Antoine Audouard

Derniers articles

LES BOURREAUX MEURENT AUSSI


 A ceux que rassure la pensée d'un bourreau barbare ou pathologiquement amoureux de la souffrance, il faut rappeler quelques données biographiques concernant Kaing Kek leu, alias Douch, l'ancien tortionnaire en chef de la prison khmer rouge S 21, qui vient de mourir à Phnom Penh à l'âge de soixante-dix-sept ans. Sans avoir fréquenté la Sorbonne, comme Pol Pot et Khieu Sampan et d'autres leaders révolutionnaires, ce fils de paysan avait à force de zèle rejoint les bancs du lycée Sissowath ; instituteur, puis professeur de mathématiques, il était féru de littérature et pouvait, à plus de soixante ans de distance, citer au cours de son procès les vers finaux de « La Mort du Loup », d'Alfred de Vigny. Idéaliste, voulant le bien et l'émancipation pour son peuple, il s'était engagé  dans le mouvement révolutionnaire de façon désintéressée et altruiste : chef de M 16, le camp de jungle où François Bizot avait été détenu, et plus tard de S 21, il était persuadé d'avoir la garde de dangereux ennemis de la révolution, d'espions au service de la CIA, tous éléments dangereux dont il était nécessaire de nettoyer la société en émergence, non sans les avoir fait avouer leurs crimes auparavant par les moyens adaptés. Que Bizot, miraculeusement libéré, ait par la suite assuré que ce bourreau responsable de milliers de tortures et d'exécution n'était pas un « monstre  extraterrestre », mais un être humain bien représentatif de notre espèce a fait naître toutes sortes d'ambiguïtés, auprès de certaines familles de survivants notamment, qui ont vu dans cette position philosophique ce qu'elle n'était en rien - une tentative d'exonération des crimes commis. La seule peine adaptée à Douch, affirmait au contraire Bizot en ouverture du procès de son ancien  geôlier, aurait été à la mesure de la souffrance de ses victimes.  On peut se demander si, en le condamnant à la vie plutôt qu'à la mort, les juges de Phnom Penh n'ont pas inconsciemment atteint cet objectif, laissant à ce bourreau-otage une éternité de jours et de nuits à ruminer inutilement sur l'étendue des horreurs auxquelles il avait prêté son ardeur à la tâche son sens de l'obéissance et son amour du travail bien fait. Avant de renoncer et se taire, Douch avait parlé honnêtement à ses juges et demandé pardon à ses victimes. Cela lui fut imputé à crime : comment l'être insensible et froid qui avait établi les listes, coché les noms, organisé logistiquement les tortures pouvait-il ressentir un regret ? N'était-il pas toujours le même, cet homme qui avait tracé les mots « tuez-lez tous » à côté d'une colonne de noms d'enfants ? Attendait-il l'indulgence de ses juges, une compréhension qu'il savait impossible de la part des familles des victimes ? On ne pourra plus lui poser la question et Bizot lui-même, le seul être au monde qui ait survécu à son zèle révolutionnaire et s'est penché vers lui comme vers un miroir, préfère répondre qu'il n'a rien de particulier à dire aux journalistes qui le sollicitent du monde entier en quête d'un commentaire.  A quoi bon alimenter la vaine « roue de l'info » par quelques mots de plus ? Elle aura tourné demain, laissant entière l'énigme du mal, renvoyant ceux qui sont sûrs à leurs certitudes et ceux qui doutent à leur Douch (si j'entends bien Bizot, le nom Douch en khmer a une sonorité  du style « douït » et « non « douche »).

 Je me souviens de la question d'un journaliste français  (du Figaro-magazine, je crois) au docteur  Haing Ngor, un survivant des camps khmers rouges où toute sa famille  avait péri : « Vous racontez dans votre livre qu'à l'arrivée des troupes vietnamiennes qui ont fait chuter le régime polpotiste, vous vous êtes, avec un groupe de prisonniers, saisi d'un gardien de camp et l'avez battu et mis à mort. Je dois vous dire, en tant que catholique, j'ai trouvé cela très choquant.» Long silence de celui qui, émigré aux Etats-Unis, était devenu par hasard l'interprète cambodgien central du film The Killing Fields. Puis vient sa réponse, difficile à comprendre car sa voix est basse, sourde presque inaudible, et  le français  qu'il parlait couramment autrefois s'est presque effacé de sa mémoire après des années de vie sur la côte Ouest américaine ( by the way son anglais est à peine meilleur): « Vous comprenez, monsieur, ces gens avaient tué tous ceux qui nous étaient chers, ils nous avaient maltraités, persécutés, affamés. Vous vouliez que nous allions leur chercher un avocat ?» Je me souviens du regard d'incompréhension de ce bon chrétien. Lui, il n'aurait jamais fait une chose pareille.

Douch non plus, d'ailleurs - et pourtant il est devenu l'ordonnateur  zélé de crimes innombrables dont à trente années de distance, il ressentait l'abomination avec une perceptible horreur de lui-même doublée d'une étonnante lucidité sur les mécanismes politiques humains et politiques qui les avaient engendrés - mécanismes au coeur desquels il avait été beaucoup plus qu'un rouage, un vulgaire, grisâtre et méprisable Eichmann, ce degré zéro du bourreau, mais un acteur conscient et enthousiaste, habité par l'amour du travail bien fait. Bien loin des nazis qui, dans la débâcle tentaient de faire disparaître toutes les traces de leurs crimes, ce fonctionnaire avait avec le même sens du devoir préservé les archives dans le détail desquelles ses futurs juges trouveraient les preuves de son engagement personnel quotidien dans les pires abominations d'un régime de « purs », d'incorruptibles qui, dans leur obsession de la poursuite du Bien, avaient accouché d'un cauchemar. Ses chefs morts ou mourants, Douch s'est trouvé seul face à une justice aux buts incertains : s'agissait-il de juger un homme, d'offrir une consolation aux victimes, une leçon d'histoire dont la nécessité restait étrangère à la grande majorité d'une population trop occupée par la tâche de la survie au quotidien pour se payer le luxe d'un « devoir de mémoire » ?  Pris entre les injonctions souvent contradictoires de ce procès, le bourreau a peut-être parois regretté de n'avoir pas subi la vengeance qu'un Haing Ngor et ses camarades lui auraient infligée ; une « justice internationale » imposée au régime corrompu de Phnom Penh l'a jugé et condamné à mourir dans la couche d'une cellule sommaire mais décente. On l'imagine murmurant peut-être une dernière fois les vers où Vigny conserve son loup mourant :

 

« Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,

Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Et, sans daigner savoir comment il a péri,

Refermant ses grands yeux,

Meurt sans jeter un cri. (?) 

Gémir, pleurer, prier, est également lâche. 

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

 

Références

Le cinéaste Rithy Panh a tiré de ses heures de face à face avec Douch un documentaire fascinant : Duch, le maître des forges de l'enfer (2012) ; ce film complète son premier et justement célèbre documentaire, S 21, la machine de mort khmère rouge (2003).

Pour Bizot lui-même, il n'est jamais trop tard pour lire ou relire Le Portail (La Table Ronde, 2000, réédition en collection Folio/Gallimard, édition révisée chez Versilio, 2014), amer et bouleversant récit à compléter par la méditation inspirée au même Bizot dans la foulée de son témoignage en ouverture du procès de Douch (Le Silence du Bourreau, Flammarion/Versilio, 2011, réédition en collection Folio Gallimard).

Sur le procès de Douch, le livre de mon ami Thierry (« Tio ») Cruvellier, Le Maître des Aveux (Gallimard/Versilio, 2011) est plus qu'un précieux compte rendu du procès auquel ce journaliste est le seul à avoir assisté de bout en bout : une évocation puissante de cette comédie humaine où s'échouait la tragédie d'un peuple.

 

Les dernières parutions en France

Derniers articles

VÉRITÉ ET DÉMOCRATIE : LE CAS TRUMP


Si l'on suit Tzvetan Todorov, inspiré par l'exemple de Germaine Tillion, la vérité des faits n'est pas le fruit changeant, incertain, de la subjectivité personnelle ; le respect pour eux, au-delà des  émotions, des opinions et des jugements, est même considéré par ces auteurs comme une des conditions de l'exercice démocratique ;  leur distorsion systématique, à l'image des constantes retouches photographiques opérées par le régime stalinien, est l'une des caractéristiques des régimes totalitaires.

 Quand  les faits  et les chiffres  ne lui conviennent pas,  M.  Trump les qualifie de « fake news » ; le mépris qu'il affiche à ce sujet est un signe particulièrement inquiétant pour les Etats-Unis et pour le monde. Cette vedette de télé-réalité, faux self-made man et fils à papa, ressemble de plus en plus à un Arturo Ui, le héros  inspiré à  Bertolt Brecht par Adolf Hitler, à l'âge des réseaux sociaux. Il a développé une énergie inouïe à tenter de démentir deux adages  célèbres d'Abraham Lincoln, auquel il aime à se comparer favorablement : « Aucun homme n'a assez de mémoire pour réussir dans le mensonge. » et « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »

Dans ces conditions, quoique, à entendre les médias français, sa défaite aux prochaines élections soit inéluctable, on peut s'inquiéter de voir s'enclencher les mécanismes ayant abouti à son élection il y a quatre ans, aggravés par le fait qu'en sus du soutien de Fox News et de la complicité de facto des médias « libéraux » obsédés par lui, l'occupant de la Maison Banche s'est assuré  l'appui du Sénat, de nombre de gouverneurs, et de la majorité de la Cour Suprême. On peut néanmoins espérer que le plus grand président républicain de l'histoire U.S. - et l'un des plus grands tout court - aura raison malgré tout et que le peuple américain, abusé une fois il y a quatre ans (« un certain temps »), ouvrira les yeux sur la gestion catastrophique (chez nous c'est pas top, mais en comparaison c'est le rêve) de la pandémie Covid et des choix économiques et fiscaux dont les pauvres et la middle class sont les victimes. M. Biden n'est pas un candidat qui fait rêver - c'est ce que certains démocrates, à gauche, lui reprochent- mais c'est un mensonge sans vergogne de le présenter comme une marionnette à la botte des socialistes qui va mettre l'Amérique à feu et à sang - cela, M. Trump y contribue déjà largement lui-même en aggravant des tensions raciales explosives; certes leurs causes profondes remontent aux origines  même du pays  et traversent ses  plus de deux siècles d'histoire ; mais en jetant de l'huile sur le feu par ses déclarations à l'emporte-pièce[1], en mentant sur l'existence de complots gauchistes  afin de créer l'illusion d'une équivalence avec les forces  (très réelles, elles) des  tenants de la suprématie blanche, il est difficile à M. Trump, ignorant la géographie de son propre pays [2], de se présenter comme le candidat de l'équilibre, de l'ordre  et de la paix civile.

L'ensemble des peuples du monde, dont les vies sont influencées si profondément pour les décisions américaines, devrait en toute logique avoir un ou deux « grands électeurs » à  l'occasion de la présidentielle U.S ; il est finalement bon que cet amendement n'ait pas été voté, ni même  jamais envisagé : nul doute, si un Obama et un congrès à majorité démocrate l'avaient par extraordinaire  instauré, que Trump et son « gang du chou-fleur » prétendraient que l'élection s'en trouve faussée. S'agissant d'un homme dont l'élection a été favorisée par des manipulations russes et qui prétend sans la moindre preuve que le vote par correspondance est une source de fraude massive, on peut s'attendre à tout.  

Pour nous sortir de cette gadoue, on ne peut mieux faire que de citer Germaine Tillion elle-même : «  Je pense de toutes mes forces que la justice et la vérité comptent plus que n'importe quel intérêt politique. » Wish that it were, Germaine ! Que le peuple américain vous entende !

 

P.S.

Dans une interview au New York Times,  M. Trump avançait  sans honte un excellent argument en faveur de sa réélection : il fait vendre. Exact. D'après un ami journaliste new yorkais (vive l'apéro zoom !), le Times, le Washington Post et le Wall Street Journal enregistrent des records d'abonnements ; d'autre part plusieurs livres anti-Trump se trouvent sur la liste des best-sellers. L'actuel président U.S. est bien l'un de ces candidats de télé-réalité qu'on adore détester : avec lui les tirages et les audiences télé montent. Assez pour qu'il soit réélu ?  Souvenons-nous qu'en 2015, pendant la primaire républicaine il avait soulevé un tollé en rabaissant John McCain, homme politique critiquable mais salué pour son courage pendant sa longue détention aux main des Nord-Vietnamiens, affirmant que les vrais héros ne se faisaient pas prendre ;  Trump  avait  alors subi les foudres du New York Post, quotidien populaire démagogue appartenant à M. Murdoch, et beaucoup le donnaient pour fini. Quelques mois plus tard il devenait pourtant le quarante-cinquième président des Etats-Unis.

PPS. J'ai croisé Malik sur le faubourg : nouvelle animation musicale annoncée, au Bistrot du Canal cette fois.

 

Références :

La Résistible ascension d'Arturo Ui, pièce de Bertolt Brecht écrite en 1941 et publiée en 1958 (disponible aux éditions de l'Arche)

Germaine Tillion, Combats de guerre et de paix (Seuil, 2007)

Tzvetan Todorov, Lire et vivre, préface d'André Comte Sponville (Robert Laffont/Versilio, 2018)

Sur Abraham Lincoln, sauf erreur de ma part, le livre de référence est celui de Doris Kearns Goodwin, une historienne dont le seul défaut à mes yeux est d'être une fanatique de l'équipe des Red Sox de Boston, les ennemis favoris de mes chers Yankees. Team of rivals, the political genius of Abraham Lincoln (Simon and Shuster, 2005), livre qui a servi de support au (bon) film de Spielberg, Lincoln (2012) avec le toujours excellent Daniel Day Lewis. Pas une raison pour oublier le classique Young Mr. Lincoln, de John Ford avec Henry Fonda (1939) ; Abraham Lincoln chasseur de vampires (le livre et l'adaptation filmée de 2012) sont plus des curiosités qu'autre chose.

Sur ce qu'est une élection présidentielle américaine, il existe  notamment un (énorme et magnifique) ouvrage, What it takes, de Richard Ben Cramer (1047 pages, Random House, 1992) consacré à la présidentielle de 1988 -  celle qui a vu l'élection du premier George Bush ( pas W, les filles, H - et le jeune Biden faisait déjà partie des prétendants démocrates)  plusieurs de mes proches ont lu passionnément le presque aussi volumineux Game Change , de John Heilemann (Harper Collins, 2010) sur la première élection de Barack Obama, mais je ne l'ai pas lu moi-même - ni vu le film (2012) qui en a été tiré.



[1] Dernière illustration :  faut quand même le faire, quand le jeune Blake a pris sept balles dans le dos, de comparer le geste des policiers à un coup raté au golf.

[2] Il se targuait d'avoir engagé la construction d' un « beau mur » dans le Colorado pour le séparer du Mexique alors que cet état, à la différence du Nouveau Mexique, n'a pas de frontière commune avec ce pays (« Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si près des Etats-Unis », se serait lamenté Porfirio Diaz)

Vous voulez participer
à ce Slog,
écrire des commentaires,
partager votre point
de vue ?

S'inscrire à la Newsletter

En indiquant votre adresse mail ci-dessus, vous consentez à recevoir l'actualité des auteurs Versilio par voie électronique. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment à travers les liens de désinscription.
Vous pouvez consulter nos conditions générales d'utilisation et notre politique de confidentialité.