  sont vite atteintes les  limites  de la conversation entre un patient et un soignant masqués - encore faut-il qu'on leur en fournisse, des masques, d'ailleurs ! Il serait dommage d'oublier tout cela une fois le virus  maîtrisé (très bonne blague sur Internet : ne prenez pas le Covid 19, attendez la version updatée : le Covid 20). Le système de santé français a fait l'objet d'un consensus politique : si notre provisoire « union nationale »  de temps de guerre pouvait enfin déboucher sur des choix politiques et budgétaires permettant de le « refonder »  en temps de paix dans le long terme plutôt que dans les  bricolages de l'urgence en comptant sur le « dévouement » et « l'héroïsme », cela prouverait que collectivement nous avons été à l'école du virus.

PS. Quelqu'un peut-il enregistrer une nouvelle version de la délicieuse chanson « tout c'qui est dégueulasse porte un joli nom » en ajoutant le mot « coronavirus ?

https://www.youtube.com/results?search_query=+tout+c%27qui+est+%C3%A9gueulasses+porte+un+joli+nom

PPS : ceci rédigé il y a quelques jours - entre-temps témoignage d'une jeune infirmière  reçu par WhatsApp entre deux vidéos marrantes (il y en a d'excellentes) Elle a choisi le métier par vocation, et non par défaut : son stage  en chirurgie interrompu  la voici  reversée  dans un service de pneumologie débordé, sous-équipé et en manque de personnel. Payée une misère elle met sa vie en danger pour sauver la nôtre. Si elle traverse l'épreuve, comme son compagnon aide- soignant dans une équipe de nuit dédiée au Covid 19, lui dira-t-on seulement ? «  Merci beaucoup Alice, voici un euro de prime (l'augmentation par nuit de garde  obtenue  pendant son stage de  dernière année  d'études) : économise, joue au loto une fois tous les trois mois, si tu gagnes  tu auras tes chances de partir en vacances ! Peut pas se plaindre, la petite : au moins elle n'a pas (pas encore ?) trouvé sous sa porte un mot anonyme lui demandant de déménager parce qu'elle et son chéri représentent une menace sanitaire  pour les occupants de l'immeuble?

 

 


LES ITALIENS, UNE INSPIRATION...

 

Ce titre peut surprendre car politiquement pour les Européens, comme pour les Italiens eux-mêmes, la botte est un peu le pays du désastre : système  politique ingérable où démocrates-chrétiens et socialistes sont aussi corrompus les uns que les autres, parti communiste aussi crétin que son cousin français, Berlusconi, populistes et néo-fascistes en pleine ascension. Ajoutez à cela la mafia et on est loin des rêves d'une démocratie éclairée. On aurait tendance à en oublier qu'avec tous ces démagogues, tous ces idéologues, tous ces pourris, les Italiens sont toujours là.

Ce qui est admirable dans la situation actuelle et doit nous inspirer, ce ne sont pas les mesures prises par le gouvernement italien : excessives ou de simple bon sens, elles ressemblent à celles qui sont prises peu à peu dans les autres pays d'Europe, le nôtre compris. Mais que le peuple le plus turbulent, le plus rebelle à l'autorité du continent non seulement les applique, mais les applique avec une dose inattendue de discipline germanique, le tout en restant fidèle à son style national de bordel et de bonne humeur, c'est cela qui est beau. Voir Venise, Milan, Rome presque désertes, c'est triste : mais entendre ces gens qui chantent aux fenêtres, voir ces visages qui sourient, ces saluts d'un immeuble  à l'autre, cela ne rappelle pas seulement l''inimitable cinéma italien des années 1960,  cela réchauffe le coeur.

N'étant ni chinois, ni coréens - et donc aussi rétifs que les ritals à toute forme de contrainte, nous pourrions dépasser notre réputation ( dixit Cocteau, je crois ) nationale d'être « des Italiens de mauvaise humeur », pour nous laisser gagner par leur bonne humeur.

Mon ami Giacomo, souvent mentionné ici, a dû fermer son petit restaurant ; il me dit en rigolant passer une bonne partie de ses journées au lit et se reposer comme jamais de sa vie, pour un temps libéré des soucis quotidiens qui l'accablaient. Mon autre ami Nata, réfugié et confiné dans sa petite maison normande, a essayé de faire chanter ses voisins. Bombardé de « ta gueule ! » et de « c'est pas les bonnes paroles », il a reconnu son échec - provisoire j'espère.

Je connais le proverbe « Inglese italianizzato, diavolo incarnato » - mais les Français italianisés, comme Stendhal, c'est presque aussi bien que les Italiens francisés, comme Léonard de Vinci ou Platini première manière  - sans compter  Aldo Maccione , Claude Barzotti ou Bernarino (ainsi le papa italien d'une vieille amie appelait-il le champion cycliste Bernard Hinault).

Avanti, ragazze, ragazzi, encore un effort pour nous italianiser !

 

PS. : du village provençal de Cucuron (« petit cul pas carré »), mon amie Marie-France me communique une information qui nous change du manque chronique de masques, de tests, de respirateurs. Les habitants du village  ont trouvé dans leurs  boîtes un petit mot signé « le facteur masqué » pour informer qu'il relèverait chaque jour et distribuerait bénévolement à toute adresse du village tous les messages, paquets de gâteaux ou petits cadeaux que les habitants souhaitaient s'adresser les uns aux autres . E viva il fattore in masquera de Cucuron !


NOUVELLES DU FRONT

M. le Président nous l'a martelé : « C'est la guerre. »

Une de plus : nous avions celle contre le terrorisme, cousine de celle contre le fanatisme musulman, celle contre le racisme et l'antisémitisme - celle contre les violences faites aux femmes - et à ma connaissance M. Macron ne nous a informés de la conclusion victorieuse d'aucune de ces guerres - ce qui laisse à supposer qu'elles sont toujours en cours. Sauf à penser que le virus a été créé par des fanatiques islamistes ouïghours en Chine, il est raisonnable de penser que le terrorisme aussi sera provisoirement  restreint par les progrès du virus.

Si c'est la guerre elle serait plutôt du style guérilla, ou guerre de Sécession, avec plusieurs batailles se déroulant parallèlement sur plusieurs fronts, le virus ayant un côté « gilet jaune » très déroutant pour nos généraux de la santé publique : pas de chef, pas d'organisation,  pas de stratégie cohérente, déplacements rapides et imprévisibles, force impossible à mesurer avant que les dégâts ne soient faits. Jusqu'ici nos généraux n'ont à publier que des communiqués de défaite, car seules des défaites - des défaites massives, où l'on dénombre des milliers de victimes - peuvent convaincre les peuples des sacrifices nécessaires pour obtenir la victoire finale.

En attendant, chacun d'entre nous prend des nouvelles des fronts dont il a connaissance, directement ou par des amis lointains.

Dans toutes les guerres il y a des rats. Le dernier pote avec qui j'ai mangé au restaurant, samedi midi, dans un très sympathique bistro corse du quartier[1] m'avait rapporté d'abominables histoires  de vols de masques de protection dans les hôpitaux. Info ou intox ? il en circule tant sur la  toile qu'on se pose forcément des questions.  Lundi soir dans un journal télévisé, un infectiologue confirmait que des cartons entiers de masques livrés à l'hôpital  Tenon  (Paris 20e) en janvier avaient disparu des locaux fermés à clé où ils étaient stockés.  D'où viennent les nombreux types de masques  présentés à des prix divers  sur différents sites  de vente en ligne ? Mystère et boule de gomme.

Sur mon petit front (la longueur du faubourg st Martin entre les rues Alexandre Parodi et Eugène Varlin), tout est assez calme : les commerces alimentaires sont ouverts et les autres fermés.  Pas de queues ou alors toutes petites - le mètre de distance est facile à respecter. Partant, mon attestation A38 en poche, pour mon petit tour d'activité physique quotidienne, je croise Frankie rue Eugène Varlin en face de la Librairie du Canal.

Frankie est un copain de bistrot[2], un des rares dont la conversation ne soit pas embrouillée par une consommation excessive d'alcool et, comme dirait Bizot, « un bon gars » presque toujours jovial ; là, non, il est tout chose. Il sort de la pharmacie Parodi [3],  où il s'était chargé d'acheter  un médicament pour un pote malade.  Il attendait  gentiment son tour dans la queue lorsqu'a déboulé un type, la quarantaine [4]athlétique et sûre d'elle-même. Le gonze se saisit   d'un shampoing et d'un tube de dentifrice  en parapharmacie  puis, sautant la queue, se présente à la caisse, son biffeton à la main. La pharmacienne : « Je suis désolée, Monsieur, mais il va falloir faire la queue comme tout le monde. » Le type agite son billet, parle fort - j'ai déjà vécu cette scène dans le même lieu, mais c'était en temps de paix - naïvement, j'aurais eu tendance à espérer qu'en temps de guerre chacun faisait un (petit) effort. Non : l'abruti persiste et Frankie intervient : « Toi tu vas sortir maintenant, ou ça va mal tourner. »  Sortie piteuse du con. C'est triste à dire mais  comme dit Louis Armstrong, « il y a des gens, s'ils ne savent pas, c'est pas la peine de leur dire. » Quand le bon sens, le respect des règles et la civilité de base n'ont pas donné de résultat tangible,  on peut toujours tenter de réveiller chez le con la peur de se faire casser la gueule (Frankie n'est pas très grand mais il est trapu et costaud, et quoique  d'un naturel débonnaire, il peut arborer un air méchant assez crédible).

Ok les filles, c'est tout pour aujourd'hui. Restez confinées, en bonne santé, et joyeuses !

 

Références

Mes deux librairies chéries du quartier (la Librairie du Canal et Litote rue Parodi) ont été mentionnées ici récemment, et elles sont fermées. Si l'on veut commander de la lecture, il reste Amazon, of course, le grand vainqueur de toutes nos épreuves, gilets jaunes, grève des transports, et maintenant connard de virus, comme l'appelle Eric, de l'excellente poissonnerie (ouverte le matin) le Homard Parisien, 209 rue du faubourg St Martin. What  else ? la FNAC, chapitre.com, et pourquoi pas librairie.com, un site créé par des librairies indépendantes : en temps normal la livraison  de votre commande se fait gratuitement chez votre libraire de quartier mais les temps ne sont pas normaux, donc la livraison, c'est chez vous pour 2 euros de plus. Ma première commande : La coalition d' Emmanuel Bove

 



[1] Promo gratuite : Norieta, 40 rue Louis Blanc, actuellement fermé ; pour la réouverture s'attendre à un accueil chaleureux et à des produits simples et sincères.

[2] Promo gratuite : Bistrot du Canal, 224 rue du faubourg St Martin. Le café est fermé mais le tabac est ouvert et on peut attraper son café à emporter

[3] Promo gratuite : Pharmacie Parodi, Isabelle Doumerc, 222 rue  du faubourg St Martin, au coin de la rue Alexandre Parodi. Il n'y a plus de gel hydro-alcoolique mais accueil plaisant et conseils éclairés

[4] Précision  sans doute inuile : la quarantaine d'années, pas celle où on doit porter un masque


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