Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


LE FANTÔME DE NAVALNY

Sans l'admirer, un ami est impressionné par la détermination glaciale de Poutine à se débarrasser d'un adversaire dangereux. Il y voit l'assurance sans complexes de l'autocrate, une continuation de cette grande tradition russe qui, de Pierre le Grand à Staline en passant par Lénine, consiste à pratiquer  avec une égale placidité l'assassinat politique et le crime de masse.

Il me semble au contraire déceler une forme d'incertitude honteuse dans la « communication » de Poutine et de ses sbires au sujet d'Alexeï Navalny. Ayant d'abord prétendu l'ignorer comme « quantité négligeable » ne représentant que lui-même, ils l'ont accusé de délits imaginaires avant de tenter de l'empoisonner. Parce qu'il a dénoncé la corruption d'un homme et de son régime, ils ont mis en branle leur machine de propagande et les rouages éternels de la crainte et de la servilité afin de le condamner pour « extrémisme ». Parce qu'il n'était pas suffisant de l'emprisonner, ils l'ont déporté dans le goulag où il vient de trouver la mort. Pour un homme qui soi-disant ne représentait personne, ils ont réprimé brutalement tous ses soutiens à travers le pays, allant jusqu'à arrêter les citoyens russes qui voulaient simplement lui rendre hommage à Moscou. Le nom de Navalny n'a jamais été prononcé en public par Poutine, histoire de souligner par l'omission qu'il n'était pas grand-chose. Vivant, il n'a jamais reçu l'autorisation de voir des médecins choisis par lui. Mort, son corps est refusé à sa famille. Les grands assassins comme Hitler ou Staline n'avaient pas honte de leurs crimes et ne les cachaient pas, ils s'en vantaient même. Les voyous montés en graine comme Poutine sont des assassins honteux qui nient leurs crimes et les maquillent. Parions que la pseudo-enquête diligentée par Moscou « prouvera » bientôt, certificats médicaux à l'appui, que le courageux opposant a succombé à la mort subite du nourrisson,  une malformation cardiaque indécelable ou un coup de froid parce qu'il était sorti sans écharpe. Il faudra être acheté, aveugle, ou victime d'un torrent propagandiste pour croire à la pitoyable et tragique fable qu'ils vont nous concocter.

Dans certains films il arrive que le « bien » triomphe du « mal » et les « gentils » des « méchants » ; la vie n'est pas Hollywood et les fins y sont rarement roses. De plus la « roue de l'info » tourne à pleine vitesse. Il est donc possible que le tsar au petit pied et ses cloportiques sbires réussissent à faire oublier au reste du monde et aux Russes eux-mêmes le sens des combats de l'avocat assassiné. Leurs simagrées prouvent au contraire leur crainte que, mort, il ne soit pour eux aussi embarrassant qu'il ne l'était vivant : le fantôme de Navalny n'est pas près de disparaître et, à défaut de hanter des consciences depuis longtemps anesthésiées par l'habitude du mensonge, des vices et des crimes, il pourrait se révéler une impressionnante présence post-mortem, une menace politique sérieuse pour un régime ayant perdu toute légitimité morale vis-à-vis de son propre peuple.


QUE DES BONNES NOUVELLES !

Follohoueurs, follohoueuses de mon coeur,

Vous êtes comme moi assaillis dès que vous ouvrez les yeux ou les oreilles : les bombes qui tombent à Kiev, Gaza, explosent à Téhéran, Bagdad, les tremblements de terre au Japon. Et plus émergent les pratiques mafieuses et criminelles de M. Trump, plus il monte dans les sondages.

Alors je vais vous annonce non pas une, non pas deux, mais trois bonnes nouvelles :

1/ Le réchauffement climatique, c'est fini.
La preuve : nous sommes à New York depuis  quatre semaines et il commence à faire froid. Il est évident que se font sentir les premiers résultats de la COP 28, dont les écolo-gauchos doutaient, prétendant qu'elle n'était qu'un cache-misère et, pire, un paravent sur les juteux deals pétroliers conclus par son président, Sultan Al-Jaber. Ah, c'te mauvaise foi !

2/ Le racisme dans les sociétés occidentales, c'est fini.

3/ La misogynie et les discriminations envers les femmes, c'est fini !

CQFD : suite à des manifestations pro-palestiniennes sur leurs campus et à des accusations d'antisémitisme, plusieurs présidents d'universités prestigieuses ont été amenés à s'expliquer. Trois ont été contraints à la démission, mais il n'y a que les esprits chagrins pour relever que ce sont uniquement des femmes qui ont dû quitter leurs fonctions - la dernière en date, celle de Harvard, se trouvant être d'origine haïtienne. Une femme noire (« la présidente noire de Harvard » titre le site Actualités internationales dont je reçois la newsletter tous les jours) certes, mais on a découvert en plus que cette « enseignante réputée » n'était qu'une bidon : elle avait pratiqué le plagiat dans certaines de ses publications universitaires.

Est-ce parce qu'elle est noire et ne devait sa position qu'à la couleur de sa peau ? Je ne sais pas : des études très sérieuses ont démontré que les Noirs étaient doués pour beaucoup de choses (la boxe, le sprint, le basket, le vol à la tire, le jazz?), mais pas les études : comme dirait M. Zemmour, ce n'est pas un crime en soi d'être femme et noire, mais les « progressistes woke » qui l'ont installée dans sa position sans qu'elle en ait les compétences portent une lourde responsabilité dans cette affaire.

Le président de Yale n'a jamais été inquiété, lui, non qu'il soit un homme blanc, mais parce que dans son établissement les étudiants ont continué à étudier et n'ont pas transformé leur campus en un vaste forum de propagande pro-Hamas.

J'entends : il y a sur le campus de la très richement dotée Yale plus de professeurs et d'employés administratifs que d'étudiants, donc les risques de « débordements » sont plus limités qu'ailleurs.

Quant à Mme Gay, elle s'est expliquée  il y a quelques jours dans un bref papier du gauchiste New York Times. Elle a plaidé « l'erreur » et tenu des propos enfin clairs et nets sur sa condamnation du Hamas ; quant à ses plagiats, elle les a niés. Quelques manques mineurs dans la citation de ses sources. Une paille.

Trop peu, trop tard? est-ce parce que c'est une femme noire qu'elle est si empotée ? Ou bien elle nous prend pour des caves ?

Je ne me prononce pas, mais une chose est certaine : il n'y a aucun préjugé de sexe ou de race dans cette affaire. Aucun.

Sur ce, bonne année, follohoueurs, follohoueuses - et surtout la santé !

 


À CHACUN SES MAÎTRES

Pour éclairer son choix de l'insérer en son Dictionnaire, M. Beig nous informe que M. Matzneff fit partie de ses « maîtres » en littérature. Je le lui laisse volontiers.

M'étant toujours tenu à bonne distance (physique et littéraire) de cet exécrable personnage, je ne fais pas partie de ceux qui, de gauche à droite, ont attendu le beau et terrible Consentement de Vanessa Springora pour blacklister celui qu'hier encore, à la suite de Cioran, d'Ormesson et  Sollers, ils couronnaient des lauriers entremêlés de la transgressivité sulfureuse et du grantécrivanisme. « Certes, nous disait-on, ce n'est pas un professeur de vertu, mais quel style ! » Comme eût dit Zazie : le style Matzneff, mon cul !

Dans la grande filière littéraire pédocriminelle française, je vois du style à Montherlant, je vois du style (et plus) à Gide, je vois du style à Jean Genet, à Tournier, mais le style de Matzneff, j'ai tenté d'y goûter en me pinçant le nez, mais please, chaque phrase est ampoulée jusqu'à l'amphigouri, l'ensemble confus, prétentieux, ennuyeux - et je ne parle des journaux où il étalait avec  une complaisante vulgarité les pitoyables détails de son tourisme sexuel !  bref, le style Matzneff, je le laisse à M. Beig, M. Houell et autres.

Après les « grands classiques » jamais morts en mon coeur, mes maîtres français en littérature étaient de jeunes morts encore palpitants de vie - Nizan, Nimier, Camus - et quelques vieux toujours jeunes - Giono, Aragon malgré tout, Gary via Ajar, Gracq of course (moins aujourd'hui), Duras bien sûr (moins aujourd'hui), Beauvoir et Sartre (Les Mots)un peu, Kessel, Cohen Belle du seigneur de moins en moins[1], (ce qui précède, de Solal au Livre de ma mère, de plus en plus), Blondin encore et toujours (tout). J'aimais Vian, comment ne pas ? Mais plus encore Queneau? Delteil et Hardellet aussi, discrets enchanteurs de jardins secrets - et naturellement Modiano, jeune géant timide et magnifique dont une dizaine d'années et quelques chefs-d'oeuvre me séparent - une paille ?.

Références
Je ne ferai pas l'injure à mes chers follohoueurzéfollohoueuses de leur donner mes conseils sur Giono, Vian et Queneau, Nimier et Blondin ou Gary/Ajar - vous ne m'avez pas attendu. Voici quelques recommandations de Noël sur des auteurs à la notoriété moins établie :
    Pour Hardellet Le Seuil du jardin et Lourdes, lentes, son texte érotico-poétique censuré à l'époque (« L'Imaginaire »Gallimard) ;
    Pour Delteil les ?uvres complètes (Grasset) ou, histoire de s'initier, sa Jeanne d'Arc (« Les Cahiers rouges » Grasset)

À part, et réédités dans « L'Imaginaire »,deux auteurs dont je n'ai lu qu'un livre qui m'a ébloui :
Les Vanilliers, de Georges Limbour ;
La Bâtarde, de Violette Leduc.

Et puis comment ai-je pu ne pas citer plus haut, anges plus que maîtres, les noms de Cendrars et Supervielle, poètes venus à coups d'ailes d'un lointain ailleurs, comme les Mauriciens Malcolm de Chazal et Loÿs Masson ?

Pour les retrouver tous (plus quelques autres), n'oubliez pas ma folie Au commencement (480 pages, 30 euros seulement).



[1] Ma fidèle Malcampo m'avoue n'avoir jamais dépassé le premier tiers.


LE BÈGUE ET M. BEIG

Dans l'effrayante masse de la production de fiction en langue française, M. Beigbeder a bien le droit de choisir les écrivains qu'il aime et d'ignorer ceux qu'il n'aime pas, aime moins ou n'a pas lus. Pas la peine de gâcher du papier dans un Dictionnaire amoureux pour dézinguer - ce qu'il fait très bien par ailleurs.

Il a tout de même de drôles de façons de parler de ceux qu'il dit aimer : je viens de lire sa fiche Modiano, un de ses deux écrivains français favoris avec Houellebecq (Aille bègue to dizagri), a-t-il déclaré par ailleurs.

Pour quelqu'un qui a beaucoup bossé pour cet ouvrage, ce que je veux bien croire, je le trouve un peu pressé et inattentif au sujet du grand Patrick (je ne parle pas seulement de ses presque deux mètres). Ayant entrepris la lecture ou relecture intégrale des oeuvres dudit, je me trouve en désaccord total avec à peu près tout ce que M. Beig en écrit. « Le dernier Modiano ? toujours pareil. » Que nenni, jeune homme ! c'est toujours lui, mais il ne se répète pas, ne se copie pas. Et il n'a rien, j'insiste, rien à voir avec l'inintéressant Jean d'Ormesson auquel M. Beig ose le comparer.

Il n'y a qu'un point sur lequel je veux bien suivre M. Beig : le premier roman de Modiano, La Place de l'Étoile (1968), que je viens de relire, est d'une tonalité surprenante, d'un humour corrosif qui n'est pas forcément la marque évidente de ses romans ultérieurs. Ce Schlemilovitch démoli par les critiques Rabatête (il redevient Rebatet plus tard) et Bardamu est le premier héros-narrateur de PMod, il est trop jeune encore pour avoir découvert la nostalgie qui marquera le ton de Bosmans ou Pedro McEvoy, ses  avatars. Dans ses fantaisies délirantes de juif antisémite, il y a du Roth ou du Bellow, dans l'écriture du jeune inconscient PMod une allégresse de hussard solitaire.

M. Beig fait de Rue des Boutiques obscures (PMod opus 6)le point tournant romanesque du Grand, qui aurait avec ce livre trouvé ses « ingrédients » : malaise de l'Occupation et jet-set  interlope. Pour synthétiser son argument, depuis ces Boutiques, Modiano serait devenu une sorte de grand bègue de la littérature française.

Le mot « ingrédient » suppose chez l'écrivain visé l'usage conscient d'une sorte de formule chimique qu'il reproduit de livre en livre. Personne ne niera que les énigmes enfouies dans le passé des personnages de PMod trouvent souvent leurs sources dans les années 1930 ou les « années noires » de l'Occupation ; et puis, jet-set ou pas, y traînent bon nombre de voyous petits et grands ; on y change de nom et de passeport comme de chemise, aux anciennes adresses on ne connaît plus les locataires d'antan, les numéros de téléphone sonnent dans le vide ou sur le « réseau » où des voix venues du passé s'appellent. Souvent les personnages, narrateur compris, cherchent parce qu'ils sont amnésiques ou que leurs souvenirs se sont égarés en chemin ; dans l'enquête qui constitue souvent la trame des romans de PMod, on croise des fantômes, des êtres fuyants qui eux non plus ne se souviennent pas. Je ne sais pas ce qu'il en est pour M. Beig, mais il me semble que cette démarche est proche de celle à laquelle nous sommes tous amenés à un moment ou un autre de notre vie. Nous feuilletons de vieux albums peuplés d'ombres sur lesquelles nous ne pouvons pas mettre un nom - plus un vivant autour de nous pour nous aider à l'identification. Nous feuilletons de vieux cahiers, de vieux carnets à la recherche d'indices. Images floues, écritures illisibles, traces, oui, mais presque effacées. PMod est loin d'être un vieux nostalgique incapable de s'arracher à l'Occup' ou un cheval de retour labourant toujours la même terre. Il touche à l'expérience commune, à l'universel de toute vie humaine en quête des vieilles matières qui s'agitent en elle, des vieilles âmes qui l'entourent, l'accompagnent, la gouvernent secrètement.

Dans sa hâte de bien châtier celui qu'il dit aimer, M. Beig oublie un détail essentiel : c'est la poésie profonde qui émane de presque chaque phrase de PMod, sa musicalité naturelle. Prenez le dernier paragraphe de Rue des Boutiques obscures : « Une petite fille rentre de la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure pour rien, parce qu'elle aurait voulu continuer de jouer. Elle s'éloigne. Elle a déjà tourné le coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d'enfant ? »

M. Beig, arbitre des beautés du style, nous accordera-t-il son indulgence ? J'ai beau lire et relire cette phrase, à la manière d'un visage ou d'un paysage mille fois vus, elle conserve son mystère - et quand je crois la comprendre j'ai envie de pleurer.

 

Deux ou trois références

Hors La Place de l'Étoile (PMod opus1), Rue des Boutiques obscures (PMod opus 7),je rejoins l'avis de M. Beig sur au moins deux admirables livres : Dora Bruder (PMod opus 18) et Un pedigree (PMod opus 22). J'y ajoute Emmanuel Berl. Interrogatoire (PMod opus 5), qui vaut également par le merveilleux petit texte de Berl annexé, Il fait beau, allons au cimetière.

Je ne peux pas plus recommander le dictionnaire de M. Beig que tenter d'en dissuader mes chers follohoueurzéfollohoueuses. Ma lecture s'est arrêtée à sa page Modiano, qui ne m'encourage guère à poursuivre. Pour ceux qui iront plus loin, il y aura des agacés,  des ,intéressés, des amusés - et l'on peut compter sur le club d'admiration mutuelle formé par M. Beig avec quelques autres pour  saluer l'audace, voire crier au génie.


BOUGRE, COMME TU NOUS MANQUES

Il était le « meilleur des Bougres » et si sa chaleur humaine, sa simplicité, son humour manquent à sa famille et à ses amis intimes, sa voix d'intellectuel exigeant et modeste, dont la vaste culture ne servait ni une idéologie ni un besoin de vaine gloire manque à ceux qui ne l'ont connu que par ses livres et ses (rares) interventions médiatiques. Il n'allait jamais jeter de « petites phrases » sur les plateaux des chaînes info ; s'appuyant sur la vérité des faits autant qu'on peut les connaître, il commençait par écouter et n'aimait pas s'imposer en gueulant ou en parlant plus fort que les autres ; loin des points de vue définitifs et des certitudes méprisantes, cet historien des idées recherchait la mise en perspective et la nuance. Par ces temps troublés, ces vertus se perdent et quelque six ans après sa mort, Tzvetan Todorov nous manque plus que jamais. Follohoueurs, follohoueuses, lisez ses livres !

 

Une sélection personnelle

La Littérature en péril est un livre d'amour plus cher à mon coeur que les essais d'analyse littéraire structurale de ses débuts - ceux qui l'ont mis au programme des universités du monde entier.

Devoirs et délices, une vie de passeur. Entretiens avec Catherine Portevin : pour une fois, il a bien voulu parler de lui, retracer les principales étapes de son itinéraire personnel et intellectuel. Tout au long de ces conversations libres, on entend sa voix de « paysan du Danube ».

Mémoires du mal, tentation du bien : je l'ai rencontré à l'occasion de la publication de son grand essai sur les totalitarismes du xxe siècle.

La Conquête de l'Amérique était le seul livre de Todorov que connaissait mon ami Bertrand Houette, partenaire d'écriture avec Jean-Daniel Baltassat de notre splendide saga Incas (promo gratuite : trois volumes chez XO Éditions, réédition chez Pocket) : autant que je me souvienne, c'est le premier de ses nombreux livres où il explore ce que Levinas appelait « l'humanisme de l'autre homme ».

Face à l'extrême, inspiré par les récits de la vie dans les camps totalitaires, est un récit hanté doublé d'une interrogation morale.

Les Aventuriers de l'absolu et Le Triomphe de l'artiste, deux livres où j'ai eu le bonheur de l'accompagner, sont autant des récits de vie que des essais d'analyse.

Les Abus de la mémoire est un tout petit livre magnifique qu'à ma connaissance on ne trouve plus que d'occasion.

Lire et vivre est le recueil d'articles, préfaces et conférences à la mise au point duquel il travaillait au cours des derniers mois de sa vie. Nous avons pu en préparer l'édition avec ses enfants Léa et Sacha et l'amical soutien de son ami André Comte-Sponville qui a bien voulu le préfacer. C'est peut-être dans ces courts textes qu'on perçoit le mieux la sensibilité particulière du Bougre et l'infinie variété de ses centres d'intérêt.


MODIANO, LA DANSE DES OMBRES

Depuis plus de cinquante ans qu'il a publié son premier roman, Patrick Modiano a réussi ce miracle de rester le même sans jamais se répéter. Là où de réputés auteurs n'ayant pas toujours l'excuse d'être des vieillards couverts d'honneurs s'étalent, bavardent, semblent n'avoir jamais assez de pages pour exhiber leur génie, il est de plus en plus concis juste dans chaque détail, chaque phrase. Plus que jamais l'évocation de ses fantômes est au centre de son oeuvre et cette exploration personnelle réveille la nôtre de façon parfois fulgurante.

Il m'a fallu une semaine complète pour lire les quatre-vingt-seize pages de La Danseuse car je m'interrompais sans cesse pour en noter des passages : la beauté de ce petit récit me subjuguait, la soudaine brisure dans une phrase au moment où elle pourrait s'assoupir dans la somnolence d'un balancement élégant, un changement de temps qui génère plus d'incertitude, les oscillations imprévisibles entre un narrateur omniscient et un personnage narrateur qui voudrait tout « mettre au net » mais n'y parvient jamais.

À bientôt quatre-vingts ans (dans deux ans, si j'en crois mon ami Ouiqui), le grand Patrick n'a rien perdu de ses pouvoirs d'enchanteur. Et puis ce qu'il traque sur la mince crête entre rêve et réalité, ce ne sont pas seulement les fantômes rôdant à la lisière de sa vie, ce sont ceux qui hantent les nôtres.

Follohoueurs, follohoueuses de mon coeur,  ne tardez pas à vous faire ce plaisir de le suivre dans la brume lumineuse des rues de Paris et jusqu'à Saint-Leu-la-Forêt via la gare du Nord à la recherche des ombres incertaines de la danseuse, de Boris Kniaseff, Marpressa Dawn, Hovine, Georges Starass et Olaf Barou.

Référence

La Danseuse, 112 pages dont 96 de texte, Gallimard, 2023, 16 euros.

Pour ceux qui en auraient raté, les autres livres de Modiano sont réédités en collection de poche, chez Folio-Gallimard.


REMÈDES POUR DES TEMPS TROUBLÉS

On voudrait, follohoueurs, follohoueuses, se réveiller un matin pour apprendre que Poutine s'est retiré d'Ukraine et de Russie et qu'à l'issue d'un accord multipartite, plutôt que d'être jugé pour crimes de guerre, il finit ses jours dans un monastère du Tibet qu'entre-temps la Chine a évacué, en même temps qu'elle a cessé de menacer Taïwan et de massacrer ses Ouïghours.

On voudrait se réveiller et entendre que les Israéliens et les Palestiniens, épuisés de guerre, se sont convertis massivement au bouddhisme.

On voudrait entendre que la Terre a cessé de se réchauffer, les migrants de se noyer, les terroristes de terroriser, les riches d'exploiter, les virus de viraliser, les incendiaires d'incendier, les violeurs de violer, les pollueurs de polluer, les délinquants de délinquer, Trump de trumper, Le Pen de lepéniser et Mélenchon de mélenchoniser?

On voudrait, on voudrait? mais en attendant chaque fois qu'on allume la télé ou la radio, chaque fois qu'on ouvre un journal, on n'arrive pas à s'échapper et on se souvient de l'excellent Stephan Eicher nous rappelant dans Déjeuner en paix « les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent ».

Alors ? Alors ? Alors j'y peux rien, moi, à part trier mes déchets et consoler mes amis juifs ou arabes qui sont tristes et inquiets. J'peux pas convoquer le Conseil de sécurité des Nations unies, le Conseil de l'Europe, qui d'ailleurs ne m'ont pas attendu, mais y peuvent pas grand-chose eux-mêmes.

Alors ? Je peux faire de mon mieux pour ne pas me plaindre de mes (petits) malheurs, ne pas faire payer aux autres mes (légères) frustrations, ne pas ajouter quelques gouttes d'amertume et de haine aux torrents de bile qui se déversent déjà de partout? Et?

Et quoi d'autre ?

Et je peux regarder les vieux films du merveilleux Billy Wilder, juif autrichien émigré à Berlin puis à Paris avant de devenir un des rois de Hollywood. Il me rappelle qu'on peut regarder avec lucidité un monde terrible et conserver une part de joie.

Et je peux aller au cinéma ou au théâtre un soir pour rire ou pleurer, au musée ou au concert pour me baigner de beauté?

Et je peux extraire de la pile un des livres qui m'attendent depuis trop longtemps.

Au bout du compte rien de tout ça n'est le remède qui sauvera le monde, mais ça m'aidera à vivre, moi, et à diffuser quelques ondes heureuses.


ANOMALIE LABYRINTHIQUE

Après quelques chutes, la médecine m'a enjoint de faire scanner de mon cerveau à la recherche d'une possible anomalie du signal labyrinthique. Résultat : y en a pas. J'ai pas perdu mon temps vu que la docteure qui m'a communiqué la nouvelle (j'avais attendu hachement longtemps donc j'me disais y a p'tê't un truc grââââve qu'ils osent pas me dire) est auteure elle-même - et pas de traités neurologiques, mais de romans - dont un sur le tango argentin, un sujet auquel Mrs A. et moi-même sommes sensibles pour des raisons que je ne détaille pas - more onne zis leïteure.

Je me suis quand même interrogé sur cette histoire d'anomalie labyrinthique : est-ce que sans nous prendre pour Borges (Buenos Aires, tango, labyrinthe, tu follohoues ? tout est lié), nous ne sommes pas, nous autz'écrivainszévaines, tous perclus d'anomalies labyrinthiques - et définitivement inopérables, incurables, intraitables ?

P.S.

Vu que j'ai pris le temps de faire assez court, j'en profite pour remercier encore du bottome offe maï arte mes deux anges correctrices, sans lesquelles je sloguerais dans un océan de fôtes : Marie-Odile Mauchamp, alias Malcampo, et Emmanuelle Hardouin, qui  sans se lasser relisent chacun de ces textes, les corrigent et partagent avec moi  interrogations  et suggestions. À toutes les deux un big kyou et muchas gracias !


CONFUSION DES HAINES

« Sale nègre », « putain de pédé de nègre enjuivé » furent  quelques-unes des injures adressées au footballeur Kylian Mbappé après un penalty raté contre la Suisse. Si l'un de ces poètes (coup de bol, un Arabe !) a finalement été identifié et condamné, beaucoup de ceux qui ont relayé ces amabilités sur les réseaux ou sous forme de graffitis dans le métro sont demeurés anonymes. En sera-t-il de même pour les jeunes gens qui ont menacé une jeune transgenre visiblement pas leur genre ? « On va t'égorger, on va te faire une Hitler, suicide-toi, sale pédé, travelo. »

Au moins ses parents n'ont-ils pas, comme ceux d'un jeune homme harcelé qui s'était suicidé, reçu une lettre du rectorat les accusant d'exagérer et d'accuser injustement l'établissement d'inaction. Qu'est-ce que tu veux, ton gosse se suicide, s'il n'était pas prêt à se faire racketter et traiter de sale petit pédé, c'est que ton éducation était insuffisante, tu n'as à t'en prendre qu'à toi-même plutôt que d'accuser les autres.

Pas la première fois, hélas, que nous pouvons noter la confusion des haines homophobes, antisémites, racistes dans un répugnant magma dont il est impossible de sous-estimer le danger, car si les mots de haine ne débouchent pas toujours sur des actes de haine, ils en sont le terreau et les engendrent trop souvent, chez ceux qui les ont prononcés ou ceux qui les ont écoutés. Je sais bien que je n'y peux rien - ni d'ailleurs aucune loi puisque celle-ci existe déjà - mais entre nous, follohoueurs, follohoueuses, ça me peine. En plus faut que je m'y fasse, car, Frankenstein modernes que nous sommes, nous avons entre autres « créatures » inventé les rézosocios où ce poison prolifère et nous observons leurs ravages en nous en désolant, impuissants.

Quoique?

Incapables, selon la remarque ancienne (d'Albert Cohen, je crois) de pratiquer l'impossible et cruelle injonction christique de nous « aimer les uns les autres », nous pouvons toujours aimer mieux ceux que nous aimons, mais pour les autres tâcher de ne point les haïr.

P.S. vive le pape François ! Son Dieu m'a abandonné depuis longtemps, mais son engagement pour les migrants ce n'est pas rien - et puis je sens qu'il est pour l'O.M. même s'il n'ose pas le dire clairement : messe au stade  Vélodrome, visite à la Bonne Mère, j'espère qu'il a béni quelques-uns de nos ballons d'entraînement.


BARBENHEIMER

Comment voir comme de simples films, ceux que tout le monde a vus et qui dont devenus des phénomènes politiques, sociologiques dont l'impact ne se mesure plus en termes de nombres d'entrées, de chiffres du box-office ou d'étoiles dans Télérama ?

On peut être tenté de refuser de faire comme les autres. J'avais un ami si rebelle au succès populaire qu'il ne voyait jamais aucun film à la mode, se réservant pour les films coréens ou hongrois que personne ne connaissait ; de même, il ne lisait jamais un titre des meilleures ventes ou un ouvrage ayant obtenu le prix Goncourt ou le Nobel, sauf à la rigueur s'il s'agissait d'un obscur auteur ouïgour à la notoriété n'ayant jamais franchi les frontières de l'Ouïgourie.

J'ai des tendances comparables, il me faut l'avouer, et Mrs. A. doit parfois user de stratagèmes pour m'entraîner au ciné, voir le film dont on parle. Je me laisse donc faireà condition qu'il ne s'agisse pas d'une comédie romantique, genre que j'exècre en sa totalité depuis les disparitions de Capra, Lubitsch, René Clair et Billy Wilder - le plus souvent, malgré ma mauvaise foi, je suis contraint de concéder que franchement c'est pas si mal, bien, peut-être même très bien.

Oppenheimer, j'avais envie de le voir. J'ai vu presque tous les films de Christopher Nolan depuis Memento ; à part Interstellar où je me suis gravement fait tartir, j'ai apprécié le spectacle à chaque fois. Idem pour Oppenheimer, dont les quelque trois heures sont passées dans un état d'éveil intellectuel et visuel si constant que j'en ai réussi à oublier ceux de nos voisins qui se gavaient de pop-corn et de litres de Coke. Y en a qui trouvent que ça parle trop - moi ça m'a pas gêné. Y en a qui trouvent que Bob O. c'est rien qu'un gros macho mais moi chais pas, paraît que dans le livre biographique à l'origine du film, c'est bien pire. Et puis c'est hachement beau, même si c'est limite de dire que des images retravaillées des bombardements de Hiroshima et Nagasaki, c'est beau. Et puis c'est moralement ambigu, comme Oppenheimer lui-même, pas très net, ce qui est bien rare et plaisant pour un film hollywoodien. Et puis c'est hachement bien joué par tout le monde, depuis Cillian Murphy (j'avoue, j'connaissions point) à Emily Blunt en passant par Matt Damon et le toujours gigantissime Robert Downey Jr.

Et puis c'est gros son, grosse image donc franchement, tu vas pas regarder ça sur ton téléphone, tu bouges ton cul et tu vas en salle.

Je ne peux pas en dire autant pour Barbie, où j'étais attiré non par des souvenirs d'enfance (me souviens pas avoir eu de Ken, à la différence de mon pote Michel, à qui une amie de sa mère en a offert un quand il avait huit ou dix ans - près d'un demi-siècle plus tard il continue à se demande pourquoi. A-t-on offert des Barbie à ma soeur ? Possible, probable, mais je n'en ai aucun souvenir) mais par un triple goût pour les premiers films de Greta Gerwig (son remake des Quatre Filles du docteur March, je m'y étais rendu en traînant un peu les pieds, mais c'était bien, peut-être même très bien), le génie de l'acteur Will Ferrell et la présence dans la bande musicale de Closer to Fine, le tube des Indigo Girls, ce duo de folkeuses dont j'avais acheté le 33 tours au siècle dernier.

 

À part ça, le film ?
Rien à dire contre Margot Robbie qui est comme toujours épatante, ni contre Ryan Gosling, très bien gaulé comme mec et qui a le sens de l'autodérision pour jouer un Kensi grotesque qu'il en devient sympathique : il y a quelques bons gags qui arrachent un vague sourire, les décors sont marrants et c'est plutôt mignon et con de voir les groupes (familles, copines) qui débarquent au cinoche habillés en rose de la tête aux pieds. Paraît même que certains, qui d'habitude regardent des films sur leur téléphone, sont si heureux d'être dans une salle qu'ils viennent faire des selfies devant l'écran.

À part ça, le film ?
Il fait un tabac en Chine et en Arabie saoudite, il est interdit en Algérie pour sa promotion déguisée de l'homosexualité (Ken), il est déjà un des films records du box-office mondial, derrière les Avatar, le Titanique, les Jurassiques choses, les Indiana choses, un Starre Ouarre, les Avengères et un des Spiderrremanne, mais quand même?

 

À part ça, le film ?
Paraît qu'il est féministe. Moi chais pas, chuis mal placé pour juger de ce quoi est féministe ou pas. Ça m'a plutôt semblé du féminisme « made in Mattel », assez peu audacieux et qui fait vendre plus de poupées que d'essais signés Beauvoir, Despentes, Sontag ou Greer.

 

À part ça, le film ?
Deux heures seulement (même pas : 1 h 55), beaucoup de pop-corn, beaucoup de Coke, du rose plein l'écran?

À part ça, le film ?


Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.