Antoine Audouard

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POURQUOI ÉCRIVEZ-VOUS ?


Classique des dossiers dans Libé, Le Monde, Le Magazine littéraire : question posée à des « écrivains importants » - jamais à moi.

Pourtant c'est une excellente question, je vous remercie de l'avoir posée à d'autres parce que justement je me le demandais.

D'abord j'en sais rien, de quoi vous vous mêlez, et après tout c'est une question à la con qui me laisse de marbre. Est-ce qu'on demande à un arbre pourquoi il pousse ? (pff, mauvais exemple.)

Est-ce qu'on demande à une baleine pourquoi elle crache de l'eau ? (autre mauvais exemple), à un singe pourquoi il saute d'arbre en arbre ? (re- mauvais exemple), à un lion pourquoi il court dans la savane ? (encore un très mauvais exemple : il chasse, banane.)

Est-ce qu'on demande à un maçon pourquoi il maçonne ? à un paysan pourquoi il sème ? à un chasseur pourquoi il chasse ? un cuisinier pourquoi il cuisine ? un épicier pourquoi il épice ? un banquier pourquoi il banque ? un voleur pourquoi il vole ? un jardinier pourquoi il jardine ? un joueur de foot pourquoi il joue au foot ? un boxeur pourquoi il boxe ? un cycliste pourquoi il roule ? un politicien pourquoi il politique ?

Chacun d'eux pourrait répondre « parce que c'est comme ça », « parce que c'est mon gagne-pain », « parce que le reste m'emmerde », « parce que je ne sais rien faire d'autre ». Très peu diraient « parce que ça rapporte un max de thunes » et quelques-uns peut-être » pour plaire aux filles » (ça, c'est piano-bar) - voire « parce que ça s'est trouvé comme ça », « parce que j'ai échoué ailleurs ».

Si on accepte, malgré tout, de réfléchir à cette question au fond sans importance et sans intérêt, on peut remonter dans le temps et chercher des filiations, des rencontres. On en trouve chez les maçons, les ébénistes, les médecins? Et chez nous les écrivains ?

Il y a des Tchekhov, des Camus, dont la vocation arrive du fond d'une sordide boutique, de l'analphabétisme absolu et brutal ; pour ceux-là une flamme s'allume, une rencontre les éclaire, les libère ; aussi nombreux sont les fils (ou filles, ou petits-enfants de) qui, comme moi, sont tombés dans la marmite des mots quand ils étaient petits.

Il y a ceux qui ont écrit aussi longtemps qu'ils s'en souviennent, ceux qu'un désastre intime ou plus vaste a forcés à se coucher sur du papier. Il y a ceux qui écrivent pour échapper à la souffrance, ceux qui la grattent, la fouillent jusqu'au sang. Il y a ceux qui écrivent emplis d'amour, ceux (parfois les mêmes, en d'autres temps), qui écrivent le coeur chargé des douleurs d'un amour perdu. Il y a les enchagrinés, les jubilants, les colériques, les tendres, les furieux, les doux, les pleins de foi, les revenus de tout ; certains écrivent pour être aimés, d'autres pour être détestés, certains pour découvrir le monde, d'autres pour se comprendre eux-mêmes ; pour certains c'est un amusement, un jeu, pour d'autres une affaire sérieuse, tragique ; certains quêtent la transe et s'y abandonnent, d'autres fuient la folie qui rôde au coeur de leurs effrayantes nuits ; certains s'échappent, s'égarent ; d'autres cherchent les  marques, les amers, les balises, les points de repère pour   se perdre. Il y a ceux qui cherchent la lumière ; les amoureux de l'ombre.

Peut-être sommes-nous déterminés, « programmés » si l'on veut : si j'écris, c'est peut-être pour accomplir le rêve de mon grand-père avignonnais,  militaire  à la  retraite qui obscurément noircissait des pages en provençal ou en français ; pour consoler ma mère, journaliste-écrivain dont l'ambition personnelle s'étiola peu à peu dans l'ombre d'un journaliste-écrivain plus célèbre qu'elle ; pour prolonger le destin de mon père qui quelques mois avant sa mort, presque aveugle, affaibli, rêvait encore d'écrire ce grand roman que, pris par les tâches du chroniqueur et piégé par sa propre facilité d'écriture sur commande, il n'avait jamais entrepris ; habile à tout, il avait aligné les contrats pour finir le règlement d'un mur, d'un toit ou  d'un percepteur, et s'était délassé de contes. Peut-être que je n'avais pas le choix. Et au fond je m'en fous.

Pour moi, pour nous tous, à un moment c'est simple : c'est comme en amour ou en amitié, il n'y a plus de pourquoi ; c'est comme ça.

 

Référence

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LE DÉTAIL QUI TUE


Une des phrases les plus citées de Tchekhov est celle où il affirme qu'au théâtre, si l'on voit un pistolet dans une scène du début, ce pistolet doit nécessairement être utilisé avant la fin de la pièce.

En regardant Dillinger est mort, j'ai trouvé une illustration inattendue de ce principe.
Peu de temps après que le personnage de Glauco (Michel Piccoli) a découvert dans un journal des images de la carrière et de la mort du célèbre bandit John Dillinger, il retrouve chez lui un vieux pistolet emballé dans du papier. Celui-ci sera-t-il utilisé et pourquoi ? Avec Ferreri, qui a le premier (?) décelé le danger chez Piccoli, tout est possible : plus tard dans le film, le pistolet repeint dans les tonalités psychédéliques de l'appartement se transforme dans les mains du héros en une sorte de jouet. Qu'y avait-il à craindre ? Rien, vraiment. À peu de scènes de là, Glauco dégotte une vieille boîte de balles qu'il dépose une à une dans son assiette. Pour les manger, les avaler comme des vitamines ? non : il charge le pistolet avec lequel, dans la scène suivante, il va tuer sa femme avant de s'enfuir.

Sans vouloir surinterpréter, maladie courante du critique ou du cinémane, tout cela est très ambigu. Glauco nous a été présenté au long du film comme en proie aux aliénations de la société moderne. Son crime accompli, il peut se libérer, s'enfuir, plonger dans la grande bleue sur laquelle une porte s'ouvre miraculeusement et monter à bord du yacht luxueux où l'attend une jeune milliardaire séduite par lui dès qu'elle l'aperçoit.

 

Références

Dillinger est mort, de Marco Ferreri, 1969, avec Michel Piccoli, Annie Girardot, Anita Pallenberg.

Vivre de mes rêves, lettres d'Anton Tchekhov, choisies, traduites et présentées par Nadine « Nadioucha » Dubourvieux, préface de bibi, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2008.

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