Antoine Audouard

Derniers articles

ADO QUI NE DIT MOT


On peut ne pas toujours goûter les positions de M. Finkielkraut sur certains sujets mais force est de reconnaître que, même enflammé par la passion argumentative, il écrit et parle un français qui peut être superbe et demeure subtil et précis en toutes circonstances. De plus, la haine antisémite crétine dont il a parfois été l'objet jusqu'à l'agression physique le signale à notre sympathie.

On n'en est que plus interloqué de découvrir l'étrange dialectique dans laquelle, interrogé sur LCI à propos de « l'affaire Duhamel », il s'est laissé entraîner. « Y a-t-il eu consentement ? À quel âge ça a commencé ? Y a-t-il eu ou non une forme de réciprocité ? ». Le journaliste lui ayant rappelé qu'on parlait d'un enfant de quatorze ans, le philosophe nous a rappelé qu'un adolescent, c'est quand même pas pareil qu'un enfant. On se croyait revenu à l'âge où, dans le sillage de M. Matzneff (que son vieux cul flétri lui pèle !), des figures intellectuelles françaises signaient des pétitions visant ouvertement ou vicieusement à la légalisation de ce qu'on appelait alors « pédophilie » - plus connue aujourd'hui comme pédocriminalité. Par une ironie cruelle, un des signataires de cette édifiante littérature se trouvait être Bernard Kouchner lui-même. Consentait-il ainsi à ce que le nouveau compagnon de la mère de ses enfants exerçât sur eux une emprise et lui donnait-il sa bénédiction anticipée, son blanc-seing aux épouvantables abus qui se dérouleraient une quinzaine d'années plus tard ? Non, il faisait comme beaucoup, surtout à gauche chez les soixante-huitards pour qui il était interdit d'interdire et qui vomissaient tout ce qui ressemblait à « l'ordre moral » : il signait sans lire ou en lisant vite, se contentant d'enregistrer les noms prestigieux, les Sartre, les Beauvoir, les Dolto, les Sollers. C'est une autre histoire -  il faudrait la raconter sans fausses pudeurs et en se gardant de l'esprit de dénonciation, car elle n'est pas simple.

Quelles que soient ses raisons, « Finkie » a été bien puni de sa façon très personnelle de vouloir disserter sur les « spécificités » de cette histoire. On lui est « tombé dessus » comme il le prévoyait et le voici licencié par un de ses employeurs. L'Académie dont il est membre ne peut mettre en congé un Immortel, mais sa présidente exprimera-t-elle sa réprobation ? Ce n'est pas impossible. Se voyant instantanément un objet d'opprobre, le penseur a dans un premier temps réagi à la manière des sportifs pris au contrôle antidopage, se disant victime d'une sanction injuste et dénonçant une forme de « police de la pensée » qui empêche le débat. Puis, découvrant l'étendue des dégâts, il s'est livré à un acte de contrition partiel et maladroit.

S'il voulait dire que, n'ayant pas lu le livre et ignorant les faits, il préférait ne pas aveuglément rejoindre la meute prête à déchiqueter un homme autrefois puissant mais aujourd'hui seul et haï, il n'a pas tort sur le principe mais il s'y est mal pris.

S'il voulait dire qu'il est regrettable que tout débat de société prenne les traits les plus caricaturaux du débat politique et exclue toute nuance, il n'a pas tort non plus mais il a mal choisi son exemple. Je ne sache pas que les prises de parole - même tardives - de victimes d'abus sexuels ou d'inceste nuisent en quoi que ce soit à la qualité des débats de société et participent au triomphe d'une molle « pensée unique » vaguement gauchisante.

Même exempt des soucis opposés de l'exonérer ou de l'accabler, l'on peut s'interroger sur ce qu'il a vraiment voulu dire et, plus généralement, sur la notion même de « consentement ».

De l'aveu des intéressés eux-mêmes, ils se sont longtemps tus et ont fait le choix de vivre dans l'étouffement du silence. Or, nous dit Alain Finkielkraut, ce n'étaient plus des enfants, mais des adolescents. Or ado qui ne dit mot consent, si ce n'est encourage. À part ça, circulez, y a rien à voir : c'est much ado about nothing. Ce n'est qu'à l'approche de l'âge adulte que Camille, nouée de souffrance, a pris l'initiative de parler. À son père qui voulait aller « casser la gueule » au coupable, les enfants eux-mêmes ont demandé de n'en rien faire. Déni et silence dans le reste de la « familia grande » ; autour d'elle, ce sont des murmures, des « secrets qu'on ne dit qu'à une personne la fois » ; « on dit que? », « surtout ne le répète pas mais? ». Bref, ne parlons pas de ce qui fâche. Comme Mlle Diallo a privé DSK de la présidence de la République qui lui était promise, les révélations de Mlle K. ont interdit la présidence du Conseil constitutionnel à M. D. Ingrate, briseuse de carrière, jalouse ! L'on songe à l'une des plus terrifiantes pages du livre où la mère des enfants, confrontée à la vérité du comportement de son compagnon, loin de les protéger et de les consoler, les accuse de vouloir lui « voler » l'homme de sa vie.

Revenons à notre philosophe en goguette : le coauteur du Nouveau Désordre amoureux (1977, comme la pétition Matzneff de sinistre mémoire) semble avoir oublié que les questions soulevées ici ne sont pas de convenance ou de morale bourgeoise mais de droit et qu'en droit un mineur est un mineur dont aucun adulte - à commencer par ses parents ou beaux-parents - n'a le droit de profiter sexuellement, consentement ou pas. Finkielkraut ne disait pas autre chose au début de son interview ; il aurait été mieux inspiré d'ignorer le Malin qui passait par là et de se taire ou de tourner sept fois sa langue sa bouche avant de continuer à parler.

 

Références : 

La Familia grande, de Camille Kouchner, fait vraiment partie de ces livres à recommander sans hésiter, y compris aux fins esprits agacés par la médiatisation et irrités par le succès (plus de 250 000 exemplaires déjà imprimés selon l'éditeur).

En ceci il est un cousin du Consentement, le beau livre de Vanessa Springora, plusieurs fois mentionné ici et dont l'édition de poche est sortie (8 euros) - même justesse, même écriture sobre et tenue.

Les dernières parutions en France

Derniers articles

INCONSOLABLE


Théorie générale de la lecture : les livres, à part ceux des amis,  peuvent attendre : les bons le bon moment ; les mauvais toute la vie.

Avec ce principe, je me tiens en général à distance de cette espèce proliférant à toutes les rentrées littéraires : le « livredontonparle ». Ce n'est donc pas sans une réticence extrême que j'ai approché le livre de Camille Kouchner.

J'ai rencontré son père au  Liban en 1978  ( une fois de plus, vieillissante chose que je suis devenue, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) et j'ai été impressionné,  plus que charmé - non tant par cet intense, ce féroce désir d'action qui émanait de lui, que par son coeur calme et ses mains tranquilles tandis que Beyrouth (déjà, toujours, pauvre Liban, si loin de Dieu, si proche de la Terre Promise) retentissait de l'écho des armes et des bombes ; il n'est pas devenu un ami mais nous nous sommes toujours croisé affectueusement ; plusieurs de mes proches sont aussi les siens et ils lui ont conservé estime, admiration, amitié vraie à travers les aléas d'une vie à remous ; vu la dignité, la constance de leurs engagements à eux, cela ne compte pas pour rien et cela évite les jugements hâtifs que l'on pourrait risquer sur un homme dont le défaut public majeur aura été de trop aimer être ministre. Sur sa vie privée je ne savais rien. Autant dire que je ressentais une gêne à l'idée d'y pénétrer par un périscope m'offrant en gros plan un scandale pédophile.

Résumons pour ceux qui n'auraient pas lu la presse ou écouté la radio :  Camille et son jumeau Victor sont les enfants d'un couple de « people de gôche » : le French doctor vedette et Evelyne Pisier, grande soeur de l'actrice Marie-France révélée par François Truffaut : petite taille pour Evelyne, mais gros calibre : juriste de haut niveau, puis directrice du Livre dans le ministère de la Culture de Jack Lang, elle est l'une des figures de la réussite politique et sociale de ces féministes qui, dans le sillage de Simone de Beauvoir,  ont fait de la liberté la valeur suprême et n'ont jamais rien lâché - de leurs engagements de jeunesse, de leurs choix amoureux, de leur désir d'être mères- quitte à  payer le prix des contradictions que cela comportait. Les histoires d'A, chantaient les Rita Mitsouko,  les histoires  d'amour finissent mal, en général. Divorce : voici Camille avec ses frères ( le jumeau, mais aussi l'ainé ) dotés de deux nouvelles familles : celle de son père est plus lointaine, plus froide, plus sévère ; le centre de chaleur est du côté de sa mère, avec un beau-père qu'elle adore et qui le lui rend bien.  Les filles ne portent pas de culottes, on fume et on boit  entre amis, il y a des nounous, le Jardin du Luxembourg, une maison d'été à Sanary où les enfants devenus ados sont invités à prendre part à la fête par des adultes portant  - presque tous - des noms connus  derrière leur prénom : ça fleure bon la libération sexuelle et la gauche caviar. C'est « la grande familia », bordélique, chahuteuse, alcoolisée, enfumée. Même si on n'avait rien lu avant sur le livre, on pressentirait que ça va mal tourner : lorsque le beau-père (son  nom n'est jamais écrit) se met à abuser sexuellement du jumeau de Camille, utilisant la jeune fille comme témoin indirect et complice involontaire, on voudrait lui crier :   Ne te laisse pas faire, Camillou ! tu as quatorze ans, c'est d'un crime que se rend coupable cet adulte et tu dois le crier pour t'en libérer et en libérer ton frère aimé. Mais des années durant, Camille se tait, comme son frère, comme sa mère, comme le beau-père confronté finalement à sa responsabilité, comme toute la grande familia lorsque le secret suinte.
Dans les familles où on discute de tout et où  « on se dit tout », les silences sont plus lourds qu'ailleurs, et porteurs de plus grandes souffrances. C'est à ce long et bruyant silence que Camille met fin,  avec la même sobre dignité que Vanessa Springora l'année dernière, la même retenue, le même courage.
La familia  grande, si sa colère est clairement dirigée contre un homme, est beaucoup plus et beaucoup mieux qu'un livre de vengeance et de révélations : on ne peut le lire ( d'une traite hier, dans mon cas) sans avoir le coeur serré et on voudrait à la fin prendre l'auteur dans ses bras, l'appeler  mon Camillou comme sa maman et la consoler.
Au-delà de l'odieuse figure du  « beau-père » dont le crime est prescrit mais qui se trouve aujourd'hui, comme Gabriel Matzneff, aussi seul qu'il avait été entouré, au-delà de la « schadenfreude »,  cette joie mauvaise d'assister au spectacle des « belles âmes » de gauche confrontées à leurs faiblesses ou leurs turpitudes, c'est un livre sur la tristesse où cruellement s'attardent des perles de rire et des odeurs de thym ;  c'est un livre sur le silence, un livre qui tour à tour murmure et hurle - un livre de colère et  d'amour , comme il y en a peu, un livre d'inconsolable qui parle à la part d'inconsolable en nous.

La  familia Grande , de Camille Kouchner ( Le Seuil, 204 pages, 18 euros)

Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.