Antoine Audouard

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ETHIQUES ET TIC ET TOC


Je l’ai écrit souvent ici, Tzvetan me manque et il ne se passe pas de jours sans que l’actualité ne me donne envie de décrocher mon téléphone pour entendre sa voix ou de sauter dans le métro (la ligne 7 était notre ligne de vie, de Jussieu à Louis-Blanc). Pour un homme à la voix douce et aux idées modérées, il était capable d’exprimer des points de vue forts – et pas nécessairement consensuels. On pouvait toujours essayer de s’engueuler avec lui si on ne les partageait pas mais c’était difficile car, d’accord ou pas d’accord, on ressentait que l’on apprendrait plus à l’écouter qu’à le contredire. Et puis il est très difficile de s’embrouiller avec un homme à qui il est indifférent d’asséner le « et toc » final d’une discussion, à qui il n’importe tant d’avoir raison que de discerner le plus clairement possible la lueur et les contours d’une incertaine vérité.

Je me souviens d’un diner chez lui (chez eux) quelque temps après l’attentat de Charlie. Nous étions également horrifiés de l’attentat et j’exprimais une version pas spécialement originale de ce qui se disait partout : il était insupportable de contester à Charlie, un journal dont l’histoire s’était construite dans la provocation et le défi aux institutions comme aux religions, le droit de publier ces caricatures, dessins dont la médiocre qualité était loin des géniales critiques sociales de Reiser, de la poésie déjantée de Cabu ou des tendres obsessions féminines de Wolinski. Au nom d’une liberté chèrement acquise par ses devanciers, Charlie bénéficiait du droit de les publier. Oui, dit Tzvetan en substance, Charlie et les journaux publiés en régime démocratique ont le droit de publier ces dessins et c’est un droit qui nous est cher. Mais renoncer à les publier, comme l’ont fait plusieurs journaux danois et d’autres en Europe et en Amérique, est-ce renoncer à l’exercice de la liberté ? Pour illustrer son propos, il revint à la distinction classique entre « éthique de liberté » et « éthique de responsabilité », une distinction théorisée par le sociologue Max Weber et que l’on peut traduire ainsi grossièrement : que j’aie la liberté d’accomplir un acte, de prononcer une parole, de publier un texte (ou des dessins) ne signifie pas que je doive le faire : je peux sans abjurer ma liberté décider au nom de ma responsabilité (morale, sociale) de ne pas le faire. La rédaction qui ne publie pas les caricatures est-elle victime de « l’islamiquement correct » rampant ou bien ses membres pensent-ils seulement à des musulmans qui pourraient en être inutilement blessés ? Cela ne signifiait pas (hier comme aujourd’hui) qu’en privilégiant le principe de liberté sur une interprétation du principe de responsabilité, que Charlie et ses journalistes « méritassent » en quoi que ce soit d’être attaqués et tués. Le paradoxe qui échappait à la paire de crétins endoctrinés comme au Pakistanais au hachoir est que ceux qui prétendent défendre l’islam ne sèment que la honte et l’horreur chez une majorité de ses adeptes et le dégoût, voire la haine, chez beaucoup d’autres. Quant à l’ambition de « tuer Charlie », les islamo-criminels tuent (ou blessent) des êtres humains mais font à leur corps défendant une promotion mondiale à ce qu’ils détestent. Il serait de mauvais ton, face à tous ceux qui clament leur amour de la liberté de rappeler que ce n’est pas l’aimer moins que se priver parfois de son exercice ou d’y fixer des limites en fonction des sensibilités et du moment. En ces circonstances, d’une éthique à l’autre, il n’y a pas de « et toc ! » qui tienne.

Références :

Tzvetan Todorov : Nous et les autres (Seuil, 1989, réédition collection Point Seuil);

La Peur des Barbares (Robert Laffont, 2008)

Et toujours : Lire et Vivre ( Robert Laffont, 2018)

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CONTRADICTIONS ET DISTANCIATION


Si j'en crois les informations, c'est un jeune homme né au Pakistan qui vient de blesser des malheureux dont le seul crime était de travailler dans les anciens locaux de Charlie Hebdo, qui venait de republier les caricatures ayant fait couler tant d'encre et de sang il y a cinq ans.

Si j'en crois les mêmes informations, cet homme, arrivé chez nous comme « mineur isolé » et pris en charge comme tel, n'en aurait pas été un. Mineur, pas mineur, il revendique les faits - et en urdu s'il vous plaît !  Le « pays des purs », fondé pour être la terre de l'Islam par un mourant qui mangeait du porc, est devenu une marmite où mitonne un douteux brouet islamiste justifiant sur son territoire les crimes contre les apostats, de sexe féminin en particulier, et dans le reste du monde les fatwas contre les mal-pensants.

D'autre part, et à l'occasion de la même attaque, c'est un jeune homme né en Algérie qui a passé quelques heures en garde à vue. Complice ?  Que nenni : ce quidam a en réalité tenté d'arrêter l'assaillant - un réflexe qui comportait des dangers si l'on se souvient que le féroce défenseur de Mahomet tenait à la main non un téléphone portable ou un Coran, mais un hachoir de boucher.

On en connait (et pas seulement à « droite de la droite ») qui ne retiendront que la première partie de la nouvelle et réclameront la fin d'une immigration qui attire chez nous des meurtriers détestant nos valeurs de liberté et de laïcité. Pour tout arranger, on apprend que ce même jeune homme avait été il y a peu arrêté en possession du même outil, puis relâché après un simple avertissement - lui a-t-on donné en prime l'adresse de l'école de la Boucherie ou a-t-on craint pour lui les représailles des militants du bien-être animal ? Ces goûts tranchants pour un individu qui n'aime pas le saucisson auraient pu alerter.

Sur CNews et BFM TV, des voisins de l'assaillant témoigneront du fait qu'il avait, dans les jours précédant son geste, refusé de serrer la main à une jeune femme et de manger un sandwich jambon-beurre-cornichons à la Postale - un homme masqué jurera l'avoir vu cracher par terre, jeter le sandwich dans une poubelle  puis hurler Allahu Akbar ! », sous les yeux  indifférents d'un policier trop occupé à compléter sa grille de loto. Tout aurait donc pu être évité :

1. Pourquoi n'a-t-on renvoyé à fond de cale vers Karachi un faux mineur ignorant les Lumières et ne parlant pas la langue de Molière, Coluche, Pierre Dac et Maurice Chevalier ?

2. comment ne l'a-t-on pas fiché S  et collé au mur avec ses potes terroristes dès la première incartade ?

3. pourquoi nos sous gagnés à la sueur de nos fronts servent-ils à financer l'accueil trois étoiles de criminels en puissance -  sans compter les gras émoluments de traducteurs de langues non chrétiennes ?

Trêve d'âneries. (ça m'est difficile : un vieil âne de manège a trouvé refuge dans mon bureau et m'observe du coin de l'oeil).

Le fait est que l'on trouve parmi les Français issus de l'immigration ou les immigrés de plus ou moins fraîche date aussi bien des « Youssef » (le courageux qui s'interpose) que des « Ali »  ou « Zaheer » ( le jeune Pakistanais au hachoir), les frères Kouachi (les auteurs de l'attentat de Charlie) ou des « neutres » qui, comme la population « souchienne », se contentent de gagner leur croûte et de rentrer à la maison pour faire leurs prières (ou pas) quand le boulot est fini et regarder le docteur Damien Mascret nous donner des nouvelles covidiennes au journal télé. Ces contradictions sont le fruit de notre histoire, elles sont le quotidien de notre société et, au-delà des questions de police qui se posent à chaque attentat, de celles liées à l'immigration, à l'éducation ou à l'intégration, leurs mécanismes sont si complexes que nous devrions nous garder des jugements à l'emporte-pièce autant que des décisions hâtives.  L'émotion peut expliquer les premiers - et si l'un de mes enfants avait été attaqué au hachoir, je ne peux promettre que ne sortiraient de ma bouche que paroles de tolérance et d'amour de la justice ; quant aux secondes, on sait que les politiques ne peuvent ignorer les passions, mais c'est leur honneur de ne pas y céder ; écoutant ceux qui se sont fait profession de les manipuler avec cynisme, je  préfère pratiquer la distanciation sanitaire.

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