Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


BREF ÉLOGE DES LIVRES TROP LONGS

Ayant consacré mon été 2018 à la lecture des Voyages de Gulliver et mon hiver à celle de Frankenstein, mon été 2019 s'est lancé avec le Nautilus du capitaine Nemo, au cours de ses Vingt mille lieues sous les mers.

Que c'est long ! Que c'est bon !

Il y a bien des étés, ma passion de la lecture s'est forgée dans les longueurs de Jules Verne, celles de Dumas, des insupportables attentes qui rythment Robinson Crusoé, Ivanhoé, Moby Dick ; tant de chefs-d'oeuvre de la littérature mondiale, du Quichotte à Proust en passant par Tolstoï.

Un des effets de la crétinisation mise en oeuvre par Google et autres Netflix est de nous rendre inaccessibles les délices de ce genre de lectures où la soumission volontaire au temps d'un autre nous réapprend à nous laisser glisser dans la texture profonde du nôtre. Là où le capitalisme moderne crie : « vite ! vite ! plus vite ! », voici notre temps retrouvé : lent, interminable parfois (ah ! les pages de classification des poissons ou des coraux, ah ! les détails de la chasse aux perles), rapide quand l'action s'enclenche ou que les passions s'attisent et nous font battre le coeur - il est comme le temps de nos vies mêmes qui tour à tour se traînent, ensablées, et filent sous nos pas à une allure où nous perdons le souffle.

Alors cet été, profitez des heures rendues à la rêverie, à la sieste en toutes ses versions, aux joies du corps en leurs diverses formes, mais aussi n'hésitez pas à vous immerger dans un de ces gros livres, un de ces livres trop longs qui distillent leurs enchantements bien au-delà des saisons.


SEPT ANS DE REFLEXION

Il y a sept ans jour pour jour, je me suis retrouvé aux urgences neurologiques de l'hôpital Lariboisière, victime d'un AVC massif. Sept ans plus tard, même si c'est à un doigt, j'écris ces lignes, donc je suis.

 Comme je l'ai exprimé dans « Partie gratuite », j'en ressens de la reconnaissance pour tous ceux dont c'était le métier de m'aider (pompiers, brancardiers, médecins et tous soignants) et qui ont réussi leur coup - pour ma famille et mes amis, qui ont uni leurs forces pour me garder avec eux.

Qu'ai-je appris  de l'expérience ? Ai-je aperçu une lueur divine, ai-je été touché de l'aile de la sagesse et baigné-je aujourd'hui dans la zénitude de ceux que rien des fracas du monde ne peut perturber ?

No, no, no !

L'événement n'a pourtant pas été sans conséquence : en dehors des quelques livres que ces années supplémentaires m'ont donné l'occasion d'écrire, je dois bien reconnaître une évolution : j'apprécie toujours à sa valeur «  ce qui compte » (l'amour, l'amitié) mais j'ai découvert que « ce qui ne compte pas vraiment » (le quotidien, la familiarité superficielle d'un voisin, l'étrangeté d'un visage croisé dans la rue ou le métro) faisait aussi partie de l'élan créatif et donnait du prix à la vie - cette misérable vie terrestre. « On n'est pas sur terre pour être heureux », me dit souvent un ami cher. A quoi je réponds plus volontiers qu'avant : «  Ni pour être malheureux. »

Profitez de la chaleur : l'hiver approche !


PARFOIS LA TRISTESSE ET LA RAGE

Dans la plupart des cas, c'est Tchekhov qui a raison et il faut pour écrire développer en soi une capacité d'indifférence pour nous tenir à distance des émotions brutes qui, exprimées littéralement, ne produisent qu'une littérature de la confusion.

Quoique...[1]

Dans La Suspension, Géraldine Collet raconte l'histoire d'une jeune femme, petite fille du déporté 21055 à Buchenwald, qui prend le train pour se rendre rue Gaston Gallimard dans l'espoir de recueillir du PDG de la célèbre maison, des explications sur la réédition projetée des pamphlets antisémites de Céline.

La mise en parallèle des fragments du récit d'un grand-père plutôt taiseux avec la part d'ombre du passé de la prestigieuse maison où j'ai publié la plupart de mes livres serre les tripes et le coeur. On y découvre (ou redécouvre) que le fondateur de la collection la Pléiade était juif et que, sa petite maison ayant été rachetée par GG, il a été écarté de sa direction pour complaire aux nazis au profit de Drieu la Rochelle, à qui le suicide a sans doute évité le peloton d'exécution, e dont les oeuvres ont aujourd'hui l'honneur de la collection en reliures cuir dorées à l'or fin. Récit et enquête, ce petit livre nous entraîne dans les méandres nauséabonds d'un passé qui, décidément, ne passe pas. Plongeant dans les solides traditions de l'antisémitisme français, ayant connu ses heures les plus noires sous l'occupation allemande, il trouve ses prolongements contemporains bien au-delà du cercle de quelques douteux intellectuels pratiquant l'entrisme cynisme dans les médias et l'édition, mais aussi au coeur de la montante extrême droite européenne, et jusqu'au radical-islamisme chicos ripoliné à la Tariq Ramadan.

Dans la production de la modeste et courageuse maison Rue de l' Échiquier, vous pouvez courir chez votre libraire et investir 10 euros, et même plusieurs fois 10 euros, pour l'acquisition de ces 64 pages atroces où Mlle (ou Mme) Collet démontre avec force que la tristesse et la rage peuvent parfois générer des oeuvres poignantes, salutaires, nécessaires.

Référence : La Suspension, de Géraldine Collet, éditions de l'Échiquier, 64  pages, 10 euros.



[1] Ceci en hommage au merveilleux Guy Leverve, gone but not forgotten comme on  dit en patois grenoblois


Borislav à Notre Dame

Borislav à Notre Dame

Le soir de l'incendie de Notre Dame, j'ai  vite éteint la télé qui ne diffusait pas mon programme préféré (Canteloup, je l'avoue sans honte) pour nous passer en boucle les images de l'effondrement de la flèche accompagnées des visages défaits de « personnalités » en larmes qui n'avaient pas de mots ou d'anonymes hébétés qui n'avaient rien à dire. Par bonheur, Trump s'était soustrait à son ardente obligation (la paix dans le monde par la construction de murs) et il était intervenu avec son habituelle hauteur de vue pour, nous dire qu'il fallait agir vite, ce qui nous avait échappé. Ensuite viendraient les curés, les « experts », les pompiers héroïques. Le business télévisuel me privait de l'intimité de mon chagrin à moi, m'empêchait d'évoquer les heures passées à arpenter les ruelles autour de Notre Dame lorsque je cherchais à y évoquer les présences d'Héloïse et d'Abélard, dans cette île de la Cité, où ne se dressait pas encore la silhouette familière.

Je pensais aussi à Borislav, mon cousin bulgare.
Lorsqu'en famille nous avions rendu visite à ma grand-mère à Sofia, Borislav était celui qui m'aidait à communiquer avec ma cousine, dont le français était aussi faible que mon bulgare. Borislav parlait notre langue parfaitement , comme le russe et l'allemand. Quelques mois plus tard il était venu en visite à Paris et avait résidé chez nous.

« Qu'est-ce que tu as envie de faire ? » avais-je demandé le premier soir - et sa réponse avait fusé : « visiter Notre Dame. »

Le lendemain matin nous nous y étions rendus à pied ( Bagatelle - Pont de Neuilly- Notre Dame, c'est quand même une tirée) et à mon grand embarras, c'est lui qui m'avait fait visiter la cathédrale. Il en connaissait chaque recoin parfaitement et il y avait dans ses explications le mélange entre la précision du guide qui connaît son affaire et la conviction passionnée d'un amoureux. Il était l'illustration incarnée de la phrase de Confucius : « celui qui sait une chose ne vaut pas celui qui l'aime ; celui qui aime une chose ne vaut pas celui qui en fait sa joie. »

Lorsque l'agacement vous prendra, comme il me prend aussi face à ces milliardaires qui donnent des millions pour reconstruire la cathédrale, comme nous donnons de la mie aux pigeons, vous penserez peut-être à Borislav ou à l'un de ceux pour qui, comme lui,  - au-delà des bombardements médiatiques coupées d'écrans publicitaires - ont ressenti intimement qu'un bout de leur âme à eux s'échappait en fumée dans le ciel de Paris l'autre soir.

Ps. Référence : Entretiens de Confucius, traduits par Pierre Ryckmans


A LA COUR DU PRINCE MALCOLM

Le nom de Malcolm de Chazal m’est familier depuis l’adolescence : mon père le mentionnait souvent, associé à celui de l’autre grand poète mauricien, Loÿs Masson. Dans une maison pourtant pleine de livres, on ne trouvait  pas leurs écrits sur les étagères. Il m’en est resté une musique à la noblesse mystérieuse.

En découvrant grâce à mon ami Denis Cellier, marin, karateka et « charlopathe » (le terme est de lui sinon je ne me permettrais pas) la véritable œuvre de Malcolm, je plonge en pleine lumière, c’est-à- dire en plein mystère.

André Breton et Jean Paulhan saluèrent « Sens Plastique » dès 1947. Le manuscrit en avait été expédié par la poste par un obscur ingénieur ayant développé des tendances mystiques sur son île lointaine. Découvrant peu à peu son œuvre, je ne cesse de m’éblouir. Sa poésie capte les choses et les êtres en leur matière même ; elle est parcourue d’un souffle divin – à condition de se souvenir que Chazal ne nomme ce Dieu nulle part – et moins encore ne lui accole une Eglise. A la différence de Sartre, à qui cet  anonyme adressa une lettre stupéfiante de hardiesse, il n’est le père d’aucun système ou antisystème. A la cour du prince Malcolm, on jouit de se tenir en silence pour écouter de merveilleux murmures  et se laisser porter par eux:

« Quand

Passe

Le vent

Les herbes

S’allongent

Pour

Faire

L’amour. » 

« La mer

Enceinte

Par ses vagues

Accouche

Sur

La plage. »

Références : Poèmes et apparadoxes (éditions Léo Scheer) ; Sens plastique et La Vie filtrée (Gallimard, collection l’Imaginaire)

 


ET DIEU, DANS TOUT CA ?

 « Et  Dieu dans tout ça ? » c'était la question, qu'à un moment de sa légendaire émission « Radioscopie », l'animateur Jacques Chancel posait à son invité du jour. C'est du moins ainsi que les anciens (les années 1970, il y avait encore des mammouths sur terre ?) s'en souviennent.

Le chauffeur de taxi écoute la radio et pour une fois ce n'est pas RMC et sa collection de gueulantes tous azimuts, mais France Info. Il est question de la nouvelle arrestation de Carlos Ghosn au Japon. « C'est la punition de Dieu », commente sobrement le chauffeur. Je ne suis pas sûr de ce que Dieu viendrait faire là-dedans? S'étant abstenu (ou planqué) face aux millions de morts des génocides du XXe siècle, il a - à en croire le cardinal Barbarin - déployé la puissance de Sa grâce pour favoriser la prescription de la majorité des milliers de crimes sexuels commis par des prêtres de son Eglise. Pourquoi se pencherait-il soudain sur les milliards de dollars accumulés par les maîtres du capitalisme au XXIe ?

Et si ce Dieu, se saisissant à nouveau de l'arsenal vengeur de l'Ancien Testament, punit M. Ghosn, pourquoi épargne-t-il M. Ender, dirigeant d'Airbus qui vient de quitter cette société avec 38 millions dans les fouilles ? On dira que c'est légalement que ce dernier touche cette somme extravagante, alors que ce serait de façon illicite que M. Ghosn aurait tenté d'arrondir les maigres 13 millions annuels qu'il percevait de la part de Renault et Nissan. Ce vaillant capitaine d'industrie avait, d'après Médiapart, testé les limites de la légalité - sans compter la morale commune et la patience divine - en soumettant, via de subtils montages, les sommes perçues à l'impôt néerlandais, plus tendre que son cousin français. Dieu, selon les vues de mon chauffeur, a dû décider que le dirigeant français avait assez joué avec Son infinie tolérance et a chargé la justice japonaise d'être son bras armé.

M. Ghosn et sa famille tentent -  restons bibliques - de le peindre comme un Job moderne ; ayant fait don de sa personne pour redresser une entreprise moribonde, le voici puni pour sa sagacité et son dévouement pour lesquels il percevait une juste rémunération lui permettant, comme tout un chacun, de préparer l'avenir de ses enfants.

Quoi qu'il en soit des visées divines dans les cas ci-dessus évoqués, force est de constater une fois de plus qu'il y a pour le citoyen moyen non atteint de mélanchonite aigue, quelque chose de répugnant à observer que nos puissants capitalistes s'autorisent sans vergogne les millions par des multiples qui ne nous sont connus que par les tirages d'Euro-millions. Même à supposer d'atroces manoeuvres en coulisse, il est au moins rassurant que les Japonais, pourtant peu suspects de penchants pour le socialisme modèle cubano-vénézuélien, soient plus actifs que les Français contre les bidouillages de ceux qui, ayant déjà tout et au-delà de tout, manoeuvrent en loucedé pour en accumuler un peu plus.

 


LES MOTS INDISPENSABLES

Face aux épreuves ordinaires ou extrêmes de la vie, il en est de l'écrivain comme du simple quidam : les « m'as-tu-vu » de la douleur hurlent à la première égratignure et, prenant le monde à témoin de leurs souffrances, sondent jusqu'au détail leurs plaies avec une jouissance masturbatoire; les professionnels du flegme les considèrent avec une méfiance anglaise qui se traduit par l'ironie, un détachement d'apparence cynique - voire un mépris hautain. Pour les « taiseux »  ils s'enfouissent avec elles - mais quand un mot sort de leurs lèvres sa retenue, la gangue de gêne d'où il est extrait à peine, lui donnent une force inégalable.

La mort accidentelle par noyade de sa soeur ainée Annie - quand elle avait vingt ans et lui quinze - a été l'événement premier de la vie de Jean-Marie Laclavetine, ce qu'il appelle sa « naissance ». Difficile de savoir si ce fils d'un cheminot et d'une infirmière aurait écrit sans cela. Il aurait en tout cas été un écrivain bien différent. Tel qu'il est devenu, hanté au fil des ans par cette mort dont on ne parlait jamais dans sa famille, il est au-delà de l'élégance discrète, de l'humour tendre et caustique qu'on lui connaissait depuis longtemps : son écriture s'est libérée des exigences de pudeur qu'il s'imposait plus ou moins consciemment et il se lance avec hardiesse vers les incertitudes d'une « cartographie » qui est plutôt une enquête d'archéologique sous-marine  : qui était Annie, cette jeune fille quasi inconnue, sa propre soeur ?  Il exprime au fil de cette recherche des émotions qui, ne sombrant jamais dans l'effusion plaintive, n'en sont que plus bouleversantes. Dans sa façon de faire émerger un chagrin enfoui, il conserve une réticence intérieure où son amour fraternel prend une simplicité tragique. Nous ne saurons pas ce qu'il en eût été de la vie d'Annie si elle avait survécu à la vague qui l'a submergée près de la « chambre d'amour » sur la Côte Basque. Mais cette « chambre d'amour » littéraire que son frère lui a édifiée nous la rend avec ses tristesses, ses colères, les attentes d'un grand amour naissant, palpitant d'une vie unique et fragile, dont la vibration nous parvient et nous émeut jusqu'au plus profond. « Les mots ne réparent rien », écrit Laclavetine vers la fin de son récit. Certes - mais à ce degré de justesse, ils deviennent indispensables.

Référence :   Jean-Marie Laclavetine, Une amie de la famille (Gallimard, 190 pages, 18 euros)


MIROIR DIS-MOI

L'écrivain face à ses critiques est un peu comme la méchante reine de Blanche Neige : « Miroir, dis-moi que je  suis la belle ! »

Quand le miroir lui dit ce qu'elle veut entendre, tout va bien. S'il  ose lui dire qu'elle est moche - ou alors pas mal mais tout de même avec des défauts - là, c'est la crise.

Je suis contraint d'avouer que je ne fais pas exception à la règle. J'en reçois un cruel et salutaire rappel grâce à un ami bienveillant qui a pris le soin et le temps de ressortir des archives quelques-uns des articles consacrés à ce que mon père appelait  avec tendresse «  mes petites couillonnades ».

Treize livres en un peu plus de quarante ans, on ne peut pas dire que c'est de la surproduction chronique.

A  parcourir ces documents, je retrouve les mêmes plaisirs et les mêmes colères - ces dernières à peine atténuées par le filtre du temps. Je lis aussi avec intérêt les reproches amicaux adressés à mes deux premiers livres (1977 et 1979, ça ne nous rajeunit pas). Le premier est apprécié par son lecteur qui note que, encouragé par mon éditeur, j'aurais pu raturer quelques passages. Pour le deuxième, un autre lecteur note qu'amoureux de mon style j'ai peut-être oublié de raconter une histoire. Je me souviens que j'étais embarrassé de devoir avouer à une lectrice libanaise que «  le Voyage au Liban » ne traitait en rien de son pays mais d'un personnage  qui n'y part jamais. De cela, j'étais à l'époque assez fier. Je ne me rendais pas compte que l'émotion amoureuse et la passion de la littérature ne suffisaient pas à produire un bon livre. Allons : je n'en ai pas honte aujourd'hui mais je dois simplement vivre avec cette version de moi-même, l'accepter avec tendresse et un peu d'ironie, réservant le critique en moi au manuscrit tout juste achevé - avant publication car après, n'en déplaise à mon cher Bizot, c'est imprimé et  - bien ou mal - c'est ainsi.

En conclusion  cette phrase entendue dans la bouche d'un confrère (je ne sais plus qui). « Maintenant, assez parlé de moi. Vous avez lu mon dernier livre ? »

 


UNE TUERIE EST UNE TUERIE, NOM DE DIEU!

 

A la différence de M Finkielkraut, moins « mécomtenporain » que lui, je ne voue pas systématiquement aux gémonies les expressions que le français moderne incorpore sous l'influence  des argots de banlieues, héritiers de nos vieux argots de métier ou imprégnés des langues de ses nouveaux entrants : que la langue   de Rabelais, de La Fontaine, de Molière se colore aujourd'hui d'arabe, de bambara, de créole, voire de gangsta rap gallicisé, cela n'est ni nouveau, ni choquant : cela témoigne plutôt de sa vigueur, d'une souplesse dont les Anglais s'enorgueillissent.

Toutefois j'ai mes limites.

Il y a quelques années, lorsque j'ai entendu un jeune et sympathique caviste de mon faubourg vanter une de ses bouteilles avec l'exclamation « c'est de la balle ! », j'ai tiqué sans me douter que la métaphore meurtrière hyperbolique n'en était qu'à ses débuts. « C'est de la balle » a été suivi par « c'est de la bombe » qui eût réjoui Ravachol et la bande à Bonnot. On aurait pu s'en tenir là, mais la marche du progrès est inéluctable, en matière langagière comme pour le reste.

Il semble courant aujourd'hui chez l'aimable bourgeois branchouille d'exprimer son appréciation de la qualité d'un plat en s'écriant : « c'est une tuerie ! »

 Je dis « Halte ! »

Outre qu'une tuerie est une tuerie (le Littré donne carnage et massacre comme synonymes et signale comme « exagération » l'exemple  «  N'allez pas là, c'est une tuerie » pour désigner un lieu où, en raison de la foule, il est préférable de ne pas se rendre pour éviter le danger), pendant qu'on y est lorsqu'on touche au suprême de l'exquis, pourquoi ne dirions-nous pas « c'est un génocide », voire « c'est une véritable Shoah !»

Ce qu'on n'accepterait pas par un minium de considération pour les victimes des génocides et de leurs familles, en excepterons-nous les victimes des tueries ordinaires ? Certes, le phénomène est moins courant chez nous qu'aux Etats-Unis, mais est-ce une raison pour tolérer que l'image du crime de masse soit susceptible de nous venir aux lèvres pour désigner la qualité d'une blanquette ou d'un tiramisu ?

Concluons sur le « quoique », cher à mon défunt ami Guy Leverve, rebelle et lettré, qui ne prenait pas à la blague la cérémonie du thé : à y bien réfléchir, si le tiramisu n'exige à ma connaissance aucun meurtre, on ne peut en dire autant de la blanquette, qui naît de l'assassinat d'un veau innocent. Tuerie, non, mais crime, oui, qui m'en a fait passer l'envie, comme de tout ce qui tourne autour de l'agneau, du cochon de lait, du poulet et de toutes les préparations de jeunes animaux; elles me rappellent trop les croisés qui, non contents d'avoir procédé à un massacre  d'infidèles, faisaient bouillir les bébés survivants dans des chaudrons, histoire d'enchaîner harmonieusement les tueries.

 


TROP C'EST TOO MUCH

« Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur, moi j'aime trop Dieu », m'a asséné le sympathique chauffeur de VTC au milieu d'un trajet où il avait, assez vite après la conversation météo, attribué à Dieu (Allah, en l'espèce) la  création du monde et ce qui s'en suivait, ma survie à un AVC comprise, avant de mentionner les célèbres fake news sur les conversions à l'Islam du commandant Cousteau et de l'astronaute Neil Armstrong.

Alors que sa conduite était tout ce qu'il y a de rassurante, ce « trop » m'a fait sursauter.

« Comment », ai-je demandé après avoir confessé que je n'étais pas croyant  « peut-on trop aimer le Dieu auquel on croit ? »

Une inquiétante explication a suivi : ce jeune homme, dont le tableau de bord s'ornait d'une photo d'un petit garçon souriant, mis dans la situation d'Abraham, sacrifierait son Isaac adoré sans hésiter. Je me suis soudain senti crétin de lui avoir rappelé que « trop » en langue française marquait l'excès. Dans ce cas précis c'est réellement aimer « trop » Dieu que de lui sacrifier un enfant. J'ai en vain argumenté que Dieu lui-même, selon la Bible et le Coran, avait retenu la main d'Abraham. Mon jeune prosélyte avait réponse à tout : « c'est une mise à l'épreuve », m'a-t-il envoyé, mettant fin à notre controverse sur l'exégèse du Livre.

Dans les cas courants, hors situations bibliques extrêmes, les adverbes « très » ou « extrêmement » me paraissent plus adaptés que le « trop » pour exprimer un contentement supérieur à la moyenne - voire exceptionnel.

Je concède qu'en l'espèce, le jeune Mokrane exprimait justement sa pensée : aimer son Dieu au point d'être prêt à lui sacrifier une vie humaine - celle qui nous est la plus chère - c'est littéralement l'aimer trop.

Si j'avais besoin d'en être convaincu, cela me conforte dans ma résolution de les observer amicalement, mais de pas trop près, en me tenant à carreau face à ceux que leurs adeptes sont susceptibles d'aimer « trop «  au point de leur sacrifier mes enfants - ou les leurs.

 

Références :

« Oh les  filles oh les filles ! Elles me rendent marteau 

Oh les filles oh les filles !

Moi je les aime trop. » ( Au Bonheur des Dames)

« Humain, trop humain ! » (Frédéric Nietzsche)


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