Antoine Audouard

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SYNDROME DE STENDHAL


 

Suis-je atteint sur le tard d'une forme douce du célèbre syndrome de Stendhal ?

Qu'on en juge.

En remontant la Grand-Rue de Fontvieille, où je loge pendant mes courts séjours en attendant la reconstruction du « cabanon » familial, je suis alpagué par ma copine artiste Nathalie (Nath) Chauve-Crépel, une figure du village dont j'apprécie autant l'art joyeux et débridé que la personne qui ne l'est pas moins ? à l'image de la façade de sa maison atelier, un festival de couleurs devant lequel veille un petit chien en bois monté sur roulettes (pour la promenade).

Cela fait quelque temps que nous ne nous sommes vus et, après m'avoir invité à goûter sa tarte à la rhubarbe (délicieuse), Nath me parle de l'expo collective qu'elle organise au village, à la fois sous la halle et dans sa rue. Puis nous parlons de Zao Wou-Ki, pour qui, hier, j'ai bravé les dangers de la circulation et les angoisses du stationnement à Aix. « En revenant chez moi après une de ses expositions à Paris, me dit Nath, je me suis mise à sangloter. » Je n'ai pas sangloté, je n'étais pas « terrassé » mais j'avais la gorge nouée et les yeux pleins de larmes, hier, vers la fin de la visite de la merveilleuse exposition « Il ne fait jamais nuit » de l'hôtel de Caumont. Mes deux compagnes de visite ne m'en ont pas voulu d'être incapable, en sortant, d'articuler les classiques remarques de fin d'expo : « j'ai préféré celui-ci » ou « j'ai moins aimé celui-là ». Aquarelles ou huiles, inspiration chinoise, Ingres, Turner ou Cézanne, je n'ai pas tant visité cette exposition que flotté à travers elle, comme en état d'hypnose. Rythmées par les virgules noires qui traversent les toiles, insectes géants, éclairées d'un soleil jaune intérieur ou englouties par un bleu océan, les « natures » de Zao (il n'aimait pas le mot « paysage ») m'ont donné à vivre et vibrer  autant qu'à voir, et plongé dans un état que je peux seul comparer au sentiment océanique de l'univers qui nous étreint ? nous étreint-il, nous fait-il subir une expansion ? ? devant certains phénomènes naturels allant du plus banal au plus rare.

 

Promotion gratuite

Facelivre : Nathchauvecrepel

Nathchauve.com

Exposition collective « Provence painting » au village à partir du 23 juillet. Provencepainting13@gmail.com

Tél. : 06 99 06 65 10.

« Il ne fait jamais nuit », rétrospective Zao Wou-Ki à l'hôtel de Caumont, 3, rue Joseph Cabassol 13100 Aix-en-Provence.

Réserver sur Internet à caumont-centredart.com. Se garer dans le premier parking pas trop éloigné du centre (Rotonde, Bellegarde, Carnot ou Mignet). Ne surtout pas essayer de se garer à proximité du musée ? rues étroites, places de stationnement rares. Impossible de réserver une table dans le très agréable café-restaurant du musée, mais ça vaut la peine de faire la queue ? pour la plus que correcte salade et le cadre.

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TRUFFAUT, L'HOMME QUI AIMAIT (10 bis)


Et si un, c'était deux ?

Il y a peu de solitaires dans les films de Truffaut, mais leur double réel ou fantomatique n'est jamais loin : dès Les Quatre cents coups, Doinel brise son isolement par son amitié avec René Bigey (Patrick Auffray) ; un duo amical comparable ? et partageant la même appétence pour le cinéma, et le gentiment illicite  se formera des années plus tard dans L'Argent de poche entre Julien, l'enfant du taudis, et Patrick, dont le père est handicapé ; idem, dans un tout autre style pour Victor, l'enfant sauvage, quand par la médiation du docteur Itard (Truffaut), le monde des humains n'est plus seulement une forêt hostile. Julie Kohler (La Mariée était en noir)ne mène-t-elle pas sa quête criminelle insensée pour retrouver son mari (Serge Rousseau) assassiné, moitié d'elle-même arrachée ? Et Morane dans sa course effrénée ne cherche en réalité qu'une seule femme, celle qui l'a rejeté et dont il porte le deuil ; Adèle H. a logé dans son coeur amoureux l'image trompeuse et dévastatrice d'un homme qui l'ignore ; pour Julien Davenne (La Chambre verte), solitaire entre tous, à la compagnie des vivants il préfère celle de sa femme disparue des années plus tôt. La seule vraie solitaire de l'ensemble me paraît être la Camille Bliss (Bernadette Lafont, magnifique !) d'Une belle fille comme moi : à travers ses conquêtes masculines, ce n'est pas une figure amoureuse perdue qu'elle recherche, mais l'accomplissement de son destin, à elle. À part ça, elle n'a besoin de personne ? Ni de  Harley Davidson. S'il y avait un message, il pourrait être le suivant : « Oui, nous vivons dans une société où les hommes se servent des femmes ; mais que dites-vous d'une femme qui prend les hommes à leur jeu de séduction ou de possession et les utilise dans son propre intérêt ? Immorale, criminelle, autant que vous voudrez ! Mais odieuse ? Vous, monsieur, n'êtes-vous pas comme l'infortuné Stanislas, séduit, envoûté jusqu'à l'imbécillité par cette vilaine et sexy mauvaise fille[1] ? Et vous, madame, même si vous la jugez sévèrement, n'êtes-vous pas admirative devant son culot sans limites ? »

Et si deux, c'était trois ?

À quelques années d'intervalle, Truffaut a adapté les deux romans d'un jeune homme faisant ses débuts littéraires à soixante-dix ans passés, Henri-Pierre Roché : s'il a choisi Les Deux Anglaises et le Continent quelques années après Jules et Jim, ce n'était pas par calcul commercial, mais parce que les deux romans abordent le thème du trio amoureux de façon complémentaire et forment un diptyque. Dans Jules et Jim, c'est le personnage féminin dont le coeur balance entre deux hommes ; Jules et Jim ne sont pas frères biologiques, mais comme les deux « couples » masculins de La Grande Illusion (les personnages incarnés par Fresnay et Stroheim d'une part,Gabin et Dalio de l'autre[2])ils ont dépassé l'inimitié de leurs patries et de leurs classes pour devenir frères de coeur.

Dans Les Deux Anglaises, plus directement autobiographique, c'est l'homme qui fait la balançoire entre les deux soeurs.

Dédoublement de l'amour et de l'amitié. C'est la Jeanne Moreau dont Truffaut est amoureux qu'on découvre dans Jules et Jim ; c'est celle, légèrement vieillie, mais toujours séduisante, devenue son amie, qu'on retrouvera dans La Mariée était en noir où apparaît Charles Denner, qu'on reverra en Truffaldie quelques années plus tard, d'abord en dératiseur obsédé sexuel et mystique subjugué par la dangereuse Camille Bliss (Bernadette Lafont, Une belle fille comme moi) et poussé au suicide par elle, puis dans un des plus étonnants dédoublements truffaldiens, L'Homme qui aimait les femmes, où l'on sent que Truffaut s'est délecté à pousser un personnage qui lui ressemble à des extrêmes qui doivent lui ressembler assez peu, car si Bertrand Morane (Denner) parvient (toujours ou presque) à ses fins, c'est en évitant la simplicité et en choisissant d'extraordinaires complications dans ses cheminements vers les objets aimés ? ces complications étant pour le cinéaste autant d'occasions de se divertir ? et nous avec.

J'ai déjà signalé les cas de la petite Sabine Haudepin, fille de Catherine et Jules dans Jules et Jim, puis du couple Lachenay (Jean Desailly et Nelly Benedetti) dans La Peau douce, et de Julie Christie dans Fahrenheit 451 où elle joue deux rôles, celui de la femme de Montag et celui de la rebelle qui l'extirpe de la norme sociale de destruction de la culture dont, pompier pyromane, il est un exécutant zélé.

Dans Une belle fille comme moi, Philippe Léotard, horrible père de Camille, meurt avant de se réincarner en son horrible mari.

Dani est deux fois l'amante de Jean-Pierre Léaud : elle se retrouve « par hasard » au lit avec Doinel dans L'Amour en fuite et laisse Alphonse en plan dans La Nuit américaine. Les couples homme-femme ne sont pas qu'amoureux : Nathalie Baye est Joëlle, la scripte de Ferrand (Truffaut) dans La Nuit, c'est elle qui sera la voix d'Aurore, dans L'Homme qui aimait les femmes,avant de devenir Cécilia, la jeune femme qui aide Davenne (Truffaut encore) à revenir à la vie sans négliger ses morts dans La Chambre verte.

Two is the number

Pour en finir avec les doubles, on pourrait noter que Truffaut travaille toujours à deux sur ses scénarios et qu'il est rare qu'il ne travaille pas sur deux projets en même temps. On peut aussi regarder l'ensemble de sa filmographie et la classer par paires : deux adaptations d'Henri-Pierre Roché, deux de William Irish, deux de Charles Williams, deux films avec Deneuve, deux avec Depardieu (d'après le témoignage de ce dernier, un troisième était sérieusement en route), deux avec Bernadette Lafont (Les Mistons et Une belle fille), deux avec Nelly Borgeaud (La Sirène et L'Homme qui aimait), deux avec Michel Bouquet (La Mariée et La Sirène), deux avec Michel (Michael) Lonsdale (La Mariée et Baisers volés),deux avec Fanny Ardant, deux avec Nathalie Baye (trois en fait si l'on inclut L'Homme qui aimait où elle occupe la place la plus érotique, celle de Scarlett Johansson dans Her ? en prêtant sa voixàAurore, qui réveille Morane au double sens du terme, car elle est à la fois le service du réveil téléphonique et celui du réveil des instincts du chasseur ; deux films avec Oskar Werner (Jules et Jim et Fahrenheit 451),dont Truffaut aurait préféré confier le rôle à Peter O'Toole ;deux films avec Denner (La Mariée et L'Homme qui aimait) ; un seul avec Aznavour, mais plusieurs lettres attestent que les deux hommes songeaient à une deuxième collaboration ; deux avec Jean-Claude Brialy (le court-métrage Une histoire d'eau coréalisé avec Godard, et La Mariée) ;un seul avec Belmondo, un avec Guy Marchand (Sam Golden dans Une belle fille comme moi) ; chez les actrices, un seul avec Françoise Dorléac, Kika Markham, Julie Christie, Isabelle Adjani. Six films avec Doinel (trois fois deux), huit avec Léaud (quatre fois deux). Et puis quelques paires : La Nuit américaine (thème : le cinéma) et Le Dernier Métro (thème : le théâtre). Deux films sur la passion menant à la mort : La Sirène et La Femme d'à côté. Deux films sur l'obsession d'une femme seule : La Mariée (Moreau) et Adèle H. (Adjani). Deux films sur des enfants seuls, Les Quatre Cents Coups et L'Enfant sauvage ; deux films sur des groupes de gosses, Les Mistons et L'Argent de poche. Les deux « period pieces » fin xixe et début xxe que sont les adaptations de Roché sont en réalité trois si l'on y ajoute Adèle H. Le Dernier Métro, dont l'action se déroule pendant l'enfance et la prime adolescence du cinéaste, ne peut être vraiment considéré comme un film historique, même s'il a effectué beaucoup de recherches pour le réaliser. Et s'il est situé dans un contexte historique (la fin du xviiie siècle), je suis réticent à classer L'Enfant sauvage dans cette catégorie, car il est à part, comme l'est Fahrenheit 451, seul film de science-fiction. Pour La Chambre verte, il est si seul que peu de spectateurs l'ont vu, quoiqu'il me paraisse être l'une des clés du donjon Truffaut. (À suivre.)

 



[1] Référence gratuite : Tours et détours de la mauvaise fille, délectable roman de Mario Vargas Llosa (2006).

[2] Référence gratuite : on retrouvera avec Claude Brasseur et Carette un couple semblable dans l'excellent Caporal épinglé, du même Renoir.

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