Antoine Audouard

Blog de Antoine Audouard


A LA COUR DU PRINCE MALCOLM

Le nom de Malcolm de Chazal m’est familier depuis l’adolescence : mon père le mentionnait souvent, associé à celui de l’autre grand poète mauricien, Loÿs Masson. Dans une maison pourtant pleine de livres, on ne trouvait  pas leurs écrits sur les étagères. Il m’en est resté une musique à la noblesse mystérieuse.

En découvrant grâce à mon ami Denis Cellier, marin, karateka et « charlopathe » (le terme est de lui sinon je ne me permettrais pas) la véritable œuvre de Malcolm, je plonge en pleine lumière, c’est-à- dire en plein mystère.

André Breton et Jean Paulhan saluèrent « Sens Plastique » dès 1947. Le manuscrit en avait été expédié par la poste par un obscur ingénieur ayant développé des tendances mystiques sur son île lointaine. Découvrant peu à peu son œuvre, je ne cesse de m’éblouir. Sa poésie capte les choses et les êtres en leur matière même ; elle est parcourue d’un souffle divin – à condition de se souvenir que Chazal ne nomme ce Dieu nulle part – et moins encore ne lui accole une Eglise. A la différence de Sartre, à qui cet  anonyme adressa une lettre stupéfiante de hardiesse, il n’est le père d’aucun système ou antisystème. A la cour du prince Malcolm, on jouit de se tenir en silence pour écouter de merveilleux murmures  et se laisser porter par eux:

« Quand

Passe

Le vent

Les herbes

S’allongent

Pour

Faire

L’amour. » 

« La mer

Enceinte

Par ses vagues

Accouche

Sur

La plage. »

Références : Poèmes et apparadoxes (éditions Léo Scheer) ; Sens plastique et La Vie filtrée (Gallimard, collection l’Imaginaire)

 


ET DIEU, DANS TOUT CA ?

 « Et  Dieu dans tout ça ? » c'était la question, qu'à un moment de sa légendaire émission « Radioscopie », l'animateur Jacques Chancel posait à son invité du jour. C'est du moins ainsi que les anciens (les années 1970, il y avait encore des mammouths sur terre ?) s'en souviennent.

Le chauffeur de taxi écoute la radio et pour une fois ce n'est pas RMC et sa collection de gueulantes tous azimuts, mais France Info. Il est question de la nouvelle arrestation de Carlos Ghosn au Japon. « C'est la punition de Dieu », commente sobrement le chauffeur. Je ne suis pas sûr de ce que Dieu viendrait faire là-dedans? S'étant abstenu (ou planqué) face aux millions de morts des génocides du XXe siècle, il a - à en croire le cardinal Barbarin - déployé la puissance de Sa grâce pour favoriser la prescription de la majorité des milliers de crimes sexuels commis par des prêtres de son Eglise. Pourquoi se pencherait-il soudain sur les milliards de dollars accumulés par les maîtres du capitalisme au XXIe ?

Et si ce Dieu, se saisissant à nouveau de l'arsenal vengeur de l'Ancien Testament, punit M. Ghosn, pourquoi épargne-t-il M. Ender, dirigeant d'Airbus qui vient de quitter cette société avec 38 millions dans les fouilles ? On dira que c'est légalement que ce dernier touche cette somme extravagante, alors que ce serait de façon illicite que M. Ghosn aurait tenté d'arrondir les maigres 13 millions annuels qu'il percevait de la part de Renault et Nissan. Ce vaillant capitaine d'industrie avait, d'après Médiapart, testé les limites de la légalité - sans compter la morale commune et la patience divine - en soumettant, via de subtils montages, les sommes perçues à l'impôt néerlandais, plus tendre que son cousin français. Dieu, selon les vues de mon chauffeur, a dû décider que le dirigeant français avait assez joué avec Son infinie tolérance et a chargé la justice japonaise d'être son bras armé.

M. Ghosn et sa famille tentent -  restons bibliques - de le peindre comme un Job moderne ; ayant fait don de sa personne pour redresser une entreprise moribonde, le voici puni pour sa sagacité et son dévouement pour lesquels il percevait une juste rémunération lui permettant, comme tout un chacun, de préparer l'avenir de ses enfants.

Quoi qu'il en soit des visées divines dans les cas ci-dessus évoqués, force est de constater une fois de plus qu'il y a pour le citoyen moyen non atteint de mélanchonite aigue, quelque chose de répugnant à observer que nos puissants capitalistes s'autorisent sans vergogne les millions par des multiples qui ne nous sont connus que par les tirages d'Euro-millions. Même à supposer d'atroces manoeuvres en coulisse, il est au moins rassurant que les Japonais, pourtant peu suspects de penchants pour le socialisme modèle cubano-vénézuélien, soient plus actifs que les Français contre les bidouillages de ceux qui, ayant déjà tout et au-delà de tout, manoeuvrent en loucedé pour en accumuler un peu plus.

 


LES MOTS INDISPENSABLES

Face aux épreuves ordinaires ou extrêmes de la vie, il en est de l'écrivain comme du simple quidam : les « m'as-tu-vu » de la douleur hurlent à la première égratignure et, prenant le monde à témoin de leurs souffrances, sondent jusqu'au détail leurs plaies avec une jouissance masturbatoire; les professionnels du flegme les considèrent avec une méfiance anglaise qui se traduit par l'ironie, un détachement d'apparence cynique - voire un mépris hautain. Pour les « taiseux »  ils s'enfouissent avec elles - mais quand un mot sort de leurs lèvres sa retenue, la gangue de gêne d'où il est extrait à peine, lui donnent une force inégalable.

La mort accidentelle par noyade de sa soeur ainée Annie - quand elle avait vingt ans et lui quinze - a été l'événement premier de la vie de Jean-Marie Laclavetine, ce qu'il appelle sa « naissance ». Difficile de savoir si ce fils d'un cheminot et d'une infirmière aurait écrit sans cela. Il aurait en tout cas été un écrivain bien différent. Tel qu'il est devenu, hanté au fil des ans par cette mort dont on ne parlait jamais dans sa famille, il est au-delà de l'élégance discrète, de l'humour tendre et caustique qu'on lui connaissait depuis longtemps : son écriture s'est libérée des exigences de pudeur qu'il s'imposait plus ou moins consciemment et il se lance avec hardiesse vers les incertitudes d'une « cartographie » qui est plutôt une enquête d'archéologique sous-marine  : qui était Annie, cette jeune fille quasi inconnue, sa propre soeur ?  Il exprime au fil de cette recherche des émotions qui, ne sombrant jamais dans l'effusion plaintive, n'en sont que plus bouleversantes. Dans sa façon de faire émerger un chagrin enfoui, il conserve une réticence intérieure où son amour fraternel prend une simplicité tragique. Nous ne saurons pas ce qu'il en eût été de la vie d'Annie si elle avait survécu à la vague qui l'a submergée près de la « chambre d'amour » sur la Côte Basque. Mais cette « chambre d'amour » littéraire que son frère lui a édifiée nous la rend avec ses tristesses, ses colères, les attentes d'un grand amour naissant, palpitant d'une vie unique et fragile, dont la vibration nous parvient et nous émeut jusqu'au plus profond. « Les mots ne réparent rien », écrit Laclavetine vers la fin de son récit. Certes - mais à ce degré de justesse, ils deviennent indispensables.

Référence :   Jean-Marie Laclavetine, Une amie de la famille (Gallimard, 190 pages, 18 euros)


MIROIR DIS-MOI

L'écrivain face à ses critiques est un peu comme la méchante reine de Blanche Neige : « Miroir, dis-moi que je  suis la belle ! »

Quand le miroir lui dit ce qu'elle veut entendre, tout va bien. S'il  ose lui dire qu'elle est moche - ou alors pas mal mais tout de même avec des défauts - là, c'est la crise.

Je suis contraint d'avouer que je ne fais pas exception à la règle. J'en reçois un cruel et salutaire rappel grâce à un ami bienveillant qui a pris le soin et le temps de ressortir des archives quelques-uns des articles consacrés à ce que mon père appelait  avec tendresse «  mes petites couillonnades ».

Treize livres en un peu plus de quarante ans, on ne peut pas dire que c'est de la surproduction chronique.

A  parcourir ces documents, je retrouve les mêmes plaisirs et les mêmes colères - ces dernières à peine atténuées par le filtre du temps. Je lis aussi avec intérêt les reproches amicaux adressés à mes deux premiers livres (1977 et 1979, ça ne nous rajeunit pas). Le premier est apprécié par son lecteur qui note que, encouragé par mon éditeur, j'aurais pu raturer quelques passages. Pour le deuxième, un autre lecteur note qu'amoureux de mon style j'ai peut-être oublié de raconter une histoire. Je me souviens que j'étais embarrassé de devoir avouer à une lectrice libanaise que «  le Voyage au Liban » ne traitait en rien de son pays mais d'un personnage  qui n'y part jamais. De cela, j'étais à l'époque assez fier. Je ne me rendais pas compte que l'émotion amoureuse et la passion de la littérature ne suffisaient pas à produire un bon livre. Allons : je n'en ai pas honte aujourd'hui mais je dois simplement vivre avec cette version de moi-même, l'accepter avec tendresse et un peu d'ironie, réservant le critique en moi au manuscrit tout juste achevé - avant publication car après, n'en déplaise à mon cher Bizot, c'est imprimé et  - bien ou mal - c'est ainsi.

En conclusion  cette phrase entendue dans la bouche d'un confrère (je ne sais plus qui). « Maintenant, assez parlé de moi. Vous avez lu mon dernier livre ? »

 


UNE TUERIE EST UNE TUERIE, NOM DE DIEU!

 

A la différence de M Finkielkraut, moins « mécomtenporain » que lui, je ne voue pas systématiquement aux gémonies les expressions que le français moderne incorpore sous l'influence  des argots de banlieues, héritiers de nos vieux argots de métier ou imprégnés des langues de ses nouveaux entrants : que la langue   de Rabelais, de La Fontaine, de Molière se colore aujourd'hui d'arabe, de bambara, de créole, voire de gangsta rap gallicisé, cela n'est ni nouveau, ni choquant : cela témoigne plutôt de sa vigueur, d'une souplesse dont les Anglais s'enorgueillissent.

Toutefois j'ai mes limites.

Il y a quelques années, lorsque j'ai entendu un jeune et sympathique caviste de mon faubourg vanter une de ses bouteilles avec l'exclamation « c'est de la balle ! », j'ai tiqué sans me douter que la métaphore meurtrière hyperbolique n'en était qu'à ses débuts. « C'est de la balle » a été suivi par « c'est de la bombe » qui eût réjoui Ravachol et la bande à Bonnot. On aurait pu s'en tenir là, mais la marche du progrès est inéluctable, en matière langagière comme pour le reste.

Il semble courant aujourd'hui chez l'aimable bourgeois branchouille d'exprimer son appréciation de la qualité d'un plat en s'écriant : « c'est une tuerie ! »

 Je dis « Halte ! »

Outre qu'une tuerie est une tuerie (le Littré donne carnage et massacre comme synonymes et signale comme « exagération » l'exemple  «  N'allez pas là, c'est une tuerie » pour désigner un lieu où, en raison de la foule, il est préférable de ne pas se rendre pour éviter le danger), pendant qu'on y est lorsqu'on touche au suprême de l'exquis, pourquoi ne dirions-nous pas « c'est un génocide », voire « c'est une véritable Shoah !»

Ce qu'on n'accepterait pas par un minium de considération pour les victimes des génocides et de leurs familles, en excepterons-nous les victimes des tueries ordinaires ? Certes, le phénomène est moins courant chez nous qu'aux Etats-Unis, mais est-ce une raison pour tolérer que l'image du crime de masse soit susceptible de nous venir aux lèvres pour désigner la qualité d'une blanquette ou d'un tiramisu ?

Concluons sur le « quoique », cher à mon défunt ami Guy Leverve, rebelle et lettré, qui ne prenait pas à la blague la cérémonie du thé : à y bien réfléchir, si le tiramisu n'exige à ma connaissance aucun meurtre, on ne peut en dire autant de la blanquette, qui naît de l'assassinat d'un veau innocent. Tuerie, non, mais crime, oui, qui m'en a fait passer l'envie, comme de tout ce qui tourne autour de l'agneau, du cochon de lait, du poulet et de toutes les préparations de jeunes animaux; elles me rappellent trop les croisés qui, non contents d'avoir procédé à un massacre  d'infidèles, faisaient bouillir les bébés survivants dans des chaudrons, histoire d'enchaîner harmonieusement les tueries.

 


TROP C'EST TOO MUCH

« Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur, moi j'aime trop Dieu », m'a asséné le sympathique chauffeur de VTC au milieu d'un trajet où il avait, assez vite après la conversation météo, attribué à Dieu (Allah, en l'espèce) la  création du monde et ce qui s'en suivait, ma survie à un AVC comprise, avant de mentionner les célèbres fake news sur les conversions à l'Islam du commandant Cousteau et de l'astronaute Neil Armstrong.

Alors que sa conduite était tout ce qu'il y a de rassurante, ce « trop » m'a fait sursauter.

« Comment », ai-je demandé après avoir confessé que je n'étais pas croyant  « peut-on trop aimer le Dieu auquel on croit ? »

Une inquiétante explication a suivi : ce jeune homme, dont le tableau de bord s'ornait d'une photo d'un petit garçon souriant, mis dans la situation d'Abraham, sacrifierait son Isaac adoré sans hésiter. Je me suis soudain senti crétin de lui avoir rappelé que « trop » en langue française marquait l'excès. Dans ce cas précis c'est réellement aimer « trop » Dieu que de lui sacrifier un enfant. J'ai en vain argumenté que Dieu lui-même, selon la Bible et le Coran, avait retenu la main d'Abraham. Mon jeune prosélyte avait réponse à tout : « c'est une mise à l'épreuve », m'a-t-il envoyé, mettant fin à notre controverse sur l'exégèse du Livre.

Dans les cas courants, hors situations bibliques extrêmes, les adverbes « très » ou « extrêmement » me paraissent plus adaptés que le « trop » pour exprimer un contentement supérieur à la moyenne - voire exceptionnel.

Je concède qu'en l'espèce, le jeune Mokrane exprimait justement sa pensée : aimer son Dieu au point d'être prêt à lui sacrifier une vie humaine - celle qui nous est la plus chère - c'est littéralement l'aimer trop.

Si j'avais besoin d'en être convaincu, cela me conforte dans ma résolution de les observer amicalement, mais de pas trop près, en me tenant à carreau face à ceux que leurs adeptes sont susceptibles d'aimer « trop «  au point de leur sacrifier mes enfants - ou les leurs.

 

Références :

« Oh les  filles oh les filles ! Elles me rendent marteau 

Oh les filles oh les filles !

Moi je les aime trop. » ( Au Bonheur des Dames)

« Humain, trop humain ! » (Frédéric Nietzsche)


LOIN DES LUMIERES

Je lui parlais chaque jour presque : avec son français d'une parfaite précision il avait conservé son merveilleux accent de  « paysan du Danube», comme il disait, ou  de « Bougre » - comme j'aimais à l'appeler. Deux ans après son décès, à  deux semaines de ce qui eût marqué son 80e anniversaire, je pense souvent à  Tzvetan Todorov. Il me manque - son amitié, sa culture encyclopédique, sa simplicité, sa bienveillance, tous traits que j'évoque lorsque je vois que dans cette époque de progrès sans  limite, on  dessine une croix gammée sur le visage de Simone Veil, on inscrit « Juden » sur l'enseigne du restaurant « Bagelstein », on tague sur une rame de RER « Mbappé enculé de nègre enjuivé ».

Certes nous ne sommes plus à l'époque où un antisémitisme discret et courtois régnait chez des politiques qui n'étaient pas d'extrême-droite. Face aux actes antisémites, aucun ministre ne viendra déplorer - comme M. Barre à l'époque de l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic -  que des « Français innocents » soient victimes et, jusqu'au Front national, aucun dirigeant n'oserait - en tout cas en public -  prétendre  que ces faits sont des « détails » de l'histoire de France contemporaine. Le choeur   dénonce, s'indigne, outragé, une députée propose Mme Weil comme Marianne, on nous concocte en hâte une nouvelle loi contre la propagation d'injures antisémites ou racistes sur les réseaux sociaux. Sur ces sujets, comme d'autres, il est à craindre que la parole politique officielle - celle des gouvernants aussi bien que celle de leurs opposants républicains - n'ait perdu sa crédibilité, comme elle l'a perdue en tant de domaines. On la décrie allègrement avec la minable « quenelle » antisystème  (appelons-la « la quenelle antisémite», ce sera plus simple et au moins les trois derniers naïfs qui peuvent encore croire être de grands rebelles en pratiquant le geste sauront à quoi s'en tenir) de  Dieudonné, martyr oubliable de la liberté d'expression. On s'en voudrait de recommander le silence car une dénonciation ferme, sans être un garde-fou efficace, est au moins la confirmation qu'il n'y a pas de complicité tacite entre le pouvoir  et ceux qui, gilets jaunes ou pas, tolèrent ou encouragent ces âneries criminelles.  

 Triste à constater : autant beaucoup de « stars » d'horizons divers se sont précipitées pour sauter dans le wagon jauniste, autant  les mêmes se font maintenant discrets, peut-être par peur de passer pour des suppôts du mythique lobby sioniste soi-disant régnant dans les médias et la finance. On aimerait là-dessus mieux entendre les voix d'intellectuels, d'artistes, ou de personnalités non politiques - celles aussi de « vraies gens » (drôle de circonlocution pour éviter l'adjectif « ordinaire ») blessés, en tant qu'êtres humains juifs ou non juifs, que loin des lumières de telles pratiques soient perpétrées et  passent pour acceptables  au nom du respect dû aux « exclus » et aux « victimes » d'une société cruelle.

On ne saurait par ailleurs trop recommander aux éditeurs installés - dans la presse ou l'édition - de traiter les écrits  historiques antisémites avec la même rigueur qu'ils  réservent aux écrits racistes ou légitimant l'esclavage, en résistant à un entrisme pratiqué avec perversité par de pseudo-intellectuels  à en-tête universitaire ou médiatique et qui, sous couvert d'histoire intellectuelle, ne cessent d'offrir à la réédition une propagande antisémite littéralement vomitive. Que les pires écrits de Maurras, Rebatet, Drieu ou Céline n'aient pas été lus par les crétins qui ont tagué Simone Veil ou Mbappé (non, je ne compare pas le jeune buteur du PSG avec Mme Veil !), c'est certain, mais leur diffusion ordinaire contribue à alimenter un substrat qui, loin des lumières, alimente d'éternels préjugés. Sans se croire dans les années 1930, on a déjà la preuve que  certains  mots  ne sont pas des « bruits qu'on fait avec sa bouche», mais qu'ils ont des conséquences. Face à ces mots, ces insultes qu'avons-nous à disposition que d'autres mots ? C'étaient ceux de Tzvetan, qui avait d'ailleurs consacré un livre à l'histoire du sauvetage des Juifs bulgares et pratiquait au quotidien l'esprit de tolérance et de modération dérivé de l'esprit des Lumières, sur lequel il avait si souvent - et si bien ! - écrit.

Référence : pour ceux qui connaissent mal Tzvetan Todorov   comme pour les autres, je ne saurais trop recommander un ouvrage posthume et passé  loin de la lumière des grands médias: Lire et Vivre (éditions Robert Laffont, 2018)

Anti-référence : personne à ma connaissance ne nous annonce la réédition de la France Juive - quoique l'association des amis d'Edouard Drumont, toujours active si je ne m'abuse, soit sans doute à l'oeuvre pour y parvenir.

 


AUX ECHELLES DE MIRO

 

Au-dessus des échelles de Miro passent, au fil des tableaux, une chèvre, des oiseaux, des étoiles, des soleils et des lunes. Dans cet objet du quotidien paysan, il a trouvé un outil pour monter vers le ciel, jusqu'à ce Bleu de rêve qui inonde les trois célèbres compositions du même nom.

Il fut le premier peintre que j'aimai - plus que les grands maîtres du passé, plus que Picasso ou Dali, que mon grand-père maternel avait côtoyé dans ses années surréalistes. Miro me semblait à ma portée - non que j'aie jamais nourri l'illusion de pouvoir en faire autant car, un crayon HB ou un pinceau à la main, je me  découvrais démuni, malhabile, impuissant - mais  son univers était à ma portée d'enfant, avec ses ballons multicolores, ses formes liquides, ces arrangements  de lignes qui librement délimitaient des visages, ses cornes flottantes, ses pieds isolés, ses sourires, ses mots glissant au ras de tâches couleurs de rêve.

Parfois aussi touchantes que les oeuvres elles-mêmes, sont les photos ou les documents vidéo présentés dans la rétrospective qui vient de fermer ses portes : à mille lieues de sa réputation de peintre abstrait intellectuel, on y voit le peintre dans son atelier : visage, mains, allure de paysan dans son champ, enfant rieur et facétieux, intenable, irréductible et qui, étant parvenu sans effort apparent  jusqu'au dernier barreau de l'échelle qui grimpe de la terre au ciel, contemple sourire aux lèvres le monde en sa beauté et son étrangeté, avec ses anges et ses monstres.

 


FRANKENSTEIN

Qui est le monstre ?

Dans l'imagerie populaire, véhiculée par de nombreux films, Frankenstein est un monstre créé par l'homme et qui, lui échappant, se transforme en machine meurtrière.
Or, à lire (enfin !) le chef-d'oeuvre de Mary Shelley, je me rends compte que Frankenstein, Victor de son prénom, est un jeune homme sympathique et méritant, idéaliste, avide de science, de découvertes, et qui croit au progrès - bref, un jeune homme de son temps  (le XIXe) et du nôtre. Après des années de recherches intenses, il donne naissance à une « créature » (elle n'a pas de nom et n'en recevra pas, étant au long du récit qualifiée de monstre ou de démon) dont l'aspect l'effraie si fort qu'il la rejette hors de son laboratoire, la condamnant à un bannissement, où il espère qu'elle s'abîmera. Point ! Pour exister enfin, être reconnue, la créature s'engage dans une vendetta infernale contre ce maître cruel, éliminant ceux qu'il aime et le condamnant, à son tour, à une éternelle souffrance. Ainsi l'univers du pauvre Victor sombre-t-il peu à peu dans le chaos : parti d'une intention louable, il est responsable de la destruction progressive de tous ceux à qui il tient : le voici condamné à la fuite au milieu des icebergs où le narrateur, lui-même explorateur, l'a trouvé au début du récit  et, compatissant, recueilli.

Frankenstein ne cherche pas à échapper à sa responsabilité, au contraire il clame sa culpabilité, écrasante, étouffante, espérant par-là, mais  vainement, que sa propre condamnation permettra d'épargner les survivants d'une famille adorée. Ayant exilé la créature pour s'en défaire, c'est lui se perd dans un exil infernal, infini. Une part du drame de Frankenstein est qu'il dit une vérité que personne ne veut entendre - ni son père, ni sa femme, ni les juges : la créature infernale, le mal absolu, c'est cela que vous refusez de voir, c'est moi ; aidez-moi à le tuer et si vous y échouez, abandonnez-moi à mon sort car nos destins sont affreusement liés. A quel point ils le sont, un final attendu et bouleversant le révèle : à l'image du reste du livre il est « trop long » si l'on n'y cherche que l'action - mais cette longueur se révèle délectable en ce qu'elle exprime d'une souffrance intime - celle du jeune Victor étant irrémédiablement liée à celle de sa criminelle  « créature » et réciproquement.

Le génie de Mary Shelley est tel que l'on peut lire ce roman de bien des façons : comme une fable sur les dangers du progrès scientifique (Oppenheimer, m'entends-tu ?), un manuel de psychologie, un manifeste féministe ; une méditation philosophique et religieuse sur le mal ; un récit mythologique ou anthropologique ; un conte fantastique cauchemardesque ; un conte psychanalytique sur la « part d'ombre »... Ces interprétations ne s'excluent pas les unes les autres et laissent le  lecteur abasourdi devant la complexité et la richesse d'une oeuvre inouïe dont le héros tragique est bien Frankenstein, ce monstre, l'homme, toi, moi, nous.

 


LÀ OÙ LE VENT SOUFFLERA

 

 

Il fallait pour photographier l'insaisissable, le diabolique mistral, un artiste ayant maille à partir (ou à tisser) avec l'invisible.

Est-il vraiment étonnant que cette tentative nous vienne d'une petite fille qui, à huit ans, ayant aperçu Dieu dans un nuage, courut emprunter l'appareil de sa mère pour le prendre en photo ?

Résidente  provençale occasionnelle depuis quarante ans, Rachel Cobb en a traqué, appareil en main, le plus fugitif, le plus impopulaire, le plus majestueux, le plus mystérieux de nos hôtes de passage.

Son livre magnifique témoigne avec splendeur de cette quête impossible : cimes  agitées des cyprès, oliviers torturés, visages ravinés  dont chaque ride se creuse sous  son assaut  sauvage? Elle a saisi ces instants magiques et terribles, où  la  bourrasque fait taire tous bavardages, car une force ancienne, indomptée,  impose sa loi à la nature et à l'homme.

Pour attraper au vol ces fragments d'éternité? il fallait plus que de la chance : l'audace physique et spirituelle, le talent, la patience.

 

Référence : Mistral, de Rachel Cobb,  Damiani éditeur.


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