Antoine Audouard

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OFFICIEL 5 : ARRÊTÉ DES COMPTEURS


Il y avait les compteurs d'eau, les compteurs de gaz, les compteurs d'électricité ? petites boîtes noires dissimulées derrière une porte ou au fond d'un placard que des moustachus, hommes d'âge vêtus de salopettes bleues venaient relever à intervalles réguliers après avoir prévenu de leur passage par un avis qui était affiché dans l'entrée de l'immeuble. Il y avait les compteurs kilométriques qui défilaient tout doucement et mécaniquement dans un coin illisible du tableau de bord, juste au-dessous du volant.

Tout ça, c'est le passé.

On nous a posé des compteurs « intelligents » qu'il suffit à un jeune smicard de solliciter à distance par un zboub électronique pour connaître notre consommation ? y compris l'information cruciale de savoir si nous prenons la douche avant ou après le rapport sexuel ou avant et après ou pas du tout ? la CNIL nous protège car les prestataires de distribution des eaux n'ont pas le droit de croiser leurs données nous concernant, avec celles des fournisseurs d'énergie qui savent, eux, si nous faisons l'amour dans le noir, lumière allumée ou en regardant du porno sur Internet.

Il n'y a plus de compteurs dans nos autos mais un centre d'informations fonctionnant en Bluetooth qui nous communique en chiffres lumineux verts, bleus ou jaunes tout ce que nous avons besoin de savoir sur la vitesse, le kilométrage, la consommation et l'autonomie du véhicule.

Bordel, où sont passés les compteurs de ma jeunesse ?

Rassurez-vous, braves gens, ils ont été sauvés par les rézosocios : Facelivre, Instagram ou Zoziau nous disent en temps réel combien nous avons d'amis de « pouces verts » dressés (like) ou de « pouces rouges » pointés vers le bas (like not).

Suivant cette tendance des temps, les puissances gouvernant le slog (PGLS) avaient installé un compteur sur la page d'accueil de chaque sloggeur/sloggeuse (pour éviter les complexes et redoutables questions de genre, je devrais écrire « chaque personne sloggant »).

Constatant que mon compteur personnel avait atteint le chiffre vertigineux de 2163 mais n'en bougeait plus malgré la fréquence et la pertinence de mes publications, j'ai sollicité quelques amis et membres de ma famille pour être mon 2164e follohoueur ou ma 2164e follohoueuse ; plusieurs ont accepté. Je scrutais mon compteur, espérant voir apparaître ce nombre magique. Serait-ce 2164, 2167, voire 2171 ?

Non, non, non ! 2163, disait le compteur, aussi impitoyable que le miroir envers la méchante reine de Blanche Neige.

Mes amis étaient-ils tous de gros hypocrites ? Certes, nombre d'entre eux font déjà partie des 2163 mais ma soif de reconnaissance n'allait pas jusqu'à leur demander de s'abonner plusieurs fois ou sous plusieurs identités ; ce n'était pas mon hypothèse et je ne demande pas à chacun de mes amis de lire chaque ligne de moi ; ayant vu ma fille cadette s'abonner à mon slog devant moi et y abonner son compagnon de vie, je suis revenu vers ma page d'accueil. Damned ! 2163.

Je me suis tourné vers les PGLS avec une interrogation angoissée : y avait-il un bug, un de ces insectes qui rampent entre bits, mégabits et gigabits et créent des ravages ?

Les PGLS sont fondamentalement bienveillantes et m'ont informé de façon presque instantanée : non, pas de cloporte mangeur de compteur, de termite réduisant en miettes numériques mes lecteurs/trices un/une par un/une. C'était plus simple : ce compteur, créé dans les temps protohistoriques du slog, était obsolète car datant de l'époque où le slog devait être connecté aux rézosocios. Comment, par qui, mon compte facelivre avait-il été créé ? Pas par moi, en tout cas ! Il m'avait valu quelques retrouvailles inattendues, ainsi que l'invitation à devenir l'ami de jeunes femmes aux courbes tentantes mais qui n'étaient pas les filles de mes vieux potes et étaient plus jeunes que la plus jeune de mes filles. Après rapide investigation j'avais conclu que leurs motivations n'avaient rien de littéraire et avais procédé à la complexe (très complexe) opération de fermeture de mon compte facelivre. Pour les amis/ies j'ai les miens/miennes et malgré ma séniorité il m'arrive de m'en faire de nouveaux/velles dans la vraie vie ? et ça me va ? je trouve que j'ai assez de mal comme ça à me rendre disponible pour euzelles/ellezeux (dégenrons !) et ce n'est pas un compteur d'amis que je n'ai jamais vus/es ? ou bien une fois il y a des lustres et par temps de bouillard ? qui va me rassurer sur ma présence (fugitive, insignifiante, ô combien !) en ce bas monde.

Méditation connexe : pourquoi écris-tu sur ce slog ? Réponse : comme j'écris mes livres. Parce que ça me plaît? parce que je ne sais rien faire d'autre? parce que de temps en temps une personne me dit ou m'écrit : « ça m'a touché, ça m'a ému, ça m'a fait rire, ça m'a fait réfléchir » ? voire « ça m'a agacé ». Pour ces raisons-là, pas pour la reconnaissance, l'argent, la gloire? ou les compteurs.

En dernier acte de vanité (est-ce le dernier ? I can't guarantee it), je me suis tourné vers les PGLS pour leur demander mon chiffre, mon vrai chiffre. Il vient de tomber, il est modeste et je le garde pour moi Si je continue à éveiller chez vous quelques-unes des impressions évoquées ci-dessus, je ne vous interdis pas de suggérer à vos amis/ies que je ne connais pas de s'abonner à leur tour, mais je vous promets une chose : tant que je serai en état (et en désir) d'alimenter ce slog, je ne demanderai aux PGLS l'état de mon compteur qu'une seule fois par an : le 30 juin, qui correspond aussi à 48 heures près à l'anniversaire de mon AVC.

Qu'on se le dise : c'est officiel !

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D'UN PROCÈS L'AUTRE


J'ai dû lire Le Procès de Kafka quand j'avais une quinzaine d'années et que je dévorais son oeuvre, reconnaissant à Max Brod de n'avoir pas respecté la demande de son ami de détruire toute son oeuvre après sa mort. Où, peu de temps après la lecture, ai-je vu l'adaptation au milieu d'une rétrospective Welles dont je ne connaissais à peu près que le déjà légendaire Citizen Kane ? À la Cinémathèque de Chaillot ? Dans une des salles « art et essai » du Quartier latin, au Studio 28 ou au Mac Mahon ? Un de ces merveilleux cinés aux sièges inconfortables à un point surnaturel : pas de rembourrage, pas de place pour les jambes, on sortait de là en ayant mal partout. Je ne savais pas à quoi m'attendre ? et heureusement, car cette « innocence » m'a permis de recevoir le choc en pleine tronche. Un demi-siècle plus tard je revois le film et je ne suis pas déçu ; au contraire j'apprécie un peu plus la fidèle profondeur de sa traîtrise, son burlesque grinçant qui aurait fait péter de rire Kafka, un homme qui riait beaucoup dans la vraie vie et qui, raconte Brod, lisant à ses amis le premier chapitre du Procès, peinait à finir certaines phrases tellement il se gondolait. On n'éclate pas de rire à chaque plan du Procès wellesien mais il fallait un coupable pour adapter le chef-d'oeuvre d'un coupable et Welles est le coupable idéal. Comment réussir une oeuvre d'une tonalité unique à partir d'un bricolage de décors dégotés en studio à Boulogne, à Zagreb, à la gare d'Orsay et pour finir dans un trou creusé en Italie ? et les ombres et lumières des heures mystiques (aube et crépuscule) si prisées du roi Orson ? et la poussière ! et les acteurs ! On pourrait s'inquiéter d'un casting international assez hétéroclite mais on oublie vite l'étonnement premier de voir ces Anglais, Américains et Français porter des prénoms à consonance germanique ? ça passe plus vite que dans l'adaptation par Renoir des Bas-Fonds de Gorki, où les noms russes vont à Gabin, Jouvet, Suzy Prim et autres Le Vigan comme des guêtres à des lapins. Perkins avec son visage neutre, ses yeux traqués, ses futals trop serrés sur son cul coincé, son gilet trop étroit, est un Josef K. parfait : on le condamnerait rien qu'à le voir. Quant à Welles lui-même, il est l'avocat qu'on rêve de ne surtout pas avoir ; Romy Schneider, tout juste échappée de Sissi, est une ravissante et inquiétante petite cochonne. Le film est trempé dans le bain d'une inquiétude à la fois historiquement datée (bureaucratie du xixe au xxe siècle, univers concentrationnaire, apocalypse nucléaire?), donc démodée, et terriblement contemporaine. Tout juste, si l'on veut pinailler, peut-on faire à Welles le reproche de mettre les points sur les i de ses intentions avec un peu trop d'insistance dans quelques plans.

Dans les bonus du DVD, tous passionnants, un écrivain britannique propose une analyse comparée des deux oeuvres : c'est brillant, sans pédantisme aucun et j'applaudis sans réserve de ma main droite valide sur mon poing gauche récalcitrant. Jusqu'au moment où il conclut : « Il y a ceux qui aiment Tchekhov, et ceux qui aiment Kafka. Et les deux sont irréconciliables. » Sorry, prof, mais j'arrive facilement à me réconcilier avec moi-même d'avoir conservé mon adoration de jeunesse pour Kafka en développant une passion fraternelle pour Tchekhov. Je les trouve terriblement, humainement trop humainement drôles tous les deux et si je concède que le génie de mon Anton Pavlovitch[1] n'a pas le caractèrevisionnaire de celui de Kafka [2], je leur trouve bien des points communs ? et pas seulement dans le domaine sentimental où ils ont passé l'essentiel de leur vie à hésiter ou dans la tuberculose pulmonaire qui les a l'un et l'autre abattus dans leur prime quadragéniture (Mr. T., 44, Mr. K., 41). Et puis Tchekhov ou Kafka, c'est un peu comme Corneille ou Racine, Balzac ou Stendhal, Tolstoï ou Dostoïevski, Hemingway ou Faulkner, Roux ou Combaluzier, Bach ou Beethoven, Bird ou Trane, Beatles ou Stones : nous ne sommes pas juges dans un procès d'assises artistiques [3] et si nous pouvons avoir nos préférences, notre sensibilité, nos moments, nous ne sommes pas condamnés à prononcer des sentences, des verdicts.



[1] Notre Anton Pavlovitch, Nadioucha.

[2] Quoique?

[3] Non, pas même vous, monsieur le Professeur !

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