Antoine Audouard

Derniers articles

JE NE DIRAI RIEN


Un ami fontvieillois, grand amateur de l'oeuvre de Marcel Pagnol, m'envoie la photo d'une devanture. Quels ouvrages mes amis villageois avides de lecture peuvent-ils « click and collect », comme on dit en provençal ? La trilogie du barde d'Aubagne ?  Point !

C'est un trio d'Ex au poids moral incontestable, incontournable, que le commerçant a exposés en vitrine : M. Benalla, ex-protecteur rapproché de M. Macron, va nous révéler ce qu'ils ne veulent pas qu'il dise ; M. Jean-Louis Debré, ex-porte-documents de M. Chirac, va nous dire ce qu'il ne pouvait pas dire. Quant à Mme Royal, ex-compagne de M. Hollande, ex-espoir du socialisme français et ex-ambassadrice des pôles, elle va nous dire ce qu'elle peut « enfin » dire. Il ne manquait que Le Temps de la vérité où M. Carlos Ghosn, ex-PDG sous-payé de Renault et Nissan, révèle enfin pourquoi ses actionnaires l'ont honteusement exploité avant de tenter d'avoir sa peau. Pour former un élégant quinconce, on aurait pu ajouter une nouveauté explosive : L'Engagement, où M. Montebourg, ex-futur héros de la gauche, révèle enfin comment ils l'ont empêché d'agir

Il était temps ! par ces temps troublés, connaître l'identité des mystérieux « ils » censurant la vérité d'un garde du corps, recevoir les secrets susurrés de la bouche de l'incorruptible chiraquien, entendre la parole libérée de la madone de la rue de Solférino, et j'ajoute connaître les secrets d'une victime du capitalisme mondialisé - voilà qui va faire se lever dans notre pays une vague d'amour de la vérité qui risque de tout emporter sur son passage.    On annonce pour bientôt des « J'avoue tout » signés Nicolas Sarkozy, et « Moi, l'irrésistible » de François Hollande ; les époux Balkany nous préparent un bouleversant document humain, « Voleurs ou volés ! » tandis que M. Cahuzac cherche un titre pour le récit déflagrant de l'escroquerie dont il a été victime.  Tout, tout, ils vont tout dire. Et le zizi ? même pas en rêve.

Pour moi, ancienne école, je prends l'engagement ferme, irrévocable, de ne rien dire. Pourtant je pourrais si je voudrais[1], car j'en sais, des choses qu'ils ne veulent pas que vous sachiez. Je tiendrai néanmoins et nulles flatteries, aucunes offres sonnantes et tintinnabulantes n'entameront ma résolution. C'est comme ça : quoiqu'ils fassent, quoiqu'ils disent enfin, je garderai le silence. Et s'ils m'empêchent de me taire, je n'en dirai pas plus. Tant pis pour les conséquences.

 

Références : plutôt que ces immondes plaquettes de propagande, commandez-vous les quatre volumes des souvenirs de Pagnol,  qu'il n'est jamais trop tard pour lire ou relire, ou bien un indispensable quinconce : la réédition des superbes romans graphiques de l'ami Jean-Pierre Autheman, récemment, cruellement   et définitivement[2]  arraché à la place du Forum :  Aux carrefours du destin ( éditions Glénat, 45 euros dans toutes les bonnes crémeries), 860 pages de talent, d'humour et d'amour d'Arles,  notre ville natale préférée.



[1] Je sais, c'est une faute, Malcapo va être fâchée avec moi.

[2] Moi aussi je peux faire des trilogies !

Les dernières parutions en France

Derniers articles

ETHIQUES ET TIC ET TOC


Je l’ai écrit souvent ici, Tzvetan me manque et il ne se passe pas de jours sans que l’actualité ne me donne envie de décrocher mon téléphone pour entendre sa voix ou de sauter dans le métro (la ligne 7 était notre ligne de vie, de Jussieu à Louis-Blanc). Pour un homme à la voix douce et aux idées modérées, il était capable d’exprimer des points de vue forts – et pas nécessairement consensuels. On pouvait toujours essayer de s’engueuler avec lui si on ne les partageait pas mais c’était difficile car, d’accord ou pas d’accord, on ressentait que l’on apprendrait plus à l’écouter qu’à le contredire. Et puis il est très difficile de s’embrouiller avec un homme à qui il est indifférent d’asséner le « et toc » final d’une discussion, à qui il n’importe tant d’avoir raison que de discerner le plus clairement possible la lueur et les contours d’une incertaine vérité.

Je me souviens d’un diner chez lui (chez eux) quelque temps après l’attentat de Charlie. Nous étions également horrifiés de l’attentat et j’exprimais une version pas spécialement originale de ce qui se disait partout : il était insupportable de contester à Charlie, un journal dont l’histoire s’était construite dans la provocation et le défi aux institutions comme aux religions, le droit de publier ces caricatures, dessins dont la médiocre qualité était loin des géniales critiques sociales de Reiser, de la poésie déjantée de Cabu ou des tendres obsessions féminines de Wolinski. Au nom d’une liberté chèrement acquise par ses devanciers, Charlie bénéficiait du droit de les publier. Oui, dit Tzvetan en substance, Charlie et les journaux publiés en régime démocratique ont le droit de publier ces dessins et c’est un droit qui nous est cher. Mais renoncer à les publier, comme l’ont fait plusieurs journaux danois et d’autres en Europe et en Amérique, est-ce renoncer à l’exercice de la liberté ? Pour illustrer son propos, il revint à la distinction classique entre « éthique de liberté » et « éthique de responsabilité », une distinction théorisée par le sociologue Max Weber et que l’on peut traduire ainsi grossièrement : que j’aie la liberté d’accomplir un acte, de prononcer une parole, de publier un texte (ou des dessins) ne signifie pas que je doive le faire : je peux sans abjurer ma liberté décider au nom de ma responsabilité (morale, sociale) de ne pas le faire. La rédaction qui ne publie pas les caricatures est-elle victime de « l’islamiquement correct » rampant ou bien ses membres pensent-ils seulement à des musulmans qui pourraient en être inutilement blessés ? Cela ne signifiait pas (hier comme aujourd’hui) qu’en privilégiant le principe de liberté sur une interprétation du principe de responsabilité, que Charlie et ses journalistes « méritassent » en quoi que ce soit d’être attaqués et tués. Le paradoxe qui échappait à la paire de crétins endoctrinés comme au Pakistanais au hachoir est que ceux qui prétendent défendre l’islam ne sèment que la honte et l’horreur chez une majorité de ses adeptes et le dégoût, voire la haine, chez beaucoup d’autres. Quant à l’ambition de « tuer Charlie », les islamo-criminels tuent (ou blessent) des êtres humains mais font à leur corps défendant une promotion mondiale à ce qu’ils détestent. Il serait de mauvais ton, face à tous ceux qui clament leur amour de la liberté de rappeler que ce n’est pas l’aimer moins que se priver parfois de son exercice ou d’y fixer des limites en fonction des sensibilités et du moment. En ces circonstances, d’une éthique à l’autre, il n’y a pas de « et toc ! » qui tienne.

Références :

Tzvetan Todorov : Nous et les autres (Seuil, 1989, réédition collection Point Seuil);

La Peur des Barbares (Robert Laffont, 2008)

Et toujours : Lire et Vivre ( Robert Laffont, 2018)

Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.